CHRONIQUE : L’invasion russe au ralenti extrême – Une progression jamais vue depuis plus d’un siècle
L’exemple le plus frappant de cette guerre d’usure absurde reste l’offensive vers Pokrovsk. Après avoir finalement conquis Avdiivka en février 2024, au prix de pertes colossales, les forces russes ont lancé une offensive soutenue vers cette ville stratégique du Donbass. Résultat ? De fin février 2024 à début janvier 2026, soit près de deux ans, les forces russes ont avancé d’un peu moins de 50 kilomètres. Cela représente une moyenne de 70 mètres par jour.
Le CSIS est sans appel dans son analyse : « C’est plus lent que les campagnes offensives les plus brutales du siècle dernier, y compris la tristement célèbre bataille de la Somme pendant la Première Guerre mondiale. »
La bataille de la Somme, rappelons-le, a fait plus d’un million de victimes en 141 jours pour une avancée britannique maximale de 11 kilomètres, soit environ 80 mètres par jour. Les forces russes font pire. En 2026. Avec des drones, des missiles de croisière, des bombes planantes et toute la panoplie technologique moderne. C’est proprement hallucinant.
Certes, les Russes ont fini par entrer dans Pokrovsk en novembre 2025, et en décembre, ils contrôlaient la majeure partie des ruines de la ville et de Myrnohrad. Mais à quel prix ? Depuis le lancement des opérations offensives visant Avdiivka en octobre 2023, les forces russes ont perdu l’équivalent en blindés et chars d’au moins cinq divisions, soit plus de 1 000 véhicules blindés et plus de 500 chars. En octobre 2025 seulement, près de Pokrovsk, les Russes ont perdu jusqu’à 25 000 hommes pour conquérir environ 30 kilomètres carrés.
L'illusion de la victoire et la réalité de l'épuisement
La propagande du Kremlin continue de claironner des victoires. Les médias d’État russes célèbrent chaque village conquis comme une étape décisive vers la victoire finale. Mais les chiffres racontent une tout autre histoire. Comme le souligne le rapport du CSIS : « Malgré les affirmations de momentum sur le champ de bataille en Ukraine, les données montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimaux et est en déclin en tant que grande puissance. »
L’analyste ukrainien Viktor Kovalenko résume bien la situation : « 2025 a été une année de statu quo avec seulement quelques développements territoriaux dus à l’épuisement croissant de l’Ukraine et de la Russie. »
L’ISW, dans ses évaluations continues de la campagne offensive russe, maintient que la conquête militaire du reste de l’oblast de Donetsk, incluant la « ceinture de forteresses » lourdement fortifiée par l’Ukraine, prendrait probablement au moins deux à trois ans, poserait un défi significatif et entraînerait des batailles difficiles et coûteuses que la Fédération de Russie pourrait ne pas être en mesure de soutenir.
Les raisons d'un échec stratégique
Comment expliquer une telle débâcle ? Le rapport du CSIS pointe plusieurs facteurs : l’échec à mener efficacement une guerre interarmes et conjointe, des tactiques et un entraînement médiocres, la corruption endémique, le moral bas des troupes et, surtout, la stratégie ukrainienne de défense en profondeur dans une guerre qui favorise la défense.
La Russie a tenté de compenser ses déficiences tactiques par la masse. Elle a mobilisé des centaines de milliers d’hommes, souvent mal entraînés, mal équipés, lancés dans des assauts d’infanterie démontée contre des positions ukrainiennes fortifiées. Le résultat est un carnage statistique que même les régimes les plus autocratiques auraient du mal à dissimuler indéfiniment.
Le ministère britannique de la Défense, dans son évaluation de renseignement la plus récente, conclut que « la Russie continuera très probablement à subir des taux de pertes élevés en janvier 2026 avec la poursuite des attaques d’infanterie démontée sur de multiples axes. »
L'économie de guerre russe : le mur qui approche
Parallèlement à cette hémorragie humaine, l’économie russe montre des signes d’essoufflement de plus en plus préoccupants. Selon diverses analyses publiées en ce début 2026, la Russie consacre entre 30% et 40% de ses dépenses budgétaires et 7% à 8% de son PIB à la guerre. Les dépenses de défense et de sécurité dépassent 8% du PIB et représentent 40% des dépenses fédérales totales, un record jamais vu depuis l’ère soviétique de la Guerre froide.
L’année 2025 a marqué la fin de la poussée de croissance économique russe de 2023-2024. Après deux années d’expansion de plus de 4%, la croissance du PIB pour 2025 devrait ralentir à environ 1% ou moins, avec les mêmes vents contraires susceptibles de persister en 2026. Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de 0,6% en 2025 et de 1,0% en 2026.
Pour la première fois depuis la pandémie, la Russie a collecté moins de revenus budgétaires en 2025 que prévu initialement. Quand le budget 2025 a été approuvé, les revenus étaient fixés à 40,3 billions de roubles. Les prévisions actualisées suggèrent que les recettes réelles seront plus proches de 36,6 billions de roubles, un manque à gagner de près de 4 billions de roubles.
Pour compenser, le gouvernement russe a dû augmenter les impôts. La TVA passe de 20% à 22% à partir du 1er janvier 2026, tandis que davantage d’entreprises sont intégrées au système de TVA avec l’abaissement du seuil de revenus annuels pour les paiements obligatoires de 60 millions à 10 millions de roubles.
Les sanctions qui mordent enfin
Les sanctions occidentales, longtemps décrites comme inefficaces par certains observateurs, commencent à avoir un impact significatif. Les mesures récentes ont ciblé Rosneft et Lukoil, deux des compagnies pétrolières les plus importantes de Russie. Ces sanctions ne stoppent pas les exportations pétrolières du jour au lendemain, mais elles réduisent les profits, augmentent les risques et forcent la Russie à dépendre d’intermédiaires coûteux.
Les analystes estiment que la Russie ne gagne peut-être que 40 dollars par baril de pétrole vendu, bien en dessous des prix du marché mondial. Les prix du pétrole ont été plus faibles que Moscou ne l’espérait, le pétrole russe doit être vendu avec des rabais, et son transport est devenu plus coûteux en raison des sanctions.
Dans la première moitié de 2025, les profits des entreprises russes ont chuté de 8,4% en glissement annuel, avec les profits du secteur pétrolier et gazier plongeant de 50,4%. Les usines tournent déjà à pleine capacité, les pénuries de main-d’oeuvre sont généralisées, et la productivité reste faible.
Comme le note un analyste : « Le véritable danger n’est pas un crash dramatique, mais un déclin lent et épuisant avec moins de réserves chaque année. Une économie construite autour de dépenses de guerre permanentes, d’exportations pétrolières à prix réduit, d’évasion des sanctions et de la consommation régulière des réserves n’est pas construite sur une base durable. »
La dépendance chinoise : une nouvelle vulnérabilité
Ironie amère pour un régime qui prône l’autarcie et la souveraineté nationale, la Russie est devenue plus dépendante des importations qu’elle ne l’était en 2021. Malgré toutes les ressources investies dans les programmes de substitution des importations et les restrictions imposées par les sanctions, les chaînes d’approvisionnement russes en machines et composants sont désormais plus tributaires de l’étranger qu’avant la guerre. La différence ? Les fabricants russes ont simplement échangé leurs dépendances européennes contre des dépendances chinoises.
Cette substitution n’est pas sans conséquences. Les entreprises russes ne peuvent pas rapidement augmenter leur production en raison de goulots d’étranglement logistiques, de limitations technologiques et de pénuries chroniques de main-d’oeuvre. La quête d’autarcie de Poutine a créé une économie semi-fermée dans laquelle chaque injection de liquidités ou de crédit subventionné génère une demande qui se heurte à des contraintes d’offre rigides.
Le piège de la militarisation permanente
Dans le projet de budget 2026, pour la première fois depuis le début de la guerre, les dépenses militaires sont censées cesser de croître et pourraient même légèrement diminuer. L’objectif est le rééquilibrage économique, pas la paix. Mais c’est peut-être trop peu, trop tard.
Car voici le paradoxe cruel dans lequel se trouve le Kremlin : la guerre détruit l’économie, mais arrêter la guerre pourrait être encore plus dévastateur à court terme. Comme le souligne une analyse : « Indépendamment des considérations géopolitiques, mettre fin à la militarisation de la Russie imposerait très probablement un choc négatif énorme sur l’économie, un choc qui pourrait provoquer de profondes secousses pour le régime de Poutine. »
L’économie russe est devenue dépendante des dépenses de guerre comme un toxicomane de sa drogue. Le complexe militaro-industriel emploie des centaines de milliers de personnes, génère une demande artificielle qui maintient certains secteurs à flot, et justifie le contrôle étatique croissant sur l’économie. Démilitariser signifierait chômage massif, effondrement de la demande intérieure et, potentiellement, troubles sociaux.
L'Ukraine résiste, malgré tout
Face à cette machine de guerre russe qui broie ses propres soldats par centaines de milliers, l’Ukraine continue de résister. Selon le commandement opérationnel Skhid (Est) de l’Ukraine, au 14 janvier 2026, les forces de défense ukrainiennes maintenaient toujours des positions dans le nord de Pokrovsk, malgré les affirmations russes de contrôle total.
La perte de Pokrovsk représente certes un revers significatif pour l’Ukraine. Cette ville était un carrefour logistique important, à l’intersection de plusieurs autoroutes d’approvisionnement et abritant une gare ferroviaire régionalement significative. Sa chute a également diminué la base de ressources industrielles de l’Ukraine, notamment pour l’extraction du charbon à coke essentiel à l’industrie de l’acier.
Mais la résistance ukrainienne a transformé chaque avancée russe en victoire à la Pyrrhus. Comme l’a noté le Washington Post citant l’ISW, la conquête de Pokrovsk par la Russie était essentiellement une victoire pyrrhique, obtenue au prix de pertes insoutenables.
Le ratio des pertes : un avantage ukrainien
Le CSIS estime que le ratio des pertes sur le champ de bataille entre la Russie et l’Ukraine est d’environ 2,5:1 ou 2:1 en faveur de l’Ukraine. Autrement dit, pour chaque soldat ukrainien tué ou blessé, la Russie en perd deux à deux fois et demie. C’est un avantage défensif classique, amplifié par la supériorité technologique occidentale en matière de renseignement, de systèmes de défense antiaérienne et de munitions de précision.
L’Ukraine a également subi des pertes considérables. Le CSIS estime entre 500 000 et 600 000 victimes ukrainiennes, dont environ 140 000 morts. Ces chiffres sont tragiques, mais ils représentent environ la moitié des pertes russes pour un pays dont la population est moins d’un tiers de celle de la Russie. Proportionnellement, la saignée est terrible des deux côtés, mais la Russie saigne plus vite.
Les leçons d'histoire que Poutine refuse d'apprendre
Il y a quelque chose de profondément ironique dans cette situation. Vladimir Poutine, qui se présente volontiers comme un étudiant de l’histoire russe, semble avoir oublié les leçons les plus élémentaires des guerres passées.
La Russie tsariste s’est effondrée en 1917 en partie à cause de l’hémorragie humaine et économique de la Première Guerre mondiale. L’Union soviétique a vacillé après la guerre d’Afghanistan, un conflit bien moins coûteux en vies que l’invasion actuelle de l’Ukraine. Et voilà que Poutine répète les mêmes erreurs, à une échelle encore plus grande.
Comme le note United24 Media, l’invasion russe de l’Ukraine dure maintenant plus longtemps que la guerre de l’Allemagne nazie contre l’Union soviétique. Cette comparaison est particulièrement mordante pour un régime qui fonde une grande partie de sa légitimité sur la victoire de la « Grande Guerre patriotique » contre le fascisme.
Vers un enlisement prolongé
Que nous réserve l’avenir ? Rien de bon, malheureusement. Le conflit semble destiné à se prolonger dans un enlisement sanglant. La Russie n’a pas les moyens de remporter une victoire décisive, mais elle peut continuer à alimenter le hachoir à viande indéfiniment, ou du moins aussi longtemps que le peuple russe acceptera de sacrifier ses fils.
L’Ukraine, de son côté, ne peut pas repousser complètement les forces russes sans une augmentation significative de l’aide occidentale, mais elle peut continuer à rendre chaque kilomètre conquis extraordinairement coûteux pour l’envahisseur.
Le résultat est une guerre d’usure qui rappelle les pires moments de la Première Guerre mondiale, avec cette différence cruciale que les armes modernes rendent les offensives encore plus meurtrières et les gains encore plus difficiles à obtenir.
Le verdict de l'histoire
Quand les historiens se pencheront sur l’invasion russe de l’Ukraine, ils seront confrontés à un paradoxe apparent : comment une des plus grandes puissances militaires du monde a-t-elle pu s’enliser si complètement dans un conflit contre un adversaire supposément plus faible ?
La réponse, suggère le rapport du CSIS, est que la Russie n’était pas la puissance militaire qu’elle prétendait être. La corruption avait rongé ses forces armées. L’entraînement était déficient. La doctrine était obsolète. Et surtout, le Kremlin avait sous-estimé la volonté de résistance du peuple ukrainien et la capacité de l’Occident à fournir une aide militaire substantielle.
Le résultat est une catastrophe stratégique pour la Russie. Elle a révélé ses faiblesses militaires au monde entier, poussé la Finlande et la Suède dans l’OTAN, ravivé l’Alliance atlantique qu’elle espérait diviser, et s’est engagée dans une guerre d’usure qu’elle ne peut ni gagner ni abandonner sans conséquences catastrophiques.
La question qui reste sans réponse
Reste une question fondamentale : combien de temps le peuple russe acceptera-t-il ce sacrifice ? Combien de cercueils peuvent revenir du front avant que le mécontentement ne devienne impossible à contenir ? Combien de familles peuvent perdre leurs fils, leurs frères, leurs pères, pour des gains de quelques dizaines de mètres par jour ?
Pour l’instant, la répression et la propagande maintiennent le couvercle sur la marmite. Mais l’histoire nous enseigne que ces couvercles finissent toujours par sauter. La question n’est pas de savoir si, mais quand.
En attendant, la guerre continue. Soixante-dix mètres par jour. Trente-cinq mille victimes par mois. Des chiffres qui, dans leur froideur statistique, racontent une tragédie humaine d’une ampleur que nous peinons à appréhender.
Et quelque part au Kremlin, Vladimir Poutine continue probablement de croire qu’il est en train de gagner.
Signé Maxime Marquette
Sources
Russia’s Invasion of Ukraine Has Slowed to a Crawl Unseen in Over a Century – UNITED24 Media
Russia’s Grinding War in Ukraine – CSIS
Casualties in Ukraine war could hit 2 million, report warns – Defense News
Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII – Euronews
Report warns combined casualties in Russia’s war on Ukraine could soon hit 2 million – PBS News
offensive »>Pokrovsk offensive – Wikipedia
Ukraine war maps show ground won, lost in 2025 – Newsweek
Russian Offensive Campaign Assessment, December 26, 2025 – Critical Threats
2025 Was a Really, Really Bad Year to Be a Russian Soldier – The National Interest
oftheRusso-Ukrainian_war »>Casualties of the Russo-Ukrainian war – Wikipedia
Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes – The Moscow Times
The Cracks in Russia’s War Economy – Foreign Affairs
In 2026, the Russian economy is in big trouble – EUvsDisinfo
Key Facts about the Battle of the Somme – Imperial War Museums
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