L’oblast de Voronezh est devenu l’une des cibles privilegiees de la campagne ukrainienne contre les infrastructures energetiques russes. Le depot de Khokholskaya n’est pas la premiere installation de cette region a subir les frappes de Kiev. Le 21 janvier 2026, les forces ukrainiennes avaient deja frappe le depot petrolier de Liskinskaya, l’usine aeronautique de Smolensk et un poste de commandement russe dans l’oblast de Donetsk.
Le depot de Liskinskaya, exploite par Rosneft, avait ete touche une premiere fois le 16 janvier, lorsque des drones ukrainiens avaient frappe des reservoirs de carburant et de lubrifiants, declenchant un incendie. Le village de Liski, ou se trouve ce depot, est situe a environ 140 kilometres au nord de la frontiere russe avec l’oblast ukrainien de Kharkiv.
Le 10 janvier 2026, la region de Voronezh avait subi l’une de ses plus lourdes attaques de drones depuis le debut du conflit, selon le gouverneur Goussev. Selon la chaine Telegram SHOT, Voronezh avait ete attaquee par 70 drones et un missile Neptune, tandis que le ministere russe de la Defense affirmait avoir abattu tous les engins. La defense aerienne et les 20 explosions causees par les drones avaient dure une heure. Le gouverneur avait declare qu’une femme etait decedee et que trois personnes avaient ete blessees, tandis que plusieurs batiments administratifs, une ecole secondaire, dix maisons privees et dix immeubles d’appartements avaient ete endommages.
Cette concentration de frappes sur Voronezh n’est pas fortuite. La region abrite plusieurs installations energetiques strategiques et se trouve suffisamment proche de la frontiere ukrainienne pour etre accessible aux drones de fabrication nationale, tout en etant suffisamment profonde en territoire russe pour demontrer la portee croissante des capacites ukrainiennes.
La doctrine ukrainienne : frapper le portefeuille de Poutine
L’Ukraine considere les installations petrolieres russes comme des cibles militaires legitimes, car les revenus des combustibles fossiles alimentent directement la machine de guerre de Moscou. Depuis le debut de l’invasion, les exportations d’energie ont rapporte a la Russie plus de 850 milliards d’euros, soit plusieurs fois la valeur totale de l’aide militaire, humanitaire et financiere fournie a l’Ukraine par ses allies.
Cette realite economique a pousse Kiev a developper ce que le commissaire ukrainien aux sanctions, Vladyslav Vlasiouk, appelle des sanctions a longue portee. Contrairement aux sanctions occidentales traditionnelles qui dependent de la cooperation internationale et peuvent etre contournees, les frappes de drones ukrainiens imposent des couts directs et immediats a l’infrastructure energetique russe.
La campagne de frappes profondes contre les installations energetiques russes a veritablement pris son essor au debut de 2024. Cette annee-la, 24 attaques ont ete documentees contre 15 entreprises, dont pres de la moitie etaient situees a moins de 500 kilometres des frontieres ukrainiennes. Mais c’est en 2025 que l’escalade a ete spectaculaire.
Au cours des trois premiers mois de 2025, au moins 18 attaques reussies ont ete menees contre 11 entreprises petrolieres, gazieres et petrochimiques en Russie. Apres une pause de la campagne d’avril a juin pour se conformer a un moratoire negocie par les Etats-Unis, l’effort a repris avec 27 installations touchees entre juillet et octobre. Le rythme des frappes de drones s’est transforme en blitz, avec au moins 21 des 38 plus grandes installations endommagees debut octobre et 38% de la capacite de raffinage primaire de la Russie hors service a peu pres au meme moment.
L'impact reel sur les capacites russes
Les chiffres concernant les dommages infliges aux capacites de raffinage russes font l’objet de debats parmi les analystes. Fin septembre 2025, selon les calculs de l’agence Siala, environ 38% de la capacite de raffinage primaire de la Russie, soit environ 338 000 tonnes par jour, etait hors ligne, dont 70% des pannes etaient liees aux attaques de drones ukrainiens.
Cependant, d’autres sources offrent une image plus nuancee. Selon un rapport base sur des informations de trois sources de l’industrie russe, 20% de la capacite de raffinage russe a ete mise hors ligne au plus fort des frappes entre aout et octobre, mais cela n’a entraine qu’une baisse de 6% du volume total de raffinage de la Russie. Le traitement du petrole russe n’a diminue que de 3% sur l’annee.
Cette divergence s’explique par plusieurs facteurs. Premierement, la capacite de raffinage de la Russie n’est pas egale a sa production : chaque annee, la Russie raffine jusqu’a 270 millions de tonnes, ce qui signifie qu’au moins 22% de la capacite totale du pays est toujours inactive. Deuxiemement, les sources indiquent que les raffineries russes ne fonctionnaient pas a pleine capacite avant les attaques et ont reussi a attenuer l’impact en redemarrant des unites de reserve et en reparant celles qui etaient endommagees.
Neanmoins, une fourchette raisonnable pour 2025 serait que les usines representant environ un tiers a deux cinquiemes de la capacite nominale totale ont ete frappees ou temporairement fermees a un moment donne, mais seulement environ 15 a 25% de la capacite avait tendance a etre hors ligne a tout moment de pointe. BBC Verify et BBC Russian ont constate que les attaques de drones ukrainiennes signalees avaient atteint un niveau record de 14 raffineries ciblees en aout, tandis que huit avaient ete ciblees en septembre, ce qui signifie que 21 des 38 grandes raffineries russes avaient ete touchees depuis janvier 2025.
L'elargissement des cibles : au-dela des raffineries
L’Ukraine frappe desormais un eventail de plus en plus large de cibles, incluant non seulement les raffineries mais aussi les infrastructures d’exportation de petrole et de gaz, les pipelines, les petroliers et les infrastructures de forage offshore. Depuis debut aout 2025, l’Ukraine a lance au moins 58 attaques contre des installations energetiques russes, envoyant des drones jusqu’a 2 000 kilometres a l’interieur du territoire russe.
L’Ukraine a affirme que ses drones a longue portee avaient frappe une importante plateforme petroliere offshore dans la mer Caspienne. La plateforme petroliere Filanovsky, propriete de Lukoil, pretend etre le plus grand champ petrolier du secteur russe de la Caspienne. Les ports de Novorossiysk et Touapse sur la mer Noire et Oust-Louga sur la Baltique ont chacun ete frappes plusieurs fois. L’oleoduc Droujba, qui transporte le petrole russe vers les pays restants de l’UE, a ete touche cinq fois depuis aout.
Cette diversification des cibles reflete une comprehension sophistiquee de la chaine de valeur energetique russe. En frappant non seulement les points de production mais aussi les infrastructures de transport et d’exportation, l’Ukraine cherche a maximiser l’impact economique de chaque attaque reussie.
Les consequences domestiques en Russie
L’impact des frappes ukrainiennes se fait sentir directement aupres des consommateurs russes. Les prix des carburants ont augmente rapidement, atteignant un pic de 50% dans les stations-service par rapport aux prix du debut de 2025. En septembre et octobre 2025, des videos de voitures faisant la queue devant les stations-service ont circule en ligne, et le gouvernement russe a interdit les exportations d’essence jusqu’a la fin de l’annee.
Poutine a signe une loi autorisant les entreprises russes a recevoir des subventions si elles raffinent du petrole dans des raffineries bielorusses et le reimportent en Russie. Cette mesure temoigne de la pression croissante sur le systeme de raffinage domestique et de la necessite de trouver des solutions alternatives pour maintenir l’approvisionnement interieur.
Les difficultes a remplacer les unites AVT (systemes de distillation atmospherique sous vide) stabiliseront probablement la production de raffinage a des niveaux bien inferieurs aux volumes d’avant-guerre. Les experts de l’Agence internationale de l’energie prevoient une reprise des volumes de raffinage apres juin 2026, bien que leurs previsions ne semblent pas tenir compte de nouvelles attaques ukrainiennes.
La crise budgetaire russe : le nerf de la guerre
L’annee 2025 a marque la fin de la poussee de croissance de la Russie en temps de guerre de 2023-2024. Apres deux annees d’expansion de plus de 4%, la croissance du PIB pour 2025 devrait ralentir a environ 1% ou moins, avec les memes vents contraires susceptibles de persister en 2026. Avec le resserrement des sanctions occidentales et les demandes militaires sur le budget liees a la guerre en Ukraine ne montrant que peu de signes d’apaisement, la Russie est susceptible de passer d’une phase de refroidissement gere a une stagnation pure et simple en 2026, avec une reprise significative peu probable avant 2027.
Le deficit budgetaire reflete en partie des recettes fiscales plus faibles dans un contexte de ralentissement de la croissance, ainsi que la baisse des prix du petrole et les sanctions occidentales qui ont elargi la remise que la Russie doit offrir aux acheteurs pour son brut. Les revenus petroliers et gaziers en 2025 sont desormais projetes a 8,7 billions de roubles (108,8 milliards de dollars), bien en deca des 10,9 billions de roubles (136,3 milliards de dollars) initialement prevus.
Les recettes petrolieres et gazieres ont chute de 34% en glissement annuel en novembre, selon les donnees du ministere russe des Finances. Les recettes de decembre pourraient baisser de 49% par rapport aux niveaux de 2024, a environ 5,1 milliards de dollars, le niveau le plus bas depuis la pandemie. D’ici 2026, la part des revenus petroliers et gaziers dans le budget russe diminuera a 23%, alors qu’elle depassait 50% en 2022.
Les acheteurs exigent desormais des remises de 23 a 35 dollars par baril pour prendre le risque. Certaines cargaisons destinees a la Chine se sont vendues en dessous de 30 dollars. En novembre, apres l’entree en vigueur des sanctions americaines ciblant Rosneft et Lukoil, le petrole russe se vendait a environ 50 dollars le baril, contre le prix de reference de 60 dollars fixe dans le budget. Les exportations de petrole russe ont chute de 420 000 barils par jour en novembre alors que les acheteurs pesaient les risques de nouvelles sanctions.
Les depenses de defense : une spirale insoutenable
Officiellement, les depenses de defense nationale sont fixees a 13,5 billions de roubles (168,8 milliards de dollars) en 2025 et 12,93 billions de roubles (161,6 milliards de dollars) en 2026. La Russie prevoit de depenser 183 milliards de dollars pour la defense et la securite en 2026, soit pres de 40% des depenses federales, selon le secretaire general de l’OTAN Mark Rutte. Les depenses de defense et de securite interieure representeront environ 38% du budget en 2026, soit seulement legerement moins que les 40% observes au cours des deux dernieres annees.
Pour financer cette spirale de depenses militaires, le gouvernement russe a recours a des hausses d’impots massives. Le taux de TVA passera de 20% a 22% a partir du 1er janvier, tandis que davantage d’entreprises seront soumises au systeme de TVA car le seuil de revenus annuels pour les paiements obligatoires est abaisse a 10 millions de roubles (125 000 dollars) contre 60 millions de roubles (750 000 dollars).
Le deficit pour 2025 devrait atteindre 2,6% du PIB, le plus eleve depuis l’annee pandemique de 2020. Selon le nouveau budget, le gouvernement vise a reduire le deficit a 1,6% du PIB en 2026. Mais ces projections reposent sur des hypotheses optimistes concernant les revenus petroliers qui semblent de plus en plus irrealistes.
L'epuisement des reserves : l'horloge tourne
Apres des annees de prelevements massifs, la partie liquide du Fonds national de richesse, detenue en devises etrangeres et en or, a diminue d’environ la moitie depuis l’invasion de l’Ukraine, laissant 3,92 billions de roubles (47,8 milliards de dollars). Les actifs liquides du Fonds de bien-etre national sont tombes d’un tiers a 34 milliards de dollars, et 10 milliards de dollars ont ete mis de cote pour soutenir les banques. Les experts affirment que cette reserve pourrait etre entierement epuisee d’ici 2026.
La Russie est entree dans une crise budgetaire a part entiere, qui est maintenant reconnue par les autorites : le budget pour 2026-2028 admet que la Russie fait face a sept annees consecutives de deficit budgetaire eleve, quelque chose de jamais vu depuis 1999. Les revenus des exportations de combustibles fossiles russes ont diminue depuis la mise en oeuvre des sanctions, limitant par consequent la capacite de Poutine a financer son invasion a grande echelle de l’Ukraine.
En decembre 2025, l’analyste energetique russe Craig Kennedy a declare que les nouvelles sanctions des Etats-Unis, de l’UE et du Royaume-Uni sont susceptibles de reduire considerablement les revenus petroliers de la Russie en 2026, tout en intensifiant ce qu’il a decrit comme la pire crise du secteur energetique russe depuis les annees 1990.
La strategie ukrainienne : une guerre d'usure economique
Alors que l’Ukraine est un partenaire commercial bienvenu pour ses voisins, la Russie est un petro-Etat soumis a de larges sanctions energetiques par l’Occident. Sa force meme, les combustibles fossiles, est donc aussi sa plus grande vulnerabilite. Cette asymetrie fondamentale est au coeur de la strategie ukrainienne.
Les analystes suggerent que si l’Ukraine maintient son rythme actuel de frappes, les arrets temporaires pourraient evoluer vers des pertes de capacite systemiques. Les sanctions ont coupe les raffineries russes de la technologie occidentale, ce qui signifie que le remplacement ou la reparation des composants endommages prend beaucoup plus de temps. La Russie manque egalement de systemes de defense aerienne suffisants pour proteger toutes les infrastructures critiques, creant un effet cumulatif ou les dommages croissants allongent les delais de reparation.
Si l’Ukraine peut maintenir ses attaques contre les raffineries, les pipelines, les ports petroliers et les infrastructures connexes russes, elle pourrait etre en mesure de faire pression sur le Kremlin pour de veritables negociations de paix. Cette perspective, bien qu’encore lointaine, constitue l’horizon strategique de la campagne de frappes profondes ukrainienne.
Conclusion : la guerre economique comme multiplicateur de force
La frappe du 28 janvier 2026 contre le depot petrolier de Khokholskaya n’est pas un evenement isole mais un maillon d’une chaine strategique soigneusement concue. Chaque installation energetique touchee, chaque raffinerie endommagee, chaque pipeline frappe contribue a eroder les fondements economiques de l’effort de guerre russe.
L’Ukraine a compris que dans une guerre d’usure contre un adversaire disposant de ressources humaines et materielles superieures, la victoire ne peut venir que de l’epuisement economique de l’ennemi. Les drones de longue portee, relativement peu couteux a produire, deviennent ainsi des multiplicateurs de force strategiques, infligeant des dommages economiques disproportionnes par rapport a leur cout.
La crise budgetaire russe, l’epuisement des reserves, la hausse des impots et la stagnation economique ne sont pas des phenomenes naturels mais les consequences directes d’une strategie ukrainienne deliberee. En frappant methodiquement les infrastructures energetiques russes, Kiev force Moscou a choisir entre maintenir sa machine de guerre et preserver le niveau de vie de sa population.
Ce choix, de plus en plus douloureux, pourrait a terme forcer le Kremlin a reconsiderer sa posture dans ce conflit. La guerre economique menee par l’Ukraine n’est pas un substitut aux operations militaires conventionnelles, mais un complement essentiel qui amplifie la pression sur un adversaire dont la principale source de puissance, le petrole, est devenue sa plus grande faiblesse.
Les flammes qui s’elevent des depots petroliers russes ne sont pas seulement le signe de destructions materielles, mais le symbole d’une strategie qui ronge progressivement les capacites de la Russie a poursuivre son agression. Dans cette guerre d’attrition, chaque rouble perdu, chaque baril non raffine, chaque jour de retard dans les reparations rapproche l’Ukraine de son objectif : forcer la Russie a reconnaitre que le cout de cette guerre est devenu insoutenable.
Signe Maxime Marquette
Sources
Kyiv Independent – Ukraine targets oil depot in Russia’s Voronezh Oblast
Ukrinform – Ukrainian forces hit Khokholskaya oil depot in Russia’s Voronezh region
LiveUAMap – Drones have attacked oil depot in Khokholsky of Voronezh region
UNITED24 Media – Russian Oil Storage Facility Burns After Overnight Drone Strike
Kyiv Post – Ukraine Strikes Russian Aircraft Factory, Oil Depot Hit Again
Kyiv Independent – Ukrainian drones hit Russian oil depot in Voronezh Oblast
NPR – Ukraine sets fire to Russian oil depot after Moscow launches new hypersonic missile
TIME – Ukraine’s War on Russian Oil Is Working
Chatham House – Ukraine’s best defence against Putin’s energy war
The Insider – Refineries in the crosshairs: Ukraine’s deep strike strategy
Carnegie Endowment – Have Ukrainian Drones Really Knocked Out 38% of Russia’s Oil Refining Capacity
Russianfuel_crisis »>Wikipedia – 2025 Russian fuel crisis
The Moscow Times – Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes
Euromaidan Press – Russia’s 2026 outlook: war spending climbs as reserves drain
OSW Centre for Eastern Studies – Russia’s 2026 budget: mounting financial challenges
UNITED24 Media – Ukraine Destroys Russian Nebo-U Radar and Pantsir-S1 in Crimea Strike
UNN – General Staff confirms enemy air defense and drone depot hit in occupied territories
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