Ce qui se dessine n’est pas une série d’incidents isolés, mais l’application d’une doctrine stratégique cohérente. Les analystes militaires ont identifié un concept développé par l’Armée populaire de libération appelé « intégration des cinq mers ». Cette stratégie vise à coordonner les actions de la Chine, de la Russie et potentiellement de la Corée du Nord pour exercer une pression simultanée sur plusieurs fronts, empêchant ainsi Tokyo de concentrer ses ressources défensives.
Le timing des exercices militaires russes dans les Territoires du Nord — ces îles que Tokyo appelle Kouriles du Sud et revendique depuis 1945 — n’est pas anodin. Moscou a annoncé le 28 décembre 2025 la tenue d’exercices de tir à munitions réelles du 1er janvier au 1er mars 2026 dans les eaux entourant ces îles disputées, notamment au nord de Shikotan. Cette démonstration de force coïncide délibérément avec l’escalade sino-japonaise, créant un effet de tenaille stratégique.
« La Russie et la Chine semblent déterminées à faire ressentir au Japon qu’il est encerclé, afin de le contraindre à s’abstenir d’actions jugées contraires aux intérêts russes et chinois », analyse le Royal United Services Institute (RUSI) dans un rapport éclairant sur cette dynamique.
La dixième patrouille aérienne stratégique conjointe russo-chinoise, effectuée en décembre 2025, illustre parfaitement cette coordination. Deux bombardiers russes Tu-95 et deux bombardiers chinois H-6, escortés par quatre chasseurs J-16 chinois, ont traversé le détroit de Miyako pour pénétrer dans l’océan Pacifique. Ce vol « autour » du Japon constituait un message sans équivoque : l’alliance Moscou-Pékin peut projeter sa puissance aérienne à volonté autour de l’archipel nippon.
La crise diplomatique sino-japonaise : le point de non-retour
L’escalade actuelle trouve son déclencheur dans les déclarations de la Première ministre japonaise Sanae Takaichi devant la Diète, le 7 novembre 2025. En qualifiant une éventuelle tentative chinoise d’utiliser la force contre Taïwan de « situation menaçant la survie » du Japon, justifiant ainsi l’exercice du droit à l’autodéfense collective, la dirigeante nippone a franchi une ligne rouge pour Pékin.
La réponse chinoise fut incendiaire. Le consul général de Chine à Osaka a déclaré que « la tête sale qui se montre doit être coupée » — une menace à peine voilée qui a provoqué une protestation diplomatique formelle de Tokyo. Loin de s’excuser, Pékin a refusé de sanctionner le diplomate et exigé que Takaichi retire ses propos.
S’en est suivie une cascade de mesures de rétorsion chinoises : avertissement aux voyageurs, restrictions des échanges culturels, embargo sur les produits de la mer japonais. En 2026, l’escalade s’est poursuivie avec des restrictions sur l’exportation vers le Japon d’articles à double usage et de terres rares — ces minerais critiques dont la Chine détient le quasi-monopole mondial et qui sont indispensables à l’industrie high-tech japonaise.
Cette crise diplomatique marque la fin du dégel prudent qui avait caractérisé les relations sino-japonaises depuis le milieu des années 2010. Comme l’observe la Stiftung Wissenschaft und Politik, nous assistons à l’établissement d’un nouveau plancher dans les relations bilatérales, chaque partie étant désormais moins encline à la désescalade qu’auparavant.
La réponse américaine : Kadena, sentinelle du Pacifique
Face à cette pression coordonnée, les États-Unis ont renforcé significativement leurs capacités de renseignement et de surveillance depuis la base aérienne de Kadena, sur l’île d’Okinawa. Cette installation, officiellement qualifiée de « clé de voûte du Pacifique », accueille désormais trois avions espions RC-135V Rivet Joint — des appareils sophistiqués capables d’intercepter les communications électroniques et de cartographier les systèmes de défense adverses.
Le déploiement d’un avion WC-135R Constant Phoenix, capable de détecter des « nuages » radioactifs, témoigne de la vigilance américaine face aux capacités nucléaires nord-coréennes et aux sous-marins nucléaires russes opérant dans la région. Jusqu’à six drones MQ-9 Reaper des Marines américains effectuent désormais des missions de surveillance depuis Kadena, tandis que des drones MQ-4C de la Navy y seront déployés pour « une durée indéterminée », selon le ministre japonais de la Défense Gen Nakatani.
La réponse aux patrouilles conjointes russo-chinoises ne s’est pas fait attendre. Le 10 décembre 2025, deux bombardiers américains B-52 à capacité nucléaire ont survolé la mer du Japon aux côtés de trois chasseurs japonais F-35 et trois F-15. Le ministère japonais de la Défense a déclaré que cette démonstration « réaffirmait la ferme résolution [des alliés] de prévenir toute tentative unilatérale de modifier le statu quo par la force ».
Kadena se prépare également à accueillir, entre mars et juin 2026, les premiers des 36 chasseurs F-15EX qui remplaceront la flotte vieillissante de F-15C/D. Cette modernisation fera de la base le hub de puissance aérienne le plus redoutable de la première chaîne d’îles — ce concept défensif conçu pour contrer les menaces émanant de Chine.
Le réarmement japonais : la fin d'une ère pacifiste
L’encerclement russo-chinois produit un effet que ses instigateurs n’avaient sans doute pas anticipé : il accélère le réarmement japonais à un rythme sans précédent depuis 1945. Le 26 décembre 2025, le cabinet Takaichi a approuvé un budget de défense record de 9 040 milliards de yens (58 milliards de dollars) pour l’exercice fiscal 2026 — une augmentation de 9,4 % par rapport à l’année précédente.
Ce budget historique marque la douzième année consécutive de hausse des dépenses militaires japonaises et la première fois que celles-ci dépassent le seuil symbolique de 9 000 milliards de yens. Sous le plan quinquennal de renforcement défensif, le Japon s’apprête à devenir le troisième plus grand dépensier militaire mondial, derrière les États-Unis et la Chine.
Les priorités budgétaires révèlent une transformation doctrinale majeure. Plus de 970 milliards de yens (6,2 milliards de dollars) sont alloués au développement de capacités de missiles « standoff » — des armes capables de frapper des cibles ennemies à distance. L’acquisition de missiles sol-mer Type-12 modernisés, d’une portée d’environ 1 000 kilomètres, représente une rupture fondamentale avec le principe d’après-guerre limitant l’usage de la force à la seule autodéfense territoriale.
Le programme SHIELD, prévu pour mars 2028, déploiera massivement des drones aériens, de surface et sous-marins pour la surveillance et la défense côtière. Parallèlement, Tokyo investit plus de 160 milliards de yens dans le développement conjoint avec le Royaume-Uni et l’Italie d’un chasseur de nouvelle génération, prévu pour 2035. Les destroyers Aegis Myoko et Atago seront équipés de la capacité de lancer des missiles de croisière américains Tomahawk.
Le gouvernement Takaichi, sous pression américaine, s’est engagé à atteindre l’objectif de 2 % du PIB en dépenses de défense d’ici mars 2026 — deux ans plus tôt que prévu. Une révision de la stratégie de sécurité et de défense est également programmée pour décembre 2026.
L'axe autoritaire : une alliance de circonstance aux ambitions globales
Les activités russo-chinoises autour du Japon s’inscrivent dans un mouvement géopolitique plus vaste. L’alliance entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord — parfois désignée par l’acronyme CRINK — représente le défi stratégique le plus sérieux auquel l’Occident ait été confronté depuis la fin de la Guerre froide.
Keith Kellogg, envoyé spécial américain pour l’Ukraine et la Russie, a qualifié cette alliance croissante de « problème mondial » aux conséquences potentiellement graves pour la stabilité internationale. Et pour cause : la coopération militaire et sécuritaire entre ces quatre pays s’est considérablement accélérée depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022.
La Corée du Nord expédie des millions d’obus et de roquettes vers la Russie en échange de nourriture, d’énergie et de technologie. L’Iran fournit des drones et des missiles à Moscou et prévoit d’acquérir en retour des chasseurs modernes et des systèmes de défense aérienne S-400. La Chine achète des volumes records de pétrole russe, remplissant les coffres du Kremlin tout en transférant des biens à double usage et des technologies militaires.
L’objectif ultime de cette alliance est de démanteler l’ordre mondial actuel dirigé par les États-Unis pour établir un ordre international alternatif et multipolaire. Les relations au sein de ce bloc autoritaire couvrent le commerce, la coopération militaire — incluant les ventes d’armes, la production conjointe et les avancées technologiques —, les programmes spatiaux, la cybersécurité et le partage de renseignements. Ces efforts sont complétés par des initiatives visant à forger des alliances économiques plus larges et à affaiblir la domination américaine par la dédollarisation.
Le paradoxe stratégique : l'encerclement contre-productif
Ironiquement, la stratégie d’intimidation russo-chinoise pourrait se retourner contre ses auteurs. Comme le souligne l’analyse du RUSI, « bien que Moscou et Pékin souhaiteraient voir Tokyo intimidé et réduit à la timidité, les patrouilles conjointes réaffirmeront au contraire la conviction du Japon qu’il doit en faire davantage pour préserver sa sécurité ».
Les activités militaires conjointes ont contribué à faire accepter l’argument selon lequel, dans un environnement sécuritaire de plus en plus sévère, le Japon doit mettre de côté ses hésitations historiques et devenir un acteur plus actif de la sécurité internationale. D’un point de vue politique, cette pression a ses utilités pour le gouvernement japonais : elle légitime le réarmement aux yeux d’une opinion publique traditionnellement pacifiste.
Le Japon s’est engagé à tout faire pour renforcer son alliance fondamentale avec les États-Unis, incluant un accord rapide pour augmenter la contribution de Tokyo aux coûts des forces américaines déployées dans l’archipel. La résolution présentée au Sénat américain, condamnant la coercition économique, militaire et diplomatique de la Chine contre le Japon et réaffirmant l’engagement indéfectible de Washington envers l’article V du traité de sécurité mutuelle — incluant les îles Senkaku —, témoigne de la solidité de cette alliance.
La Chine elle-même émerge comme un compétiteur auto-limitant, largement en raison de la diplomatie contre-productive qu’elle a poursuivie depuis le début de la pandémie de coronavirus. Ses relations avec l’Australie, l’Inde et le Japon se sont détériorées, permettant au Quad — le dialogue quadrilatéral de sécurité — de passer d’une abstraction moribonde à un groupement robuste.
Les leçons de l'histoire et les périls de l'hybris
L’histoire de l’Asie-Pacifique est jalonnée d’exemples où des puissances ont sous-estimé la capacité de résilience et d’adaptation de leurs adversaires. En cherchant à intimider le Japon, la Russie et la Chine pourraient bien catalyser précisément ce qu’elles cherchent à prévenir : l’émergence d’un Japon militairement puissant, profondément ancré dans l’alliance américaine et déterminé à défendre l’ordre international fondé sur des règles.
Le parallèle avec les années 1930 mérite réflexion. À cette époque, c’était le Japon qui cherchait à établir une « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » en défiant l’ordre international. Aujourd’hui, les rôles sont inversés : Tokyo défend cet ordre tandis que Pékin et Moscou cherchent à le subvertir. L’ironie historique n’échappe à personne dans la région.
La Chine, en particulier, semble avoir oublié que le Japon, malgré sa constitution pacifiste, demeure une puissance technologique et industrielle de premier plan, capable de développer rapidement des capacités militaires sophistiquées si la volonté politique existe. Cette volonté existe désormais, forgée par des années de provocation et d’intimidation.
L'avenir incertain de l'Indo-Pacifique
Que nous réservent les mois et années à venir ? Plusieurs scénarios se dessinent, aucun n’étant particulièrement rassurant.
Le premier est celui d’une escalade continue mais contrôlée, où chaque camp teste les limites de l’autre sans franchir le seuil du conflit armé. C’est le scénario le plus probable à court terme, mais aussi le plus instable car il suffit d’un incident — une collision navale, un avion abattu — pour déclencher une spirale incontrôlable.
Le deuxième scénario envisage une cristallisation de deux blocs antagonistes, avec d’un côté l’axe autoritaire sino-russe et ses satellites, de l’autre l’alliance américano-japonaise élargie aux partenaires du Quad et de l’AUKUS. Cette nouvelle Guerre froide asiatique imposerait des choix difficiles aux pays de l’ASEAN et au-delà.
Le troisième scénario, le plus sombre, est celui d’un conflit ouvert, probablement déclenché par une crise taïwanaise dans laquelle le Japon serait inévitablement impliqué compte tenu de sa proximité géographique et de ses engagements envers Washington.
Dans tous les cas, le Japon se trouve à un carrefour historique. La décision de la Première ministre Takaichi de lier explicitement la sécurité de Taïwan à celle du Japon représente une transformation doctrinale majeure dont les implications se feront sentir pendant des décennies.
Conclusion : le réveil du géant endormi
Les événements du 27 janvier 2026 et des semaines qui l’ont précédé marquent un tournant dans l’histoire de l’Asie-Pacifique. L’encerclement coordonné du Japon par les forces russes et chinoises, loin d’intimider Tokyo, a achevé de convaincre les dirigeants et l’opinion publique nippons de la nécessité d’un réarmement accéléré.
Le géant endormi se réveille. Le Japon de 2026 n’est plus celui des décennies précédentes, contraint par les fantômes de la Seconde Guerre mondiale et par une interprétation restrictive de sa constitution pacifiste. C’est un pays qui assume désormais pleinement son rôle de puissance régionale majeure, déterminé à défendre ses intérêts et ceux de ses alliés.
Pour l’axe autoritaire sino-russe, cette évolution constitue un échec stratégique majeur. En cherchant à diviser l’alliance américano-japonaise et à neutraliser Tokyo, Moscou et Pékin ont obtenu l’exact opposé : un Japon plus martial, plus intégré à l’architecture sécuritaire occidentale et plus déterminé que jamais à contrer leur influence.
L’Occident aurait tort de se réjouir trop vite. Le réarmement japonais, aussi nécessaire soit-il dans le contexte actuel, comporte ses propres risques. L’équilibre des puissances en Asie-Pacifique est désormais plus instable qu’il ne l’a été depuis des décennies. La région qui a connu la croissance économique la plus spectaculaire de l’histoire humaine pourrait bien devenir le théâtre de la prochaine grande confrontation géopolitique.
Dans ce contexte périlleux, la sagesse commande la fermeté mais aussi la prudence. Les leçons du XXe siècle — deux guerres mondiales, la Guerre froide, d’innombrables conflits régionaux — nous rappellent que les équilibres de la terreur sont par nature instables et que la paix, lorsqu’elle dépend uniquement de la dissuasion, demeure toujours précaire.
Le défi pour Tokyo, Washington et leurs alliés sera de maintenir une posture de défense crédible tout en préservant les canaux de communication avec Pékin et Moscou. Car si la guerre n’est jamais inévitable, elle devient beaucoup plus probable lorsque les adversaires cessent de se parler.
Signé Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Russia and China deploy reconnaissance forces near Japan simultaneously and US air base
Newsweek – Mapped: Russia and China’s militaries move on US ally’s doorstep
RUSI – Russian and Chinese Efforts to Encircle Japan May Prove Counterproductive
China%E2%80%93Japandiplomatic_crisis »>Wikipedia – 2025-2026 China-Japan diplomatic crisis
Al Jazeera – S Korea, Japan scramble warplanes in response to Russia, China air patrol
Japan Today – U.S. bombers join Japanese jets in show of force after China-Russia drills
Newsweek – US sends more spy planes to gather intelligence on China, North Korea and Russia
UNITED24 Media – Russia Sends Nuclear-Capable Tu-95 Bombers Toward Japan in Regional Power Play
Defense News – Japan’s Cabinet OKs record defense budget that aims to deter China
The Diplomat – Japan Accelerates Defense Buildup With Record Budget and Expanded Unmanned Capabilities
Al Jazeera – Japan gov’t greenlights record $58bn defence budget amid regional tension
VOCO News – Russia plans to conduct military exercises north of Japan for two months
CSIS – CRINK Security Ties: Growing Cooperation, Anchored by China and Russia
ICUV – Brief: Countering the Authoritarian Axis
Taipei Times – Drills signaling China-Russia cooperation
Council on Foreign Relations – Crises May Now Drive Japan’s Relations With China
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