Si l’on voulait encore douter des intentions réelles de cette initiative, il suffirait d’examiner la composition du Conseil exécutif annoncé le 17 janvier 2026. On y trouve, outre Trump lui-même : le secrétaire d’État Marco Rubio, l’envoyé spécial Steve Witkoff, Jared Kushner — le gendre de Trump dont les conflits d’intérêts dans la région sont documentés — l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, et le président de la Banque mondiale Ajay Banga.
Jared Kushner, rappelons-le, sera également membre du « Gaza Executive Board », une instance subsidiaire du Board of Peace. Un conseil sur Gaza qui n’inclut… aucun Palestinien. L’ironie serait comique si elle n’était pas tragique.
Hugh Lovatt, chercheur principal au Conseil européen des relations étrangères, a mis en garde contre les risques inhérents à cette structure : « Nous devrions nous intéresser à ces milliardaires qui siègent au conseil exécutif… Le danger, c’est le mélange des pays et des États avec le business privé. Et je pense que c’est un risque énorme de népotisme et de corruption. »
Un risque ? Avec Trump, Kushner et des milliards de dollars en jeu ? C’est une certitude mathématique.
L'invitation obscène : Poutine et Loukachenko aux côtés de leurs victimes
Mais venons-en au coeur du scandale, à la raison pour laquelle cette chronique porte spécifiquement sur l’Ukraine. Car dans sa magnificence impériale, Donald Trump a décidé d’inviter à son « Board of Peace » non seulement l’Ukraine, mais aussi la Russie et la Biélorussie. Oui, vous avez bien lu. L’agresseur, son complice, et leur victime, tous conviés à s’asseoir autour de la même table, sous la présidence éclairée du promoteur immobilier new-yorkais.
Oleksandr Merezhko, président de la commission des affaires étrangères du parlement ukrainien, a trouvé le mot juste : « Absurde. » Et d’ajouter : « L’idée même d’inviter à ce Conseil de ‘Paix’ le plus grand violateur de la paix et du droit international, la Russie, et la Biélorussie, complice du crime d’agression, est absurde. »
Absurde. Le terme est faible, mais diplomatiquement poli. Ce qu’a fait Trump n’est pas seulement absurde — c’est une insulte monumentale à l’Ukraine, à ses morts, à ses villes bombardées, à ses enfants déportés, à tout ce que ce pays a enduré depuis février 2022. C’est l’équivalent moral d’inviter un violeur et sa victime à participer ensemble à un groupe de thérapie présidé par l’ami du violeur.
La Biélorussie, rappelons les faits, a servi de base arrière à l’invasion russe. Plus de 30 000 soldats russes se sont rassemblés sur son territoire sous couvert d’exercices militaires conjoints avant de lancer l’assaut. Le Bélarus continue de jouer un rôle crucial dans l’effort de guerre russe. Alexandre Loukachenko n’est pas un dirigeant neutre invité à une table de négociation — c’est un co-belligérant de fait.
Et pourtant, le 28 janvier 2026, le ministère biélorusse des Affaires étrangères a officialisé l’adhésion de son pays au Board of Peace. Loukachenko a accepté « cette honorable invitation ». L’honorable invitation à siéger aux côtés de ceux qu’il contribue à massacrer.
La réponse de Zelensky : dignité face à l'affront
Volodymyr Zelensky s’est retrouvé dans une position impossible. D’un côté, l’Ukraine dépend désespérément du soutien américain — armes, munitions, renseignements, pression diplomatique. Contrarier Trump pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur le champ de bataille. De l’autre, accepter l’invitation signifierait cautionner cette mascarade, légitimer la présence de l’agresseur, trahir le sang versé.
Le président ukrainien a choisi la voie de la dignité. À Davos, le 20 janvier, il a déclaré avec une franchise remarquable : « Il m’est encore très difficile d’imaginer comment nous et la Russie pourrions être ensemble dans un conseil ou un autre. » Et d’enfoncer le clou : « Avec les Russes, nous sommes ennemis. La Biélorussie — ils sont les alliés des Russes. Nous ne pouvons pas être avec eux. »
Plus tard, il a précisé sa pensée : « La Russie, c’est un conseil de guerre. » Une formule qui résume en quatre mots toute l’hypocrisie de l’initiative trumpienne. Comment peut-on parler de « paix » quand l’un des invités mène activement une guerre d’agression ? Comment peut-on prétendre à la réconciliation quand les bombes continuent de tomber sur Kharkiv, Odessa, Kiev ?
Zelensky a finalement confirmé que l’Ukraine n’a pas signé la charte. Le pays rejoint ainsi la liste des « naysayers » — aux côtés de la France, de l’Allemagne, de la Grèce, de l’Italie, de la Norvège, de la Slovénie, de la Suède et du Royaume-Uni. Une liste qui ressemble étrangement à celle des démocraties libérales occidentales. Coïncidence ? Certainement pas.
Poutine et le cynisme absolu : payer avec l'argent volé
Le 21 janvier 2026, Vladimir Poutine a offert au monde un exemple parfait de cynisme géopolitique. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité russe à Moscou, il a annoncé que la Russie pourrait payer le milliard de dollars de cotisation permanente… avec ses actifs gelés à l’étranger.
Relisons cette phrase. La Russie, dont les actifs ont été gelés par la communauté internationale en réponse à son invasion de l’Ukraine, propose d’utiliser ces mêmes actifs — environ 4 à 5 milliards de dollars aux États-Unis — pour acheter une place permanente dans un « Conseil de la Paix ». L’agresseur veut financer sa légitimation internationale avec l’argent qui lui a été confisqué précisément parce qu’il est un agresseur.
C’est du Kafka puissance dix. C’est le renard payant son entrée au poulailler avec les plumes des poules qu’il a déjà dévorées. Et Trump, apparemment, n’y voit aucun problème. Son envoyé spécial Steve Witkoff a même annoncé que l’administration américaine rencontrerait Poutine pour discuter de son adhésion au Board of Peace.
La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a exprimé les préoccupations de son pays : « Nous avons des inquiétudes concernant la participation du président Poutine à quelque chose qui parle de paix, alors que nous n’avons toujours vu aucun signe de la part de Poutine d’un engagement pour la paix en Ukraine. » Une évidence que Washington semble avoir du mal à saisir.
L'Europe dit non : la fracture transatlantique s'élargit
La cérémonie de signature à Davos restera dans les annales comme l’un des plus grands camouflets diplomatiques de l’histoire récente. Pas un seul représentant d’Europe occidentale n’était présent. Moins de 20 nations ont fait le déplacement — bien en deçà des 35 anticipées par les officiels de la Maison Blanche.
Qui était là ? Des États du Golfe — Arabie Saoudite, Qatar, Émirats arabes unis. Des alliés idéologiques de Trump — la Hongrie de Viktor Orbán, l’Argentine de Javier Milei. Des pays du Caucase et d’Asie centrale — Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan, Ouzbékistan. La Turquie, le Pakistan, le Maroc. Un « motley crew » — une équipe hétéroclite — de régimes majoritairement illibéraux, comme l’ont noté les experts ukrainiens interrogés par le Kyiv Independent.
Qui n’était pas là ? Les alliés traditionnels des États-Unis. Le Canada, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, l’Italie. La Norvège, la Suède, la Slovénie. Pratiquement toute l’Union européenne. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a expliqué à Euronews que la plupart des pays européens ne pouvaient tout simplement pas adhérer à cette initiative, car elle « va bien au-delà » du mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.
Emmanuel Macron, par la voix de l’Élysée, a été encore plus explicite : la charte du Board of Peace « va au-delà du seul cadre de Gaza et soulève de sérieuses questions, notamment au regard des principes et de la structure des Nations Unies, qui ne peuvent être remis en cause ».
Car c’est bien là l’enjeu fondamental. Trump ne cache même plus ses intentions. Interrogé par un journaliste sur la possibilité que le Board of Peace remplace l’ONU, il a répondu avec son tact habituel : « C’est possible. »
Une menace pour l'ordre international
Hugh Lovatt du Conseil européen des relations étrangères a qualifié le Board of Peace de « projet descendant visant à affirmer le contrôle de Trump sur les affaires mondiales ». Le terme est précis : il s’agit bien d’un projet de domination, pas d’un projet de paix.
L’ONU, avec tous ses défauts — et ils sont nombreux — repose sur un principe fondamental : la souveraineté égale des États. Le Conseil de sécurité, certes imparfait avec son système de veto des membres permanents, est au moins le fruit de négociations multilatérales et d’un équilibre des puissances. Le Board of Peace, lui, repose sur un principe unique : le bon plaisir de Donald Trump.
Common Dreams, dans un éditorial cinglant, a qualifié cette initiative de « cheval de Troie pour démanteler les Nations Unies ». Le Guardian l’a décrite comme un « club de pay-to-play centré sur Trump ». Human Rights Watch a averti que « avec plusieurs violateurs notoires des droits humains et des dirigeants impliqués dans des crimes de guerre — et peu de voix contradictoires — il est difficile d’imaginer que cette instance donne la priorité à mettre fin aux souffrances, à la haine et au bain de sang ».
Ces critiques ne viennent pas de marginaux. Elles émanent d’organisations respectées, d’experts reconnus, de gouvernements démocratiques. Et pourtant, Trump avance, imperturbable, convaincu que son « art du deal » peut s’appliquer à la géopolitique mondiale comme à l’immobilier de Manhattan.
L'Ukraine face au dilemme impossible
Pour Kiev, la situation est particulièrement cruelle. Yaroslav Yourtchychyn, député du parti d’opposition Holos (Voix), résume le dilemme : l’Ukraine ne peut pas rejeter catégoriquement l’invitation « pour ne pas tendre davantage notre relation déjà compliquée avec Trump ».
C’est le piège dans lequel Trump a enfermé l’Ukraine. Refuser, c’est risquer de perdre le soutien américain. Accepter, c’est se compromettre dans une mascarade qui légitime l’agresseur. Zelensky a choisi de temporiser, affirmant que ses diplomates « travaillaient sur le dossier » — une façon élégante de dire non sans le dire.
Mais d’autres experts ukrainiens sont plus directs. Certains estiment que la stratégie de flatterie envers Trump est usée et inefficace. « L’Ukraine a essayé beaucoup de choses… pour constater, encore et encore, que cette approche ne fonctionne pas », note l’un d’eux dans les colonnes du Kyiv Independent.
La vérité, c’est que Trump n’a jamais vraiment compris — ou voulu comprendre — la nature de ce conflit. Pour lui, la guerre en Ukraine est un « deal » qui traîne, un problème à résoudre rapidement pour passer à autre chose. L’idée que des principes fondamentaux soient en jeu — la souveraineté nationale, l’intégrité territoriale, le droit international — lui échappe complètement. Ou l’indiffère.
Le précédent dangereux
Au-delà du cas ukrainien, le Board of Peace crée un précédent extrêmement dangereux. Si cette initiative réussit — c’est-à-dire si elle parvient à supplanter ou marginaliser les institutions existantes — le message envoyé au monde sera dévastateur.
Premier message : l’argent achète la légitimité internationale. Un milliard de dollars, et vous êtes membre permanent. Peu importe ce que vous faites, peu importe les crimes que vous commettez. Payez, et vous siégez.
Deuxième message : les agresseurs et les victimes sont interchangeables. En invitant la Russie et l’Ukraine à la même table sans condition préalable — pas de cessez-le-feu, pas de retrait, pas de reconnaissance des crimes — Trump établit une équivalence morale obscène entre le bourreau et la victime.
Troisième message : les institutions multilatérales peuvent être contournées par la puissance brute. Si le président des États-Unis peut créer sa propre instance internationale, avec ses propres règles, sous son contrôle personnel, pourquoi Xi Jinping ne ferait-il pas de même ? Pourquoi pas Modi, Erdogan, ou n’importe quel autre leader suffisamment puissant pour attirer des suiveurs ?
C’est l’effondrement de l’ordre international fondé sur des règles. C’est le retour au monde d’avant 1945, où la force prime le droit, où les petits pays n’ont d’autre choix que de se soumettre aux grandes puissances, où les alliances sont à vendre au plus offrant.
L'Europe doit se réveiller
Face à cette dérive, l’Europe a au moins eu le mérite de dire non. Mais un refus ne suffit pas. Il faut maintenant construire une alternative, renforcer les institutions existantes, démontrer que la voie multilatérale reste viable et préférable.
L’Ukraine, elle, a besoin de plus que de déclarations. Elle a besoin d’armes, de munitions, de garanties de sécurité. Elle a besoin que l’Europe prenne enfin la mesure de ce qui se joue — non seulement sur le champ de bataille ukrainien, mais dans les salons feutrés de Davos où un homme seul prétend redessiner l’ordre mondial.
Zelensky, à Davos, a d’ailleurs interpellé les Européens avec sa franchise habituelle, critiquant une Europe « perdue » qui essaie de « changer » Trump plutôt que de faire face aux menaces mondiales. Il a raison. L’heure n’est plus à la diplomatie timide et aux protestations feutrées. L’heure est à l’action.
Conclusion : la paix ne s'achète pas
Le « Board of Peace » de Donald Trump n’est pas un projet de paix. C’est un projet de pouvoir, un instrument de domination personnelle déguisé en instance diplomatique. C’est une insulte à l’Ukraine, une menace pour l’ordre international, et une régression vers un monde où seule la force compte.
La paix, la vraie, celle qui dure, ne s’achète pas à un milliard de dollars la place. Elle se construit patiemment, par le dialogue, le compromis, le respect du droit international. Elle exige que les agresseurs rendent des comptes, que les victimes obtiennent justice, que les frontières soient respectées.
Rien de tout cela n’existe dans le Board of Peace. Il n’y a que Trump, son ego, son argent, et sa vision transactionnelle du monde où tout — même la souffrance des peuples — peut se monnayer.
L’Ukraine a eu raison de refuser cette mascarade. L’Europe a eu raison de s’abstenir. Reste à espérer que cette farce diplomatique s’effondre sous le poids de sa propre absurdité, avant de causer des dégâts irréparables.
Car il y a une chose que Trump n’a jamais comprise, et ne comprendra probablement jamais : la paix n’est pas un deal. C’est un principe. Et les principes ne sont pas à vendre.
Signé Maxime Marquette
Sources
Kyiv Independent – ‘Absurd’ — Trump’s Board of Peace project falls flat in Ukraine
NBC News – What to know about Trump’s ‘Board of Peace’: Which countries are involved, cost and more
Washington Post – Trump to charge nations $1 billion for permanent seat on Board of Peace
Radio Free Europe – Trump Launches Board Of Peace, Putin Seeks To Use Frozen Assets For Sign-Up Fee
Al Jazeera – Trump’s ‘Board of Peace’ puts rights abusers in charge of global order
Human Rights Watch – Trump’s ‘Board of Peace’ puts rights abusers in charge of global order
CNBC – Trump signed his Gaza ‘Board of Peace’ into being. Here’s who’s on it — and who isn’t
Euronews – Mitsotakis tells Euronews ‘most’ European countries can’t join Trump’s ‘Board of Peace’
Meduza – Will Ukraine and Russia join Trump’s new ‘Board of Peace’ alongside Belarus?
Euronews – Belarus joins Trump’s ‘Board of Peace,’ raising eyebrows over Lukashenka’s role
Common Dreams – Every Nation in the World Should Reject Trump’s Absurd and Dangerous ‘Board of Peace’
ABC News – Trump hosts signing ceremony for Board of Peace in Davos despite reservations from key allies
ofPeace »>Wikipedia – Board of Peace
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