Pour comprendre la portée de cette « première », il faut saisir ce que représentait jusqu’ici la faiblesse structurelle des drones Shahed. Ces munitions rôdeuses iraniennes, rebaptisées « Geran-2 » par les Russes qui les produisent désormais en masse dans leur usine d’Alabuga au Tatarstan, ont révolutionné la guerre asymétrique par leur rapport coût-efficacité dévastateur. Avec un prix unitaire estimé entre 20 000 et 50 000 dollars, chaque Shahed représente une fraction du coût d’un missile de croisière, tout en saturant les défenses aériennes adverses.
Mais ces drones souffraient d’un talon d’Achille majeur : leur dépendance au GPS pour la navigation. Les systèmes de guerre électronique ukrainiens, perfectionnés au fil des mois de conflit, parvenaient à neutraliser jusqu’à 70% des drones FPV russes par brouillage. Le système Pole-21, déployé massivement par Moscou, brouille les signaux GPS, Galileo, GLONASS et Beidou sur 150 kilomètres carrés. En réponse, Kiev a développé ses propres contre-mesures, rendant la navigation par satellite de plus en plus aléatoire au-dessus de l’Ukraine.
L’intégration de Starlink change radicalement la donne. Une connexion satellitaire à haut débit permet un pilotage en temps réel, avec retour vidéo HD, immunisé contre les brouillages terrestres conventionnels. « Ces Shaheds contrôlés manuellement volaient presque au niveau du sol pour ne pas être détectés par radar », précise Beskrestnov. La combinaison du vol rasant et du guidage satellitaire crée une menace d’un nouveau genre, contre laquelle les défenses actuelles sont largement impuissantes.
Les routes de l'ombre : comment la Russie s'est procuré Starlink
SpaceX ne vend pas Starlink en Russie. Le service y est officiellement inactif. Elon Musk l’a répété sur toutes les tribunes : sa société ne fait « aucune affaire d’aucune sorte avec le gouvernement russe ou son armée ». Alors comment des terminaux Starlink se retrouvent-ils intégrés à des drones d’attaque russes ?
Une enquête du collectif indépendant Nordsint a mis au jour un réseau d’approvisionnement sophistiqué, dont les Émirats Arabes Unis constituent la plaque tournante. La société Emaross Group FZE, basée à Sharjah, apparaît comme un maillon central de cette chaîne. Les terminaux sont achetés légalement en Europe, parfois via des concessionnaires Tesla à Amsterdam ou des sociétés d’approvisionnement de véhicules d’occasion à Dubaï, puis acheminés vers la Russie via Hong Kong ou les Émirats, accompagnés de fausses déclarations douanières.
Le mécanisme est d’une simplicité déconcertante. Une fois enregistrés dans un pays où Starlink est autorisé, les terminaux peuvent fonctionner grâce à la fonction d’itinérance du service. Ils sont ensuite distribués aux unités de terrain pour la coordination tactique et, désormais, aux fabricants de drones d’attaque. Le prix sur le marché noir russe ? Environ trois à quatre fois le prix de détail, un surcoût dérisoire pour une capacité militaire aussi stratégique.
Cette réalité expose une faille béante dans l’architecture des sanctions occidentales. Comment contrôler la destination finale d’un terminal de la taille d’une pizza, vendu au grand public dans des dizaines de pays ? SpaceX affirme désactiver les terminaux identifiés comme utilisés par des parties sanctionnées, mais l’entreprise semble constamment en retard d’une guerre dans ce jeu du chat et de la souris.
L'attaque du train de Kharkiv : le visage civil de la terreur technologique
Le mardi 27 janvier 2026, à la tombée de la nuit, le train « Barvinkove – Lviv – Chop » traversait la région de Kharkiv avec 291 passagers à bord. Trois drones Shahed l’ont frappé en succession rapide. Un impact devant la locomotive, un autre dans un wagon de passagers, provoquant un incendie immédiat. Cinq personnes ont perdu la vie, d’autres ont été blessées.
Pour le vice-Premier ministre ukrainien Oleksii Kuleba, il s’agit d’un « acte direct de terreur russe contre les civils ». Mais c’est l’analyse de l’analyste militaire Olena Kryzhanivska qui glace le sang : « La Russie a commencé à utiliser Starlink sur d’autres drones, et maintenant l’utilise également sur les Shaheds ». Frapper un train en mouvement, de nuit, avec la précision observée, suggère un guidage en temps réel que seule une connexion satellitaire peut garantir.
Cette attaque s’inscrit dans une escalade terrifiante. En juillet 2025, l’armée de l’air ukrainienne avait enregistré 6 129 drones Shahed lancés, un record mensuel. En septembre, la moyenne quotidienne atteignait 188 drones par jour. La Russie produit désormais plus de 1 000 drones quotidiennement et les lance par milliers, souvent en coordination avec des missiles balistiques pour saturer les défenses. L’ajout de Starlink à cet arsenal transforme une arme de saturation en arme de précision.
Elon Musk : le pompier pyromane de la géopolitique moderne
Il y a quelque chose de profondément troublant dans la position d’Elon Musk vis-à-vis de ce conflit. L’homme le plus riche du monde, devenu conseiller influent de Donald Trump via le controversé département DOGE, a alterné les postures contradictoires avec une constance déconcertante.
En 2022, Musk avait unilatéralement restreint la couverture Starlink au-dessus de l’oblast de Kherson alors que l’Ukraine y reprenait du terrain, selon une enquête de Reuters. En début de semaine dernière, il affirmait sur X que « toute la ligne de front ukrainienne s’effondrerait » s’il décidait de couper l’accès au réseau. Quelques heures plus tard, face au tollé, il assurait que « peu importe à quel point je suis en désaccord avec la politique ukrainienne, Starlink n’éteindra jamais ses terminaux ».
Cette valse-hésitation illustre un problème fondamental : un entrepreneur privé contrôle une infrastructure critique pour la défense d’une nation souveraine. Pire, cette même infrastructure est désormais exploitée par l’agresseur pour tuer des civils. Le Ukrainian Congress Committee of America a d’ailleurs engagé des procédures pour bloquer l’expansion de la constellation Starlink, citant les « contacts de Musk avec la Russie et l’utilisation alléguée de son système par les forces russes en Ukraine ».
Les conflits d’intérêts sont vertigineux. Les entreprises de Musk ont reçu au moins 38 milliards de dollars de fonds fédéraux américains, dont 6,3 milliards pour la seule année 2024. Dans le cadre de son travail avec le DOGE, il aurait influencé des décisions de la FAA (Federal Aviation Administration) au bénéfice de ses propres entreprises. La valeur de marque de Tesla a chuté de 43 milliards à 27,61 milliards de dollars entre 2025 et 2026, victime d’un boycott des consommateurs lié à ses prises de position politiques. Mais Starlink, elle, continue de croître, nourrie par des contrats gouvernementaux et une position de quasi-monopole dans l’internet satellitaire grand public.
La course aux contre-mesures : une guerre dans la guerre
Face à cette nouvelle menace, l’Ukraine ne reste pas inactive. La guerre des drones est devenue un laboratoire d’innovation technologique où chaque avancée d’un camp est contrée par l’autre dans un cycle d’adaptation permanent.
La fibre optique représente l’une des réponses les plus spectaculaires. Des drones ukrainiens et russes sont désormais équipés de fils de fibre optique longs de plusieurs kilomètres, permettant une transmission de données immunisée contre tout brouillage électromagnétique. « On est sur un phénomène qui évolue à très grande vitesse : il y a encore un an, vous n’aviez pas de drones reliés par de la fibre optique, maintenant leur généralisation va rebattre encore la donne », observe Léo Péria-Peigné, chercheur spécialisé.
L’intelligence artificielle constitue un autre front. Le drone HX-2 de la société européenne Helsing, déjà déployé en Ukraine, peut poursuivre sa mission de façon autonome malgré les brouillages. Côté russe, des drones comme le V2U utilisent la vision par ordinateur, comparant les flux de caméras en temps réel avec des images de terrain préchargées pour naviguer sans GPS.
L’entreprise ukrainienne Sine.Engineering, fondée en 2022, a développé des drones utilisant la technologie « Time of Flight » pour échapper au brouillage russe. Ces appareils peuvent fonctionner sans dépendance aux satellites, un atout devenu crucial face à la menace Starlink inversée.
Mais la question demeure : comment neutraliser un drone guidé par une constellation de milliers de satellites en orbite basse ? Les solutions envisagées vont du brouillage spatial (techniquement complexe et géopolitiquement sensible) à la destruction physique des terminaux embarqués, en passant par le piratage des comptes Starlink utilisés pour l’itinérance. Aucune n’offre de réponse satisfaisante à court terme.
Les implications stratégiques : vers une privatisation de la guerre ?
Au-delà du cas ukrainien, l’affaire Starlink-Shahed soulève des questions existentielles sur l’avenir des conflits armés. Nous entrons dans une ère où des infrastructures civiles privées deviennent des multiplicateurs de force militaire, sans que leurs propriétaires puissent – ou veuillent – en contrôler tous les usages.
La constellation Starlink compte plus de 5 000 satellites en orbite, avec l’ambition d’en déployer jusqu’à 42 000. Cette infrastructure, contrôlée par une seule entreprise, une seule personne en définitive, représente un pouvoir sans précédent dans l’histoire humaine. Un pouvoir de connecter ou de déconnecter, de permettre ou d’empêcher, de sauver ou de tuer.
Le premier forum franco-ukrainien sur la production conjointe de drones, organisé en novembre 2025 en présence des présidents Macron et Zelensky, témoigne de la prise de conscience européenne. La France développe ses propres capacités, consciente qu’une dépendance excessive à des technologies américaines contrôlées par des acteurs privés constitue une vulnérabilité stratégique majeure.
Car le précédent ukrainien pourrait se reproduire ailleurs. Demain, ce sont des drones au-dessus de Taïwan, de la Baltique ou du Moyen-Orient qui pourraient exploiter des infrastructures spatiales commerciales. La frontière entre civil et militaire, entre public et privé, entre allié et adversaire, devient de plus en plus poreuse.
Le silence assourdissant de la communauté internationale
Face à cette situation, la réponse internationale frappe par son absence. Les sanctions contre la Russie, pourtant les plus massives jamais imposées à un État, n’ont pas empêché Moscou de se procurer des milliers de terminaux Starlink. Les mécanismes de contrôle des exportations de technologies duales (civiles et militaires) montrent leurs limites face à des produits grand public.
SpaceX affirme coopérer avec les autorités ukrainiennes pour « trouver une solution ». John Plumb, secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis pour la politique spatiale, confirme que des discussions sont en cours. Mais pendant que les diplomates discutent, les drones continuent de frapper.
La question de la responsabilité juridique reste entière. Starlink peut-elle être tenue responsable des usages militaires de sa technologie par des parties non autorisées ? Le droit international, conçu pour des conflits entre États avec des armées régulières, peine à appréhender ces nouvelles configurations où des entreprises privées deviennent, malgré elles ou non, des acteurs du champ de bataille.
Les leçons amères d'une technologie amorale
Il serait tentant de diaboliser Starlink ou son fondateur. Ce serait passer à côté de l’essentiel. La technologie, quelle qu’elle soit, est fondamentalement neutre. Un satellite ne distingue pas un signal de guidage pour une ambulance d’un signal de guidage pour un drone kamikaze. Un terminal ne sait pas s’il est posé sur le toit d’une école ou intégré dans une munition rôdeuse.
La responsabilité incombe aux humains qui conçoivent les systèmes, qui définissent leurs usages, qui contrôlent leurs accès. Et c’est là que le bât blesse. Dans sa course effrénée vers la connectivité universelle, SpaceX a créé une infrastructure d’une puissance inédite sans anticiper – ou sans vouloir anticiper – les détournements possibles.
Elon Musk aime se présenter en sauveur de l’humanité, celui qui colonisera Mars et libérera l’humanité de sa dépendance aux énergies fossiles. La réalité ukrainienne lui renvoie un miroir moins flatteur : celui d’un entrepreneur dont les créations servent aussi à tuer des civils dans un train de nuit.
Conclusion : l'urgence d'un nouveau cadre
L’utilisation de Starlink pour guider des drones Shahed n’est pas un accident de l’histoire. C’est le symptôme d’un monde où la puissance technologique a dépassé notre capacité collective à la réguler. Un monde où des entreprises privées disposent de capacités qui rivalisent avec celles des États, sans les contraintes démocratiques ni les obligations qui accompagnent traditionnellement le pouvoir.
La guerre en Ukraine, souvent qualifiée de « laboratoire » des conflits futurs, nous montre ce qui nous attend. Des drones par milliers, guidés par des satellites commerciaux, frappant des cibles civiles avec une précision chirurgicale. Des réseaux d’approvisionnement clandestins contournant les sanctions via des zones grises juridiques. Des entrepreneurs milliardaires tenant entre leurs mains le sort de nations entières.
Face à cette réalité, l’urgence d’un nouveau cadre réglementaire international pour les infrastructures spatiales commerciales devient criante. Les conventions de Genève ont été conçues pour des guerres d’un autre âge. Il est temps de les compléter par des règles adaptées à l’ère des constellations satellitaires et des drones autonomes.
En attendant, quelque part au-dessus de nos têtes, des milliers de satellites Starlink continuent leur ronde silencieuse. Certains connectent des écoles rurales à Internet. D’autres guident peut-être, en ce moment même, un drone vers sa prochaine cible. La technologie ne fait pas de différence. C’est à nous de la faire.
Et si nous ne le faisons pas, l’histoire retiendra que nous avons laissé la guerre se privatiser, un satellite à la fois.
Signé Maxime Marquette
Sources
Numerama – « Une première » : des drones Shahed pilotés via Starlink repérés au combat
UNITED24 Media – Russia May Have Used Starlink-Guided Shahed Drones for the First Time
CBS News – As Ukraine accuses Russia of terrorism with deadly strike on train, is Starlink helping Moscow target civilians?
Kyiv Independent – Ukraine war latest: Russian drones strike passenger train in Kharkiv Oblast
Actu Istres – Comment la Russie exploite Starlink pour renforcer son arsenal de drones
L’Usine Nouvelle – L’accès de l’Ukraine à Starlink ne sera jamais coupé, affirme Musk
Le JDD – Guerre en Ukraine : Kiev accuse Starlink de permettre aux forces russes d’utiliser ses satellites
Newsweek – Ukraine Discovers Starlink on Downed Russian Shahed Drone
Wikipedia – HESA Shahed 136
Defence Blog – Russia modifies Shahed drones with Starlink antennas
La Libre – Comment la Russie arrive à se procurer Starlink malgré l’interdiction d’Elon Musk
L’Informateur – Russie : Contournement des sanctions via EAU pour équiper drones de terminaux Starlink
CNBC – Tesla lost $15 billion in brand value in 2025 as Musk stepped deeper into politics
Irregular Warfare – When a CEO Plays President: Musk, Starlink, and the War in Ukraine
RTS – Les drones transforment les conflits et le secteur de la défense
Boursorama – Sous l’effet de l’Ukraine, la France passe aux drones de combat
HelloBiz – Ukraine : des drones indétectables au brouillage GPS frappent les forces russes
Euronews – Russia strikes passenger train in Ukraine, killing five
UNITED24 Media – Russian Shahed Drones Strike Civilian Passenger Train in Kharkiv Region
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