Pour comprendre l’importance de cette destruction, il faut plonger dans les entrailles de ce système de guerre électronique. Le Tirada-2, également désigné sous l’appellation Tirada-2S ou Triada-2.3, est un complexe mobile de suppression radioélectronique développé par l’Institut central de recherche n°46 du ministère russe de la Défense, basé à Moscou.
Son développement a débuté en 2001, une époque où la Russie commençait à peine à se relever de l’effondrement post-soviétique. Le projet s’inscrivait dans une vision à long terme : développer la capacité de neutraliser les communications satellitaires adverses sans avoir à détruire physiquement les satellites eux-mêmes. Une approche élégante, si l’on peut dire, qui évite les débris orbitaux problématiques tout en atteignant le même objectif opérationnel.
Le système a été mentionné publiquement pour la première fois en 2017, avant d’être officiellement présenté lors du forum Army 2018, où un contrat de fourniture a été signé avec l’usine Vladimir Electropribor. Son entrée en service dans le District militaire central russe date de 2019, ce qui en fait un système relativement récent et donc doté des technologies les plus avancées disponibles pour Moscou.
La mission principale du Tirada-2 est ambitieuse : supprimer les communications satellitaires ennemies, voire désactiver les satellites directement depuis la surface terrestre par suppression électronique. Les propagandistes russes lui ont même attribué une prétendue « victoire » contre le réseau Starlink, une affirmation qui relève davantage de la guerre informationnelle que de la réalité technique.
Caractéristiques techniques et capacités
La nature hautement classifiée du Tirada-2 signifie que les spécifications techniques précises demeurent largement inconnues. Ce que nous savons provient principalement d’observations sur le terrain et d’analyses de sources ouvertes.
Le système est conçu pour être hautement mobile, permettant son déploiement rapide dans différentes zones d’opération. Cette mobilité est essentielle dans un conflit où les équipements fixes deviennent rapidement des cibles. Il opère au niveau opérationnel-tactique, ce qui le rend adapté à des situations de combat spécifiques nécessitant la neutralisation des communications ennemies.
Le complexe nécessite des opérateurs spécialement formés, suggérant une sophistication technique qui va au-delà des systèmes de brouillage conventionnels. La version Tirada-2C est spécifiquement conçue pour cibler les satellites de communication étrangers, ce qui en fait une menace directe pour les systèmes dont dépendent les forces ukrainiennes.
En termes de capacités, le Tirada-2 peut brouiller les munitions guidées par GPS, aux côtés d’autres systèmes russes comme le R-330Zh Zhitel et le Krasukha-4. Le groupe ukrainien de renseignement en sources ouvertes InformNapalm a précédemment évalué que la Russie pourrait utiliser le Tirada-2 pour brouiller la liaison de communication entre les drones de reconnaissance américains RQ-4B Global Hawk et leurs satellites.
Starlink : le nerf de la guerre que la Russie veut trancher
Pour saisir pleinement l’enjeu de la destruction du Tirada-2, il faut comprendre le rôle crucial que jouent les communications satellitaires, et particulièrement Starlink, dans la défense ukrainienne.
La guerre en Ukraine a marqué un tournant dans le rôle de l’espace dans les conflits armés. Autrefois considéré comme un domaine distant et principalement stratégique, l’espace est désormais central dans la conduite quotidienne des opérations. Un soldat ukrainien a décrit Starlink comme ayant « changé la guerre en faveur de l’Ukraine », une affirmation qui résume l’importance vitale de ces communications.
Concrètement, Starlink permet l’interception des communications russes sur le champ de bataille, facilite le commandement et le contrôle ukrainien ainsi que les opérations d’information, et assiste les unités de drones dans la destruction des chars russes. La signification militaire de Starlink est devenue particulièrement évidente lorsqu’il a été associé aux drones.
Les unités de reconnaissance ukrainiennes utilisent Starlink pour relayer les images et les données de ciblage des drones de surveillance vers les unités d’artillerie, raccourcissant les boucles capteur-tireur. Des drones équipés de caméras thermiques chassent la nuit. D’autres documentent les dommages sur le champ de bataille et les crimes de guerre. Starlink n’a pas rendu cela possible à lui seul, mais il l’a rendu scalable.
La résilience face aux attaques électroniques
Les armes anti-spatiales russes ont également ciblé les communications satellitaires en Ukraine, notamment par des tentatives répétées de brouillage des terminaux Starlink soutenant les forces ukrainiennes. Cependant, SpaceX a démontré une agilité remarquable pour contrer ce brouillage, spécifiquement en déployant des mises à jour logicielles rapides.
Un responsable américain de la défense a qualifié les mises à jour de Starlink de « stupéfiantes », les contrastant avec les cycles de réponse souvent lents des systèmes militaires traditionnels. Les cyberattaques russes contre Starlink semblent avoir été inefficaces par rapport à d’autres services satellitaires.
Face aux systèmes de guerre électronique russes qui interfèrent avec les signaux GPS, les Ukrainiens ont développé des contre-mesures ingénieuses. Ils placent les antennes dans des fosses creusées ou les recouvrent de mailles métalliques pour les protéger. Cette adaptation sur le terrain illustre la créativité née de la nécessité.
Un historique de destructions qui s'allonge
La destruction du 28 janvier 2026 n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une série de frappes réussies contre les systèmes Tirada-2, démontrant que l’Ukraine a développé une capacité systématique pour identifier et neutraliser ces équipements de haute valeur.
En juillet 2023, les Forces armées ukrainiennes avaient déjà réussi à détruire un système Tirada-2 dans le secteur de Bakhmout, au coeur des combats les plus intenses de cette période. Cette première destruction avait démontré la vulnérabilité de ces systèmes supposément protégés.
En janvier 2024, les soldats ukrainiens ont de nouveau frappé, détruisant un complexe de brouillage orbital Tirada-2 dans la direction de Donetsk. Cette régularité dans les destructions suggère soit que la Russie continue de déployer ces systèmes malgré leur vulnérabilité prouvée, soit que l’Ukraine a développé des méthodes particulièrement efficaces pour les localiser et les éliminer.
Chaque destruction représente une perte significative pour la Russie, non seulement en termes de coût financier, estimé à plusieurs millions de dollars par système, mais surtout en termes de capacité opérationnelle. Ces systèmes rares ne peuvent être remplacés rapidement, et chaque perte affaiblit la capacité russe à perturber les communications ukrainiennes.
Le contexte plus large : la guerre électronique comme champ de bataille décisif
La destruction du Tirada-2 s’inscrit dans un contexte où la guerre électronique est devenue un domaine de confrontation aussi crucial que les combats terrestres ou aériens. Les deux camps ont investi massivement dans ces capacités, créant un environnement électromagnétique extrêmement contesté.
Du côté russe, l’arsenal de guerre électronique est impressionnant sur le papier. Outre le Tirada-2, la Russie déploie des systèmes comme le R-330Zh Zhitel, capable de générer des signaux de brouillage puissants dans un rayon de 30 kilomètres, et le Krasukha-4, conçu pour neutraliser les radars et les systèmes de reconnaissance.
Mais la réalité du champ de bataille a révélé les limites de cette puissance théorique. Les systèmes russes, aussi sophistiqués soient-ils, restent vulnérables aux frappes de précision ukrainiennes. Leur déploiement nécessite une infrastructure de soutien qui les rend détectables, et leur valeur même en fait des cibles prioritaires.
L’évolution des tactiques ukrainiennes
Les forces ukrainiennes ont considérablement affiné leurs méthodes pour traquer et détruire les systèmes de guerre électronique russes. Elles ont étendu leurs réseaux de capteurs pour géolocaliser les systèmes de brouillage russes et les supprimer rapidement. Ces systèmes de guerre électronique sont devenus des cibles de haute valeur sur le champ de bataille.
L’utilisation de drones FPV pour ces missions est particulièrement révélatrice. Ces petits engins, relativement peu coûteux, peuvent être déployés en grand nombre et guidés avec précision vers des cibles de haute valeur. Le rapport coût-efficacité est dévastateur pour la Russie : un drone à quelques centaines de dollars peut détruire un système valant des millions.
La coordination entre différentes unités, comme celle observée lors de l’opération du 28 janvier, démontre également une maturité doctrinale croissante. La reconnaissance aérienne identifie la cible, les données sont partagées rapidement entre unités, et les frappes sont exécutées avec précision. Cette boucle décisionnelle rapide est essentielle face à des cibles mobiles comme le Tirada-2.
Les pertes russes en perspective
La destruction du Tirada-2 s’ajoute à des pertes russes qui atteignent des proportions stupéfiantes. Selon le ministère britannique de la Défense, en 2025 seul, la Russie a perdu environ 415 000 militaires tués et blessés, le deuxième chiffre le plus élevé depuis le début de la guerre, dépassé seulement par 2024 avec 430 000 pertes.
Au total, depuis février 2022, les pertes russes sont estimées à environ 1 213 000 personnels. En termes d’équipements, les chiffres sont tout aussi vertigineux : 11 544 chars, 23 899 véhicules de combat blindés, 36 024 systèmes d’artillerie et 1 600 lance-roquettes multiples détruits.
En 2025, les forces ukrainiennes ont infligé des pertes particulièrement lourdes sur les systèmes d’artillerie russes, avec plus de 14 000 systèmes détruits, le total le plus élevé enregistré en une seule année de guerre. Ces statistiques illustrent l’attrition massive que subit l’armée russe, une attrition qui érode progressivement ses capacités.
Dans ce contexte, chaque système de guerre électronique perdu représente une capacité irremplaçable à court terme. Contrairement aux chars ou aux véhicules blindés, qui peuvent être produits en masse même avec une qualité dégradée, les systèmes comme le Tirada-2 nécessitent une expertise technique et des composants électroniques sophistiqués que la Russie a de plus en plus de mal à se procurer sous le régime des sanctions.
L'ironie du Starlink russe
L’un des développements les plus ironiques de ce conflit est l’utilisation croissante de terminaux Starlink par les forces russes elles-mêmes. Au début de 2026, une tendance s’est dessinée : les forces russes intègrent des terminaux Starlink dans leurs drones Molniya, les rendant plus résistants au brouillage et hautement dangereux.
Les drones contrôlés via Starlink sont largement immunisés contre la guerre électronique au sol, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas être brouillés de manière traditionnelle. Un drone Molniya sous contrôle Starlink peut atteindre sa cible de manière fiable et frapper avec une précision de quelques dizaines de mètres, touchant souvent les cibles les plus sensibles.
Cette situation crée un paradoxe stratégique. D’un côté, la Russie développe et déploie des systèmes comme le Tirada-2 pour neutraliser les communications satellitaires adverses. De l’autre, elle devient elle-même dépendante de ces mêmes communications pour ses propres opérations de frappe. C’est un aveu implicite de l’échec de sa propre infrastructure de communication.
L’Ukraine fait désormais face à un nouveau défi : protéger son propre domaine de télécommunications satellitaires. Si l’adversaire continue d’étendre l’utilisation de Starlink sur les drones de frappe, les taux de réussite contre les cibles civiles et militaires se détérioreront significativement pour l’Ukraine.
Les implications stratégiques de la destruction
La neutralisation du Tirada-2 du 28 janvier a des implications qui dépassent le simple score tactique. Plusieurs dimensions méritent d’être analysées.
Impact sur les opérations russes
La perte de ce système prive les forces russes d’une capacité clé pour perturber les communications satellitaires ukrainiennes. Dans un secteur donné, cela signifie que les unités ukrainiennes peuvent opérer avec une meilleure connectivité, coordonner leurs actions plus efficacement, et exploiter pleinement leurs systèmes de drones et d’artillerie guidée.
Le remplacement ne sera pas simple. Le Tirada-2 est un système rare, produit en quantités limitées et nécessitant des opérateurs spécialement formés. Chaque destruction crée un vide capacitaire que la Russie peine à combler, d’autant plus que les sanctions occidentales compliquent l’approvisionnement en composants électroniques avancés.
Signal envoyé à Moscou
Au-delà de l’impact opérationnel immédiat, cette destruction envoie un message clair au commandement russe : aucun système n’est à l’abri, aussi avancé et protégé soit-il. Les investissements massifs de la Russie dans la guerre électronique ne garantissent pas la sécurité de ces systèmes face à des adversaires déterminés et adaptables.
Ce message a des implications pour la planification russe. Déployer des systèmes de haute valeur près de la ligne de front devient une proposition de plus en plus risquée. Mais les maintenir en arrière réduit leur efficacité. C’est un dilemme sans solution satisfaisante pour les planificateurs russes.
Validation de la doctrine ukrainienne
Pour l’Ukraine, cette destruction valide une approche qui combine renseignement, coordination inter-unités et frappes de précision avec des moyens relativement modestes. Les drones FPV, ces engins qui coûtent une fraction du prix de leurs cibles, se révèlent être des multiplicateurs de force extraordinaires.
La capacité à identifier, traquer et détruire des systèmes aussi sophistiqués que le Tirada-2 démontre une maturité croissante de l’appareil militaire ukrainien. C’est le résultat de presque quatre ans d’apprentissage sous le feu, d’adaptation continue et d’innovation tactique.
La course technologique continue
La destruction du Tirada-2 ne met pas fin à la menace de la guerre électronique russe. C’est un chapitre dans une course technologique continue où chaque camp cherche à prendre l’avantage sur l’autre.
Du côté russe, on peut s’attendre à des efforts pour améliorer la survivabilité des systèmes de guerre électronique, peut-être en les rendant plus mobiles, mieux camouflés, ou en développant des versions plus compactes pouvant être dispersées plus facilement.
Du côté ukrainien, le défi sera de maintenir la capacité à identifier et frapper ces systèmes même s’ils deviennent plus difficiles à détecter. L’extension des réseaux de capteurs, l’amélioration des capacités de renseignement électronique, et le développement de nouveaux vecteurs de frappe seront essentiels.
SpaceX, de son côté, continue d’améliorer la résilience de Starlink face aux tentatives de brouillage. Le développement de Starshield, un service Starlink séparé conçu pour les entités gouvernementales et les agences militaires, représente une évolution significative. Starshield intègre les exigences habituelles des systèmes militaires mobiles comme le chiffrement et les capacités anti-brouillage.
Réflexions sur la nature de ce conflit
La destruction du Tirada-2 illustre une caractéristique fondamentale de cette guerre : la technologie seule ne garantit pas la victoire. La Russie dispose d’un arsenal technologique impressionnant, mais cet arsenal est continuellement dégradé par un adversaire supposément inférieur en moyens.
Ce qui fait la différence, c’est la capacité d’adaptation, la motivation des combattants, et l’efficacité avec laquelle les ressources disponibles sont utilisées. L’Ukraine, avec le soutien de ses alliés occidentaux, a démontré une agilité remarquable pour exploiter les faiblesses de son adversaire.
Les drones, en particulier, ont révolutionné ce conflit. Ils représentent 60 à 80% de toutes les pertes au combat en 2025 selon certaines estimations. Dans certains secteurs, les drones d’attaque directe sont responsables de jusqu’à 90% des pertes de véhicules russes. Cette réalité a forcé l’armée américaine elle-même à réécrire sa doctrine de combat.
La destruction du Tirada-2 par des drones FPV s’inscrit parfaitement dans cette tendance. Un système développé pendant des décennies, produit à grands frais, et nécessitant des opérateurs spécialisés, est neutralisé par des engins qui peuvent être construits avec des composants disponibles dans le commerce.
Conclusion : une victoire qui en appelle d'autres
La neutralisation du système Tirada-2 le 28 janvier 2026 est une victoire significative pour l’Ukraine, mais elle n’est qu’une bataille dans une guerre plus large pour la domination du spectre électromagnétique. Chaque système russe détruit affaiblit la capacité de Moscou à perturber les communications ukrainiennes, mais tant que la Russie disposera de tels systèmes, la menace persistera.
Ce qui ressort de cet épisode, c’est la démonstration éclatante de la vulnérabilité des systèmes de haute technologie face à des tactiques asymétriques bien exécutées. La Russie a investi des ressources considérables dans le développement et la production du Tirada-2. L’Ukraine l’a détruit avec des drones dont le coût représente une fraction infime de leur cible.
C’est peut-être la leçon la plus importante de cette guerre pour les observateurs militaires du monde entier. Dans le conflit moderne, la sophistication technologique doit s’accompagner de la capacité à protéger cette technologie. Sans cette protection, même les systèmes les plus avancés ne sont que des cibles coûteuses attendant d’être détruites.
Pour l’Ukraine, chaque Tirada-2 neutralisé représente des communications préservées, des vies sauvées, et des opérations réussies. C’est la monnaie dans laquelle se mesure le succès de cette guerre invisible mais cruciale.
Les forces ukrainiennes ont prouvé, une fois de plus, qu’elles peuvent frapper au coeur des capacités les plus sophistiquées de leur adversaire. Dans cette guerre d’attrition où chaque avantage compte, c’est une démonstration de compétence et de détermination qui mérite d’être reconnue.
Signé Maxime Marquette
Sources
Ukrainian fighters destroy Russian satellite jamming system TIRADA-2 – RBC Ukraine
Ukrainian Military Destroyed Rare russian Triada-2 « Starlink Satellite Killer » – Defense Express
Ukrainian Special Ops Report Destruction of Russian ‘Tirada-2’ Satcom Jamming System – Kyiv Post
Tirade satellite jammer – GlobalSecurity.org
How to recognize the latest Russian Tirada-2 jamming station in the Donbas – InformNapalm
Starlink in the Russian-Ukrainian War – Wikipedia
Russia gears up for electronic warfare in space – The Space Review
Losses of the russian army in 2025 – GlobalSecurity.org
British intelligence reports Russia’s losses in war in Ukraine for 2025 – RBC Ukraine
Starlink on Russian Drones: How Ukraine Can Protect Its SatCom Domain – Militarnyi
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