CHRONIQUE : Plus de pertes que toute grande puissance depuis 1945 – La Russie s’enfonce dans l’abime
Les statistiques du rapport CSIS sont vertigineuses. Les pertes russes sont quinze fois superieures a celles de la guerre d’Afghanistan sovietique et dix fois superieures aux treize annees de guerre en Tchetchenie. Le ratio des pertes entre la Russie et l’Ukraine oscille entre 2,5:1 et 2:1 selon les estimations, ce qui signifie que pour chaque soldat ukrainien tue ou blesse, la Russie en perd deux a deux et demi.
L’Ukraine, avec sa population et son armee plus reduites, aurait subi entre 500 000 et 600 000 pertes, dont environ 140 000 morts. Des chiffres egalement tragiques, mais qui palissent devant l’hemorragie russe. Au rythme actuel, les pertes combinees russo-ukrainiennes pourraient atteindre les deux millions d’ici le printemps 2026.
Deux millions. C’est la population de Paris intra-muros. C’est plus que la population de plusieurs pays europeens. C’est une generation entiere fauchee sur les steppes ukrainiennes pour satisfaire les delires imperialistes d’un seul homme.
L'art de l'avancee a pas de tortue
Et pour quoi, exactement, ces centaines de milliers de vies sont-elles sacrifiees ? Le rapport CSIS est impitoyable dans son analyse : les forces russes avancent a un rythme de 15 a 70 metres par jour dans leurs offensives les plus importantes. Vous avez bien lu : metres, pas kilometres.
Cette cadence est qualifiee par les analystes comme « plus lente que presque toutes les campagnes offensives majeures dans n’importe quelle guerre du siecle dernier ». Pour contextualiser, c’est a peine plus rapide que la guerre des tranchees de 1914-1918, a une epoque ou les tanks, l’aviation moderne et les missiles de precision n’existaient pas.
En 2024, la Russie a capture environ 4 168 kilometres carres de territoire. En 2025, les gains les plus importants ont eu lieu en novembre avec 701 kilometres carres, avant de chuter a 244 kilometres carres en decembre, le plus faible gain mensuel depuis mars. La Russie controle actuellement environ 20 % du territoire ukrainien, une proportion qui n’a que marginalement evolue depuis les premiers mois chaotiques de l’invasion.
Le cout humain par kilometre carre conquis defie l’entendement. Chaque metre de terre ukrainienne est paye au prix du sang russe, dans des proportions qui feraient palir les generaux les plus cyniques de la Premiere Guerre mondiale.
Le Kremlin dans le deni total
Face a ces revelations, la reaction du Kremlin a ete aussi previsible que risible. Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine, a declare que les recherches du CSIS ne pouvaient etre considerees comme des « informations fiables » et que seul le ministere russe de la Defense etait autorise a fournir des informations sur les pertes militaires.
Le hic ? La derniere declaration officielle du ministere de la Defense russe sur les morts au combat remonte a septembre 2022, ou il annoncait froidement que moins de 6 000 soldats russes avaient ete tues. Depuis, plus rien. Le silence radio le plus total sur une question qui devrait pourtant preoccuper au plus haut point toute societe civilisee.
Ce mutisme en dit long. Quand un gouvernement refuse de compter ses morts, c’est generalement qu’il a quelque chose a cacher. Quand ce meme gouvernement affirme avoir recrute 417 000 soldats contractuels en 2025 selon Dmitri Medvedev, tout en maintenant que seulement 6 000 sont morts depuis le debut de la guerre, l’absurdite mathematique creve les yeux.
Le recrutement du desespoir
Pour alimenter cette machine de guerre vorace, la Russie deploie des moyens de plus en plus desesperes. Dans la region de Khanty-Mansi, en Siberie centrale, un enrole peut recevoir jusqu’a 50 000 dollars en primes diverses, soit plus de deux fois le revenu annuel moyen de la region. Les salaires mensuels y etant d’environ 1 600 dollars, l’offre est tentante pour les plus demunis.
Mais l’argent ne suffit plus. Le recrutement s’est etendu aux prisons et aux centres de detention provisoire, une pratique lancee par le defunt chef de Wagner, Evgueni Prigojine, et adoptee ensuite par le ministere de la Defense. Des lois permettent desormais le recrutement de condamnes et meme de suspects dans des affaires criminelles. Pour les detenus fuyant les conditions inhumaines des prisons russes, c’est une chance d’obtenir la liberte, meme si cette liberte risque fort de se terminer dans une tranchee ukrainienne.
Et puis il y a les conscrits, ces jeunes de 18 a 30 ans effectuant leur service militaire obligatoire, censes etre exemptes d’envoi en Ukraine. Les rapports des medias et des groupes de defense des droits de l’homme indiquent qu’ils sont souvent contraints par leurs superieurs a signer des contrats qui les envoient directement au front.
La Russie a egalement fait appel a des combattants etrangers. Apres la signature d’un traite de defense mutuelle avec Moscou en 2024, la Coree du Nord a envoye des milliers de soldats pour aider la Russie a defendre la region de Koursk. Des hommes d’Asie du Sud, notamment d’Inde, du Nepal et du Bangladesh, affirment avoir ete trompes par des recruteurs promettant des emplois civils. Des responsables au Kenya, en Afrique du Sud et en Irak rapportent des cas similaires pour leurs ressortissants. Une agence ukrainienne pour le traitement des prisonniers de guerre a indique que plus de 18 000 ressortissants etrangers ont combattu ou combattent du cote russe.
Une economie de guerre a bout de souffle
L’annee 2025 a marque la fin de la croissance economique russe dopee par la guerre. Apres deux annees d’expansion de plus de 4 %, la croissance du PIB a chute a environ 1 % ou moins, et les memes vents contraires devraient persister en 2026. Le Fonds monetaire international (FMI) situe la croissance reelle du PIB russe en 2025 entre 0,6 % et 1,5 %, bien en deca des attentes anterieures.
Les depenses militaires ont atteint des niveaux records : 8 480 milliards de roubles (environ 106 milliards de dollars) pour le seul premier semestre 2025, avec pres de la moitie en depenses non publiques. Les depenses de defense representent desormais plus de 40 % du budget federal, un niveau historique. Entre 2019 et 2021, la Russie depensait entre 3 et 3,6 billions de roubles pour son armee, soit environ 15 % des depenses budgetaires. Depuis le debut de la guerre, les depenses dites de « defense nationale » ont quadruple et leur part dans le budget a plus que double.
La Russie a brule la moitie de son fonds souverain liquide. Ses depenses militaires officielles totales en 2025 sont estimees a 15 500 milliards de roubles, soit cinq fois plus qu’en 2021. C’est une economie qui se devore elle-meme pour nourrir la bete de guerre.
L’inflation galopante a force la Banque centrale de Russie a relever ses taux d’interet jusqu’a un pic de 21 %. Les principales victimes de cette economie surchauffee sont, ironiquement, les partisans traditionnels de Poutine : les travailleurs du secteur public, enseignants, medecins, forces de l’ordre et retraites. Leurs salaires et prestations sont indexes sur les taux d’inflation officiels de 9 %, mais l’inflation reelle pour de nombreux menages depasse les 20 %. La banque centrale a repousse son objectif de ramener l’inflation a 4 % a la mi-2026.
2026 : l'annee de toutes les austerites
Face a cette situation, les autorites russes augmentent les impots pour renflouer le budget. La TVA passera de 20 % a 22 % a partir du 1er janvier, tandis que davantage d’entreprises seront assujetties a la TVA avec un abaissement du seuil de revenus annuels pour les paiements obligatoires de 60 millions a 10 millions de roubles.
Le projet de budget federal russe pour 2026-2028 prevoit des depenses de 44 100 milliards de roubles, des recettes de 40 300 milliards de roubles, et un deficit d’environ 3 800 milliards de roubles (1,6 % du PIB). Les revenus energetiques, qui representent 50 % des recettes de l’Etat, sont en chute libre : les revenus petroliers et gaziers de la Russie ont plonge de 34 % en glissement annuel en novembre 2025, forcant une hausse des emprunts annuels.
Le budget russe pour 2026 revele une realite brutale : poursuivre la guerre signifie que les consommateurs doivent payer plus pour moins. Alors que la croissance economique stagne et que les revenus declinent, Moscou n’est plus en mesure d’alimenter le stimulus fiscal qui avait soutenu l’expansion en temps de guerre, et embrasse au contraire des mesures d’austerite qui menacent d’etrangler davantage l’economie civile.
Une puissance en declin
La conclusion du rapport CSIS est sans appel : « Malgre les revendications d’un elan sur le champ de bataille en Ukraine, les donnees montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimaux et est en declin en tant que grande puissance. »
Cette phrase merite d’etre repetee et meditee. La Russie est en declin en tant que grande puissance. Ce n’est pas de la propagande ukrainienne ou occidentale, c’est une analyse froide basee sur des donnees verifiables : pertes humaines, gains territoriaux, performance economique, capacite industrielle.
En 2025, l’industrie manufacturiere russe a decline a son rythme le plus rapide depuis mars 2022, avec des contractions de la production et des nouvelles commandes, une penurie croissante de main-d’oeuvre et une diminution des achats d’intrants. La croissance economique a ralenti a 0,6 % en 2025, et le FMI estime que la croissance restera faible, a 0,8 %, en 2026.
Sans corrections de trajectoire significatives, l’elan actuel pourrait flechir d’ici un an. D’ici 2026-2027, les defis fiscaux et sociaux actuellement a l’horizon pourraient pleinement se transformer en crise systemique.
Les echos de l'Afghanistan sovietique
L’histoire, dit-on, ne se repete pas mais elle rime. La guerre d’Afghanistan a ete surnommee « le Vietnam de l’Union sovietique ». Elle a saigne l’economie sovietique et terni l’image de l’Armee rouge comme force militaire invincible, contribuant a l’effondrement eventuel du pays.
La guerre en Ukraine presente des paralleles troublants, mais a une echelle demultipliee. Les pertes sont quinze fois superieures. L’economie est bien plus fragile, soumise aux sanctions occidentales. L’isolement international est bien plus prononce. Et contrairement aux moudjahidines afghans, l’Ukraine beneficie du soutien materiel et du renseignement des plus grandes puissances mondiales.
Vladimir Poutine lors de sa conference de presse annuelle en decembre a affirme que 700 000 soldats russes combattaient en Ukraine, le meme chiffre qu’en 2024, et legerement superieur aux 617 000 annonces en decembre 2023. Ces chiffres sont impossibles a verifier. Mais si l’on accepte l’estimation de pertes du CSIS (1,2 million) et le chiffre de Poutine (700 000 soldats actifs), cela signifie que la Russie a du remplacer l’equivalent de presque deux fois son armee actuelle en moins de quatre ans.
Le ministere britannique de la Defense a estime l’ete dernier que plus d’un million de soldats russes auraient ete tues ou blesses. Le recrutement devient « extremement couteux » pour une Russie confrontee a un ralentissement economique.
La strategie de l'usure : qui s'usera le premier ?
La strategie russe semble reposer sur un pari simple : tenir plus longtemps que l’Ukraine et ses soutiens occidentaux. Moscou compte sur la lassitude des opinions publiques europeennes et americaines, sur les divisions politiques en Occident, sur l’eventuelle election de dirigeants plus accommodants.
Mais cette strategie a un cout. Chaque jour qui passe, ce sont des centaines de soldats russes qui meurent ou sont blesses. Chaque mois qui passe, ce sont des milliards de roubles qui s’envolent en fumee. Chaque annee qui passe, c’est une generation de jeunes hommes russes qui disparait dans les tranchees ukrainiennes.
Le vice-president americain JD Vance a note que la Russie « veut vraiment » controler l’ensemble de l’oblast de Donetsk, une exigence qui necessiterait un an ou plus de combat pour etre realisee militairement. Un an de plus au rythme actuel, ce sont potentiellement 200 000 a 400 000 pertes supplementaires. Un an de plus, c’est une economie qui s’enfonce davantage dans la crise.
La « ceinture de forteresses » ukrainienne s’etend sur quelque 50 kilometres le long d’une autoroute strategique entre les villes de Kostiantynivka et Sloviansk. Cette ligne de defense inclut des villes cles comme Sloviansk, Kramatorsk, Drujkivka, dont certaines sont sous controle ukrainien depuis 2014. La prendre necessiterait des pertes colossales.
Le silence des meres russes
Dans la Russie de Poutine, on ne pleure pas ses morts a voix haute. Les comites de meres de soldats, qui avaient joue un role si important pendant la guerre de Tchetchenie, sont aujourd’hui reduits au silence ou cooptes par le regime. Les familles qui osent questionner le sort de leurs fils disparus sont harcelees, intimidees, parfois poursuivies.
Et pourtant, 325 000 morts, ce sont 325 000 familles endeuillees. Ce sont des centaines de milliers de meres, de peres, d’epouses, d’enfants qui ne reverront jamais celui qu’ils aimaient. Ce sont des villages entiers de Siberie, du Caucase, des regions les plus pauvres de Russie qui se vident de leurs hommes.
Car la mort en Ukraine n’est pas democratiquement repartie. Les fils de l’elite moscovite ne meurent pas dans les tranchees de Bakhmout ou d’Avdiivka. Ce sont les pauvres, les prisonniers, les minorites ethniques qui servent de chair a canon. Les 50 000 dollars de prime de recrutement attirent ceux qui n’ont rien, pas ceux qui ont tout.
Que nous reserve 2026 ?
Les analystes sont pessimistes. Avec le resserrement des sanctions occidentales et les exigences militaires du budget liees a la guerre en Ukraine ne montrant aucun signe d’apaisement, la Russie risque de glisser d’une phase de « refroidissement controle » vers une stagnation pure et simple en 2026, avec une reprise significative peu probable avant 2027.
Les scenarios possibles sont limites. Une victoire militaire russe decisive semble hors de portee, compte tenu du rythme d’avancee actuel et du cout en vies humaines. Une negociation de paix impliquerait des concessions que Poutine semble peu dispose a faire publiquement, ayant vendu cette guerre comme une croisade existentielle contre l’OTAN. Une escalade nucleaire reste une menace brandie mais dont l’execution comporterait des risques inacceptables meme pour le Kremlin.
Reste le statu quo : une guerre d’usure qui continue de saigner la Russie, lentement mais surement. Une guerre qui, jour apres jour, transforme la Russie d’une grande puissance en une puissance moyenne militarisee, isolee et appauvrie.
Le jugement de l'Histoire
L’Histoire jugera severement Vladimir Poutine. L’homme qui pretendait restaurer la grandeur russe aura, en definitive, precipite son declin. L’homme qui voulait empecher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN aura pousse la Finlande et la Suede dans les bras de l’Alliance. L’homme qui affirmait proteger les russophones du Donbass aura transforme leur terre natale en champ de ruines.
Et surtout, l’homme qui se voulait le successeur des grands tsars et des dirigeants sovietiques aura sacrifie plus de Russes que tous ses predecesseurs depuis Staline. Non pas pour defendre la mere patrie contre une invasion etrangere, mais pour conquerir un pays voisin qui ne demandait qu’a vivre en paix.
Les chiffres du CSIS ne sont pas que des statistiques. Derriere chaque unite, il y a un visage, une histoire, une vie fauchee. Derriere les 325 000 morts russes, il y a 325 000 tragedies individuelles, multipliees par les cercles familiaux et amicaux de chaque victime.
Et ces chiffres continuent d’augmenter chaque jour. Au moment ou vous lisez ces lignes, des hommes meurent dans les tranchees ukrainiennes, des deux cotes de la ligne de front. Cette boucherie ne prendra fin que lorsque ceux qui l’ont declenchee seront contraints d’y mettre un terme, par la force des armes ou par l’effondrement de leur systeme.
En attendant, la Russie s’enfonce dans l’abime. Et le monde regarde, sidere, cette grande nation se suicider au nom des fantasmes d’un seul homme.
Signe Maxime Marquette
Sources
Kyiv Independent – Russia has suffered ‘more losses than any major power’ since World War II, report says
CSIS – Russia’s Grinding War in Ukraine
Euronews – Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII
PBS News – Report warns combined casualties in Russia’s war on Ukraine could soon hit 2 million
Defense News – Casualties in Ukraine war could hit 2 million, report warns
The Moscow Times – Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes
The Moscow Times – Russian Army Makes Biggest Territorial Gains in 2025
Atlantic Council – The Russian economy in 2025: Between stagnation and militarization
ABC News – Russia offers cash bonuses, frees prisoners and lures foreigners to replenish its troops
Al Jazeera – Russia gained 4,000sq km of Ukraine in 2024. How many soldiers did it lose?
Al Jazeera – How much territory does Russia control in Ukraine?
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