L’attaque contre les infrastructures énergétiques demeure une constante de la stratégie russe. Aux alentours de 5 heures du matin, dans la communauté de Semenivka, région de Tchernihiv, des drones Geran ont frappé une installation énergétique, privant plusieurs localités d’électricité. Cette tactique, employée systématiquement depuis l’hiver 2022-2023, vise à épuiser la résilience de la population civile ukrainienne en la privant des services essentiels en plein cœur de l’hiver.
À Kiev même, le soir du 28 janvier, 639 immeubles d’habitation demeuraient sans chauffage, illustrant les conséquences durables de ces frappes sur la vie quotidienne de millions d’Ukrainiens. Cette guerre d’usure contre les infrastructures civiles constitue, selon de nombreux observateurs internationaux, un crime de guerre délibéré visant à briser la volonté de résistance d’une nation.
L'horreur de Kharkiv : un train de passagers transformé en cible
Mais l’événement le plus révoltant de cette journée sanglante s’est produit quelques heures plus tôt, le mardi 27 janvier en fin d’après-midi. À 16h30 heure locale, trois drones Geran-2 ont frappé un train de passagers dans la communauté de Barvinkove, région de Kharkiv. Le convoi, reliant Tchop, à la frontière occidentale avec la Hongrie et la Slovaquie, à Barvinkove dans l’est du pays, transportait plus de 200 passagers.
Un drone a percuté directement le train, tandis que deux autres ont explosé à proximité immédiate. Le bilan est effroyable : cinq morts confirmés, deux blessés, et une personne portée disparue. Dans le wagon touché, qui comptait 18 passagers, des fragments de corps ont été retrouvés sur les lieux, témoignant de la violence de l’impact.
Le président Volodymyr Zelensky n’a pas mâché ses mots pour qualifier cet acte. « Dans n’importe quel pays, une frappe de drone sur un train civil serait perçue de la même manière – exclusivement comme du terrorisme », a-t-il déclaré sur son canal Telegram. Le vice-Premier ministre Oleksiy Kuleba a qualifié l’attaque « d’acte direct de terreur russe », tandis que la Première ministre Yulia Svyrydenko l’a décrite comme un « crime contre l’humanité ».
La ministre suédoise des Affaires étrangères, Maria Stenergard, a condamné cette attaque « insensée » et annoncé qu’elle ferait pression pour de nouvelles mesures contre la Russie. Zelensky a par ailleurs souligné que la responsabilité de Moscou ne se limite pas aux frappes individuelles : « La Russie doit être tenue responsable de ce qu’elle fait. Et cela signifie une responsabilité non seulement pour les frappes contre notre peuple, contre notre vie, mais pour la capacité même de mener de telles attaques. »
L'arsenal de la terreur : évolution technologique des drones russes
Pour comprendre l’ampleur de la menace qui pèse sur l’Ukraine, il faut saisir l’évolution spectaculaire de l’arsenal de drones russes au cours des derniers mois. Selon le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Syrskyi, la Russie produit actuellement 404 drones de type Shahed par jour, toutes configurations confondues. Plus inquiétant encore, Moscou ambitionne de porter cette capacité à 1 000 unités quotidiennes dans un avenir proche.
Cette production comprend plusieurs variantes : les Geran-1 et Geran-2 à propulsion par hélice, le Geran-3 à réaction plus rapide, ainsi que des versions leurres moins coûteuses appelées Gerberas. Chaque drone coûte entre 20 000 et 50 000 dollars, une fraction du prix d’un missile de défense antiaérienne moderne qui peut atteindre plusieurs centaines de milliers de dollars. Cette asymétrie économique est au cœur de la stratégie russe de saturation des défenses ukrainiennes.
La doctrine russe accepte des taux de perte dépassant 75 % des engins lancés, pariant sur le volume pour submerger progressivement les capacités défensives adverses. Cette approche de « meute de loups », combinant des dizaines voire des centaines de drones lors de chaque attaque, force l’Ukraine à dépenser des ressources considérables pour des interceptions dont le coût unitaire dépasse largement celui des menaces neutralisées.
Innovations létales : des drones toujours plus sophistiqués
L’évolution technologique des drones russes constitue un sujet de préoccupation majeure pour les analystes militaires. Moscou a récemment équipé certains Shahed de missiles antiaériens portatifs de type MANPADS, transformant ces engins kamikazes en plateformes capables d’engager les chasseurs et hélicoptères ukrainiens. Des photographies ont révélé un drone à aile delta modifié portant un missile sur sa section dorsale avant.
Plus préoccupant encore, les Russes ont commencé à installer des caméras vidéo et des modems sur leurs drones, permettant un guidage en temps réel là où les versions précédentes suivaient des trajectoires préprogrammées. Les drones initialement conçus comme leurres sont désormais utilisés pour des missions de reconnaissance en profondeur sur le territoire ukrainien.
Le développement le plus alarmant concerne l’intégration de terminaux Starlink sur les drones d’attaque russes. En janvier 2026, des responsables ukrainiens ont signalé que des drones Shahed guidés par satellite avaient été utilisés lors d’une frappe près de Kropyvnytskyï. Si cette tendance se confirme, elle représenterait un changement majeur dans l’emploi de ces engins, permettant un guidage manuel sur de longues distances tout en contournant les contre-mesures de guerre électronique traditionnelles.
Selon Serhii Beskrestnov, conseiller du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, l’Ukraine détecte désormais quotidiennement des drones d’attaque russes équipés de terminaux de communication satellitaire. « Si les premiers Starlink étaient montés de façon improvisée, ils sont maintenant intégrés comme équipement standard », a-t-il déclaré. Les drones Molniya russes servent désormais non seulement de vecteurs de frappe, mais aussi de plateformes de transport pour plusieurs drones plus petits, y compris des FPV, afin d’étendre leur portée.
La guerre électronique : un champ de bataille invisible
La guerre électronique est devenue un élément décisif du conflit ukrainien. Des dizaines de milliers de brouilleurs sont déployés le long des lignes de front, défendant contre des drones qui tuent des soldats, détruisent des véhicules blindés et même des chars. Le Royal United Services Institute britannique estime que l’Ukraine perd environ 10 000 drones par mois, principalement en raison du brouillage.
Les systèmes de guerre électronique des deux camps interfèrent avec les signaux de navigation par satellite (GNSS) et de communication (SATCOM). Les HIMARS, les obus guidés Excalibur de 155 mm, les GLSDB et les JDAM auraient tous subi une dégradation de précision due au brouillage GPS intensif.
Face à cette réalité, les drones à fibre optique représentent une évolution tactique majeure. Ces engins transmettent leurs signaux de contrôle par câble de verre plutôt que par ondes radio, les rendant immunisés contre le brouillage électronique. Le déploiement russe de ces drones insensibles au brouillage a dépassé celui de l’Ukraine, les troupes ukrainiennes signalant que les FPV russes à fibre optique ont transformé des routes d’approvisionnement critiques en « pièges mortels ».
La Biélorussie joue également un rôle dans la coordination des attaques de drones. Certaines tours de communication mobile biélorusses sont modifiées pour émettre des signaux de balise radio, permettant aux drones opérant dans l’espace aérien ukrainien de créer leur propre système de coordonnées, contournant ainsi les contre-mesures GPS ukrainiennes.
La riposte ukrainienne : innovation et résilience
Face à cette menace croissante, l’Ukraine a considérablement renforcé ses capacités de défense antidrone. Depuis le 7 janvier 2026, la production ukrainienne a atteint 1 500 drones intercepteurs FPV par jour, spécifiquement conçus pour contrer les menaces de type Shahed. Ces intercepteurs, dont le coût unitaire se situe entre 3 000 et 5 000 dollars, ont été intégrés à grande échelle dans les différentes unités de défense aérienne.
Selon le président Zelensky, le taux de réussite moyen de ces drones intercepteurs atteint 68 %, un chiffre remarquable compte tenu de la complexité de l’interception drone contre drone. Le système américain Tempest de défense aérienne à courte portée est également entré secrètement en service en Ukraine, ayant déjà abattu au moins 21 drones Shahed selon une vidéo publiée par le Commandement central des Forces aériennes ukrainiennes le 13 janvier 2026.
Pour contourner le brouillage, les développeurs ukrainiens ont créé un système de navigation optique piloté par réseau neuronal, permettant aux drones de poursuivre leurs missions même lorsque toutes les liaisons radio et de navigation satellitaire sont brouillées. Comme l’expliquent les experts, « les seuls drones efficaces sont ceux qui peuvent voler de manière autonome sur des itinéraires préprogrammés et ne nécessitent qu’une intervention humaine minimale à l’étape finale ».
Le paradoxe d'Abu Dhabi : négocier sous les bombes
L’attaque du 28 janvier survient dans un contexte diplomatique particulièrement sensible. Le 23 janvier, pour la première fois depuis le début de la guerre, des représentants russes, ukrainiens et américains se sont réunis autour d’une même table à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, pour des pourparlers trilatéraux historiques.
Cette rencontre faisait suite à une intense activité diplomatique. L’envoyé spécial américain Steve Witkoff et Jared Kushner, gendre du président Donald Trump, avaient rencontré Vladimir Poutine pendant quatre heures au Kremlin. Parallèlement, à Davos, Zelensky et Trump avaient échangé en marge du Forum économique mondial.
Côté russe, la délégation à Abu Dhabi était menée par le général Igor Kostioukov, directeur du renseignement militaire (GRU). L’Ukraine était représentée par le secrétaire du Conseil de sécurité Roustem Oumerov, le chef du renseignement Kyrylo Boudanov, le chef du parti présidentiel David Arakhamia et le chef d’état-major des forces armées, le général Andriï Gnatov.
Zelensky a annoncé avoir obtenu un accord sur les garanties de sécurité offertes par les États-Unis. « Les garanties de sécurité, c’est prêt », a-t-il déclaré, précisant que le document devait être signé par les parties avant ratification parlementaire. Cependant, la question territoriale demeure le principal point d’achoppement. Le Kremlin exige le retrait des troupes ukrainiennes des territoires de l’est annexés illégalement mais jamais totalement conquis.
« La question du Donbass est clé », a reconnu Zelensky, en référence à ce territoire industriel et minier désormais largement contrôlé par la Russie. L’envoyé américain Witkoff a qualifié les pourparlers de « très constructifs » et annoncé leur poursuite la semaine suivante, avec une nouvelle réunion « provisoirement » prévue le 1er février, selon le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov.
Le message sanglant de Moscou
Que signifie cette attaque massive survenant quelques jours seulement après les pourparlers d’Abu Dhabi ? L’analyse géopolitique suggère plusieurs interprétations, toutes révélatrices de la stratégie du Kremlin.
Premièrement, Moscou démontre sa capacité à maintenir une pression militaire intense tout en négociant. C’est la doctrine classique de « l’escalade pour désescalader » : renforcer sa position sur le terrain pour arracher des concessions à la table des négociations. Chaque frappe meurtrière rappelle à Kiev et à ses alliés occidentaux le coût humain et matériel de la poursuite du conflit.
Deuxièmement, l’attaque sur le train de passagers à Kharkiv, qualifiée de « terrorisme » par Zelensky lui-même, vise à terroriser la population civile et à miner le moral ukrainien. Frapper un train transportant 200 civils, dont des femmes et des enfants rentrant peut-être de l’ouest du pays vers leurs foyers dans l’est, constitue un message d’une cruauté délibérée.
Troisièmement, en multipliant les frappes sur les infrastructures énergétiques en plein hiver, la Russie cherche à provoquer une crise humanitaire susceptible de fracturer le soutien populaire à la résistance ukrainienne. Les 639 immeubles de Kiev privés de chauffage le soir du 28 janvier illustrent cette stratégie d’épuisement.
L'Occident face à ses responsabilités
Cette escalade pose une question fondamentale aux alliés occidentaux de l’Ukraine : quelle réponse apporter à une stratégie qui utilise le terrorisme d’État comme levier de négociation ? Les condamnations diplomatiques, aussi vigoureuses soient-elles, suffisent-elles face à la réalité des corps mutilés dans un wagon de train à Kharkiv ?
L’appel de Zelensky à tenir la Russie « responsable non seulement pour les frappes contre notre peuple, mais pour la capacité même de mener de telles attaques » soulève la question des chaînes d’approvisionnement qui alimentent la machine de guerre russe. Les composants électroniques occidentaux retrouvés dans les drones Shahed, l’utilisation de terminaux Starlink par les forces russes, les sanctions contournées via des pays tiers : autant de failles que les alliés de l’Ukraine peinent à colmater.
La ministre suédoise des Affaires étrangères a promis de « faire pression pour de nouvelles mesures contre la Russie ». Mais après quatre années de sanctions, l’économie de guerre russe continue de tourner, les chaînes de production de drones atteignent des records, et les attaques se multiplient. Le décalage entre la rhétorique occidentale et l’efficacité des mesures prises devient chaque jour plus criant.
L'ère de la guerre des drones : un avertissement pour le monde
Au-delà du conflit ukrainien, l’attaque du 28 janvier constitue un cas d’école pour les stratèges militaires du monde entier. La combinaison de missiles balistiques de haute précision et d’essaims de drones bon marché préfigure les conflits de demain. La capacité à saturer les défenses adverses par le volume, tout en frappant des cibles critiques avec des systèmes plus sophistiqués, redéfinit les équilibres stratégiques traditionnels.
L’intégration de l’intelligence artificielle dans la navigation des drones, permettant des vols autonomes échappant au brouillage, la transformation de drones kamikazes en plateformes anti-aériennes, l’utilisation de communications satellitaires pour le guidage en temps réel : toutes ces innovations, testées à grande échelle sur le terrain ukrainien, seront demain dans l’arsenal de nombreuses nations et potentiellement de groupes non étatiques.
L’Ukraine, laboratoire tragique de cette nouvelle forme de guerre, développe des contre-mesures qui intéressent au plus haut point les états-majors de l’OTAN. Ses 1 500 drones intercepteurs produits quotidiennement, son système de navigation optique autonome, son intégration de multiples couches de défense, constituent un retour d’expérience inestimable pour la défense du flanc oriental de l’Alliance.
Conclusion : la paix au prix du sang
Le 28 janvier 2026 restera comme une date symbolique de ce conflit. Quelques jours après des pourparlers historiques laissant entrevoir la possibilité d’une solution négociée, la Russie a choisi de rappeler brutalement les termes de son équation : elle négociera, oui, mais sur un tapis de bombes et de cadavres.
Les cinq victimes du train de Kharkiv, les habitants de Bilohorodska fauchés dans leur sommeil, les blessés d’Odessa, tous portent le témoignage d’une vérité que l’Occident peine encore à regarder en face. Vladimir Poutine ne cherche pas la paix ; il cherche la victoire. Et chaque drone, chaque missile, chaque frappe sur un objectif civil n’est qu’un instrument de cette quête implacable.
La question n’est plus de savoir si l’Ukraine peut survivre à cette guerre d’usure. Elle survit, elle résiste, elle innove, elle combat. La question est de savoir combien de temps l’Occident acceptera de regarder ce massacre au ralenti, en se contentant de condamnations et de sanctions insuffisantes, pendant que Moscou continue méthodiquement son œuvre de destruction.
L’attaque du 28 janvier 2026, avec son missile balistique et ses 146 drones, n’est pas un événement isolé. C’est un message adressé au monde : la Russie est prête à négocier, mais elle n’est pas prête à s’arrêter. Et tant que cette équation ne changera pas, le sang continuera de couler sur la terre ukrainienne.
Signé Maxime Marquette
Sources
Army Inform – Russia Attacks Ukraine with a Ballistic Missile and 146 UAVs
Al Jazeera – At least three people killed in Russian attacks on Ukraine
LiveUAMap – Overnight Russia launched 146 strike drones and 1 Iskander-M ballistic missile
Ukrinform – Air Defense Forces destroy 103 out of 146 Russian drones
NBC News – Russian strike on passenger train in northeastern Ukraine kills 5
Euronews – Russia strikes passenger train in Ukraine, killing five
CBC News – Russian drone strike on passenger train in Ukraine’s Kharkiv region kills 5
United24 Media – How Ukraine Started 2026 with Record Anti-Shahed Drone Production
United24 Media – Ukraine Is Now Deploying 1,500 Anti-Shahed Drones a Day
United24 Media – Russia May Have Used Starlink-Guided Shahed Drones for the First Time
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