Abu Dhabi et la relance des négociations
La semaine dernière, quelque chose d’inédit s’est produit. Pour la première fois depuis le début de l’invasion russe, des représentants des trois parties — Ukraine, Russie, États-Unis — se sont assis dans la même pièce. C’était à Abu Dhabi, les 23 et 24 janvier 2026. Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump, avait préparé le terrain en rencontrant Poutine au Kremlin pendant plus de quatre heures, aux côtés de Jared Kushner, le gendre du président américain. Les officiels américains ont décrit l’atmosphère comme « très positive », « constructive », « historique ». Les attentes étaient immenses.
Le bilan est plus nuancé. Selon les sources, les discussions ont porté sur les « paramètres possibles pour mettre fin à la guerre », sur des « mesures de confiance », sur le cadre d’un éventuel accord. Mais la question centrale — celle du territoire — reste un gouffre béant. Moscou exige le retrait total des forces ukrainiennes du Donbass, y compris des zones que Kyiv contrôle encore. L’Ukraine refuse de céder un pouce de terre qu’elle a défendu au prix du sang pendant près de quatre ans. Entre ces deux positions, l’écart semble infranchissable. Pourtant, les parties ont convenu de se retrouver le 1er février 2026, toujours à Abu Dhabi, pour poursuivre les discussions. Un signe d’espoir? Ou simplement le début d’un long enlisement diplomatique?
Je voudrais y croire. Vraiment. Après presque quatre ans de guerre, après des centaines de milliers de morts, après des villes rasées et des vies brisées, qui ne voudrait pas voir la fin de ce cauchemar? Mais quelque chose me retient. Peut-être cette habitude qu’a le Kremlin de parler de paix tout en préparant la guerre. Peut-être le souvenir de toutes ces « ouvertures diplomatiques » qui n’ont mené nulle part. Peut-être, tout simplement, le fait que pendant qu’on négocie à Abu Dhabi, les bombes continuent de tomber sur Kyiv.
Les bombardements : le vrai message de Moscou
Dans la nuit du 23 au 24 janvier 2026 — c’est-à-dire pendant les négociations d’Abu Dhabi — la Russie a lancé une attaque massive contre l’Ukraine. 375 drones. 21 missiles. Les infrastructures énergétiques de Kyiv et de Kharkiv ont été ciblées. Des millions de personnes se sont réveillées sans électricité, sans chauffage, dans un froid polaire. Au moins une personne est morte. Plus de trente ont été blessées. Le ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiha, qui n’était pas présent aux négociations, a réagi avec une colère froide : « Cette attaque barbare prouve une fois de plus que la place de Poutine n’est pas au Board of Peace de Trump, mais au banc des accusés d’un tribunal spécial. Ses missiles frappent non seulement notre peuple, mais aussi la table des négociations. »
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est jamais un hasard avec le Kremlin. Bombarder l’Ukraine pendant qu’on négocie la paix, c’est envoyer un message. C’est dire : nous continuons. Nous ne faiblirons pas. Nous pouvons parler ET frapper en même temps. C’est une démonstration de force. Une mise en garde. Un rappel que, quelles que soient les discussions diplomatiques en cours, la réalité du terrain reste celle des armes. Et dans ce contexte, l’invitation à Moscou prend un sens encore plus sinistre. « Venez chez nous, nous garantirons votre sécurité », dit le Kremlin. Pendant que ses missiles transforment les nuits ukrainiennes en enfer.
L'absurdité de l'invitation : analyse d'un piège
Une proposition « sciemment inacceptable »
En septembre 2025, lorsque Poutine avait lancé sa première invitation, le ministre Sybiha avait publié une liste de sept pays prêts à accueillir une rencontre entre les deux présidents : l’Autriche, le Vatican, la Suisse, la Turquie, et trois États du Golfe. « Ce sont des propositions sérieuses », avait-il écrit. « Le président Zelensky est prêt pour une telle rencontre à tout moment. » La réponse de Moscou? Moscou, et rien d’autre. C’est ce que Zelensky a appelé une « proposition sciemment inacceptable ». « Je crois que si vous voulez que la rencontre n’ait pas lieu, vous m’invitez à Moscou », avait-il déclaré à Paris, lors d’un sommet de la « coalition des volontaires ».
L’analyse est limpide. En insistant sur Moscou comme unique lieu de rencontre, le Kremlin s’assure que la rencontre n’aura jamais lieu. Il peut ensuite se présenter comme la partie « ouverte au dialogue », tandis que l’Ukraine apparaît comme celle qui refuse. C’est un jeu de dupes. Une manipulation de l’opinion publique internationale. Une façon de gagner du temps tout en poursuivant l’offensive militaire. Dan Hoffman, ancien chef de station de la CIA à Moscou, l’a dit sans ambages à Fox News : « Il n’y a aucune raison pour que Zelensky se rende à Moscou. Poutine a envahi l’Ukraine. Il fait cela pour donner l’impression qu’il négociera de bonne foi et pour creuser un fossé entre Zelensky et les États-Unis, ainsi qu’entre Zelensky et l’Europe. »
La question de la légitimité
Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus pernicieux encore. Le Kremlin a remis en question la légitimité même de Zelensky à signer des accords contraignants. Le mandat présidentiel ukrainien a expiré en mai 2024. En temps normal, de nouvelles élections auraient dû avoir lieu. Mais l’Ukraine est en état de guerre, sous la loi martiale, et Zelensky a prolongé son mandat en conséquence — une décision légale dans le contexte d’un conflit armé. Moscou, bien sûr, conteste cette légalité. Les porte-parole du Kremlin rappellent aussi qu’en 2022, Zelensky a signé un décret interdisant toute négociation avec Poutine après les référendums d’annexion des quatre régions ukrainiennes. Ce décret n’a jamais été abrogé.
Tout cela fait partie du même jeu. Remettre en question la légitimité de Zelensky, c’est saper à l’avance tout accord qui pourrait être signé. C’est se ménager une porte de sortie. C’est pouvoir dire, plus tard : « Nous avons négocié, mais avec qui? Un président dont le mandat a expiré? Un homme qui s’était lui-même interdit de nous parler? » La mauvaise foi est totale. Elle est systématique. Elle est, malheureusement, parfaitement cohérente avec la stratégie russe depuis le début de cette guerre.
Ce qui me frappe, c’est l’aplomb. Le sang-froid. La capacité du Kremlin à tenir des discours parfaitement contradictoires sans jamais ciller. D’un côté, on bombarde, on massacre, on détruit. De l’autre, on tend la main, on propose le dialogue, on joue les pacifistes. Et le monde est censé gober ça. Comme si nous n’avions pas de mémoire. Comme si nous ne voyions pas ce qui se passe réellement. Je refuse de jouer ce jeu. Et j’espère que vous aussi.
La position américaine : Trump entre deux feux
L’envoyé qui ne connaît pas le dossier
Un détail troublant a émergé ces derniers jours concernant Steve Witkoff, l’homme que Trump a choisi pour mener les négociations de paix. Selon une enquête exclusive du Kyiv Independent, l’envoyé américain afficherait un « manque de connaissances choquant » sur la guerre et la politique ukrainienne. Des sources proches des négociations décrivent un homme sympathique mais visiblement dépassé par la complexité du dossier. C’est Witkoff qui a déclaré à Davos que les négociations étaient « réduites à une seule question » — laissant entendre qu’un accord était proche. La réalité est plus complexe. Beaucoup plus complexe.
Trump lui-même a adopté une approche fluctuante. Il a rencontré Zelensky à Davos le 23 janvier, affirmant qu’un accord était « peut-être proche ». Puis il a envoyé ses émissaires à Moscou. Puis il a déclaré que Poutine évitait de rencontrer Zelensky parce qu’il « ne l’aime pas ». Cette dernière remarque, d’une candeur désarmante, révèle peut-être plus qu’elle ne devrait sur l’état réel des relations entre les deux hommes. L’idée d’un sommet Trump-Poutine-Zelensky a été évoquée à plusieurs reprises. Un officiel américain a même confié aux journalistes : « Je ne pense pas que nous soyons si loin de ça. » Mais entre les déclarations optimistes et la réalité du terrain, le fossé reste immense.
Le « Board of Peace » qui fait flop
L’une des initiatives les plus controversées de l’administration Trump a été le projet de « Board of Peace » — une sorte de conseil de la paix réunissant des personnalités choisies pour superviser le processus de négociation. En Ukraine, l’idée a été accueillie avec scepticisme, voire avec dérision. « Absurde », a commenté une source ukrainienne citée par le Kyiv Independent. Le projet semble mort-né, victime de son propre amateurisme et du refus des parties de se laisser enfermer dans un cadre qu’elles n’ont pas choisi.
Ce qui ressort de tout cela, c’est l’impression d’une administration américaine qui veut désespérément un accord — n’importe quel accord — sans nécessairement comprendre les enjeux profonds du conflit. Trump a promis de mettre fin à la guerre « en 24 heures » pendant sa campagne. La réalité l’a rattrapé. Plus d’un an après son retour à la Maison-Blanche, les combats continuent. Les bombes tombent. Les gens meurent. Et la paix reste un mirage.
Ce que veut vraiment Moscou
Les exigences territoriales du Kremlin
Soyons clairs sur ce que demande la Russie. Moscou exige le retrait complet des forces ukrainiennes des régions de Donetsk, Louhansk, Zaporizhzhia et Kherson — les quatre oblasts que la Russie prétend avoir « annexés » en 2022 après des référendums fantoches. À l’heure actuelle, l’Ukraine contrôle encore une partie significative de ces territoires. Le Kremlin veut tout. Pas de compromis. Pas de négociation sur les lignes de front actuelles. Tout.
En plus du territoire, Moscou exige que l’Ukraine renonce définitivement à rejoindre l’OTAN. Que toute présence de troupes de l’Alliance atlantique sur le sol ukrainien soit exclue après un accord de paix. Que les sanctions occidentales soient levées. Que l’armée ukrainienne soit réduite à une force minimale. En d’autres termes, Moscou veut une Ukraine désarmée, amputée, neutralisée. Une Ukraine qui ne serait plus vraiment un État souverain, mais un protectorat russe de facto.
Quand je lis ces exigences, je me demande si Poutine croit vraiment que l’Ukraine va accepter. Ou s’il s’en fiche. Peut-être que le but n’est pas de négocier, mais de montrer au monde que l’Ukraine refuse la paix. De retourner la culpabilité. De faire oublier qui a commencé cette guerre. Qui a envahi. Qui bombarde les civils. Qui a transformé des villes entières en champs de ruines. C’est un jeu pervers. Et malheureusement, il fonctionne parfois.
La question de la centrale nucléaire de Zaporizhzhia
Le ministre Sybiha a mentionné un autre enjeu crucial : le sort de la centrale nucléaire de Zaporizhzhia, la plus grande d’Europe, occupée par les forces russes depuis mars 2022. La centrale a été le théâtre d’incidents inquiétants, avec des coupures d’alimentation électrique répétées et des craintes d’accident nucléaire. Zelensky serait prêt à discuter directement avec Poutine de deux questions : le territoire et la centrale. C’est dire l’importance de cet enjeu. Mais là encore, les positions semblent irréconciliables. Moscou considère la centrale comme faisant partie du « territoire russe » depuis l’annexion. Kyiv la considère comme ukrainienne, occupée illégalement.
Le risque nucléaire plane sur toute cette guerre. Pas seulement à cause de Zaporizhzhia. Mais parce que Poutine a rappelé à plusieurs reprises que la Russie dispose de l’arme atomique. Parce que la doctrine nucléaire russe a été modifiée pour abaisser le seuil d’utilisation. Parce que, dans ce conflit, rien ne semble impossible. Même l’impensable.
Conclusion : L'impasse et l'espoir fragile
Où en sommes-nous vraiment?
Résumons. Presque quatre ans après le début de l’invasion russe, nous avons : des négociations qui reprennent sous médiation américaine, une invitation du Kremlin que personne ne prend au sérieux, des bombardements qui continuent chaque nuit, des positions territoriales irréconciliables, et un processus diplomatique dont personne ne peut prédire l’issue. La prochaine ronde de discussions est prévue pour le 1er février 2026 à Abu Dhabi. Les attentes sont modestes. Les obstacles, immenses.
Zelensky n’ira pas à Moscou. C’est une certitude. L’invitation du Kremlin n’est pas une main tendue, c’est un piège. Un piège rhétorique destiné à mettre l’Ukraine en position de refus. À faire passer l’agresseur pour le pacifiste et la victime pour l’intransigeante. C’est cynique. C’est calculé. C’est, malheureusement, très efficace sur une partie de l’opinion internationale qui ne suit pas ce conflit de près.
Ce qui reste à faire
La paix viendra. Un jour. Peut-être pas demain, peut-être pas dans un an, mais elle viendra. Les guerres finissent toujours. La question est : à quel prix? Sur quelles bases? Avec quelles garanties? L’Ukraine demande des garanties de sécurité solides — idéalement, l’adhésion à l’Union européenne et des engagements de défense de la part de ses alliés occidentaux. La Russie demande la capitulation. Entre ces deux visions, le gouffre est abyssal.
Je terminerai par une question. Une seule. Si demain, Poutine arrêtait de bombarder l’Ukraine, s’il retirait ses troupes, s’il reconnaissait la souveraineté ukrainienne sur son territoire internationalement reconnu — est-ce que la guerre continuerait? Non. Bien sûr que non. Zelensky signerait la paix dans l’heure. Mais si demain, l’Ukraine cessait de se défendre, si elle déposait les armes, si elle acceptait les conditions de Moscou — est-ce que la guerre s’arrêterait? Peut-être. Mais l’Ukraine, elle, n’existerait plus. C’est toute la différence. C’est tout ce qu’il faut comprendre. Le reste n’est que bruit et fumée.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements diplomatiques, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
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Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies (The Kyiv Independent, CNN, NBC News, Euronews, ABC News, The National).
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
The Kyiv Independent – Russia says it’s ready for Zelensky-Putin meeting – 28 janvier 2026
Euronews – Abu Dhabi hosts Russia-Ukraine peace talks – 24 janvier 2026
CNN/WRAL – Ukraine hails first trilateral talks as constructive – 24 janvier 2026
Sources secondaires
NBC News – Russia, Ukraine to hold trilateral peace talks with U.S. for first time – 23 janvier 2026
ABC News – Russia, Ukraine and US hold 1st trilateral talks since start of war – 24 janvier 2026
The National – US hails progress at historic talks in Abu Dhabi – 24 janvier 2026
Wikipedia – Normandy Format (contexte historique) – Consulté janvier 2026
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