CHRONIQUE : Un mois en Ukraine = 10 ans en Afghanistan – La Russie saigne a un rythme sans precedent
Le rapport du CSIS publié fin janvier 2026 est peut-être le plus accablant de tous. Selon cette analyse approfondie, la Russie a subi 1,2 million de pertes – dont jusqu’à 325 000 morts – entre février 2022 et décembre 2025. Le think-tank washingtonien ne mâche pas ses mots : « Malgré les revendications d’élan sur le champ de bataille en Ukraine, les données montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimaux et est en déclin en tant que grande puissance. »
Et d’ajouter cette sentence historique : « Aucune grande puissance n’a subi un nombre de pertes ou de morts comparable dans aucune guerre depuis la Seconde Guerre mondiale. »
Les estimations britanniques corroborent ces données. Le ministère de la Défense du Royaume-Uni évaluait en décembre 2025 les pertes russes à environ 1 168 000 tués et blessés. L’ancien directeur de la CIA, William Burns, a quant à lui évoqué 1 100 000 pertes dans une interview accordée au Financial Times en janvier 2026.
L’État-major ukrainien, qui tient un décompte quotidien méticuleux, annonçait au 16 janvier 2026 un total de 1 224 460 pertes russes depuis le début de l’invasion. Mediazona, le site d’investigation russe indépendant qui travaille avec la BBC pour vérifier les morts par leurs noms, avait confirmé à cette même date plus de 163 600 décès militaires russes nominatifs – un chiffre nécessairement en deçà de la réalité, puisqu’il ne comptabilise que les morts dont l’identité a pu être établie.
Parmi ces morts confirmés : 6 302 officiers de l’armée russe et d’autres agences de sécurité. La part la plus importante – environ 54 000 hommes – concerne les « volontaires », ces recrues attirées par les primes mirobolantes. Près de 20 000 sont des prisonniers, envoyés au front en échange de leur liberté.
L'Afghanistan soviétique : le traumatisme originel
Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue, il faut se replonger dans ce que fut la guerre d’Afghanistan pour l’Union soviétique. Entre décembre 1979 et février 1989, environ 620 000 soldats soviétiques ont servi en Afghanistan – 525 000 dans l’armée, 90 000 dans les troupes frontalières et autres unités du KGB, 5 000 dans les formations du MVD.
Le bilan officiel soviétique fait état de 15 000 morts, 37 000 blessés et 313 disparus. D’autres estimations élargissent ce chiffre à 33 000-38 000 pertes totales (morts et blessés), dont environ un tiers de tués. Le total des pertes irrécupérables des forces armées soviétiques s’élevait à 14 453 hommes.
Quinze mille morts en dix ans. C’est ce que la Russie perd désormais en moins d’un mois.
La guerre d’Afghanistan avait été qualifiée par Mikhaïl Gorbatchev de « plaie saignante ». Elle avait alimenté la glasnost, nourri les contestations internes, accéléré l’effondrement de l’URSS. Les généraux de l’Armée rouge avaient publiquement blâmé les politiques pour les avoir engagés dans un conflit contre leur avis. Les médias soviétiques avaient commencé à jouer un rôle indépendant de surveillance de l’intérêt public.
Quelques semaines seulement après le retrait d’Afghanistan en février 1989, le mouvement démocratique lituanien Sajudis déclarait que son objectif était l’indépendance totale. La guerre avait également accentué les tensions ethniques au sein même de l’Armée rouge.
Si 15 000 morts en dix ans ont contribué à faire imploser l’Union soviétique, que peuvent provoquer 325 000 morts en quatre ans ?
Les guerres post-soviétiques : une montée en puissance de la mort
La comparaison avec l’Afghanistan n’est pas la seule qui donne le vertige. Selon le CSIS, la Russie a subi environ cinq fois plus de morts en Ukraine que dans toutes les guerres russes et soviétiques combinées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de l’invasion de février 2022.
Les pertes russes en Ukraine sont 15 fois supérieures à celles de la décennie afghane soviétique. Elles sont 10 fois supérieures à 13 années de guerres en Tchétchénie.
Les guerres de Tchétchénie (1994-1996, puis 1999-2009) avaient pourtant marqué les esprits par leur brutalité. La première avait révélé la déliquescence de l’armée russe post-soviétique – entraînement déficient, équipements vétustes, planification désastreuse. La seconde, lancée par un certain Vladimir Poutine alors Premier ministre, avait rasé Grozny et fait entre 150 000 et 300 000 morts selon les estimations, civils et combattants confondus.
Les pertes militaires russes sur les deux guerres tchétchènes combinées atteignaient environ 20 000 à 40 000 hommes. En Ukraine, ce chiffre est atteint en moins de deux mois.
Le prix du mètre carré le plus cher du monde
Ce qui rend ces pertes encore plus absurdes, c’est leur disproportion avec les gains territoriaux. Le rapport du CSIS est implacable : depuis janvier 2024, les forces russes ont conquis environ 5 000 kilomètres carrés – soit moins de 1% du territoire ukrainien – tandis que leurs pertes totales grimpaient à un million d’hommes.
Le taux d’avancée russe ? Entre 15 et 70 mètres par jour dans leurs offensives les plus importantes. Le CSIS note que c’est « plus lent que presque toutes les campagnes offensives majeures dans n’importe quelle guerre du siècle dernier ».
Faisons un calcul macabre. Si la Russie a perdu environ 400 000 hommes en 2025 pour gagner quelques milliers de kilomètres carrés, le « coût » humain de chaque kilomètre carré conquis se chiffre en centaines de vies. Chaque mètre de terre ukrainienne est arrosé de sang russe.
Au dernier trimestre 2025, les pertes russes totales ont atteint 100 000 hommes. Sur l’année entière, elles dépassaient 400 000. Les pertes quotidiennes moyennes oscillent entre 830 et 1 130 hommes selon les périodes, avec des pics à 1 570 par jour en décembre 2024.
La machine à broyer les hommes
Comment la Russie maintient-elle ce rythme de pertes ? La réponse est aussi cynique qu’efficace : l’argent et les prisonniers.
L’argent d’abord. Les salaires des soldats contractuels atteignent désormais environ 210 000 roubles mensuels (environ 2 100 dollars) – une fortune dans les régions pauvres de Russie. Certaines recrues reçoivent jusqu’à 2 millions de roubles (environ 25 000 dollars) en prime de signature. Dans la région de Khanty-Mansi, en Sibérie centrale, un engagé peut recevoir jusqu’à 50 000 dollars en diverses primes – plus de deux fois le revenu annuel moyen de la région.
Les prisonniers ensuite. Une partie significative des forces russes de première ligne sont des détenus qui combattent pour leur liberté. Condamnés pour meurtre, viol ou autres crimes, ils sont libérés de leurs cellules, équipés de fusils et envoyés en Ukraine. Ordres : charger les positions ukrainiennes en vagues humaines. S’ils survivent, ils rentrent en Russie libres.
En moyenne, environ 50 personnes quittent les colonies pénitentiaires chaque semaine pour rejoindre l’armée. Résultat : la population carcérale russe a chuté de 120 000 détenus en deux ans, atteignant un record historiquement bas de 313 000 prisonniers. Des établissements pénitentiaires ferment à travers le pays.
Le recrutement s’étend également aux étrangers. Le nombre de combattants étrangers sur le front a significativement augmenté en 2025 – le nombre d’étrangers faits prisonniers par les troupes ukrainiennes dans les neuf premiers mois de 2025 était le double de toute l’année précédente, elle-même cinq fois supérieure à 2023. En octobre, la Russie avait mobilisé plus de 18 000 ressortissants étrangers de 128 pays. Les Nord-Coréens constituent le plus grand contingent.
Le vice-Premier ministre Dmitri Medvedev a affirmé que l’armée russe avait recruté 417 000 soldats contractuels en 2025. Le chef du renseignement militaire ukrainien, Kyrylo Budanov, indique que Moscou vise le recrutement de 409 000 soldats en 2026, après avoir atteint 103% de son objectif 2025 (403 000 hommes).
Les fissures du système
Mais ce système de recrutement montre des signes d’essoufflement. Une analyse publiée par Euromaidan Press en décembre 2025, intitulée « J’ai surveillé les soldats russes pendant 3,5 ans. Le système commence enfin à se fissurer », documente les tensions croissantes.
L’État a réussi à mobiliser les groupes les plus loyaux et socialement vulnérables : résidents des régions pauvres, personnes à faibles revenus, migrants avec citoyenneté russe. Mais ce vivier de recrues potentielles s’épuise progressivement.
Les recrues potentielles sont de plus en plus conscientes des risques. Les incitations financières perdent graduellement leur attrait face à l’inflation, la hausse des prix et la baisse du pouvoir d’achat. Les risques sociaux – problèmes de santé, mort potentielle – commencent à l’emporter sur les avantages économiques.
Le fardeau du recrutement fédéral est de plus en plus inégalement réparti. Certaines régions atteignent des pénuries aiguës de main-d’œuvre plus tôt que d’autres et compensent par des augmentations brutales des primes. Puisque ces bonus sont largement financés au niveau régional, la divergence reflète des capacités fiscales inégales et des pressions politiques différentes sur les gouverneurs.
La baisse des chiffres de recrutement cette année a coïncidé avec plusieurs régions russes réduisant les primes d’engagement uniques.
L'économie de guerre au bord de la surchauffe
Cette hémorragie humaine s’accompagne d’une hémorragie financière. L’économie russe, après deux années d’expansion de plus de 4% en 2023-2024, devrait ralentir à environ 1% ou moins en 2025-2026.
Les dépenses militaires ont atteint des sommets historiques. Selon l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP), les dépenses militaires russes ont atteint 8 480 milliards de roubles (environ 106 milliards de dollars) au premier semestre 2025, les dépenses non publiques représentant près de la moitié. Les dépenses de défense représentent désormais plus de 40% du budget fédéral – un record historique. Par rapport à 2023, les dépenses militaires ont augmenté de 31%. Par rapport à 2022, elles ont presque triplé.
En 2026, environ 40% de l’ensemble du budget fédéral russe est alloué aux services militaires, policiers et de sécurité – un transfert extraordinaire au détriment de la population civile.
L’inflation obstinément élevée a forcé la Banque centrale de Russie à maintenir des taux d’intérêt à 21%, avant de les réduire progressivement à 16,5% en décembre 2025. Le Fonds monétaire international prévoit une inflation annuelle de 7,6% en 2025, contre 9,5% en 2024.
Le gouvernement augmente les impôts pour combler les déficits. La TVA passe de 20% à 22% à partir du 1er janvier 2026. De nouvelles taxes sont introduites sur les produits électroniques finis.
Le secteur de la défense en expansion rapide absorbe les ressources fiscales, la main-d’œuvre et le capital aux dépens des industries civiles. Le taux de chômage, à peine au-dessus de 2% – moins de la moitié de ses niveaux pré-pandémie – trahit la marge de croissance limitée de l’économie.
Poutine peut-il tenir ?
La question que tout le monde se pose : combien de temps la Russie peut-elle soutenir ce rythme de pertes ?
Zelensky a fixé un objectif : atteindre 50 000 éliminations mensuelles de soldats russes. « C’est sans aucun doute un objectif difficile, mais c’est le seuil où la Russie commencera à reconsidérer ce qu’elle fait et pourquoi elle se bat », a-t-il déclaré.
Les analystes occidentaux sont plus prudents. « Ce ne sera pas la goutte d’eau qui fait déborder le vase… Ce n’est pas catastrophique. C’est gérable », note un analyste cité par CNN. Sur les trois à cinq prochaines années, la Russie pourrait continuer à se battre.
Le rapport du CSIS pointe plusieurs raisons expliquant les pertes russes élevées : « l’échec à mener efficacement des opérations interarmes et conjointes, des tactiques et un entraînement médiocres, la corruption, le moral bas et la stratégie de défense en profondeur efficace de l’Ukraine dans une guerre qui favorise la défense ».
Le Kremlin, par la voix de son porte-parole Dmitri Peskov, a qualifié le rapport du CSIS d’information « non fiable », affirmant que seul le ministère russe de la Défense est autorisé à fournir des informations sur les pertes militaires. Les chiffres officiels russes restent bien sûr un secret d’État.
Les leçons de l'histoire, ignorées
L’histoire offre pourtant des leçons claires. L’Union soviétique a reconnu en Afghanistan : « Nous contrôlons Kaboul et les centres provinciaux, mais sur le territoire occupé, nous ne pouvons pas établir d’autorité. Nous avons perdu la bataille pour le peuple afghan. Le gouvernement est soutenu par une minorité de la population. »
Remplacez « Kaboul » par « les territoires occupés », « afghan » par « ukrainien », et vous obtenez une description précise de la situation actuelle. La Russie contrôle des ruines. Elle n’a gagné aucun cœur. Elle fait face à une résistance qui ne faiblit pas.
Le retrait soviétique d’Afghanistan n’était pas contingent à un accord de paix ouvrant la voie à la domination unilatérale de l’ennemi. Il était basé sur un plan diplomatique, économique et militaire coordonné. Le régime de Najibullah qu’il laissait derrière lui a survécu trois ans – jusqu’à ce que l’effondrement de l’URSS elle-même en décembre 1991 mette fin à l’assistance soviétique.
Poutine n’aura pas ce luxe. Il n’y a pas de Najibullah à installer dans un Donbass rasé. Il n’y a pas de sortie honorable visible. Il n’y a que l’accumulation quotidienne des cercueils de zinc.
Le spectre de la Seconde Guerre mondiale
Le CSIS a raison de comparer les pertes russes actuelles à celles de la Seconde Guerre mondiale. C’est la seule comparaison qui tienne. Aucune autre guerre depuis 1945 n’a produit de tels chiffres pour une grande puissance.
La différence, bien sûr, c’est que l’URSS combattait alors pour sa survie face à l’invasion nazie. La Russie d’aujourd’hui combat pour… quoi, exactement ? Pour la « dénazification » d’un pays dirigé par un président juif ? Pour empêcher l’OTAN de s’étendre – résultat qu’elle a précisément provoqué en poussant la Finlande et la Suède dans les bras de l’Alliance ?
Les pertes combinées russo-ukrainiennes pourraient atteindre 2 millions au printemps 2026, selon le CSIS. L’Ukraine, avec sa population et son armée plus petites, aurait subi entre 500 000 et 600 000 pertes militaires, dont jusqu’à 140 000 morts. Des chiffres terribles, mais proportionnellement moins dévastateurs pour un pays qui défend son existence.
Le sang et le temps
La guerre en Ukraine est devenue une équation sanglante : combien de morts la Russie peut-elle absorber avant que le système ne craque ? Combien de temps l’Ukraine peut-elle tenir avec l’aide occidentale face à cette marée humaine ?
Un mois en Ukraine égale dix ans en Afghanistan. Cette phrase devrait hanter les nuits de chaque stratège au Kremlin. Elle devrait résonner dans chaque foyer russe où un fils, un père, un frère est parti « en mission spéciale » et n’est jamais revenu.
L’Union soviétique s’est effondrée en partie à cause de 15 000 morts en dix ans. La Russie de Poutine absorbe ce chiffre en quelques semaines. Soit le peuple russe a une capacité de souffrance infinie, soit quelque chose finira par céder.
L’histoire ne se répète pas, dit-on, mais elle rime. Le poème qui s’écrit aujourd’hui dans les steppes ukrainiennes pourrait bien être l’épitaphe d’un régime qui a cru pouvoir ressusciter l’empire par la force brute.
Un mois. Dix ans. Le compte à rebours de l’histoire est en marche.
Signé Maxime Marquette
Sources
United24 Media – Russia Now Loses as Many Troops in One Month in Ukraine as the USSR Did in 10 Years in Afghanistan
United24 Media – Zelenskyy: Russia Lost Twice as Many Troops in One Month as USSR Did in 10 Years in Afghanistan
Fox News – Russia losing ‘massive’ 25,000 troops monthly in Ukraine as war grinds on, NATO chief says
CSIS – Russia’s Battlefield Woes in Ukraine
United24 Media – Russia Has Lost 1.2 Million Troops in Ukraine
United24 Media – War in Ukraine Costs Russia Nearly 1.2 Million Casualties
PBS News – Report warns combined casualties in Russia’s war on Ukraine could soon hit 2 million
oftheRusso-Ukrainianwar »>Wikipedia – Casualties of the Russo-Ukrainian war
eng-trl »>Mediazona – Russian losses in the war with Ukraine (updated count)
Minfin Index – Casualties of Russia in Ukraine – official data
War »>Wikipedia – Soviet-Afghan War
Britannica – Afghan War
National Security Archive – The Soviet Withdrawal from Afghanistan 1989
oftheSecondChechen_War »>Wikipedia – Casualties of the Second Chechen War
Al Jazeera – Official: Chechen wars killed 300,000
The Moscow Times – Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes
Atlantic Council – The Russian economy in 2025: Between stagnation and militarization
Euromaidan Press – I’ve monitored Russian soldiers for 3.5 years. The system is finally cracking
Kyiv Independent – Russia aims to recruit over 400,000 soldiers in 2026
The Moscow Times – Russian Army Recruited 417K Contract Soldiers in 2025, Medvedev Claims
CNN – Russia turns to deception, blackmail and bribery to sign up foreigners for its war
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