Du côté ukrainien, le bilan est tout aussi terrible, même s’il est proportionnellement « moins » catastrophique. Entre 500 000 et 600 000 victimes, dont 100 000 à 140 000 morts. Le ratio est d’environ 2,5 contre 1 en faveur de l’Ukraine, ce qui, dans l’horreur d’une guerre d’attrition, constitue une forme de victoire tactique. Mais quelle victoire peut-on célébrer quand on compte ses morts par dizaines de milliers?
En février 2025, le président Volodymyr Zelensky affirmait à une chaîne américaine que son pays avait perdu « près de 46 000 soldats » depuis 2022. Les analystes avaient immédiatement qualifié cette estimation de « sous-évaluée ». Aujourd’hui, nous savons à quel point. Le chiffre réel est probablement trois fois supérieur, peut-être davantage. On peut comprendre la réticence d’un chef de guerre à révéler l’ampleur de ses pertes en plein conflit. Mais cette sous-estimation dit aussi quelque chose sur l’impossibilité, pour quiconque, de regarder en face l’étendue du désastre.
L’Ukraine, ce pays de 42 millions d’habitants avant la guerre, n’en compte plus que 35 millions aujourd’hui. Selon l’ONU, la population a diminué de plus de 10 millions depuis l’invasion. Le taux de natalité est tombé à environ un enfant par femme, l’un des plus bas au monde, bien en deçà du seuil de renouvellement de 2,1. L’espérance de vie des hommes s’est effondrée de 65,2 à 57,3 ans. Trois décès pour une naissance : c’est le ratio démographique actuel de l’Ukraine, le pire au monde selon la CIA.
Nous assistons, en direct, à la mort lente d’une nation.
La Première Guerre mondiale au XXIe siècle
Les comparaisons historiques sont toujours hasardeuses, mais celle qui s’impose à l’esprit est celle de la Grande Guerre. Verdun et Bakhmout. L’Yser et le Dniepr. Les tranchées de 1916 et celles de 2024. Le front de l’Est ukrainien s’étend sur 1 000 kilomètres, un réseau de tranchées serpentant à travers les régions de Donetsk et Louhansk sur environ 400 kilomètres. Les drones et les bombes planantes ont remplacé les obus et les gaz moutarde, mais la réalité du combat reste la même : l’infanterie, les mines, la boue, le sang, la mort.
« Une proportion entre les morts et les blessés analogue à celle de la Première Guerre mondiale », notent les analystes. La « golden hour », cette heure cruciale pendant laquelle un blessé doit recevoir des soins pour maximiser ses chances de survie, est « très souvent dépassée ». Sans hélicoptères sanitaires, sans évacuation rapide possible, les blessés meurent dans les tranchées comme leurs arrière-grands-pères il y a plus d’un siècle.
L’historien Bertrand Badie a cette formule saisissante : « La guerre d’Ukraine n’est pas une guerre mondiale, c’est la première guerre mondialisée. » Une guerre dont les effets irradient le monde entier, perturbant les chaînes d’approvisionnement alimentaire, faisant flamber les prix de l’énergie, redessinant les alliances géopolitiques, testant jusqu’à la rupture l’architecture de sécurité internationale construite depuis 1945.
Le coût astronomique de la destruction
Au-delà des vies perdues, il y a le coût matériel de cette folie. Selon la Banque mondiale, l’Ukraine aura besoin de 524 milliards de dollars pour sa reconstruction, soit 2,8 fois son PIB de 2024. Les dommages directs aux infrastructures atteignent déjà 152 milliards de dollars. Treize pour cent du parc immobilier a été endommagé ou détruit, affectant plus de 2,5 millions de ménages.
Le déficit budgétaire ukrainien atteint 19,4% du PIB en 2025, soit 41,7 milliards de dollars. Les dépenses de défense dépasseront 85 milliards de dollars en 2026. Le ratio de dette au PIB est passé de 50% avant la guerre à 85% aujourd’hui. L’économie ukrainienne reste 17% en dessous des niveaux d’avant-guerre et ne devrait pas retrouver son niveau de 2021 avant 2033, dans le meilleur des cas.
Et la Russie? Les sanctions occidentales mordent, lentement mais sûrement. La croissance économique, dopée par l’économie de guerre à 4% en 2023-2024, devrait tomber sous 1% en 2025-2026. Le déficit a atteint 46 milliards de dollars au premier semestre 2025, soit 300% de plus qu’à la même période en 2024. Le rouble, autrefois stable autour de 60 pour un dollar, oscille maintenant au-dessus de 80 et pourrait atteindre 130 en cas de dévaluation.
Mais le véritable coût pour la Russie est ailleurs. Il est dans ces 10,9 millions d’emplois qui deviendront vacants d’ici 2030. Il est dans cette pénurie de main-d’œuvre qui étouffe l’économie. Il est dans ces centaines de milliers de jeunes Russes qui ont fui le pays plutôt que d’être envoyés mourir dans les steppes ukrainiennes. Il est dans cette génération sacrifiée dont l’absence se fera sentir pendant des décennies.
Les civils : victimes oubliées d'une guerre sans fin
Selon l’ONU, l’année 2025 a été « la plus meurtrière » pour les civils ukrainiens depuis 2022, avec plus de 2 500 tués. Les pertes civiles ont augmenté de 31% entre janvier et septembre 2025 par rapport à la même période l’année précédente. Les attaques de drones sont responsables d’environ un tiers des victimes civiles, une hausse de 30% par rapport à 2024.
La Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU a estimé que ces attaques de drones contre les civils constituent des crimes contre l’humanité. Pas des dommages collatéraux. Pas des bavures regrettables. Des crimes contre l’humanité. Des crimes qui, un jour, devront être jugés.
La troisième année de guerre a été encore plus meurtrière pour les enfants que la précédente. Le nombre d’enfants victimes en 2024 a augmenté de plus de 50% par rapport à 2023. Des enfants. Victimes d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie, dans un pays qu’ils n’ont pas eu le temps de connaître en paix.
Les marchands d'illusions de la paix
Et pendant que les corps s’empilent, que fait le monde? Il négocie. Il palabre. Il fait semblant de chercher la paix tout en alimentant la machine de guerre. Donald Trump inaugure son « Conseil de paix » à Davos, entouré d’une vingtaine de dirigeants complaisants, tandis que la France et le Royaume-Uni refusent dignement de cautionner cette mascarade.
« Poutine et Zelensky veulent un deal », affirme Trump avec cette assurance des hommes qui n’ont jamais eu à fuir les bombes. « Les négociations sont raisonnablement proches d’un accord. » Et puis, quelques jours plus tard, quand on lui demande pourquoi la paix n’est pas encore signée, il répond d’un mot : « Zelensky. » Zelensky, l’obstacle. Zelensky, le problème. Pas Poutine qui a déclenché cette guerre. Pas Poutine qui refuse de retirer ses troupes. Pas Poutine qui bombarde quotidiennement les villes ukrainiennes. Non, Zelensky.
Les envoyés de Trump se rendent à Moscou, Jared Kushner en tête, comme si négocier avec un régime qui commet des crimes contre l’humanité était aussi simple que de négocier un contrat immobilier à Manhattan. Une réunion trilatérale se tient à Abu Dhabi. Des communiqués sont publiés. Des poignées de main sont échangées. Et pendant ce temps, le conseiller diplomatique du Kremlin, Iouri Ouchakov, rappelle froidement que « jusqu’à ce que les demandes territoriales russes soient satisfaites, la Russie continuerait à poursuivre ses objectifs sur le champ de bataille ».
Traduisons : la Russie continuera à tuer jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle veut. La paix de Trump, c’est la capitulation de l’Ukraine habillée en accord diplomatique.
La méthodologie de l'horreur
Comment le CSIS est-il arrivé à ces chiffres? L’institut reconnaît lui-même que « évaluer les pertes et les décès en temps de guerre est difficile et imprécis, et les différentes parties ont des incitations à gonfler ou réduire les chiffres à des fins politiques ». Les données ont été compilées à partir de l’analyse propre du think tank, des données publiées par le site d’information russe indépendant Mediazona en collaboration avec la BBC, des estimations du gouvernement britannique et d’entretiens avec des responsables gouvernementaux.
Mediazona, avec la BBC et une équipe de bénévoles, a collecté les noms de plus de 160 000 soldats russes tués en parcourant les rapports d’actualité, les réseaux sociaux et les sites gouvernementaux. Cent soixante mille noms. Cent soixante mille histoires. Cent soixante mille familles endeuillées. Et ce n’est qu’une fraction du total réel.
Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ce ne sont pas des statistiques désincarnées. Derrière chaque unité, il y a un être humain. Un fils, un père, un frère, un mari. Un homme qui avait des rêves, des peurs, des espoirs. Un homme qui ne reviendra jamais.
L'Europe face à ses responsabilités historiques
Que fait l’Europe pendant ce temps? Elle aide, certes. Elle sanctionne, indéniablement. Les sanctions sont efficaces, comme le souligne l’envoyé spécial de l’Union européenne David O’Sullivan : sans elles, la Russie aurait disposé de 450 milliards d’euros supplémentaires pour financer sa guerre. Les restrictions sur le système financier coûtent à l’économie russe entre 10 et 30 milliards de dollars par an.
Mais est-ce suffisant? Quand on compare l’aide européenne à l’ampleur du désastre, quand on mesure l’écart entre les discours de solidarité et les actes concrets, quand on observe la lenteur des livraisons d’armes, les hésitations politiques, les calculs électoraux, on ne peut s’empêcher de penser que l’Histoire jugera sévèrement notre génération.
L’Ukraine se bat non seulement pour sa survie, mais aussi pour les valeurs que l’Europe prétend défendre. La souveraineté nationale. L’intégrité territoriale. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le refus de la loi du plus fort. Ces principes, inscrits dans nos constitutions et nos traités, ne valent-ils que lorsqu’ils ne coûtent rien?
Les leçons oubliées de l'Histoire
L’historien Emmanuel Debruyne pose une question qui devrait hanter tous les décideurs : « Si l’Ukraine parvient à s’en sortir, est-ce qu’on va faire payer la Russie? Le coût va être astronomique. Et on sait qu’on a essayé de faire payer à l’Allemagne le coût de la Première Guerre mondiale et que ça a posé d’énormes problèmes. »
Les réparations imposées à l’Allemagne par le Traité de Versailles ont nourri le ressentiment qui a porté Hitler au pouvoir. La paix punitive de 1919 a engendré la guerre de 1939. Comment éviter de répéter cette erreur? Comment punir l’agresseur sans créer les conditions de la prochaine guerre? Comment reconstruire une paix durable sur les ruines de cette catastrophe?
Ces questions n’ont pas de réponses simples. Mais elles méritent d’être posées maintenant, avant que les négociations de paix ne commencent véritablement. Car la paix qui suivra cette guerre déterminera l’avenir de l’Europe pour des générations.
Le prix de notre indifférence
Deux millions de victimes. Ce chiffre devrait être sur toutes les unes, dans tous les journaux télévisés, sur toutes les lèvres. Il devrait provoquer des manifestations massives, des débats parlementaires fiévreux, des prises de conscience collectives. Au lieu de cela, il sera probablement oublié dans quelques jours, noyé dans le flux incessant de l’actualité, remplacé par le dernier tweet polémique ou le dernier scandale people.
Notre capacité d’indifférence face à l’horreur est proprement terrifiante. Nous avons développé des anticorps contre l’empathie, des mécanismes de défense qui nous permettent de continuer à vivre normalement pendant que des êtres humains meurent par milliers à quelques heures d’avion de chez nous. Nous nous habituons à tout, même à l’inacceptable.
Mais l’Histoire ne nous pardonnera pas cette indifférence. Les générations futures nous demanderont : « Que faisiez-vous pendant que l’Ukraine brûlait? Que faisiez-vous pendant que deux millions d’hommes étaient sacrifiés? » Et nous devrons répondre. Et notre réponse sera notre jugement.
Un appel à la conscience collective
Il est temps de sortir de notre torpeur. Il est temps de regarder cette guerre en face, avec toute l’horreur qu’elle comporte. Il est temps de comprendre que ces chiffres ne sont pas des abstractions, mais des êtres humains de chair et de sang. Il est temps d’exiger de nos dirigeants qu’ils agissent à la hauteur de l’enjeu.
L’Ukraine ne demande pas qu’on se batte à sa place. Elle demande les moyens de se défendre. Elle demande que l’Occident tienne ses promesses. Elle demande que les valeurs que nous proclamons ne soient pas de vains mots.
Deux millions de victimes. C’est le prix déjà payé. Si nous n’agissons pas, ce chiffre continuera de grimper. Trois millions. Quatre millions. Jusqu’où sommes-nous prêts à laisser aller cette boucherie?
La question n’est pas de savoir si l’Ukraine peut gagner cette guerre. La question est de savoir si nous, collectivement, sommes prêts à accepter qu’elle la perde. Car la défaite de l’Ukraine ne serait pas seulement la victoire de Poutine. Ce serait la défaite de tout ce que nous prétendons représenter. Ce serait la victoire de la force sur le droit, de l’agression sur la souveraineté, de la barbarie sur la civilisation.
L'avenir incertain d'un monde en mutation
Cette guerre a déjà redessiné la carte géopolitique mondiale. Elle a révélé la fragilité de l’ordre international construit après 1945. Elle a montré que les grandes puissances n’avaient pas renoncé à la conquête territoriale, que les frontières pouvaient encore être modifiées par la force, que les traités internationaux ne valaient que ce que valaient les armées qui les garantissaient.
La Chine observe. La Corée du Nord fournit des armes et des hommes à la Russie. L’Iran livre des drones. Le monde se fracture en blocs antagonistes, comme au temps de la Guerre froide, mais sans les règles du jeu qui avaient permis d’éviter l’affrontement direct entre les superpuissances.
Nous entrons dans une ère nouvelle, plus dangereuse, plus imprévisible. Une ère où la guerre n’est plus un tabou, où l’agression armée n’est plus automatiquement punie, où la force prime de nouveau sur le droit. Une ère où deux millions de victimes ne sont qu’un début.
Le devoir de mémoire et d'action
Ces deux millions de victimes méritent plus que notre compassion passagère. Elles méritent que nous nous souvenions. Que nous témoignions. Que nous agissions.
Se souvenir, d’abord. Ne pas laisser ces morts tomber dans l’oubli, comme tant d’autres avant eux. Documenter, archiver, préserver la mémoire de cette tragédie pour que les générations futures sachent ce qui s’est passé et pourquoi.
Témoigner, ensuite. Dire la vérité sur cette guerre, même quand elle est inconfortable. Dénoncer les mensonges de la propagande russe. Refuser les fausses équivalences entre l’agresseur et l’agressé. Appeler les crimes par leur nom.
Agir, enfin. Soutenir l’Ukraine par tous les moyens possibles. Maintenir et renforcer les sanctions contre la Russie. Préparer la reconstruction. Travailler à une paix juste, qui ne soit pas une capitulation déguisée.
Deux millions de victimes. Ce chiffre nous hantera longtemps. Il devrait nous hanter toujours.
Sources et références
638137″>Challenges – Guerre en Ukraine : près de 2 millions de militaires russes et ukrainiens tués, disparus ou blessés
CSIS – Russia’s Grinding War in Ukraine
Radio-Canada – La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires
7768667.html »>France Info – La guerre en Ukraine a fait près de deux millions de victimes militaires
La Libre Belgique – Le nombre choc de victimes militaires dans la guerre en Ukraine
RTS – Guerre en Ukraine: près de 2 millions de victimes militaires en 4 ans
La Presse – Presque 2 millions de victimes militaires en bientôt quatre ans de guerre
ONU – L’ONU et la guerre en Ukraine
ONU Info – Ukraine : la population a diminué de plus de 10 millions depuis l’invasion russe
La Presse – Le coût de la reconstruction dépasserait 524 milliards de dollars
Le Vif – Verdun-Bakhmout: les curieuses similitudes entre l’Ukraine et la Première Guerre mondiale
Sefarad – L’économie de la Russie en 2026
Sciences Po – Russie : les sanctions sont efficaces
Boursorama – Trump a inauguré son Conseil de paix
France Info – Zelensky dit être parvenu à un accord avec Trump sur les garanties de sécurité
Signé Maxime Marquette
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