CHRONIQUE : L’Ukraine pire que l’Afghanistan pour Moscou – Le cauchemar soviétique se répète en pire
Les chiffres mensuels ne sont que la partie visible d’un iceberg sanglant. Selon le rapport publié fin janvier 2026 par le CSIS, l’un des think tanks les plus respectés de Washington, la Russie a subi environ 1,2 million de victimes depuis le début de l’invasion en février 2022. Ce chiffre inclut les morts, les blessés et les disparus. Parmi eux, jusqu’à 325 000 soldats ont été tués.
Pour saisir l’ampleur de cette hécatombe, quelques comparaisons s’imposent. Les pertes russes en Ukraine sont :
— Cinq fois supérieures à l’ensemble des pertes soviétiques et russes dans tous les conflits depuis 1945, Afghanistan et Tchétchénie compris.
— Quinze fois supérieures aux pertes soviétiques en dix ans d’Afghanistan.
— Dix fois supérieures aux pertes russes lors des deux guerres de Tchétchénie, qui se sont étalées sur treize ans.
— Supérieures aux pertes britanniques pendant l’ensemble de la Seconde Guerre mondiale.
Le CSIS ne mâche pas ses mots : il s’agit des pertes les plus élevées subies par une grande puissance dans un conflit unique depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous ne sommes plus dans le registre de la guerre limitée ou de l’opération spéciale. Nous sommes face à un carnage d’une ampleur historique.
L'Afghanistan soviétique : le traumatisme originel
Pour comprendre pourquoi cette comparaison avec l’Afghanistan est si dévastatrice pour le régime poutinien, il faut revenir sur ce que cette guerre a représenté pour l’Union soviétique. Le 24 décembre 1979, l’Armée rouge franchissait la frontière afghane, persuadée d’une victoire rapide. Dix ans plus tard, le 15 février 1989, le dernier soldat soviétique, le général Boris Gromov, retraversait le pont de l’Amitié vers l’Ouzbékistan, laissant derrière lui un pays en ruines et un empire en décomposition.
Entre ces deux dates, l’Afghanistan était devenu ce que les Occidentaux appelaient le « Vietnam soviétique ». Les morts revenaient dans des cercueils de zinc scellés, donnant naissance à l’expression « Zinky Boys » — les garçons de zinc — immortalisée par la future prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch. L’État soviétique niait l’existence même du conflit, parlant de « mission de maintien de la paix », tandis que les familles enterraient leurs fils dans le secret et la honte.
La guerre d’Afghanistan a coûté à l’URSS entre un et deux milliards de dollars par an, selon les estimations de l’époque. Elle a sapé le moral de l’armée, brisé le mythe de l’invincibilité soviétique, et contribué de manière décisive à l’effondrement de l’empire. Mikhaïl Gorbatchev lui-même, arrivé au pouvoir en 1985, considérait cette intervention comme une erreur politique majeure qui saignait une économie déjà vacillante.
L’Afghanistan n’a pas tué l’Union soviétique à lui seul. Mais il a accéléré sa chute, miné la légitimité du Parti communiste, et démontré au monde entier que le géant soviétique avait des pieds d’argile. Trente-cinq ans plus tard, l’histoire semble se répéter, mais à une échelle qui défie l’entendement.
La stratégie du hachoir à viande
Comment la Russie de 2026 en est-elle arrivée là ? La réponse tient en une doctrine militaire que les analystes ont baptisée « meat grinder » — le hachoir à viande. Depuis la bataille de Bakhmut à l’été 2022, l’armée russe et le groupe Wagner ont adopté une tactique d’assauts frontaux massifs, envoyant vague après vague d’infanterie contre les positions ukrainiennes, acceptant des pertes astronomiques pour des gains territoriaux dérisoires.
Le défunt Evgueni Prigojine, patron de Wagner, avait théorisé cette approche : submerger les défenseurs ukrainiens par le nombre, jusqu’à ce que leurs armes s’enrayent ou manquent de munitions. Les premiers à mourir dans ces assauts étaient souvent des prisonniers recrutés dans les colonies pénitentiaires, des hommes jugés dispensables par le commandement russe. À Bakhmut, cette tactique a coûté au moins 20 000 mercenaires Wagner pour une seule ville.
Cette doctrine n’a pas fondamentalement changé. Elle s’est simplement adaptée. « À Bakhmut, le groupe Wagner envoyait du personnel à découvert pour attirer le feu ukrainien, s’attendant à ce qu’ils soient tués », explique Mason Clark de l’Institute for the Study of War. « Maintenant, l’intention est que le maximum de ce personnel s’approche des positions ukrainiennes. Ils ne sont plus envoyés dans le seul but d’être tués. » Une nuance qui, au vu des chiffres, reste largement théorique.
Les gains territoriaux obtenus par cette stratégie sont ridicules au regard du prix payé. En 2025, la Russie a conquis environ 4 800 kilomètres carrés de territoire ukrainien, au prix de plus de 20 morts par kilomètre carré. La progression quotidienne se mesure en mètres : 16 mètres par jour à Chasiv Yar, 25 mètres à Koupiansk, 76 mètres à Pokrovsk. Le CSIS note que cette cadence est « plus lente que presque toutes les offensives majeures dans tous les conflits du siècle dernier », pire même que la bataille de la Somme en 1916.
Le recrutement : quand le puits commence à se tarir
Pour alimenter ce hachoir à viande, la Russie a dû repenser entièrement son système de recrutement. Fini les appels à la mobilisation générale de 2022, qui avaient provoqué la fuite de centaines de milliers de Russes vers l’étranger. Place à une stratégie plus insidieuse, mêlant incitations financières massives, recrutement de prisonniers, et appel aux étrangers.
Les chiffres du recrutement donnent le vertige. En 2025, la Russie a atteint son objectif de 403 000 nouvelles recrues. Pour 2026, l’objectif a été relevé à 409 000 hommes. Mais voilà le problème : les pertes totales de 2025 ont dépassé 410 000 soldats. Le Kremlin court après ses propres hémorragies, incapable de reconstituer ses forces plus vite qu’il ne les perd.
Pour attirer les volontaires, l’État russe sort le carnet de chèques. Dans la région de Khanty-Mansi, en Sibérie centrale, un engagé peut recevoir jusqu’à 50 000 dollars de primes diverses, soit plus du double du revenu annuel moyen de la région. Le salaire mensuel d’un soldat contractuel atteint désormais 210 000 roubles (environ 2 100 dollars), une fortune dans les régions pauvres de Russie.
Mais l’argent ne suffit plus. Le réservoir de volontaires se tarit. Les régions les plus pauvres, qui fournissaient l’essentiel de la chair à canon, commencent à montrer des signes d’épuisement. Les primes varient désormais considérablement d’une oblast à l’autre, signe que certaines régions atteignent leurs limites de recrutement plus vite que d’autres.
Face à cette pénurie, le Kremlin a diversifié ses sources. Les prisonniers et les détenus en attente de procès peuvent désormais s’engager, une pratique initiée par Prigojine et désormais institutionnalisée par le ministère de la Défense. Des malades chroniques, y compris des porteurs du VIH et de l’hépatite, sont acceptés dans les rangs. Plus de 18 000 étrangers issus de 128 pays ont été mobilisés, les Nord-Coréens formant le plus gros contingent. Des hommes d’Inde, du Népal, du Bangladesh, du Kenya ou d’Irak sont recrutés, parfois par la tromperie, avec des promesses d’emplois civils qui se transforment en contrats militaires.
En novembre 2025, Vladimir Poutine a signé une loi instaurant une conscription militaire permanente, abandonnant le système saisonnier qui prévalait depuis l’ère soviétique. L’âge limite de recrutement a été relevé à 40 ans. Autant de signes que le système craque sous la pression.
Le déni du Kremlin face à l'évidence
Face à ces chiffres accablants, quelle est la réponse du Kremlin ? Le déni le plus total. Dmitri Peskov, porte-parole de la présidence russe, a qualifié le rapport du CSIS d’information « non fiable », rappelant que seul le ministère de la Défense russe était habilité à communiquer sur les pertes militaires.
Or, ce même ministère n’a publié aucun chiffre de pertes depuis septembre 2022. À l’époque, il affirmait que moins de 6 000 soldats russes avaient été tués. Quatre ans et plus de 300 000 morts plus tard, ce chiffre reste officiellement le dernier bilan communiqué par Moscou. Le parallèle avec les cercueils de zinc scellés de l’Afghanistan, ces morts qu’on cachait aux familles et à la société, est saisissant.
Ce silence officiel n’empêche pas les journalistes et les organisations de droits humains de documenter l’hécatombe. Mediazona, en collaboration avec la BBC, a identifié nominativement plus de 160 000 soldats russes tués, en épluchant les rapports locaux, les réseaux sociaux et les sites gouvernementaux. Ce chiffre, obtenu par un comptage minutieux et nécessairement incomplet, représente déjà la moitié de l’estimation basse du CSIS.
L'Ukraine paie aussi le prix du sang
Il serait malhonnête de ne parler que des pertes russes. L’Ukraine, avec une armée et une population bien plus réduites, paie elle aussi un tribut terrible à cette guerre. Le CSIS estime les pertes ukrainiennes entre 500 000 et 600 000, dont jusqu’à 140 000 morts. En février 2025, le président Zelensky a lui-même reconnu que plus de 46 000 soldats ukrainiens avaient été tués depuis le début de l’invasion.
Le ratio de pertes, environ 2 à 2,5 Russes pour un Ukrainien, témoigne de l’efficacité de la défense ukrainienne. Mais ce ratio ne doit pas masquer la réalité : l’Ukraine saigne aussi. Au rythme actuel, les pertes combinées des deux camps pourraient atteindre 2 millions d’ici le printemps 2026.
La différence fondamentale réside dans ce que chaque camp défend. L’Ukraine se bat pour sa survie nationale, pour le droit d’exister en tant qu’État souverain. La Russie se bat pour des ambitions impériales, pour reconstituer une sphère d’influence que l’histoire lui a arrachée. Cette asymétrie morale ne change rien aux souffrances des familles endeuillées, mais elle éclaire le sens de cette guerre.
Les leçons oubliées de l'Afghanistan
L’histoire a la mémoire longue, mais les autocrates ont la mémoire courte. Vladimir Poutine, ancien officier du KGB qui a vu l’empire soviétique s’effondrer, semble avoir oublié les leçons de l’Afghanistan. Ou peut-être pense-t-il pouvoir réécrire l’histoire par la force brute.
En 1985, quand Mikhaïl Gorbatchev est arrivé au pouvoir, il a compris que l’Afghanistan était un boulet pour l’économie soviétique, un gouffre qui aspirait des ressources précieuses sans perspective de victoire. Il a fallu quatre ans de plus pour que le retrait soit effectif, mais la décision était prise. L’URSS ne pouvait pas se permettre cette guerre.
La Russie de 2026 peut-elle se permettre la guerre en Ukraine ? Les sanctions occidentales, même imparfaites, pèsent sur l’économie. L’industrie de défense tourne à plein régime, détournant des ressources d’autres secteurs. L’inflation grignote le pouvoir d’achat des Russes. Et surtout, le capital humain s’épuise à une vitesse vertigineuse.
Le rapport du CSIS note que la Russie poursuit une « stratégie d’attrition qui accepte le coût de pertes élevées dans l’espoir d’user éventuellement l’armée et la société ukrainiennes ». Mais l’attrition est une arme à double tranchant. L’URSS pensait aussi pouvoir user les moudjahidines afghans par la supériorité de ses moyens. Elle s’est usée elle-même.
Le spectre de l'effondrement
La guerre d’Afghanistan n’a pas causé à elle seule la chute de l’Union soviétique. Mais elle y a contribué de manière décisive, en sapant quatre piliers du régime : la perception de l’efficacité militaire, le prestige de l’Armée rouge, la légitimité du Parti communiste, et la cohésion sociale.
Ces mêmes piliers sont aujourd’hui fragilisés en Russie. L’armée russe, présentée comme la deuxième du monde, s’est révélée incapable de conquérir un pays qu’elle était censée soumettre en quelques jours. Le mythe de l’invincibilité russe, soigneusement entretenu depuis la victoire de 1945, s’effrite devant les images de chars détruits et de colonnes décimées.
La légitimité du régime poutinien reposait en grande partie sur un contrat social implicite : les Russes renonçaient aux libertés politiques en échange de la stabilité et d’une amélioration progressive de leur niveau de vie. Ce contrat est aujourd’hui en péril. Les mères, les épouses, les enfants qui perdent leurs proches dans les steppes ukrainiennes ne se contenteront pas éternellement du silence officiel.
Mark Rutte a qualifié les pertes russes d’« insoutenables ». Ce mot est lourd de sens. Il suggère qu’un point de rupture approche, même si nul ne peut prédire quand il sera atteint. L’URSS a tenu dix ans en Afghanistan avant de craquer. La Russie de Poutine tient depuis bientôt quatre ans en Ukraine, mais à un rythme de pertes dix à quinze fois supérieur.
L'avenir incertain
Que nous réserve 2026 ? Les analystes s’accordent sur un point : la guerre va continuer. Le Kremlin espère que ses forces finiront par avoir un avantage significatif sur une Ukraine affaiblie, forçant soit un effondrement du front, soit une capitulation diplomatique. Ce scénario n’est pas impossible, mais il n’est pas probable non plus.
L’Ukraine conserve un avantage structurel en tant que défenseur. Sa stratégie de défense en profondeur, combinant tranchées, obstacles antichars, mines, drones et artillerie, a transformé chaque kilomètre carré en piège mortel pour les assaillants russes. Tant que l’Occident continuera à fournir armes et munitions, cette défense peut tenir.
Le scénario le plus probable pour 2026-2028, selon les experts, est celui d’une impasse prolongée. Une guerre d’usure où chaque camp espère que l’autre craquera en premier. Une guerre où les pertes continueront de s’accumuler, où les villes continueront de tomber mètre par mètre, où les cercueils continueront de revenir dans les deux sens.
Dans cette guerre d’attrition, le temps joue-t-il pour la Russie ou contre elle ? Le Kremlin parie sur la lassitude occidentale, sur les divisions politiques en Europe et aux États-Unis, sur l’épuisement de la société ukrainienne. Mais il parie aussi contre l’arithmétique implacable des pertes, contre la démographie russe en déclin, contre les limites de son économie de guerre.
Le jugement de l'histoire
L’histoire jugera sévèrement cette guerre. Elle jugera Vladimir Poutine, qui a lancé une invasion basée sur des fantasmes impériaux et des calculs erronés. Elle jugera ceux qui, en Russie et ailleurs, ont soutenu ou permis cette agression. Elle jugera aussi ceux qui, en Occident, ont tardé à réagir ou ont marchandé leur soutien à l’Ukraine.
Mais l’histoire retiendra surtout l’héroïsme d’un peuple qui refuse de se soumettre. Les Ukrainiens se battent pour leur liberté avec une détermination que les stratèges du Kremlin n’avaient pas anticipée. Ils paient ce combat au prix fort, mais ils le paient debout.
L’Afghanistan a été le tombeau de l’empire soviétique. L’Ukraine pourrait bien devenir celui des ambitions poutiniennes. Les garçons de zinc d’hier ont leurs héritiers aujourd’hui, ces jeunes Russes envoyés mourir dans des tranchées boueuses pour les chimères d’un autocrate vieillissant. Et comme il y a trente-cinq ans, les cercueils reviennent, le pouvoir se tait, et le peuple russe commence à compter ses morts.
Trente-cinq mille en décembre. Combien en janvier ? Combien en 2026 ? Combien faudra-t-il de vies sacrifiées pour que le Kremlin comprenne ce que Gorbatchev avait fini par admettre : qu’aucune victoire ne vaut un tel prix, et qu’il n’y aura pas de victoire ?
L’Ukraine n’est pas l’Afghanistan. Elle est pire. Infiniment pire. Et le cauchemar ne fait que commencer.
Signé Maxime Marquette
Sources
United24 Media – Russia Now Loses as Many Troops in One Month in Ukraine as the USSR Did in 10 Years in Afghanistan
United24 Media – Zelenskyy: Russia Lost Twice as Many Troops in One Month as USSR Did in 10 Years in Afghanistan
Fox News – Russia losing ‘massive’ 25,000 troops monthly in Ukraine as war grinds on, NATO chief says
CSIS – Russia’s Battlefield Woes in Ukraine
Military.com – A New Report Warns That Combined War Casualties in Russia’s War on Ukraine Could Soon Hit 2 Million
story.html »>The Washington Post – A new report warns that combined war casualties in Russia’s war on Ukraine could soon hit 2 million
War »>Wikipedia – Soviet-Afghan War
Britannica – Afghan War
Wikipedia – Zinky Boys
NATO – NATO Secretary General discusses transatlantic security in Davos
Kyiv Independent – Russia aims to recruit over 400,000 soldiers in 2026
The Moscow Times – Putin Signs Law Moving Russia to Year-Round Military Draft
TVP World – Russia lost twice as many troops in one month as USSR in 10 years in Afghanistan
Al Jazeera – Russian war deaths are rising to unsustainable levels, says Ukraine
University of Washington – The Afghanistan war and the breakdown of the Soviet Union
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