77 tentatives russes sur un seul secteur
Le secteur de Pokrovsk est devenu l’incarnation même de cette guerre d’usure. 77 assauts lancés depuis l’aube du 29 janvier, dont 65 déjà repoussés par les défenseurs ukrainiens au moment du rapport. Les combats se concentrent autour de Rodynske, Kotlyne, Udachne, Molodetske, Filiia, Serhiivka et Novopidhorodnie. C’est un pilonnage méthodique. Les forces russes envoient des vagues d’infanterie, une après l’autre, avec une logique glaçante : submerger par le nombre, épuiser par la répétition, avancer mètre par mètre sur les cadavres de ceux qui précèdent. Depuis la chute d’Avdiivka en février 2024, l’offensive russe vers Pokrovsk a parcouru un peu moins de 50 kilomètres. En presque deux ans. L’avancée moyenne : 70 mètres par jour. Soixante-dix mètres payés au prix du sang.
Le commandement opérationnel Skhid (Est) confirme que les forces ukrainiennes tiennent encore des positions dans le nord de Pokrovsk, malgré les affirmations de la presse indépendante ukrainienne qui, dès décembre 2025, évoquait une consolidation russe sur la majeure partie des ruines de Pokrovsk et Myrnohrad. L’épicentre des combats s’est déplacé vers Rodynske et Krasnyi Liman, au nord de la ville. Ce qui était autrefois un hub logistique stratégique est devenu un paysage lunaire où chaque bâtiment effondré devient une position à défendre ou à prendre. Selon le CSIS (Centre d’études stratégiques et internationales), l’offensive de Pokrovsk illustre la nature fondamentalement attritionelle de cette guerre : des gains microscopiques obtenus au prix de pertes massives, sans percée décisive, sans manœuvre mécanisée restaurée, sans effondrement rapide de la ligne de front.
Soixante-dix mètres par jour. Je laisse ce chiffre infuser. Soixante-dix mètres. La longueur d’un terrain de football. C’est ça, le rythme de cette offensive russe qui devait, rappelons-le, conquérir l’Ukraine « en trois jours ». Sauf que chaque mètre est payé en vies. Des vies de gamins de vingt ans envoyés en première ligne, des vies de réservistes mobilisés qui n’avaient jamais tenu une arme. Et en face, des défenseurs qui savent que chaque mètre cédé, c’est un mètre de plus à reconquérir un jour. À quel moment cette arithmétique de l’horreur cesse-t-elle d’avoir un sens ?
Ce que Pokrovsk représente au-delà des tranchées
Pokrovsk n’est pas qu’un point sur une carte militaire. C’est un nœud ferroviaire, un carrefour logistique dont la prise complète donnerait aux forces russes un avantage opérationnel considérable dans la poursuite de leur objectif déclaré : la conquête totale de l’oblast de Donetsk. Le Kremlin a fait de cette région sa priorité absolue pour 2026. Après Pokrovsk et Myrnohrad, les analystes de l’ISW (Institute for the Study of War) anticipent les prémices de la bataille de Kostiantynivka, suivie d’une longue guerre d’attrition pouvant mener, en fin d’année, à la bataille de Slaviansk et Kramatorsk — les deux dernières grandes villes ukrainiennes du Donbass. L’enjeu dépasse la géographie. C’est l’identité même de l’Ukraine orientale qui se joue dans ces décombres.
Les données de l’ISW pour les quatre semaines se terminant le 13 janvier 2026 montrent que les forces russes ont gagné 79 miles carrés de territoire ukrainien — en baisse par rapport aux 215 miles carrés de la période précédente. En 2025, la Russie avançait en moyenne de 171 miles carrés par mois. Le ralentissement est réel, mais il ne signifie pas l’arrêt. L’armée russe continue de déployer des formations considérables sur toute la ligne de contact, compensant la qualité par la quantité, la stratégie par la brutalité. C’est une guerre où l’on mesure les gains en pas d’homme, et les pertes en générations.
Huliaipole, la ville qu'on achève à petit feu
25 assauts et un acharnement méthodique
Sur le secteur d’Huliaipole, les forces russes ont lancé 25 attaques ce 29 janvier, dont 9 étaient toujours en cours au moment du rapport de 16 heures. Cette ville du sud-est ukrainien, dans l’oblast de Zaporizhzhia, est devenue depuis novembre 2025 l’un des axes d’effort principaux de l’offensive russe. Les combats font rage autour d’Huliaipole elle-même, ainsi que vers Dobropillia et Varvarivka. Le 16 janvier 2026, les analystes de DeepState rapportaient que des offensives d’infanterie continues avaient abouti à la chute de la majeure partie de la ville, bien que des combats intenses se poursuivaient dans sa partie occidentale. Le 19 janvier, Vladyslav Voloshyn décrivait Huliaipole comme une « zone grise » — ni entièrement russe, ni entièrement ukrainienne — et signalait que les forces russes posaient des mines antipersonnel et antichars dans les zones qu’elles ne pouvaient pas tenir.
Depuis le début de cette offensive en novembre 2025, les forces russes ont avancé d’environ 18,5 kilomètres en direction d’Huliaipole, à un rythme moyen de 297 mètres par jour — quatre fois plus rapide que l’avancée sur Pokrovsk. C’est une progression significative dans le contexte de cette guerre, et elle inquiète les analystes occidentaux. Car derrière Huliaipole, la route mène vers Orikhiv, et derrière Orikhiv, c’est Zaporizhzhia — la quatrième ville d’Ukraine, un centre industriel stratégique et le site de la plus grande centrale nucléaire d’Europe. Le village de Krasnohirske est tombé le 15 janvier. Chaque position perdue rapproche la Russie d’un objectif qui changerait la dynamique de toute la guerre.
Huliaipole. Un nom que la plupart des gens ne savent même pas prononcer. Et pourtant, ce qui s’y joue pourrait redessiner la carte de cette guerre. 297 mètres par jour. Ça semble dérisoire. Mais multipliez par les jours, les semaines, les mois, et soudain le chemin vers Zaporizhzhia se raccourcit. Et avec lui, toute l’équation stratégique bascule. On parle d’une ville de 700 000 habitants. D’une centrale nucléaire. D’un point de non-retour. Et pendant ce temps, dans les chancelleries occidentales, on « exprime sa préoccupation ». Des mots. Toujours des mots. Pendant que d’autres meurent pour des mètres de terre.
La route stratégique vers Zaporizhzhia
L’analyse des mouvements russes révèle une intention claire : les forces de Moscou progressent vers la zone de défense d’Orikhiv depuis le nord-est, en partant d’Huliaipole. L’étape suivante serait une tentative d’assaut sur Orikhiv depuis plusieurs directions, dans le but de se rapprocher le plus possible de la ville de Zaporizhzhia par le sud-est. Cette stratégie d’encerclement progressif rappelle les méthodes employées autour de Bakhmout en 2023 et d’Avdiivka en 2024 : un étranglement lent, méthodique, qui transforme chaque avancée en piège pour les défenseurs. Les forces ukrainiennes le savent. C’est pourquoi chaque mètre cédé à Huliaipole est un mètre défendu avec l’énergie du désespoir.
Sur le terrain, les défenseurs ukrainiens ont repoussé 19 attaques autour d’Huliaipole, vers Dobropillia et Varvarivka. Le rapport de l’état-major ne détaille pas les pertes, mais les images satellites et les témoignages des soldats peignent un tableau d’une violence inouïe : des assauts d’infanterie soutenus par des drones kamikazes — lors d’une journée similaire le 15 janvier, on en comptait 6 968 — et des frappes d’artillerie qui se chiffrent par milliers. Le 15 janvier, l’état-major avait enregistré 3 338 tirs d’artillerie et de mortiers, dont 57 de lance-roquettes multiples, ainsi que 97 frappes aériennes larguant 234 bombes guidées. Le déluge ne s’arrête jamais.
D'Oleksandrivka à Lyman, le feu sur toute la ligne
Chaque secteur porte sa part du poids
La particularité de cette journée du 29 janvier, c’est qu’aucun secteur n’est épargné. Oleksandrivka encaisse 19 attaques. Kostiantynivka subit 15 assauts, dont 1 toujours en cours. Lyman repousse 9 offensives. Ce n’est pas un coup de poing concentré sur un point faible — c’est un rouleau compresseur qui écrase simultanément toute la ligne. La stratégie russe est limpide : forcer les Ukrainiens à disperser leurs forces, à courir d’un incendie à l’autre, à ne jamais pouvoir concentrer leurs réserves. C’est la guerre d’attrition dans sa forme la plus brutale. Pas de finesse. Pas de manœuvre brillante. Juste la masse. Juste le nombre. Juste l’écrasement.
À Kostiantynivka, les combats se déroulent autour d’Ivanopillia, Rusyn Yar, Oleksandro-Shultyne, Shcherbynivka et Pleshchiivka. Ce secteur pourrait devenir le prochain grand théâtre d’opérations si les analystes de l’ISW voient juste : la bataille de Kostiantynivka serait la prochaine étape de l’offensive russe vers le Donbass, précédant une potentielle confrontation autour de Slaviansk et Kramatorsk. Les forces ukrainiennes y déploient des défenses en profondeur, sachant que perdre Kostiantynivka ouvrirait une brèche vers les derniers bastions du Donbass encore sous contrôle de Kyiv.
Kupiansk et la pression au nord
Plus au nord, le secteur de Kupiansk enregistre 10 affrontements, dont 5 toujours en cours. Les combats se déroulent autour de Pishchane, Kurylivka, Petropavlivka et Bohuslavka. La Slobozhanshchyna méridionale subit 11 attaques près de Vovchansk et d’autres localités. Au nord, dans le secteur de Koursk, 7 offensives s’accompagnent de 37 bombardements. Même les secteurs de Sloviansk et Orikhiv, habituellement plus calmes, voient chacun 2 tentatives d’assaut. Et à Prydniprovske, sur la rive du Dniepr, 1 attaque a été repoussée. Du nord au sud, sur plus de mille kilomètres de front, pas un mètre de la ligne n’échappe à la pression.
Cette dispersion des assauts n’est pas un hasard. Elle traduit une capacité russe à maintenir une pression simultanée sur l’ensemble du théâtre d’opérations, malgré des pertes colossales. L’armée russe continue de puiser dans ses réserves, de mobiliser, de recruter — y compris dans les prisons et parmi les populations des territoires occupés. Le flux de chair à canon ne tarit pas. Et c’est peut-être l’aspect le plus glaçant de cette guerre : la capacité du Kremlin à absorber des pertes que n’importe quelle autre armée au monde considérerait comme catastrophiques, et à continuer comme si de rien n’était.
Comment on en est arrivés là ? Comment une guerre qu’on nous annonçait « terminée en quelques jours » dure depuis bientôt quatre ans, avec des journées à 180 affrontements ? Je me pose la question à chaque rapport. Et je n’ai toujours pas de réponse satisfaisante. Ce que je sais, c’est que quelque part sur cette ligne de front, un soldat ukrainien de vingt-trois ans tient une position qu’un général russe veut lui prendre. Et que demain matin, ça recommencera. Et après-demain. Et le jour d’après. Jusqu’à quand ?
La doctrine d'attrition dans toute sa cruauté
Des vagues humaines contre des lignes fortifiées
Le modèle opérationnel russe en janvier 2026 n’a fondamentalement pas changé depuis Bakhmout. Des assauts d’infanterie menés par petits groupes, soutenus par un déluge d’artillerie et de drones kamikazes, répétés encore et encore jusqu’à ce que la défense s’effrite ou que l’assaillant s’épuise. La différence, c’est l’échelle. 180 assauts en une matinée, c’est une industrialisation du combat d’infanterie. C’est une machine qui produit des attaques comme une usine produit des pièces — sans considération pour le matériau humain qu’elle consomme. L’analyse du CSIS, publiée fin janvier 2026, confirme que les forces russes n’ont pas réussi à restaurer la manœuvre mécanisée sur le champ de bataille. Les gains restent « lents et grinçants », sans perspective d’effondrement rapide du front.
Les chiffres des pertes racontent cette réalité avec une brutalité que les mots peinent à égaler. Depuis le 24 février 2022, la Russie a subi environ 1,2 million de pertes — tués, blessés et disparus confondus — dont quelque 325 000 soldats tués. Aucune grande puissance n’a subi de telles pertes dans un conflit armé depuis la Seconde Guerre mondiale. Lors de la seule journée du 15 janvier 2026, les forces ukrainiennes ont rapporté 1 370 pertes russes, ainsi que la destruction de 6 chars, 4 véhicules blindés, 48 systèmes d’artillerie, 3 lance-roquettes multiples, 527 drones tactiques et 180 véhicules. En une seule journée. Et le lendemain, ça recommence.
Le prix que Moscou consent à payer
La question qui hante les analystes militaires occidentaux est simple : combien de temps la Russie peut-elle maintenir ce rythme ? La réponse, malheureusement, n’est pas rassurante. Le Kremlin a démontré une capacité remarquable à régénérer ses forces, à combler les pertes par de nouvelles mobilisations, à maintenir la production d’armes grâce à une économie de guerre tournant à plein régime. Les pertes, aussi massives soient-elles, ne semblent pas entamer la volonté politique de Moscou de poursuivre cette guerre jusqu’à l’obtention de ses objectifs territoriaux. Le Donbass reste la priorité numéro un pour 2026. Et tant que cette priorité demeure, les 180 assauts d’un matin de janvier ne sont pas une anomalie — ils sont la norme.
Sur le terrain, cette logique se traduit par un phénomène que les soldats ukrainiens décrivent avec un mélange de stupéfaction et d’effroi : les vagues d’infanterie russe qui se succèdent sans interruption. Un groupe est repoussé. Un autre arrive. Puis un autre. Les corps des premiers n’ont pas encore été évacués que les suivants marchent déjà dans leurs traces. C’est une forme de guerre que l’Europe croyait révolue, une guerre de masses, une guerre d’épuisement où la victoire va non pas au plus habile, mais au plus disposé à sacrifier.
Le réseau électrique ukrainien, autre front de cette guerre
De 33,7 GW à 14 GW — l’effondrement énergétique
Pendant que les combats font rage sur la ligne de front, une autre guerre se livre en silence contre l’infrastructure énergétique ukrainienne. Les frappes russes systématiques ont réduit la capacité de production électrique de l’Ukraine de 33,7 GW au début de l’invasion à environ 14 GW en janvier 2026. Le réseau ne couvre plus que 60 % des besoins du pays, avec des coupures pouvant durer jusqu’à quatre jours. Rosemary DiCarlo, secrétaire générale adjointe de l’ONU aux affaires politiques, a déclaré devant le Conseil de sécurité que « la Fédération de Russie a intensifié ses attaques systématiques contre les infrastructures énergétiques de l’Ukraine ». En plein cœur de l’hiver, quand les températures plongent sous zéro, chaque transformateur détruit est une condamnation pour des milliers de civils.
Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2026, la France a condamné « avec la plus grande fermeté » des frappes russes massives impliquant 36 missiles et 242 drones, incluant l’emploi revendiqué par la Russie d’un missile balistique Orechnik dans l’ouest du pays. Ces frappes visaient principalement des bâtiments résidentiels et des infrastructures énergétiques, causant de nombreuses victimes et privant d’électricité une partie de la population. Le froid est devenu une arme de guerre. Chaque degré en dessous de zéro amplifie l’effet de chaque missile sur le réseau. C’est une stratégie de la souffrance, calculée, délibérée, visant à briser non pas l’armée ukrainienne, mais la volonté de son peuple.
J’essaie d’imaginer. Quatre jours sans électricité. En plein hiver. Quand il fait moins quinze dehors et que votre appartement n’a plus de chauffage, plus de lumière, plus d’eau chaude. Quand vous chauffez votre enfant avec votre propre corps parce qu’il n’y a rien d’autre. C’est ça, la guerre que la Russie mène aux civils ukrainiens. Pas avec des fusils. Avec le froid. Avec l’obscurité. Avec l’absence de tout ce qui rend la vie supportable. Et quelque part dans un bureau à Moscou, quelqu’un valide l’ordre de frapper le prochain transformateur. Méthodiquement. Sans émotion. Comme on coche une case sur un formulaire.
Le froid comme arme stratégique
L’ONU l’a documenté : à mesure que les températures chutent, les frappes russes s’intensifient, ciblant spécifiquement l’électricité, le chauffage et l’eau. C’est une stratégie de terreur qui vise les plus vulnérables — les personnes âgées, les malades, les enfants. Une grand-mère de 78 ans dans un appartement de Kharkiv sans chauffage depuis trois jours ne fait pas la une des journaux. Mais elle est aussi une victime de cette guerre que le soldat dans sa tranchée. Les hôpitaux fonctionnent sur des générateurs de secours. Les écoles ferment quand le réseau tombe. La vie quotidienne de millions d’Ukrainiens oscille entre des heures de courant et des heures d’obscurité, dans un cycle infernal qui use les nerfs et l’espoir.
La réduction de la capacité énergétique à 14 GW — moins de la moitié de ce qu’elle était avant l’invasion — représente un basculement structurel. Ce n’est plus une question de réparations ponctuelles. C’est le squelette même du pays qui est brisé. Reconstruire un réseau électrique prend des années. Le détruire prend une nuit de bombardement. Cette asymétrie est l’essence de la stratégie russe sur le front arrière : infliger des dégâts irréparables à un coût minimal, pendant que l’infanterie grignote le terrain mètre par mètre sur le front.
La résistance ukrainienne, tranchée par tranchée
65 assauts repoussés rien qu’à Pokrovsk
Au milieu de ce déluge, il y a une réalité que les chiffres de l’état-major ukrainien mettent en lumière avec une force tranquille : la résistance tient. Sur les 77 assauts lancés à Pokrovsk, 65 ont été repoussés. À Lyman, les 9 offensives ont toutes été arrêtées. À Prydniprovske, l’unique attaque a été contenue. Ce n’est pas de l’héroïsme de cinéma. C’est de l’héroïsme réel — celui de soldats épuisés, sous-équipés par rapport à la masse qu’ils affrontent, qui tiennent leurs positions parce que derrière eux, il n’y a rien d’autre que leurs familles et leur pays. Les forces de défense ukrainiennes ont aussi mené des frappes ciblées sur 7 concentrations de personnel ennemi, 2 postes de commandement de drones et une autre installation militaire russe.
Mais la résistance a un prix. Les forces ukrainiennes subissent elles aussi des pertes lourdes, que Kyiv ne communique pas publiquement. Les rotations sont difficiles. La fatigue s’accumule. Les munitions, bien que le soutien occidental continue, ne sont jamais suffisantes face à un ennemi qui tire 3 338 obus d’artillerie et de mortiers en une seule journée. Le déséquilibre de feu reste réel. Et pourtant, la ligne tient. Elle plie par endroits, cède quelques positions, recule de quelques centaines de mètres — mais elle ne rompt pas. Après bientôt quatre ans de guerre totale, cette capacité de résistance reste le fait le plus remarquable de ce conflit.
Tenir malgré tout — le quotidien des défenseurs
Ce que les rapports ne disent pas, c’est ce que vivent les soldats entre deux assauts. Les minutes de silence dans une tranchée boueuse, l’oreille tendue vers le bourdonnement d’un drone. Le froid qui engourdit les doigts autour de la crosse d’un fusil. Le message envoyé à une femme, un enfant, une mère — peut-être le dernier. Chaque affrontement repoussé est une petite victoire. Mais chaque victoire laisse des marques. Des camarades qui ne répondent plus. Des positions qu’on n’a pas pu tenir hier et qu’on devra défendre à nouveau demain, cinquante mètres plus loin. La guerre d’attrition use autant les corps que les âmes. Et elle n’offre aucune ligne d’arrivée visible.
Les forces ukrainiennes puisent dans une ressource que les rapports militaires ne mesurent pas : la conviction que ce qu’elles défendent a un sens. Que chaque jour gagné est un jour de plus pour l’existence de leur pays. Que chaque assaut repoussé est un message envoyé à Moscou : vous n’avez pas gagné. Pas encore. Peut-être jamais. Cette détermination, forgée dans la douleur et nourrie par la colère, est le facteur le plus imprévisible de cette guerre. Aucun algorithme ne la quantifie. Aucun rapport ne la mesure. Mais elle est là, dans chaque tranchée, à chaque aube, quand les 180 assauts reprennent.
Ce que les chiffres ne racontent jamais
Derrière les statistiques, des vies entières
On écrit « 180 affrontements » et on passe au paragraphe suivant. Mais chaque affrontement, c’est quoi ? C’est un groupe d’hommes — parfois une dizaine, parfois une centaine — qui avancent vers d’autres hommes avec l’intention de les déloger ou de les supprimer. C’est le bruit des détonations qui se mêle aux cris. C’est la terre qui tremble sous les impacts de mortier. C’est l’odeur de la poudre et du métal brûlé. C’est un soldat de 22 ans de Voronej qui rampe dans la boue parce qu’un officier lui a dit d’avancer, et un soldat de 25 ans de Poltava qui le regarde approcher dans sa lunette. Deux vies qui ne se seraient jamais croisées sans cette guerre. Deux vies dont une, au moins, ne verra pas le coucher du soleil.
En Russie, les familles attendent. Des mères qui scrutent leur téléphone. Des femmes qui guettent le facteur. Des enfants qui demandent quand papa va rentrer. On ne parle pas de ces familles-là dans les rapports de l’état-major. Elles n’existent pas dans les bilans. Mais elles sont 1,2 million de histoires brisées, 325 000 chaises vides autour de tables familiales qui ne seront plus jamais complètes. La guerre ne se contente pas de tuer ceux qui sont au front. Elle dévaste ceux qui restent derrière. Des deux côtés. Sans distinction. Sans pitié.
Je… je ne sais pas comment écrire ce paragraphe sans que ça semble insuffisant. 1,2 million de pertes russes. Des centaines de milliers de pertes ukrainiennes que Kyiv ne chiffre pas. Ce sont des nombres tellement énormes qu’ils en deviennent abstraits. Alors je fais l’exercice. Je prends un seul de ces chiffres. Un seul. Un soldat russe de 20 ans, mobilisé dans un village de l’Oural, envoyé dans un assaut sur Pokrovsk. Il a un prénom. Il a une mère. Il avait peut-être un rêve — devenir mécanicien, épouser sa copine, voir la mer. Ce matin, il fait partie des « 180 affrontements ». Ce soir, il sera peut-être un chiffre dans la colonne des pertes. Personne ne publiera son nom.
L’humanité broyée par la machine de guerre
Quelque part sur la ligne de front, il y a un casque posé sur un sac à dos. Son propriétaire ne le portera plus. Il y a une photo froissée dans la poche d’un uniforme — un visage souriant, un jour d’été, une vie d’avant. Il y a un carnet où quelqu’un a écrit des mots pour quelqu’un d’autre, des mots qui ne seront peut-être jamais lus. Ces détails n’apparaissent dans aucun rapport de l’état-major. Mais ils sont la substance même de cette guerre. Pas les miles carrés gagnés ou perdus. Pas les systèmes d’artillerie détruits. Les vies. Les vies qui s’arrêtent, qui se brisent, qui se transforment à jamais.
Et nous, de ce côté de l’écran, on regarde. On lit les chiffres. On secoue la tête. On passe à autre chose. C’est peut-être ça le plus vertigineux : la capacité humaine à absorber l’horreur à distance, à la transformer en information, à la classer dans la catégorie « actualité internationale » entre la météo et les résultats sportifs. 180 assauts. Quelques secondes de lecture. Puis on ferme l’onglet. Mais sur le front, personne ne ferme rien. Le prochain assaut arrive. Il arrive toujours.
Le front ne dort jamais
180 assauts et une question qui hante
Cette journée du 29 janvier 2026 restera dans les annales de cette guerre comme l’une des plus intenses depuis des semaines. 180 affrontements en une matinée. Un bond de 50 % par rapport à la veille. Le secteur de Pokrovsk absorbant à lui seul 77 attaques. Huliaipole sous le feu de 25 assauts. Le front ukrainien, de Kupiansk au Dniepr, pilonné sur toute sa longueur. Et au milieu de ce chaos, une résistance qui refuse de céder. 65 attaques repoussées à Pokrovsk. 9 offensives stoppées à Lyman. Des hommes et des femmes qui tiennent la ligne parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que derrière eux, il y a Zaporizhzhia, Kramatorsk, Slaviansk — et au-delà, tout le reste de ce pays qu’ils défendent depuis février 2022.
La guerre d’attrition ne produit pas de victoires spectaculaires. Elle produit de l’épuisement. Elle produit des lignes qui bougent de quelques dizaines de mètres par jour. Elle produit des pertes que même les historiens de la Seconde Guerre mondiale peineraient à relativiser. Après bientôt quatre ans de conflit, ni la Russie ni l’Ukraine n’ont obtenu de percée décisive. Le front reste « fluide à micro-échelle mais stratégiquement statique », selon l’ISW. Les deux camps sont enfermés dans une forme brutale de guerre d’attrition dont personne ne voit la fin. Le Kremlin veut le Donbass en entier. L’Ukraine refuse de le céder. Entre les deux, des tranchées. Et des vies qui s’éteignent chaque jour.
L’Ukraine face à l’épreuve de la durée
La question n’est plus de savoir si l’Ukraine peut résister à un assaut. Elle l’a prouvé 180 fois en une seule matinée. La question est de savoir combien de temps elle peut continuer. Combien de rotations, combien de munitions, combien de sacrifices avant que la fatigue ne l’emporte sur la volonté. Le soutien occidental reste essentiel — sans lui, les forces ukrainiennes ne pourraient pas maintenir ce niveau de résistance. Mais ce soutien s’inscrit dans un contexte politique changeant, avec des élections, des priorités budgétaires, des opinions publiques qui se lassent de ce qu’elles perçoivent comme un conflit lointain et interminable.
Et pourtant. Malgré les 180 assauts. Malgré les 1,2 million de pertes russes qui ne ralentissent pas la machine. Malgré les 14 GW d’un réseau électrique en ruine. Malgré le froid, la fatigue, la peur. L’Ukraine tient. Pas parce que c’est facile. Pas parce que c’est glorieux. Mais parce que l’alternative — céder, abandonner, accepter — est pire que tout ce que cette guerre lui inflige. Et demain matin, quand l’aube se lèvera sur le front oriental, les rapports de l’état-major recommenceront à compter. Les assauts. Les repoussés. Les en cours. Et quelque part dans une tranchée, un soldat serrera son arme et attendra. Encore.
Combien encore ? C’est la question que je me pose en terminant ces lignes. Combien de matinées à 180 assauts ? Combien de Pokrovsk, de Huliaipole, de villages dont on apprend le nom seulement quand ils brûlent ? Combien de mères russes et ukrainiennes qui ne reverront plus leur fils ? Je n’ai pas la réponse. Personne ne l’a. Ce que je sais, c’est que ce matin, sur plus de mille kilomètres de front, des gens se sont battus. Certains sont morts. Et demain, ça recommencera. Le monde regarde. Le monde « exprime sa préoccupation ». Le monde « appelle à la retenue ». Et le front, lui, ne dort jamais. Il ne dort jamais.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, militaires et stratégiques qui façonnent le conflit en Ukraine. Mon travail consiste à décortiquer les rapports opérationnels, à comprendre les mouvements tactiques sur le terrain, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur une guerre qui redéfinit l’ordre sécuritaire européen.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes de ce conflit. Mon rôle est de donner du sens aux chiffres, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements qui se déroulent sur la ligne de front ukrainienne.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués opérationnels de l’état-major général des forces armées ukrainiennes, rapports du commandement opérationnel Skhid, données publiées par DeepState, déclarations officielles de responsables ukrainiens, dépêches de l’agence Ukrinform.
Sources secondaires : analyses de l’Institute for the Study of War (ISW), rapports du Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), publications de Critical Threats, déclarations de l’ONU, communiqués de la France et de l’ambassade de France en Ukraine, couverture de RBC-Ukraine et de médias spécialisés.
Les données statistiques et militaires citées proviennent des bilans opérationnels quotidiens de l’état-major ukrainien, croisées avec les analyses indépendantes de l’ISW, du CSIS et d’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data).
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques militaires et géopolitiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit de la guerre russo-ukrainienne. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue du conflit et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs en présence.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — Frontline sees sharp rise in Russian assaults: 180 clashes since morning — 29 janvier 2026
Ukrinform — War update: 180 combat engagements along frontline, fiercest battles in Pokrovsk, Huliaipole sectors — 16 janvier 2026
Ambassade de France en Ukraine — Nouvelles frappes russes sur l’Ukraine — 9 janvier 2026
ONU Info — En Ukraine, l’utilisation du froid comme arme de guerre — Janvier 2026
Sources secondaires
CSIS — Russia’s Grinding War in Ukraine — Janvier 2026
Critical Threats / ISW — Russian Offensive Campaign Assessment, January 13, 2026 — 13 janvier 2026
Russia Matters — The Russia-Ukraine War Report Card, Jan. 14, 2026 — 14 janvier 2026
Dose Quotidienne — Ukraine : 165 affrontements en 24 heures — 20 janvier 2026
Lettre Vigie — Bilan n° 127 du 11 janvier 2026 (guerre d’Ukraine) — 11 janvier 2026
Wikipedia — Huliaipole offensive — Mis à jour en janvier 2026
Wikipedia — Pokrovsk offensive — Mis à jour en janvier 2026
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