Pour comprendre l’importance stratégique de cette destruction, il convient de s’attarder sur la nature exacte du système anéanti. Le Tirada-2, également désigné sous les appellations Tirada-2S ou Triada-2.3, constitue l’un des fleurons les plus secrets de la guerre électronique russe. Développé par l’Institut central de recherche n°46 de Moscou, rattaché au ministère de la Défense de la Fédération de Russie, ce complexe mobile de suppression radio-électronique a été conçu avec un objectif précis : brouiller et neutraliser les communications satellitaires ennemies.
Les tests étatiques de ce système ont été achevés en 2018, et les premiers exemplaires ont commencé à être livrés aux forces armées russes en quantités très limitées. Dès le printemps 2019, les observateurs internationaux ont repéré un système Tirada-2 déployé sur le territoire occupé de la région de Louhansk. La Mission spéciale de surveillance de l’OSCE en Ukraine avait notamment signalé la présence de ce système le 16 mars 2019 dans la partie occupée du Donbass ukrainien.
Les capacités attribuées au Tirada-2 par les sources russes sont impressionnantes, voire quelque peu fantaisistes si l’on en croit la propagande officielle. Selon les affirmations moscovites, ce système serait capable non seulement de brouiller les communications satellitaires, mais également de désactiver directement des satellites depuis la surface terrestre. Les propagandistes russes lui ont même attribué une prétendue victoire contre le réseau Starlink, une affirmation qui relève davantage de la guerre informationnelle que de la réalité technique.
Ce qui est plus solidement établi, c’est la vocation anti-satellite du Tirada-2 dans le domaine des communications. Le groupe ukrainien de renseignement open source InformNapalm a notamment estimé que la Russie pourrait utiliser ce système pour couper le canal de communication entre les satellites et les drones de reconnaissance stratégiques américains RQ-4B Global Hawk, qui effectuent périodiquement des missions de surveillance le long de la ligne de contact.
La guerre électronique : un front invisible mais décisif
L’importance de la guerre électronique dans le conflit ukrainien ne saurait être surestimée. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, ce domaine s’est imposé comme l’un des théâtres d’opérations les plus déterminants, bien que largement invisible pour le grand public. Les systèmes de brouillage, de leurrage et de suppression électronique influencent directement l’efficacité des armements guidés de précision, des communications tactiques et de la coordination des forces sur le terrain.
La Russie a investi massivement dans ce secteur depuis des décennies. Son arsenal de guerre électronique comprend une gamme impressionnante de systèmes, du Krasukha, conçu pour aveugler les radars aéroportés et les satellites de surveillance, au Pole-21, capable de créer des bulles de déni GPS sur de vastes étendues. Le Tirada-2 s’inscrit dans cette lignée, avec une spécialisation particulière dans le brouillage des communications satellitaires.
L’enjeu Starlink cristallise une grande partie de cette confrontation électronique. Le réseau de satellites à orbite basse déployé par SpaceX est devenu l’épine dorsale des communications ukrainiennes, tant civiles que militaires. Sa résilience face aux tentatives de brouillage russes a constitué l’une des surprises majeures des premiers mois du conflit. Contrairement aux systèmes de communication traditionnels, Starlink utilise des bandes de fréquences étroites (Ku et Ka) et des antennes physiquement compactes, ce qui rend le brouillage particulièrement complexe. Tout signal destiné à perturber Starlink nécessite un ciblage précis directement sur l’antenne, obligeant l’attaquant à s’approcher dangereusement des troupes ukrainiennes.
Face à cette résilience, Moscou a multiplié les approches. Le système Tobol, initialement conçu pour protéger les satellites russes contre le brouillage adverse, a été reconverti pour perturber les communications et la navigation par satellite. Au moins sept complexes Tobol sont répartis sur le territoire russe, et des documents militaires américains ayant fuité indiquent qu’au moins trois installations ont été spécifiquement déployées pour cibler les signaux Starlink sur l’est de l’Ukraine.
Plus récemment, le système Kalinka, surnommé le « tueur de Starlink », a fait son apparition dans les analyses des services de renseignement occidentaux. Selon The National Interest, l’Iran aurait utilisé une version expérimentale de ce système russe pour perturber les terminaux Starlink lors des manifestations de 2022-2023, offrant à Moscou des données précieuses sur son efficacité réelle.
L'unité STRIX : les yeux et les griffes de la frontière
La destruction du Tirada-2 met également en lumière le rôle croissant des unités spécialisées dans les systèmes non habités au sein des forces ukrainiennes. L’unité STRIX du 4e Détachement frontalier s’est imposée comme l’une des formations les plus efficaces sur le secteur de Slobozhanshchyna. Son nom, emprunté au genre zoologique des chouettes hulottes, évoque parfaitement sa mission : voir dans l’obscurité et frapper avec une précision létale.
Le palmarès récent de l’unité STRIX témoigne de son efficacité opérationnelle. En décembre 2025, dans la région de Kharkiv, ses opérateurs de drones ont réussi à stopper une tentative de franchissement de la frontière d’État par des forces russes. Un groupe ennemi avait tenté de traverser la rivière Lozova en profitant de l’obscurité et de conditions météorologiques difficiles pour échapper à la détection. Les opérateurs de drones des garde-frontières ont rapidement repéré l’ennemi et dirigé des drones de frappe contre lui, neutralisant au moins neuf assaillants.
Sur le front sud de Slobozhanshchyna, les pilotes de drones de l’unité STRIX ont multiplié les succès : destruction de quatre positions ennemies, d’un abri, de trois véhicules russes, d’un dépôt de munitions de campagne, d’un radar Murom-M, de deux antennes de communication et d’un véhicule d’escorte avec son personnel. Les frappes de drones ont également endommagé deux chars ennemis.
Cette montée en puissance des capacités de drones ukrainiennes s’inscrit dans une transformation plus large de l’appareil militaire du pays. L’Ukraine est devenue le premier pays au monde à disposer d’une branche militaire distincte dédiée aux systèmes non habités. Les Forces des systèmes non habités (USF) ont été officiellement établies le 11 juin 2024. En décembre 2025, les opérateurs de drones de l’USF effectuaient entre 100 000 et 120 000 sorties par mois et avaient lancé au moins 225 attaques combinées de drones contre des cibles énergétiques russes, réduisant d’environ 20 % la capacité nationale de traitement pétrolier de la Russie.
La 22e Brigade mécanisée : un héritage de Koursk à Koursk
Le partenariat entre l’unité STRIX et le bataillon STAR de la 22e Brigade mécanisée séparée illustre la coordination croissante entre les différentes composantes des forces ukrainiennes. Cette brigade, dont l’histoire remonte à la Seconde Guerre mondiale, incarne une forme de continuité historique particulièrement symbolique dans le contexte actuel.
Initialement formée sous le nom de 66e Division de fusiliers de la Garde en 1943, cette unité s’était illustrée lors de la bataille de Koursk, l’un des affrontements blindés les plus importants de l’histoire militaire. Après de multiples réorganisations depuis l’indépendance ukrainienne, elle avait été dissoute en 2003, avant d’être réactivée en 2023 face aux besoins criants de la guerre. Déployée sur certains des secteurs les plus disputés du front, notamment Bakhmout, la brigade a également participé directement aux combats dans la région de Koursk en territoire russe, bouclant ainsi une boucle historique saisissante.
Le bataillon STAR de la brigade représente sa composante de systèmes non habités, spécialisée dans les opérations de drones. La communauté de Vinnytsia a régulièrement approvisionné cette unité en équipements, effectuant pas moins de treize transferts de matériel comprenant des drones FPV, des systèmes d’aviation, des quadricoptères, des véhicules, des monoculaires et des stations de recharge.
Un symbole de vulnérabilité russe
La destruction du Tirada-2 n’est pas un événement isolé. Ce n’est pas la première fois que les forces ukrainiennes parviennent à neutraliser ce système hautement classifié. En juillet 2023, les Forces armées ukrainiennes avaient déjà réussi à détruire un Tirada-2 dans le secteur de Bakhmout. En 2024, les Forces d’opérations spéciales ukrainiennes avaient éliminé un autre exemplaire dans la région de Donetsk.
Chaque perte de ce type constitue un coup sévère pour les capacités russes, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, le Tirada-2 est produit en quantités très limitées. Les informations disponibles suggèrent que seul un petit nombre de ces systèmes a été fabriqué et livré aux forces armées russes. Deuxièmement, le remplacement de ces équipements sophistiqués s’avère extrêmement complexe dans le contexte actuel. Les sanctions occidentales ont considérablement restreint l’accès de la Russie aux composants électroniques de haute technologie nécessaires à la fabrication de tels systèmes. Troisièmement, la perte récurrente de ces équipements de guerre électronique compromet la capacité de Moscou à maintenir une supériorité dans ce domaine crucial.
L’ironie de la situation n’échappera à personne : un système conçu pour aveugler les communications satellitaires adverses et neutraliser les drones de reconnaissance a été lui-même détruit par de modestes drones FPV, ces engins de quelques centaines de dollars qui ont révolutionné la guerre moderne. Le rapport coût-efficacité de cette frappe est vertigineux. Un système dont la valeur se compte probablement en millions de dollars anéanti par des drones dont le coût total ne dépasse vraisemblablement pas quelques milliers de dollars.
La course aux contre-mesures : un jeu du chat et de la souris
Cette destruction s’inscrit dans une dynamique plus large de course technologique entre les belligérants. Face à l’efficacité des drones ukrainiens, la Russie a massivement investi dans les systèmes de guerre électronique destinés à les neutraliser. Mais face à la résilience des communications Starlink et à l’adaptabilité des forces ukrainiennes, ces investissements n’ont pas produit les résultats escomptés.
Du côté américain, la réponse a été de financer des variantes plus sécurisées du service Starlink pour l’Ukraine. L’accès élargi au système Starshield pour des milliers de terminaux, présenté dans les médias comme plus difficile à pirater ou à brouiller, témoigne de cette préoccupation. Les contre-mesures les plus efficaces contre les perturbations réversibles restent souvent prosaïques : amélioration des formes d’onde anti-brouillage, meilleur filtrage, firmware de terminal plus intelligent et correctifs rapides dès qu’un nouveau schéma d’interférence est observé.
La Russie, de son côté, a paradoxalement adopté la technologie qu’elle cherchait à neutraliser. Au début de l’année 2026, une tendance croissante montre les forces russes utilisant des terminaux Starlink intégrés à leurs drones de frappe Molniya. Ces systèmes, apparus plus fréquemment sur le champ de bataille en 2025, sont de plus en plus utilisés avec des terminaux Starlink. Selon l’évaluation du spécialiste ukrainien des technologies radio Serhiy FLASH Beskrestnov, il ne s’agit pas de montages improvisés de type garage, mais d’intégrations de niveau industriel ou de petites séries, avec des terminaux Starlink directement intégrés dans la cellule du drone.
Le drone Molniya-2, introduit vers août 2025, s’avère particulièrement redoutable. Outre les terminaux Starlink, ces systèmes embarquent des processeurs NVIDIA Jetson Orin et des capteurs caméra Sony IMX477 de haute qualité. Selon des sources ukrainiennes, l’intégration des terminaux Starlink avec ces systèmes informatiques avancés aurait décuplé l’efficacité des attaques de drones russes.
Les implications stratégiques : au-delà de la frappe
Au-delà de l’impact tactique immédiat, la destruction du Tirada-2 soulève des questions stratégiques plus larges. Elle démontre d’abord la vulnérabilité persistante des systèmes de guerre électronique russes face aux tactiques asymétriques ukrainiennes. Malgré leur sophistication et leur coût élevé, ces équipements restent exposés aux frappes de drones bon marché lorsqu’ils sont correctement localisés.
Cette vulnérabilité pose un dilemme opérationnel majeur pour les commandants russes. Pour être efficaces, les systèmes de guerre électronique doivent être déployés relativement près des lignes de front, dans des positions où ils peuvent exercer leur influence sur le théâtre d’opérations. Mais cette proximité les expose également aux capacités de frappe ukrainiennes, de plus en plus performantes et omniprésentes.
La destruction illustre également la montée en puissance des capacités de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) ukrainiennes. La localisation précise d’un système aussi discret que le Tirada-2 nécessite des capacités de détection sophistiquées. Que ce soit par le biais de l’imagerie satellite, de la détection électronique ou du renseignement humain, les Ukrainiens ont manifestement développé les moyens d’identifier et de cibler ces équipements de haute valeur.
Enfin, cette frappe confirme l’importance croissante de la coordination interarmes dans les opérations ukrainiennes. La coopération entre les garde-frontières et les forces armées régulières, entre les unités de reconnaissance et les opérateurs de frappe, témoigne d’une intégration tactique de plus en plus mature. Cette synergie multiplie l’efficacité de chaque composante et permet de mener des opérations complexes avec des ressources limitées.
Conclusion : une guerre de systèmes
La destruction du Tirada-2 par les garde-frontières ukrainiens et la 22e Brigade mécanisée représente bien plus qu’une simple frappe réussie. Elle symbolise la nature profondément technologique de ce conflit, où la maîtrise des systèmes électroniques, des communications satellitaires et des drones détermine de plus en plus l’issue des affrontements.
Pour la Russie, cette perte s’ajoute à une longue liste de revers dans le domaine de la guerre électronique. Malgré des investissements considérables et une réputation établie dans ce secteur, Moscou peine à maintenir sa supériorité face à un adversaire plus agile, plus innovant et bénéficiant du soutien technologique occidental.
Pour l’Ukraine, cette victoire démontre une fois de plus la pertinence de sa stratégie axée sur les systèmes non habités. Les drones FPV, ces engins modestes mais redoutablement efficaces, continuent de bouleverser les équilibres traditionnels en permettant à des forces moins nombreuses et moins bien équipées de neutraliser des systèmes adverses autrement intouchables.
Dans cette guerre d’usure où chaque équipement détruit compte, la destruction d’un Tirada-2 pèse lourd dans la balance. Elle affaiblit les capacités russes de brouillage satellitaire, protège les communications ukrainiennes et démontre que même les systèmes les plus sophistiqués ne sont pas à l’abri des yeux perçants de STRIX et des griffes acérées des drones FPV.
L’avenir dira si la Russie parviendra à remplacer ce système et à adapter ses tactiques de déploiement. Ce qui est certain, c’est que le front invisible de la guerre électronique restera l’un des théâtres les plus déterminants de ce conflit, et que chaque perte comme celle du Tirada-2 rapproche l’Ukraine de la maîtrise de ce domaine crucial.
Signé Maxime Marquette
Sources
Ukrinform – Ukrainian border guards destroy advanced Russian EW system Tirada-2
InformNapalm – How to recognize the latest Russian Tirada-2 jamming station in the Donbas
GlobalSecurity.org – Tirade satellite jammer
MilitaryLand – 22nd Mechanized Brigade
SystemsForces(Ukraine) »>Wikipedia – Unmanned Systems Forces (Ukraine)
SpaceNews – Russia, China target SpaceX’s Starlink in escalating space electronic warfare
intheRussian-Ukrainian_War »>Wikipedia – Starlink in the Russian-Ukrainian War
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