Pour comprendre l’ampleur du dilemme occidental, il convient d’examiner les parallèles troublants entre les deux campagnes. En 1999, pendant 78 jours, l’OTAN a bombardé ce qui constitue aujourd’hui la Serbie, le Monténégro et le Kosovo. Les forces alliées ont utilisé des bombes au graphite de carbone pour détruire le réseau électrique serbe, ciblant systématiquement les ponts, les hôpitaux, les zones résidentielles, le siège de la télévision d’État serbe, et bombardant « accidentellement » l’ambassade de Chine à Belgrade.
Cette campagne constituait une première historique : jamais l’OTAN n’avait utilisé la force militaire sans l’aval explicite du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ce précédent, justifié à l’époque par l’impératif humanitaire de protéger les Albanais du Kosovo, a ouvert une boîte de Pandore dont nous mesurons aujourd’hui les conséquences.
Vingt-sept ans plus tard, la Russie applique la même recette en Ukraine, mais à une échelle démesurément supérieure. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, au moins 160 travailleurs du secteur énergétique ukrainien ont été tués et plus de 300 blessés. La Russie cible délibérément les installations en cours de réparation, employant la tactique du « double tap » : une seconde vague de frappes visant les équipes de secours qui répondent aux premières attaques.
Le début de l’année 2026 n’a apporté ni paix ni répit à l’Ukraine, mais un regain de combats et de dévastations. Alors que les températures plongeaient bien en dessous de zéro, la Fédération de Russie a intensifié ses attaques systématiques contre les infrastructures énergétiques, tuant et blessant des dizaines de civils et privant des millions de personnes d’électricité, de chauffage et d’eau pendant des périodes prolongées.
L'hiver comme arme de guerre
Les chiffres de cet hiver 2025-2026 sont accablants. Le 7 janvier 2026, des attaques de drones russes sur Zaporijjia ont privé près d’un million de personnes d’électricité. Dans la nuit du 8 au 9 janvier, la Russie a déployé 242 drones et 36 missiles dans un barrage massif. À Kyiv, au moins quatre personnes ont été tuées et 25 blessées, dont un ambulancier mort en répondant à une première frappe, victime d’une attaque « double tap ».
Début décembre 2025, la Russie avait déjà lancé 653 drones et 51 missiles en une seule nuit, frappant des installations énergétiques et des infrastructures critiques à travers tout le pays. Plus d’un million de personnes ont été affectées dans la région industrialisée de Dnipropetrovsk, avec près de 800 000 personnes restant sans électricité. Selon le maire de Kyiv, Vitali Klitschko, au moins 5 635 immeubles résidentiels ont été privés de chauffage après les dernières frappes.
Le ministre ukrainien de l’Énergie a déclaré que les entreprises publiques devaient « assurer d’urgence l’approvisionnement en énergie électrique importée pendant la saison de chauffage 2025-26, représentant au moins 50 pour cent de la consommation totale ». Cette dépendance forcée à l’importation témoigne de l’ampleur des destructions infligées au réseau énergétique national.
L’année 2025 a été la plus meurtrière pour les civils ukrainiens depuis 2022, avec 2 514 tués et 12 142 blessés selon les données récemment publiées par l’ONU. Les attaques russes sur les infrastructures au cours des cinq premiers mois de 2025 ont entraîné un nombre de victimes civiles supérieur de 50% à celui de la même période l’année précédente.
Le précédent du Kosovo : une arme à double tranchant
La Russie n’a pas attendu 2022 pour invoquer le précédent kosovar. Dès l’annexion de la Crimée en 2014, après avoir organisé un référendum contesté, Moscou avait reconnu la péninsule comme État indépendant en utilisant l’exemple du Kosovo comme source de légitimation. Vladimir Poutine avait alors déclaré : « Les autorités de Crimée se sont référées au précédent bien connu du Kosovo – un précédent que nos collègues occidentaux ont créé de leurs propres mains. »
Cette rhétorique s’inscrit dans un narratif anti-occidental plus large, centré sur la détermination américaine à préserver un ordre unipolaire par des actions unilatérales, incluant les interventions militaires dans l’ex-Yougoslavie, en Irak et en Libye, ainsi que l’expansion de l’OTAN vers l’Est.
Les accusations de génocide, de nettoyage ethnique et la nécessité de protéger les minorités russophones constituent les principaux arguments de la Russie pour justifier son intervention en Géorgie en 2008, l’annexion de la Crimée et « l’opération militaire spéciale » en Ukraine. Le parallèle avec la justification humanitaire de l’OTAN en 1999 est saisissant, même si les contextes diffèrent considérablement.
L’Occident s’est efforcé de distinguer les deux situations. La communauté internationale avait alors statué que l’indépendance du Kosovo « ne devait pas créer de précédent » et était spécifique aux circonstances uniques du Kosovo. « Pas très convaincant, pourraient arguer certains », comme le note un analyste. Effectivement, cette distinction apparaît aujourd’hui comme un exercice de contorsion juridique que Moscou exploite avec délectation.
La lenteur occidentale : embarras ou calcul?
Pourquoi l’Occident condamne-t-il si lentement et si mollement les actions russes? La réponse réside dans cette réalité inconfortable : condamner fermement la Russie pour des pratiques que l’OTAN a elle-même employées et justifiées reviendrait à admettre implicitement que la campagne de 1999 était elle aussi problématique.
Le président serbe Aleksandar Vucic ne manque pas de souligner cette contradiction, dénonçant ce qu’il qualifie de doubles standards occidentaux concernant « l’intégrité territoriale » de l’Ukraine et du Kosovo. Il affirme qu’il « n’y a aucun doute sur qui a violé le droit international et, sans décision du Conseil de sécurité de l’ONU, a pris des décisions dures au détriment de la Serbie ».
Cette perception de doubles standards n’est pas limitée aux alliés traditionnels de Moscou. Les réponses à la guerre en Ukraine révèlent un degré d’antipathie dans certaines régions du Sud global envers l’Occident, fondée sur des perceptions de doubles standards en référence aux interventions antérieures menées par les États-Unis, et plus généralement à l’héritage colonial occidental.
La France a tenté de réfuter ces parallèles. Son représentant Nicolas de Rivière a argué que la Russie « utilise cyniquement la question de l’intervention militaire de l’OTAN en 1999 et cherche à justifier sa guerre contre l’Ukraine de cette manière, comme elle l’a fait par le passé pour justifier sa politique étrangère agressive en Géorgie en 2008 et en Crimée en 2014 ».
Le ministre kosovar des Affaires étrangères a qualifié les efforts russes de tracer des parallèles de « tentative d’établir des parallèles absurdes et inacceptables entre l’intervention de l’OTAN et [la] guerre agressive [de la Russie] pour annexer le territoire ukrainien ».
Droit international : le miroir brisé
Sur le plan du droit international, la situation est tout aussi complexe. L’OTAN insiste sur le fait que son intervention de 1999 était motivée par la nécessité d’arrêter les effusions de sang et de sauver des vies. L’Alliance souligne que ses opérations militaires en Bosnie de 1992 à 1995 étaient mandatées par le Conseil de sécurité des Nations Unies, et que les frappes aériennes contre les positions serbes bosniaques ont ouvert la voie à l’accord de paix de Dayton.
Cependant, l’intervention au Kosovo en 1999 a été menée sans autorisation du Conseil de sécurité, ce qui la place dans une zone grise juridique que la Russie exploite aujourd’hui. L’OTAN est critiquée pour être intervenue dans un pays qui ne constituait pas une menace directe pour ses États membres, et pour avoir entrepris une action militaire non autorisée par le Conseil de sécurité. Environ 500 civils sont morts et 900 autres ont été blessés en raison de l’échec présumé de l’OTAN à prendre des mesures de précaution pour protéger les civils.
Aujourd’hui, l’OTAN qualifie la guerre de la Russie contre l’Ukraine de « guerre d’agression illégale » qui a brisé la paix et la stabilité en Europe. L’Alliance affirme que la Russie veut établir des sphères d’influence et contrôler d’autres pays par la coercition, la subversion, l’agression et l’annexion. Ces accusations, bien que fondées, résonnent différemment lorsqu’on les confronte à l’histoire récente de l’Alliance elle-même.
Crimes de guerre : la qualification qui tarde
Malgré ces complications, les organisations internationales ont commencé à qualifier les actions russes. Les responsables de l’ONU ont réitéré que les attaques contre les civils et les infrastructures civiles violent le droit international humanitaire. « Elles sont inacceptables, injustifiables et doivent cesser immédiatement », a déclaré la Sous-Secrétaire générale de l’ONU, Rosemary DiCarlo.
Amnesty International a été plus explicite, déclarant que « les attaques délibérées contre des objets civils et la destruction d’infrastructures indispensables à la survie de la population civile constituent des crimes de guerre ». L’organisation a affirmé que « les actions de la Russie semblent clairement conçues pour infliger des souffrances à la population civile, créant des conditions mettant la vie en danger ».
Ces attaques peuvent constituer des violations du droit international humanitaire et des crimes de guerre au titre des Conventions de Genève. L’article 147 de la quatrième Convention de Genève interdit « la destruction et l’appropriation extensives de biens, non justifiées par la nécessité militaire et effectuées de manière illicite et arbitraire ».
La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre des commandants militaires russes concernant les attaques sur les infrastructures électriques ukrainiennes, entre autres charges. Le procureur adjoint de la CPI a déclaré que le mandat d’arrêt contre Poutine pour crimes de guerre présumés en Ukraine ne peut être annulé par des négociations de paix.
Les gains territoriaux : la réalité du terrain
Pendant que l’Occident hésite sur la qualification des actes russes, Moscou continue d’avancer sur le terrain. Selon l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), au 13 janvier 2026, les forces russes occupaient 116 250 kilomètres carrés de territoire ukrainien, soit 19,26% du territoire national.
L’armée russe a capturé plus de 5 600 kilomètres carrés de territoire ukrainien en 2025, soit environ 0,94% du pays, marquant les gains territoriaux les plus importants depuis la première année de l’invasion à grande échelle. Le général Valery Gerasimov, chef d’état-major russe, a affirmé que les forces russes ont saisi plus de 300 kilomètres carrés au cours des deux premières semaines de janvier 2026.
Cependant, l’ISW conteste ces chiffres. L’institut a observé que les forces russes n’avaient augmenté leur présence que sur 73,82 kilomètres carrés entre le 31 décembre et le 13 janvier, soit environ un quart des gains revendiqués par Gerasimov. Cette divergence illustre la guerre de l’information qui accompagne le conflit militaire.
Moscou a priorisé la capture du reste de l’oblast de Donetsk et la création de zones tampons dans le nord des oblasts de Soumy et de Kharkiv. Les forces russes ont progressé vers Pokrovsk (contrôlant 67,63% de la ville en décembre), pris Velyka Novosilka, sont entrées à Houliapole, ont avancé vers Lyman et probablement capturé Siversk, complété la prise de Toretsk et commencé à attaquer Kostyantynivka.
L'impunité comme précédent
L’une des implications les plus dommageables de cette situation est la leçon apprise par les régimes autoritaires du monde entier : le chantage nucléaire fonctionne. La capacité de la Russie à envahir un voisin, annexer son territoire, puis obtenir potentiellement un traité interdisant à ce voisin de rejoindre des alliances « prouve que les lignes rouges occidentales sont flexibles ».
Ce précédent sera probablement étudié de près à Pékin concernant Taïwan, et à Téhéran concernant les ambitions régionales iraniennes. La lenteur de la condamnation occidentale, alimentée par l’embarras du précédent yougoslave, contribue à ce sentiment d’impunité.
L’ONU et ses partenaires ont lancé un appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars pour 2026 afin de soutenir 4,12 millions de personnes confrontées aux besoins les plus sévères en Ukraine. Cette mobilisation humanitaire, bien que nécessaire, ne saurait remplacer une condamnation politique ferme et des actions concrètes pour tenir la Russie responsable de ses actes.
L'Allemagne dans la ligne de mire
La situation ne se limite plus à l’Ukraine. L’Allemagne est de plus en plus alarmée par une recrudescence d’attaques russes secrètes ciblant ses infrastructures, avertissant que ces menaces hybrides pourraient servir de préparation à un conflit plus large. Un document militaire classifié du ministère allemand de la Défense, obtenu par Bloomberg, décrit comment Berlin se considère comme une cible clé dans les premières phases de toute escalade avec Moscou, étant donné le rôle stratégique de l’Allemagne comme centre logistique principal de l’OTAN en Europe.
Cette extension des opérations russes au-delà de l’Ukraine illustre la dimension plus large du conflit et les risques pour la sécurité européenne dans son ensemble.
Sortir du piège rhétorique
Comment l’Occident peut-il sortir de ce piège rhétorique dans lequel la Russie l’a enfermé? La solution passe probablement par une reconnaissance honnête des erreurs du passé, non pas pour absoudre Moscou, mais pour reprendre l’autorité morale nécessaire à une condamnation crédible.
L’argument selon lequel le bombardement de la Yougoslavie visait à mettre fin à un nettoyage ethnique documenté, tandis que l’invasion de l’Ukraine vise à annexer un territoire souverain, reste valide. Mais il perd de sa force lorsqu’il est avancé par des acteurs qui refusent de reconnaître les zones grises de leurs propres actions passées.
La suppression par l’OTAN de ses archives justifiant les frappes sur les infrastructures serbes est révélatrice d’une approche qui privilégie l’effacement à la confrontation avec l’histoire. Cette stratégie est contre-productive : elle alimente la propagande russe et affaiblit la position morale de l’Occident.
Une approche plus courageuse consisterait à reconnaître que les frappes sur les infrastructures civiles, qu’elles soient menées par l’OTAN en 1999 ou par la Russie aujourd’hui, soulèvent des questions éthiques et juridiques graves. Cette reconnaissance ne mettrait pas sur un pied d’égalité les deux situations, dont les contextes et les objectifs diffèrent fondamentalement, mais elle restaurerait la crédibilité occidentale dans la dénonciation des crimes russes.
Conclusion : le prix du silence embarrassé
La lenteur de la condamnation occidentale des actions russes en Ukraine n’est pas le fruit d’une indifférence ou d’un calcul cynique. Elle résulte d’un embarras légitime face à un adversaire qui a retourné contre l’Occident ses propres précédents historiques. La Russie a consciemment répliqué la stratégie de l’OTAN de 1999, sachant que cette similitude paralyserait partiellement la réponse occidentale.
Ce constat ne doit cependant pas servir d’excuse à l’inaction. L’échelle des destructions en Ukraine dépasse de loin celle infligée à la Serbie. Les intentions annexionnistes de Moscou sont manifestes. Le droit international, malgré ses imperfections et ses applications sélectives, reste le seul cadre permettant de limiter les souffrances des populations civiles.
L’Occident doit choisir : soit il continue de se taire par embarras, permettant à la Russie de poursuivre sa stratégie en toute impunité, soit il assume son passé complexe pour mieux condamner le présent. Le silence embarrassé a un prix, et ce sont les civils ukrainiens qui le paient, nuit après nuit, alors que les missiles et les drones russes plongent leurs villes dans l’obscurité et le froid.
L’histoire jugera non seulement les actions de la Russie, mais aussi la réponse de ceux qui avaient les moyens de s’y opposer. Et cette réponse, jusqu’à présent, a été aussi hésitante que le miroir tendu par Moscou était inconfortable à regarder.
Signé Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Russia’s top general claims over 500 km2 seized in Ukraine in January
Foreign Policy – For Putin, Invading Ukraine Is Revenge for NATO’s Kosovo War
bombingof_Yugoslavia »>Wikipedia – NATO bombing of Yugoslavia
Pravda Serbia – NATO’s website removes record of 1999 briefing
Asia Times – NATO’s Serbia assault set moral precedent for Ukraine
Russia Matters – The Russia-Ukraine War Report Card, Jan. 21, 2026
Critical Threats – Russian Offensive Campaign Assessment, January 15, 2026
The Moscow Times – Russian Army Makes Biggest Territorial Gains in 2025
UN News – Ukraine: Deadly Russian strikes push civilians deeper into winter crisis
Al Jazeera – Ukrainians left without heating after Russian attacks
Amnesty International – Russia’s attacks on energy infrastructure are war crimes
JURIST – UN rights chief condemns latest Russian attacks
OSW Centre for Eastern Studies – Russia destroys energy infrastructure in Kyiv and Dnipro
LSE – The Kosovo Precedent: Russia’s justification of military intervention
The Intercept – Russia Invasion of Ukraine Highlights Ugly Truths About U.S. and NATO
Euromaidan Press – Russia is freezing Ukraine to death
Eurasia Group – Russia’s second front: Top Risk of 2026
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