Un service forgé dans le creuset de la guerre depuis 2014
Le Service de renseignement extérieur d’Ukraine n’est pas une institution née de la dernière pluie. Créé en 2004 lors de la réorganisation du SBU (le Service de sécurité d’Ukraine), le SZR a acquis son indépendance institutionnelle pour se consacrer exclusivement au renseignement extérieur et à la sécurité des intérêts ukrainiens à l’étranger. Ses missions officielles couvrent la collecte, l’évaluation, l’analyse et la diffusion du renseignement auprès des plus hautes instances décisionnelles ukrainiennes, ainsi que la mise en oeuvre de mesures spéciales dans les domaines politique, économique, militaire et technique. Le service est également chargé de la protection des missions diplomatiques ukrainiennes à l’étranger et participe aux opérations internationales contre le crime organisé, le terrorisme et le trafic de drogue. Mais c’est l’annexion de la Crimée en 2014 et le début du conflit dans le Donbass qui ont véritablement transformé le SZR en un acteur opérationnel de premier plan. Les agents du service ont été déployés dans l’est de l’Ukraine dès les premières hostilités, participant à des missions spécifiques dont les détails demeurent largement classifiés.
L’invasion à grande échelle de février 2022 a accéléré cette mutation de manière exponentielle. Le SZR a joué un rôle crucial dans les semaines précédant l’assaut russe, lorsque ses agents ont infiltré le territoire russe à la mi-février 2022 pour surveiller les concentrations militaires le long des frontières ukrainiennes. Les données recueillies sur les déploiements de troupes et les préparatifs logistiques ont corroboré les avertissements d’une invasion imminente, permettant au commandement ukrainien de mobiliser les réserves et de fortifier les centres urbains clés avant l’assaut du 24 février. Depuis lors, le SZR s’est distingué dans le démantèlement des réseaux d’espionnage russes, tant en Ukraine qu’à l’étranger, dans les opérations spéciales derrière les lignes ennemies et dans le soutien au renseignement pour les forces de défense. Le président Zelensky a lui-même confirmé l’implication du service dans l’élimination de commandants militaires russes de haut rang, une référence à peine voilée aux assassinats ciblés qui ont ponctué le conflit.
Les restructurations d’Ivashchenko et le déploiement au front
Sous la direction d’Oleh Ivashchenko, nommé à la tête du SZR en mars 2024, le service a connu des changements structurels significatifs. Ivashchenko, officier des forces spéciales décoré de l’Ordre de Bohdan Khmelnytsky pour sa participation aux combats en mars 2022, a entrepris de créer des équipes de renseignement technique et des unités de combat directement déployées sur le front. Comme il l’a révélé dans un entretien avec l’agence Ukrinform, peu après sa nomination, une menace d’offensive ennemie se profilait sur l’un des axes de combat. La réponse du SZR a été immédiate : quatre équipes intégrées de renseignement technique et deux unités de combat ont été envoyées sur la ligne de front. Cette décision a marqué un précédent historique pour un service de renseignement extérieur traditionnellement cantonné à l’analyse stratégique et à la collecte d’informations hors des zones de combat. Le SZR est devenu, de fait, un acteur militaire opérationnel sur le théâtre ukrainien.
Cette transformation ne s’est pas faite sans tensions internes. La frontière entre les prérogatives du SZR (renseignement extérieur) et celles du GUR (renseignement militaire) est devenue de plus en plus poreuse, créant des zones de chevauchement qui ont nécessité une coordination renforcée. Le transfert d’Ivashchenko du SZR vers le GUR en janvier 2026 peut d’ailleurs être interprété comme une tentative de résoudre ces frictions institutionnelles en plaçant un même homme successivement à la tête des deux services. Le lieutenant-général connaît désormais intimement les rouages, les capacités et les limites des deux organisations, ce qui devrait faciliter leur intégration opérationnelle. Les priorités identifiées par la direction du renseignement sont claires : évaluer les intentions de politique intérieure et étrangère de la Russie ainsi que sa stabilité économique, et soutenir les forces de défense ukrainiennes par le renseignement sur les chaînes d’approvisionnement et les capacités ennemies.
L'Opération Toile d'Araignée : le précédent qui change tout
Le 1er juin 2025, une date qui restera dans les annales militaires
Pour saisir l’ampleur de ce que Zelensky projette pour le SZR, il faut revenir sur l’événement qui a probablement cristallisé cette ambition : l’Opération Toile d’Araignée (Spider’s Web), exécutée le 1er juin 2025. Ce jour-là, le Service de sécurité d’Ukraine (SBU) a déployé 117 drones FPV dans une frappe coordonnée contre cinq bases aériennes russes majeures, réparties sur une géographie stupéfiante : d’Irkoutsk à Mourmansk, en passant par Riazan, Ivanovo et Amour. L’opération, qui tire son nom de la couverture géographique étendue de ces cibles, a utilisé de petits drones de frappe introduits clandestinement en Russie et lancés depuis des compartiments dissimulés dans des camions de fret. Le résultat a été dévastateur : selon les rapports, 41 aéronefs ont été détruits ou mis hors service, incluant des bombardiers stratégiques Tu-95MS, des Tu-22M3 et des avions A-50, pour des pertes estimées à 7 milliards de dollars. Certains médias pro-gouvernementaux russes ont qualifié l’attaque de Pearl Harbor russe.
L’Opération Toile d’Araignée a redéfini les paramètres de la guerre asymétrique. Elle a démontré qu’un État confronté à un adversaire numériquement supérieur peut infliger des dommages stratégiques considérables en combinant ingéniosité technologique, planification méticuleuse et connaissance approfondie de l’ennemi. Comme l’a souligné le Center for Strategic and International Studies (CSIS), cette opération s’apparente davantage à une vaste opération de renseignement et de sabotage qu’à une frappe militaire conventionnelle. C’est précisément cette zone grise entre renseignement et action militaire que Zelensky souhaite institutionnaliser au sein du SZR. Les frappes en profondeur (deep strikes) évoquées par le président dans son discours du 24 janvier renvoient directement à ce type d’opérations, où la frontière entre espionnage et action armée s’estompe jusqu’à devenir indiscernable.
Les leçons opérationnelles pour le futur SZR de combat
L’Opération Toile d’Araignée a fourni plusieurs enseignements fondamentaux pour la construction des futures unités de combat du SZR. Premièrement, elle a prouvé l’efficacité de l’infiltration clandestine de moyens de frappe sur le territoire ennemi, une compétence qui relève naturellement du renseignement extérieur. Deuxièmement, elle a démontré l’importance cruciale du renseignement humain (HUMINT) pour identifier, localiser et caractériser les cibles de haute valeur. Troisièmement, elle a illustré la nécessité d’une coordination entre multiples composantes — renseignement technique, logistique clandestine, opérateurs de drones — qui requiert une chaîne de commandement intégrée. Le SZR, avec sa double compétence en renseignement extérieur et en opérations de combat, apparaît comme le cadre institutionnel idéal pour héberger ce type de capacités hybrides. Les services occidentaux partenaires, notamment la CIA présente sur le terrain ukrainien depuis 2015, observent cette évolution avec un mélange d’admiration et de prudence.
L’enjeu pour l’Ukraine est désormais de pérenniser ces capacités au-delà du contexte actuel du conflit. Le programme Build with Ukraine, lancé en 2025, permet la co-production de drones de longue portée dans des États européens partenaires, assurant une base industrielle pour ces opérations. L’Ukraine investit également dans le développement de missiles balistiques et de missiles de croisière indigènes, ainsi que de mini-missiles de croisière, élargissant son portefeuille de frappe à longue portée. Mais la technologie seule ne suffit pas. Comme le rappelle l’analyste Mick Ryan, les techniques efficaces peuvent devenir obsolètes en quelques semaines face à l’adaptation de l’ennemi. La Russie produit désormais environ 35 000 drones Shahed par an, illustrant sa capacité d’apprentissage et d’adaptation rapide. Le SZR de combat devra donc faire preuve d’une agilité permanente, renouvelant constamment ses méthodes et ses vecteurs d’attaque.
Je suis fasciné par la manière dont l’Opération Toile d’Araignée a bouleversé les certitudes des stratèges militaires classiques. Quand j’ai découvert les détails de cette opération, j’ai ressenti un mélange de stupéfaction et d’inquiétude. Stupéfaction devant l’audace et la sophistication d’une opération qui a frappé des bases aériennes à des milliers de kilomètres de la ligne de front, depuis Mourmansk jusqu’en Sibérie. Inquiétude devant les implications de cette démocratisation de la frappe en profondeur. Si l’Ukraine peut atteindre Irkoutsk avec des drones dissimulés dans des camions, qui d’autre le pourra demain ? Je ne suis pas naïf : cette capacité est une nécessité existentielle pour l’Ukraine, et je respecte profondément l’ingéniosité de ceux qui l’ont développée. Mais en tant qu’observateur, je ne peux m’empêcher de penser que nous assistons à la naissance d’un nouveau paradigme de la guerre qui rendra le monde considérablement moins stable.
Les modèles internationaux : Mossad, CIA, MI6 et les autres
Les services de renseignement de combat comme référence assumée
Lorsque Zelensky évoque les meilleurs services de renseignement extérieur de combat au monde, les références implicites sont transparentes. Le Mossad israélien constitue le modèle le plus évident, avec sa longue histoire d’opérations clandestines, d’assassinats ciblés et d’actions de sabotage menées dans des pays tiers. Le Service d’action clandestine de la CIA (Special Activities Center), avec ses divisions d’opérations spéciales et d’activités politiques, représente un autre modèle d’intégration entre renseignement et action armée. Le MI6 britannique, avec ses liens historiques avec le Special Air Service (SAS), offre encore un autre paradigme de coopération entre services de renseignement et forces spéciales. L’Ukraine n’a pas besoin de réinventer la roue ; elle peut s’inspirer de ces modèles éprouvés tout en les adaptant à sa réalité opérationnelle unique. La guerre contre la Russie a d’ailleurs créé un laboratoire d’innovation sans précédent, où les Ukrainiens ont développé des solutions que même les services les plus sophistiqués n’avaient pas envisagées.
La comparaison avec le Mossad est particulièrement pertinente sur le plan doctrinal. Israël, comme l’Ukraine, est un petit pays confronté à des menaces existentielles provenant de voisins plus grands et plus peuplés. Le Mossad a développé une doctrine de prévention active (active defense) qui consiste à neutraliser les menaces avant qu’elles ne se matérialisent, en opérant directement sur le territoire de l’adversaire ou dans des pays tiers. C’est exactement cette philosophie que Zelensky semble vouloir adopter pour le SZR. Les opérations de sabotage contre les infrastructures militaires russes, les assassinats ciblés de commandants et les frappes en profondeur s’inscrivent déjà dans cette logique. La formalisation de ces capacités au sein d’unités dédiées du SZR ne ferait que consolider et professionnaliser des pratiques qui existent déjà de manière informelle. Le défi réside dans la mise en place d’un cadre juridique et d’un contrôle démocratique adéquats pour ces opérations, un aspect sur lequel même les démocraties les plus anciennes ont souvent failli.
Les partenariats occidentaux et le transfert d’expertise
Le développement des unités de combat du SZR ne se fait pas en vase clos. Depuis le début du conflit, les services de renseignement occidentaux ont considérablement renforcé leur coopération avec leurs homologues ukrainiens. L’Institut français des relations internationales (IFRI) a documenté comment les services de renseignement extérieur européens ont dû s’adapter continuellement au paysage sécuritaire en rapide évolution créé par la guerre d’agression russe. Cette coopération inclut le partage de renseignements, la formation d’agents et, selon certaines sources, le soutien logistique à des opérations spécifiques. La CIA, présente sur le terrain ukrainien depuis 2015, a joué un rôle particulièrement important dans le renforcement des capacités ukrainiennes de renseignement technique et humain. Ce partenariat a probablement contribué à la sophistication des opérations menées par le SZR et le GUR ces dernières années.
Cependant, la création d’unités de combat autonomes au sein du SZR soulève des questions délicates pour les partenaires occidentaux. Jusqu’où sont-ils prêts à soutenir des opérations offensives menées sur le territoire russe ou dans des pays tiers ? La ligne rouge entre le soutien au renseignement défensif et l’assistance à des actions de combat clandestines est ténue, et chaque pays partenaire la trace différemment. Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont des approches distinctes de cette question, reflétant leurs propres traditions juridiques et sensibilités politiques. Le risque d’escalade est un facteur permanent dans ces calculs : une opération de combat du SZR qui tournerait mal sur le territoire d’un pays tiers pourrait avoir des répercussions diplomatiques majeures pour l’ensemble de la coalition occidentale soutenant l’Ukraine. La gestion de ce risque constituera l’un des défis majeurs de la nouvelle architecture du renseignement ukrainien.
Les implications stratégiques pour la Russie et la sécurité européenne
Moscou face à une menace qu’elle ne peut plus ignorer
L’annonce de Zelensky a des implications directes pour la sécurité nationale russe. Jusqu’à présent, la Russie a pu compter sur l’immensité de son territoire comme bouclier stratégique, considérant que ses bases arrière étaient hors d’atteinte des capacités ukrainiennes. L’Opération Toile d’Araignée a pulvérisé cette certitude, et la formalisation d’unités de combat au sein du SZR rend cette menace permanente et institutionnelle. La Russie devra désormais consacrer des ressources considérables à la protection de ses infrastructures sur l’ensemble de son territoire, depuis Kaliningrad jusqu’au Pacifique. Cette dispersion défensive constitue un avantage stratégique pour l’Ukraine, qui force son adversaire à étirer ses moyens plutôt qu’à les concentrer sur le front. Le coût de cette posture défensive pour la Russie est potentiellement colossal, tant en termes financiers qu’en termes de ressources humaines détournées du théâtre principal.
La réaction de Moscou à cette annonce sera révélatrice de sa perception réelle de la menace. Les commentateurs russes qui ont qualifié l’Opération Toile d’Araignée de Pearl Harbor et réclamé l’usage d’armes nucléaires tactiques en réponse illustrent le niveau d’anxiété que ces capacités génèrent au sein de l’establishment sécuritaire russe. La doctrine de dissuasion nucléaire de la Russie, révisée en 2024, abaisse le seuil d’emploi de l’arme nucléaire en cas de menace existentielle. Or, des opérations de combat menées par un service de renseignement étranger sur le sol russe pourraient être interprétées par certains faucons du Kremlin comme une justification pour franchir ce seuil. C’est un jeu d’équilibriste dangereux que l’Ukraine entreprend, et la calibration précise des opérations — frapper assez fort pour dissuader, mais pas assez pour provoquer une escalade nucléaire — constituera le défi suprême du nouveau SZR de combat.
L’Europe face à un nouveau paradigme sécuritaire
Au-delà du théâtre russo-ukrainien, la création d’unités de combat au sein d’un service de renseignement extérieur pose des questions fondamentales pour l’architecture sécuritaire européenne. Si l’Ukraine rejoint un jour l’Union européenne ou l’OTAN, comme elle l’ambitionne, ces capacités devront être intégrées dans le cadre juridique et institutionnel de ces organisations. Les standards de l’OTAN en matière de contrôle démocratique des services de renseignement et de respect du droit international imposeront des contraintes que le SZR ne connaît pas actuellement. La tension entre efficacité opérationnelle et conformité juridique est un dilemme classique des démocraties en guerre, et l’Ukraine n’y échappera pas. Les opérations extérieures clandestines sont par nature difficiles à concilier avec les principes de transparence et de reddition de comptes qui sont au coeur des valeurs européennes.
Par ailleurs, la prolifération de ces capacités crée un précédent que d’autres États pourraient être tentés de suivre. Si l’Ukraine démontre qu’un pays de taille moyenne peut développer un service de renseignement de combat capable de frapper en profondeur sur le territoire d’une grande puissance, d’autres nations confrontées à des menaces similaires pourraient emprunter le même chemin. Les pays baltes, la Pologne, la Finlande et d’autres États frontaliers de la Russie observent avec attention l’expérience ukrainienne. La course aux capacités asymétriques pourrait devenir un facteur déstabilisant dans les relations internationales, multipliant les possibilités d’incidents et de malentendus susceptibles de dégénérer en crises majeures. Le cadre juridique international encadrant les opérations de renseignement offensif est notoirement lacunaire, et cette lacune devient de plus en plus problématique à mesure que les capacités se démocratisent.
Je m’interroge profondément sur les conséquences à long terme de cette évolution. En tant qu’analyste qui suit ce conflit depuis ses prémices, je constate que chaque escalade dans les capacités de frappe produit une contre-escalade de l’adversaire, dans une spirale dont personne ne maîtrise la trajectoire finale. L’Ukraine a le droit absolu de se défendre par tous les moyens à sa disposition, et je soutiens sans réserve ce droit fondamental. Mais je ne peux m’empêcher de penser que la normalisation des opérations de combat menées par des services de renseignement extérieur crée un monde où la distinction entre guerre et paix, entre combattants et espions, entre théâtre d’opérations et arrière-pays, s’efface progressivement. Ce brouillage des catégories traditionnelles du droit des conflits armés me préoccupe, non pas dans le cas ukrainien où la légitime défense est indiscutable, mais dans les précédents que cela pourrait créer pour des acteurs moins scrupuleux.
La question du successeur d'Ivashchenko à la tête du SZR
Les candidats pressentis et les enjeux de la nomination
Le départ d’Ivashchenko vers le GUR laisse un vide à la tête du SZR qui doit être comblé rapidement, surtout au vu des ambitions présidentielles pour le service. Selon les médias ukrainiens, plusieurs candidats sont en lice pour cette nomination cruciale. L’ancien ministre des Affaires étrangères Dmytro Kuleba est considéré comme le favori, une candidature qui reflèterait la volonté de Zelensky de donner au SZR une dimension diplomatique en plus de ses nouvelles capacités de combat. Kuleba, dont la maîtrise des relations internationales est reconnue, pourrait faciliter la coordination avec les services partenaires occidentaux tout en pilotant le développement des unités de combat. Parmi les autres noms circulant, l’ancien chef du SBU Vassyl Malyuk et le commandant du 3e corps d’assaut Andriy Biletsky sont également mentionnés, chacun apportant un profil différent et une vision distincte de ce que devrait être le SZR de demain.
Le choix du successeur sera déterminant pour l’orientation concrète du service. Un diplomate comme Kuleba privilégierait probablement une approche où les opérations de combat sont étroitement calibrées en fonction des objectifs diplomatiques. Un militaire comme Biletsky pourrait au contraire pousser vers une militarisation plus prononcée du service, avec des unités de combat plus autonomes et des opérations plus agressives. Malyuk, avec son expérience du SBU, apporterait une expertise en matière de sécurité intérieure et de contre-espionnage qui pourrait se révéler précieuse pour protéger les opérations extérieures contre les fuites et les infiltrations. Quel que soit le choix final, le nouveau directeur devra concilier deux missions potentiellement contradictoires : maintenir les capacités traditionnelles de renseignement du SZR tout en développant une branche de combat opérationnel capable d’agir au-delà des frontières ukrainiennes.
Les défis structurels de la transformation du SZR
La transformation du SZR en un service hybride combinant renseignement et combat pose des défis structurels considérables. Le recrutement et la formation d’opérateurs de combat capables d’agir clandestinement à l’étranger exigent des compétences rares : maîtrise de langues étrangères, capacité à vivre sous couverture, expertise dans le maniement d’armes et d’explosifs, compétences en matière de drones et de guerre électronique. Ces profils sont extrêmement difficiles à trouver, même dans un pays en guerre qui dispose d’un réservoir considérable de vétérans aguerris. La formation de tels opérateurs prend plusieurs années, et l’Ukraine ne peut pas se permettre d’attendre : les besoins opérationnels sont immédiats. Cette tension entre l’urgence du combat et les exigences de la qualité sera l’un des principaux obstacles à la montée en puissance du nouveau SZR.
Le financement constitue un autre défi majeur. Les opérations de combat clandestines à l’étranger sont extraordinairement coûteuses, nécessitant des réseaux logistiques complexes, des identités de couverture, des fonds opérationnels et une infrastructure de communication sécurisée. Le budget de défense ukrainien, déjà sous pression extrême après près de quatre ans de guerre, devra absorber ces coûts supplémentaires ou les financer par des mécanismes alternatifs. La question de la supervision budgétaire est d’autant plus sensible que les opérations clandestines requièrent un niveau de secret qui complique le contrôle parlementaire. L’expérience des démocraties occidentales montre que les budgets noirs des services de renseignement sont souvent une source d’abus et de dérives, un écueil que l’Ukraine devra éviter si elle veut maintenir la confiance de ses partenaires internationaux et de sa propre population.
L'horizon 2026 : entre négociations de paix et préparation au combat prolongé
Le paradoxe d’un renforcement militaire en pleine dynamique diplomatique
L’annonce de Zelensky intervient dans un contexte diplomatique particulièrement chargé. Le plan en vingt points négocié avec les États-Unis, déclaré prêt à 90 % par le président ukrainien, laisse entrevoir la possibilité d’un cessez-le-feu dans un avenir relativement proche. Dans ce contexte, le renforcement des capacités de combat du SZR pourrait sembler contradictoire. Mais en réalité, il relève d’une logique parfaitement cohérente : négocier en position de force et se préparer à tous les scénarios, y compris celui d’un échec des négociations ou d’un accord imparfait qui ne garantirait pas la sécurité de l’Ukraine à long terme. Les unités de combat du SZR constituent un outil de dissuasion qui conserve sa pertinence indépendamment de l’issue diplomatique : en cas de paix, elles dissuadent une future agression ; en cas de poursuite du conflit, elles multiplient les options offensives de l’Ukraine.
La nomination de Budanov à la tête du Bureau présidentiel éclaire également cette stratégie sous un angle nouveau. En plaçant le chef du renseignement militaire au centre de la coordination politique et diplomatique, Zelensky s’assure que les négociations de paix seront informées par une compréhension intime des capacités et des vulnérabilités de l’ennemi. Budanov, qui a dirigé certaines des opérations les plus audacieuses du GUR, sait exactement ce que l’Ukraine peut infliger à la Russie et ce que la Russie peut infliger à l’Ukraine. Cette connaissance est un atout inestimable à la table des négociations, où la crédibilité des menaces et des promesses dépend de la perception que chaque partie a de la puissance réelle de l’autre. Le remaniement de janvier 2026 apparaît ainsi comme une opération d’ensemble, où chaque pièce du puzzle est positionnée en fonction d’un objectif stratégique global.
Les scénarios pour le conflit en 2026
L’année 2026 s’annonce comme une période charnière pour le conflit russo-ukrainien. Comme le souligne l’analyste Mick Ryan, après quatre ans de guerre, les deux belligérants présentent un niveau élevé de fragilité organisationnelle qui pourrait produire un dynamisme accru sur le champ de bataille, voire des percées significatives. Les conditions sont réunies pour que celui des deux camps qui parviendra à identifier et exploiter les faiblesses tactiques et opérationnelles de son adversaire prenne un avantage décisif. Dans ce contexte, les unités de combat du SZR pourraient jouer un rôle déterminant en identifiant ces faiblesses grâce au renseignement et en les exploitant grâce à leurs capacités de frappe. La synergie entre renseignement et action est précisément ce qui rend ces unités hybrides si redoutables.
L’Ukraine mise également sur la montée en puissance de ses capacités de frappe à longue portée. Le développement de missiles balistiques et de missiles de croisière indigènes, combiné au programme Build with Ukraine de co-production européenne, vise à augmenter la taille et la fréquence des salves contre les cibles russes. Mais la Russie n’est pas passive face à cette évolution. Sa production annuelle d’environ 35 000 drones Shahed témoigne d’une capacité d’adaptation rapide. La course technologique entre les deux belligérants s’accélère, et le SZR de combat devra rester à la pointe de l’innovation pour maintenir son avantage. La guerre d’usure se double désormais d’une guerre d’intelligence au sens propre du terme, où la capacité à surprendre l’ennemi est devenue le facteur décisif de la supériorité stratégique.
Je termine cette analyse avec un sentiment mêlé de respect et d’appréhension. Respect pour un peuple qui, face à une agression barbare, a trouvé en lui-même les ressources pour non seulement résister mais innover, surprendre et frapper là où personne ne l’attendait. Appréhension face à un monde où les services de renseignement deviennent des instruments de guerre ouverte, où les frontières entre espionnage et combat s’effacent, où un drone dans un camion peut détruire un bombardier stratégique à des milliers de kilomètres du front. Je crois sincèrement que l’Ukraine fait ce qu’elle doit faire pour survivre, et que l’histoire jugera favorablement sa détermination. Mais je crois aussi que nous entrons dans une ère nouvelle de la conflictualité, une ère dont les règles restent à écrire et dont les conséquences nous affecteront tous, bien au-delà des frontières de l’Ukraine et de la Russie.
Conclusion : le renseignement extérieur ukrainien comme arme de dissuasion et de souveraineté
Une transformation irréversible qui redéfinit la posture stratégique de Kyiv
L’annonce du président Zelensky le 24 janvier 2026 marque un point de non-retour dans l’évolution du Service de renseignement extérieur ukrainien. En officialisant la création d’unités de combat capables d’opérer à l’étranger, l’Ukraine franchit un seuil qualitatif dans sa posture de défense. Le SZR n’est plus un simple instrument de collecte et d’analyse ; il devient un vecteur de projection de puissance, un outil de dissuasion qui signale à tout adversaire potentiel que l’Ukraine dispose de la capacité et de la volonté de frapper au-delà de ses frontières. Cette transformation est le produit de quatre années de guerre qui ont forgé une culture opérationnelle unique, mêlant innovation technologique, audace tactique et résilience institutionnelle. Le SZR de combat est, en quelque sorte, l’aboutissement logique d’un processus qui a transformé l’Ukraine tout entière en une nation guerrière capable de tenir tête à l’une des plus grandes puissances militaires du monde.
Les défis qui attendent le nouveau SZR sont immenses : recrutement et formation d’opérateurs d’élite, financement de budgets clandestins, coordination avec le GUR et les autres services, gestion des relations avec les partenaires occidentaux, calibration des opérations pour éviter l’escalade, mise en place d’un contrôle démocratique adéquat. Mais l’Ukraine a démontré, tout au long de ce conflit, une capacité d’adaptation et d’innovation qui force le respect. De l’Opération Toile d’Araignée aux frappes en profondeur qui ont détruit des cibles que la Russie croyait invulnérables, les Ukrainiens ont prouvé que la volonté et l’ingéniosité peuvent compenser la supériorité numérique et matérielle. Le SZR de combat est la prochaine étape de cette trajectoire, et il serait imprudent de parier contre la capacité de l’Ukraine à le transformer en une réalité opérationnelle redoutable.
Un signal envoyé au monde entier
Au-delà du conflit russo-ukrainien, cette annonce envoie un signal puissant à l’ensemble de la communauté internationale. Elle démontre qu’un État confronté à une menace existentielle peut et doit développer des capacités asymétriques de projection de puissance, y compris au prix d’une transgression des catégories traditionnelles qui séparent renseignement et action militaire. Ce précédent ukrainien influencera inévitablement les doctrines de défense des petits et moyens États du monde entier, en particulier ceux qui se trouvent dans le voisinage de puissances agressives. La guerre en Ukraine a déjà révolutionné l’usage des drones, la guerre électronique et les opérations d’information. La création du SZR de combat pourrait bien constituer sa prochaine contribution à l’évolution de l’art de la guerre, une contribution dont les conséquences se feront sentir bien au-delà du champ de bataille ukrainien.
L’histoire retiendra peut-être le 24 janvier 2026 comme le jour où l’Ukraine a officiellement annoncé son intention de devenir une puissance du renseignement de combat. Ce petit pays, qui se bat pour sa survie depuis bientôt quatre ans, refuse de se laisser enfermer dans une posture défensive. En forgeant un SZR capable de frapper au-delà de ses frontières, l’Ukraine affirme sa souveraineté de la manière la plus concrète qui soit : en se dotant des moyens de la faire respecter. Quel que soit l’avenir du conflit, cette capacité restera un pilier de la sécurité nationale ukrainienne et un avertissement permanent pour quiconque envisagerait de menacer l’intégrité territoriale de cette nation qui a appris, dans le sang et les larmes, que la paix ne se préserve que par la force.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique est rédigée depuis une position éditoriale qui reconnaît le droit fondamental de l’Ukraine à se défendre contre l’agression russe, conformément au droit international et à la Charte des Nations Unies. Ce positionnement n’implique pas une approbation inconditionnelle de toutes les décisions prises par le gouvernement ukrainien, ni une absence de regard critique sur les implications de ces décisions. L’auteur s’efforce de maintenir un équilibre entre empathie pour la cause ukrainienne et analyse rigoureuse des enjeux stratégiques, juridiques et éthiques soulevés par les développements décrits dans cet article.
L’auteur n’a aucun lien financier ou institutionnel avec le gouvernement ukrainien, les services de renseignement ukrainiens ou tout autre acteur mentionné dans cette chronique. Les opinions exprimées, notamment dans les mini-éditoriaux, reflètent exclusivement le jugement personnel de l’auteur, fondé sur son analyse des informations disponibles dans les sources ouvertes. L’auteur reconnaît que le brouillard de la guerre affecte la fiabilité de nombreuses informations et que certaines des affirmations rapportées dans cet article pourraient être révisées à mesure que de nouvelles données deviennent disponibles.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie principalement sur l’article original de Dmytro Shumlianskyi publié sur Militarnyi le 24 janvier 2026, qui constitue la source primaire de l’annonce présidentielle. Les informations ont été croisées et enrichies par des sources complémentaires incluant le site officiel de la présidence ukrainienne, des analyses du CSIS, de l’IFRI et de Grey Dynamics, ainsi que des reportages de médias internationaux tels qu’Al Jazeera, PBS News, Defense News et Euromaidan Press. Les informations relatives à l’Opération Toile d’Araignée proviennent d’analyses publiées par le CSIS et le TRENDS Research Advisory.
La méthodologie adoptée consiste en une analyse qualitative des sources ouvertes (OSINT), complétée par une mise en contexte historique et géopolitique. L’auteur n’a pas eu accès à des sources classifiées ou à des informations privilégiées. Certaines interprétations, notamment concernant les motivations stratégiques derrière les décisions de personnel et les choix doctrinaux, relèvent de l’analyse et de l’inférence plutôt que de faits établis. L’auteur a veillé à distinguer clairement les faits rapportés des analyses personnelles tout au long de la chronique.
Nature de l’analyse
Cet article constitue une chronique d’analyse, un genre journalistique qui combine reportage factuel et commentaire éditorial. Il ne prétend pas à l’objectivité absolue d’un article d’information pure, mais s’engage à respecter l’exactitude des faits rapportés et la transparence des opinions exprimées. Les mini-éditoriaux insérés dans le texte sont clairement identifiés comme tels et représentent la voix personnelle du chroniqueur, distincte du contenu informatif. Cette distinction est essentielle pour permettre au lecteur de former son propre jugement en disposant à la fois des faits et de l’interprétation qu’en propose l’auteur.
L’analyse présentée dans cette chronique est nécessairement partielle et provisoire. Le domaine du renseignement, par définition, échappe largement à l’observation publique, et de nombreux aspects des développements décrits ici resteront inconnus pendant des années, voire des décennies. L’auteur assume cette limitation inhérente au sujet traité et invite le lecteur à considérer cette chronique comme une contribution à un débat en cours plutôt que comme un verdict définitif. Les événements futurs confirmeront ou infirmeront certaines des hypothèses formulées ici, et c’est précisément cette incertitude qui rend l’exercice de la chronique à la fois stimulant et humiliant.
Sources
Sources primaires
Militarnyi — Ukraine to Develop Foreign Intelligence Service Combat Units for Operations Abroad
Militarnyi — Ukraine’s Foreign Intelligence Service Deploys Its Own Units to Combat Zone
Sources secondaires
Al Jazeera — Ukraine’s Zelenskyy names GUR chief Kyrylo Budanov as top aide
Euromaidan Press — Foreign Intelligence Service head shifts to military intelligence
Grey Dynamics — Oleh Ivashchenko: The Safe Choice as Ukraine’s New Military Intel Chief
CSIS — How Ukraine’s Operation Spider’s Web Redefines Asymmetric Warfare
IFRI — Les services de renseignement extérieur face à la guerre en Ukraine
Wikipedia — Foreign Intelligence Service of Ukraine
Wikipédia — Service de renseignement extérieur d’Ukraine
Ukrainska Pravda — Zelenskyy appoints Budanov as head of President’s Office
Defense News — Zelenskyy names Ukraine’s head of military intel as his chief of staff
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