ATESH, dont le nom signifie « Feu » en tatar de Crimée, est un mouvement partisan armé créé en septembre 2022, quelques mois après le début de l’invasion russe de l’Ukraine. Fondé par des Ukrainiens et des Tatars de Crimée, ce mouvement s’est progressivement imposé comme la force de sabotage la plus active opérant sur le territoire russe et dans les zones occupées.
Selon les données de l’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), ATESH serait responsable de plus de la moitié des actes de sabotage commis en dehors des opérations officielles ukrainiennes sur les territoires contrôlés par la Russie. Cette statistique impressionnante témoigne de l’efficacité et de l’étendue du réseau mis en place par le mouvement.
La structure d’ATESH est particulièrement sophistiquée. Comme l’explique un reportage d’Al Jazeera publié en janvier 2026, le mouvement s’articule autour de plusieurs composantes. La Force civile ATESH se charge de la collecte de renseignements et de l’identification des cibles. Une aile combattante assure les opérations de sabotage proprement dites. Et depuis avril 2024, une unité cyber baptisée « Cyber-ATESH » étend les capacités du mouvement dans le domaine numérique.
Le mouvement affirme avoir formé des milliers de personnes aux techniques de sabotage, y compris des soldats russes. Cette infiltration au sein même des forces armées ennemies constitue un atout stratégique majeur, permettant des actions de l’intérieur particulièrement difficiles à prévenir et à détecter.
L'Oudmourtie : coeur battant de l'industrie militaire russe
Pour comprendre l’importance stratégique de cette opération, il est essentiel de saisir le rôle central que joue l’Oudmourtie dans le complexe militaro-industriel russe. Cette république, située dans l’Oural occidental, est un véritable arsenal à ciel ouvert.
Le groupe Kalachnikov, dont le siège se trouve à Izhevsk, a considérablement augmenté sa production ces dernières années. Selon l’agence TASS, l’entreprise prévoit de « significativement augmenter, par rapport à 2025, la production d’armes de combat portatives qui ont prouvé leur haute fiabilité et efficacité lors de leur utilisation dans la zone d’opération militaire spéciale ». L’entreprise a notamment annoncé une hausse de la production des fusils d’assaut AK-12K, des fusils de précision Chukavin, et d’autres armements très demandés.
Le groupe Kalachnikov a également déclaré vouloir augmenter sa production de missiles et d’armes d’artillerie de 60 % en 2025 par rapport à 2024, créant au passage 700 nouveaux emplois. Cette expansion concerne notamment les missiles de défense aérienne pour le système Strela-10, les missiles antichars Vikhr-1 lancés depuis les airs, et les obus d’artillerie guidés Kitolov-2.
L’usine électromécanique d’Izhevsk Kupol représente un autre maillon essentiel de cette chaîne de production. Sous sanctions internationales en tant que composante du complexe militaro-industriel russe, cette usine produit les systèmes de défense aérienne Tor et Osa, ainsi que des drones d’attaque de type Harpy. Selon les informations disponibles, Kupol avait livré au ministère russe de la Défense plus de 1 500 drones Harpy-A1 sur les 6 000 prévus, en date d’avril 2025. Ces drones sont comparables en caractéristiques aux Shahed-131 et Shahed-136 iraniens qui terrorisent quotidiennement les villes ukrainiennes.
Une stratégie de guerre asymétrique parfaitement calibrée
L’opération en Oudmourtie s’inscrit dans une stratégie plus large de guerre asymétrique visant à frapper la Russie là où elle est la plus vulnérable : ses infrastructures critiques. En ciblant les sous-stations électriques plutôt que les usines elles-mêmes, les partisans maximisent l’impact de leurs actions tout en minimisant les risques.
Une sous-station électrique est un point névralgique relativement peu protégé comparé à une installation militaire. Sa neutralisation peut paralyser plusieurs installations industrielles simultanément, provoquant un effet domino dévastateur. Sans électricité, les chaînes de production s’arrêtent, les systèmes de sécurité tombent en panne, et les stocks de carburant deviennent inaccessibles en raison de la défaillance des pompes.
Cette approche a déjà fait ses preuves lors de l’opération menée le 18 janvier 2026 dans l’oblast de Briansk. Comme le rapporte Euromaidan Press, le sabotage d’une sous-station dans la communauté de Bolchoye Polpino a perturbé l’alimentation de la gare de Polpinskaya, par laquelle transitent les équipements militaires et les munitions destinés au front ukrainien. Les coupures de courant ont également affecté les entreprises voisines, notamment un dépôt de réparation de locomotives et des installations de stockage de carburant.
Le même jour, ATESH a publié sur Telegram des images de l’opération, montrant l’équipement endommagé dans la zone industrielle du district de Volodarsky. Le groupe a affirmé que la sous-station alimentait également des installations industrielles locales, dont l’usine de réparation de Briansk et d’autres entreprises travaillant pour le ministère russe de la Défense.
Un mois de janvier 2026 particulièrement actif
Le sabotage en Oudmourtie n’est pas un incident isolé. Janvier 2026 a été marqué par une intensification notable des opérations partisanes en territoire russe. Le 21 janvier, le mouvement ATESH a revendiqué le sabotage d’une voie ferrée dans la région de Belgorod, près de la localité de Razumnoye. Cette action a temporairement bloqué le fonctionnement d’une artère de transport cruciale utilisée pour approvisionner les forces russes, en particulier le groupement « Nord ».
Quelques jours plus tôt, le 7 janvier, un agent d’ATESH a mené une opération de sabotage à Koursk, détruisant une tour de communications qui servait de hub pour les unités militaires et de sécurité russes. La destruction a immédiatement perturbé les communications entre la 27e brigade de protection NBC, les bureaux régionaux du FSB et d’autres sites militaires.
Ces opérations coordonnées démontrent la capacité du mouvement à frapper simultanément sur plusieurs fronts, dispersant ainsi les ressources de sécurité russes et créant un sentiment d’insécurité permanent au sein du territoire russe.
L'Oudmourtie : une cible récurrente
L’Oudmourtie n’est pas une cible nouvelle pour les forces pro-ukrainiennes. En juin 2025, l’usine Kupol avait déjà été frappée par des drones ukrainiens de type Liutyi, provoquant l’arrêt des opérations de l’usine selon le média indépendant Astra. Le gouverneur de la République d’Oudmourtie, Alexandre Brechalov, avait alors annoncé que trois personnes avaient été tuées et 45 blessées lors de l’attaque, dont 35 hospitalisations et six dans un état grave.
Deux drones avaient atteint leurs cibles lors de cette frappe, l’un traversant les fenêtres d’un atelier et le second frappant le toit d’un autre, provoquant une explosion et un incendie qui ont entraîné l’effondrement de 1 300 mètres carrés de toiture. Cette attaque, confirmée par le Service de sécurité ukrainien (SBU), s’inscrivait dans la campagne de Kyiv visant à dégrader la base industrielle de défense russe.
L’usine Kupol avait également été touchée le 17 novembre 2024, subissant des dommages aux équipements utilisés pour produire les systèmes de missiles Tor et les composants radar. Ces frappes répétées témoignent de l’importance stratégique de cette installation aux yeux des planificateurs militaires ukrainiens.
La complémentarité entre frappes de drones et sabotage partisan
Ce qui frappe dans la stratégie ukrainienne, c’est la remarquable complémentarité entre les frappes de drones longue portée et les opérations de sabotage partisan. Les drones peuvent atteindre des cibles éloignées comme Izhevsk, située à plus de 1 300 kilomètres de la ligne de front, mais ils sont coûteux et peuvent être interceptés. Les opérations partisanes, en revanche, sont plus difficiles à prévenir car elles émanent de l’intérieur même du territoire russe.
En ciblant les infrastructures électriques alimentant les usines militaires, les partisans peuvent obtenir des résultats comparables à une frappe de drone, voire supérieurs en termes de durée de perturbation. La réparation d’une sous-station électrique peut prendre des jours, voire des semaines, paralysant toute la production industrielle en aval.
Cette approche s’inscrit dans ce que les analystes appellent la « stratégie de la mort par mille coupures ». Plutôt que de chercher à détruire complètement l’infrastructure militaire russe, ce qui serait impossible, l’objectif est de l’affaiblir progressivement par une multitude d’actions ciblées qui, cumulées, finissent par dégrader significativement les capacités de production et de logistique ennemies.
La réponse russe : entre déni et répression
Face à ces opérations de sabotage, la réponse russe oscille entre le déni pur et simple et une répression accrue. Les autorités russes considèrent ATESH et les autres groupes partisans comme des « terroristes », mais n’ont officiellement confirmé aucun des incidents revendiqués, préférant attribuer les perturbations à des défaillances techniques.
Cette posture de déni reflète probablement l’embarras du Kremlin face à l’incapacité des services de sécurité à prévenir ces opérations. Reconnaître l’existence d’un réseau partisan actif sur le territoire russe serait admettre une faille majeure dans l’appareil sécuritaire, ce qui serait politiquement inacceptable pour le régime.
Parallèlement, les mesures de sécurité autour des installations critiques ont été renforcées, mais l’étendue du territoire russe et le nombre d’infrastructures potentiellement vulnérables rendent une protection totale illusoire. Le réseau ferroviaire russe, à lui seul, s’étend sur des dizaines de milliers de kilomètres, offrant d’innombrables points d’attaque possibles.
Les implications géopolitiques
Au-delà de l’impact militaire immédiat, ces opérations de sabotage ont des implications géopolitiques considérables. Elles démontrent que la Russie n’est plus un sanctuaire, que la guerre peut désormais frapper n’importe où sur son territoire, y compris dans des régions éloignées comme l’Oudmourtie.
Ce constat a un effet psychologique puissant sur la population russe. Alors que le Kremlin s’efforce de présenter « l’opération militaire spéciale » comme un événement lointain n’affectant pas la vie quotidienne des Russes, les sabotages, les incendies et les coupures de courant rappellent que la guerre est bien réelle et qu’elle a des conséquences concrètes.
Pour l’Ukraine, ces opérations représentent un levier de pression supplémentaire sur le régime de Poutine. Elles prouvent que Kyiv dispose de moyens d’action au-delà de ses drones et de ses missiles, que la résistance ukrainienne s’étend jusqu’au coeur même de la Russie.
La question des Tatars de Crimée
L’implication des Tatars de Crimée dans le mouvement ATESH mérite une attention particulière. Ce peuple autochtone de Crimée a subi une déportation massive sous Staline en 1944, un traumatisme qui reste profondément ancré dans la mémoire collective. Après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, les Tatars ont à nouveau été victimes de persécutions, d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées.
Pour beaucoup de Tatars, la participation à la résistance anti-russe est donc autant une question de survie nationale que de solidarité avec l’Ukraine. Le mouvement ATESH leur offre un moyen d’agir, de résister à l’oppression et de contribuer à la libération de leur patrie occupée.
Cette dimension ethno-nationale du conflit est souvent négligée dans les analyses occidentales, qui tendent à présenter la guerre comme un affrontement binaire entre la Russie et l’Ukraine. En réalité, de nombreux peuples au sein de l’empire russe nourrissent des griefs historiques contre Moscou, et le conflit ukrainien a réveillé certaines de ces aspirations à l’autonomie ou à l’indépendance.
Les défis de la vérification
Il convient de souligner que de nombreuses revendications d’ATESH ne peuvent être vérifiées de manière indépendante. Le Kyiv Independent et d’autres médias sérieux prennent soin de préciser qu’ils n’ont pas pu confirmer indépendamment les affirmations du groupe partisan.
Cette prudence est d’autant plus nécessaire que la guerre de l’information est un aspect crucial du conflit. Les deux parties ont intérêt à exagérer leurs succès et à minimiser ceux de l’adversaire. Les revendications d’ATESH doivent donc être prises avec un certain recul, même si le nombre et la cohérence des opérations revendiquées suggèrent une activité réelle et significative.
Il est également possible que certaines actions attribuées à ATESH soient en réalité le fait d’autres groupes, ou même d’opérations directement menées par les services de renseignement ukrainiens. Dans le brouillard de la guerre, les lignes entre résistance populaire et opérations d’État sont souvent floues.
Vers une escalade des opérations partisanes
Tout indique que les opérations partisanes en Russie vont continuer à s’intensifier. Le mouvement ATESH a clairement affiché son ambition de provoquer un « effondrement systémique » de l’armée russe, selon les termes utilisés dans le reportage d’Al Jazeera. Cette rhétorique ambitieuse témoigne d’une vision à long terme, d’une stratégie de harcèlement permanent visant à épuiser les ressources et la résilience de l’adversaire.
L’Ukraine, de son côté, a tout intérêt à encourager et à soutenir ces opérations qui lui permettent de frapper la Russie à moindre coût et avec des risques limités. La nouvelle stratégie de défense ukrainienne, analysée par United24 Media, vise explicitement à « rendre la guerre insoutenable pour la Russie ». Les opérations partisanes s’inscrivent parfaitement dans cette logique.
La multiplication des cibles potentielles, la difficulté de protéger l’ensemble des infrastructures critiques russes et l’infiltration croissante du mouvement partisan au sein même de la société russe laissent présager une intensification des actions de sabotage dans les mois à venir.
Conclusion : le feu qui ne s'éteint pas
Le sabotage de la sous-station électrique en Oudmourtie est bien plus qu’un simple fait divers de guerre. C’est le symbole d’une résistance qui s’étend, qui s’organise et qui frappe de plus en plus loin, de plus en plus fort. Le mouvement ATESH, dont le nom signifie « Feu », porte bien son appellation : il allume des brasiers que le Kremlin peine à éteindre.
La République d’Oudmourtie, avec ses usines Kalachnikov et Kupol, représente le coeur industriel de la machine de guerre russe. En frappant cette région, les partisans pro-ukrainiens envoient un message clair : aucun sanctuaire n’existe plus pour le régime de Poutine. La guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine revient le hanter jusque dans les régions les plus reculées de son propre pays.
Pour les observateurs du conflit, cette évolution est significative. Elle démontre que la résistance ukrainienne ne se limite pas au champ de bataille conventionnel, qu’elle a développé des capacités de projection et d’action qui s’étendent bien au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer au début de l’invasion. Les 1 300 kilomètres qui séparent Izhevsk de la ligne de front ne protègent plus rien ni personne.
La question qui se pose désormais est de savoir jusqu’où cette guerre asymétrique peut aller. Les infrastructures critiques russes sont nombreuses et dispersées sur un territoire immense. Si ATESH et d’autres groupes partisans continuent à étendre leur rayon d’action et à recruter de nouveaux membres, les perturbations pourraient devenir un facteur significatif dans l’équilibre militaire du conflit.
Ce qui est certain, c’est que le feu allumé par ATESH en Crimée en 2022 s’est propagé bien au-delà de ce que quiconque aurait pu anticiper. Et comme tout incendie qui se respecte, celui-ci ne montre aucun signe d’extinction prochaine. Au contraire, il semble gagner en intensité à mesure que le conflit s’enlise, transformant progressivement l’arrière russe en une zone de guerre à part entière.
L’Oudmourtie n’est probablement que la dernière victime en date d’une campagne qui promet de s’étendre encore. Les prochaines semaines diront si cette prédiction se vérifie, mais une chose est sûre : le mouvement partisan pro-ukrainien a démontré qu’il était capable de frapper n’importe où, n’importe quand, et que la Russie n’a plus de refuge face à la guerre qu’elle a elle-même provoquée.
Signé Maxime Marquette
Sources
Kyiv Independent – Pro-Ukrainian partisans sabotage substation in Russia’s Udmurt Republic
Kyiv Independent – Pro-Ukrainian partisans sabotage electrical substation in Russia’s Bryansk Oblast
Al Jazeera – The Crimean Tatar movement trying to ruin Russia’s army from within
Euromaidan Press – ATESH targets Russia’s rear: Partisans claim Bryansk substation sabotage
United24 Media – Partisan Movement ATESH Disables Key Russian Railway
Kyiv Independent – Russia’s Kupol military plant reportedly halts operations after Ukrainian drone strike
TASS – Kalashnikov group to ramp up hand-held combat weapons production in 2026
United24 Media – What’s Inside Ukraine’s New Defense Strategy
Wikipedia – Atesh
RBC Ukraine – Atesh sabotage operation in Bryansk targets substation linked to Russian military logistics
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