Ce que Moscou exige sans le nommer
La formulation employée par les sources diplomatiques est d’une ambiguïté calculée. Cette « une condition » à laquelle la Russie subordonne la rencontre n’a pas été explicitement détaillée dans les déclarations publiques, mais les indices convergent avec une précision implacable. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré lors des pourparlers d’Abu Dhabi que « les forces armées ukrainiennes doivent quitter le Donbass » et que « c’est une condition très importante ». Il a ajouté que « sans règlement de la question territoriale, il est inutile d’espérer la conclusion d’un accord de long terme ». Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a été encore plus explicite en déclarant que « Poutine est prêt à rencontrer Zelensky lorsque tout sera prêt pour un sommet » et qu’actuellement « ce n’est pas le cas », invoquant la non-adhésion à l’OTAN et les questions territoriales comme obstacles. En d’autres termes, cette fameuse « une condition » recouvre en réalité un paquet d’exigences maximales : la cession de l’intégralité du Donbass, y compris les vingt pour cent de la région de Donetsk encore sous contrôle ukrainien, l’abandon de toute aspiration à rejoindre l’OTAN, et vraisemblablement la reconnaissance de l’annexion de la Crimée.
La perversité diplomatique de cette approche mérite d’être soulignée. En condensant toutes ces exigences sous l’appellation innocente d’« une condition », le Kremlin accomplit plusieurs objectifs simultanés. Il minimise l’ampleur de ses demandes aux yeux de l’opinion internationale, donne l’impression qu’un seul obstacle sépare les parties d’un accord, et place sur les épaules de l’Ukraine la responsabilité d’un éventuel échec des négociations. Si Zelensky refuse, Moscou pourra affirmer que l’Ukraine a rejeté une main tendue pour « une seule petite condition ». C’est un procédé rhétorique redoutable, et il fonctionne déjà auprès de certains observateurs fatigués par la durée du conflit. Pourtant, cette « une condition » représente en réalité la demande de capitulation territoriale la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. La Russie demande à l’Ukraine de renoncer à environ vingt pour cent de son territoire souverain, un territoire où vivaient des millions de citoyens ukrainiens, où se trouvent des villes industrielles majeures et des ressources naturelles considérables. Résumer cela à « une condition » relève de la prouesse narrative, et il est essentiel que les observateurs internationaux ne tombent pas dans ce piège sémantique.
Le poker menteur de la diplomatie russe
Il y a dans la stratégie diplomatique du Kremlin une constante que les analystes connaissent bien mais que le grand public peine parfois à percevoir : la contradiction systématique entre les paroles et les actes. Au moment même où Moscou invitait Zelensky à une rencontre et qualifiait les pourparlers d’Abu Dhabi de « constructifs », la Russie bombardait les infrastructures énergétiques ukrainiennes la veille du second jour des discussions, privant environ 1,2 million de personnes d’électricité par des températures sous zéro. Vous avez bien lu : pendant que les diplomates russes négociaient la paix aux Émirats arabes unis, les militaires russes plongeaient des familles ukrainiennes dans le froid et l’obscurité. Ce contraste saisissant entre le discours pacifique et la réalité guerrière n’est pas une maladresse : c’est une méthode. Le message est clair : nous négocions, mais nous continuons à frapper, et nous frapperons plus fort si vous ne cédez pas. C’est la définition même du chantage diplomatique, habillé en processus de paix.
Le gouvernement allemand ne s’y est pas trompé, exprimant ses doutes quant à la capacité de la Russie à renoncer à ses « revendications maximalistes ». Et c’est ici que la question se pose avec une acuité particulière : que vaut une invitation au dialogue lorsque l’invitant continue simultanément à détruire le pays de l’invité? Zelensky lui-même a accusé la Russie de « chercher à se soustraire » à la nécessité d’organiser une véritable rencontre, utilisant la proposition de Moscou comme lieu pour saboter le processus plutôt que pour le faire avancer. L’histoire retiendra que ce sont les États-Unis, et non les parties directement impliquées, qui ont forcé l’ouverture de ce canal de discussion à Abu Dhabi. Donald Trump a « commencé les préparatifs » d’une rencontre Poutine-Zelensky, affirmant même que la Russie accepterait « des garanties de sécurité pour l’Ukraine ». Mais entre les déclarations optimistes de Washington et la réalité des exigences territoriales russes, le fossé reste abyssal. Le prochain cycle de négociations est prévu autour du 1er février 2026. Il dira beaucoup de ce que la communauté internationale est prête, ou non, à tolérer.
Abu Dhabi, premier acte d'un long drame diplomatique
Deux jours de discussions sans percée
Les consultations trilatérales d’Abu Dhabi des 23 et 24 janvier 2026 méritent une analyse approfondie, car elles constituent le premier échange direct entre représentants ukrainiens et russes depuis le début de la guerre dans le cadre d’un processus soutenu par l’administration Trump. La délégation ukrainienne, conduite par Rustem Umerov et Kyrylo Budanov, faisait face à une délégation russe dirigée par l’amiral Igor Kostyukov, composée essentiellement de responsables militaires. Cette composition est en elle-même révélatrice : là où Kyiv envoyait son négociateur en chef accompagné du patron du renseignement militaire, combinant diplomatie et expertise terrain, Moscou déployait une délégation à dominante militaire, signalant que pour le Kremlin, les rapports de force sur le champ de bataille priment sur les subtilités diplomatiques. En parallèle, l’envoyé de Poutine, Kirill Dmitriev, tenait des discussions séparées avec Witkoff sur les questions économiques, soulignant que la Russie compartimente soigneusement les sujets pour ne rien concéder sur le front territorial.
Les responsables américains ont qualifié ces échanges de « progrès substantiels », une formulation qui, dans le lexique diplomatique, signifie généralement que les parties se sont parlé sans s’insulter mais sans rien résoudre de fondamental. Dmitri Peskov a qualifié les discussions de « constructives » tout en précisant qu’il n’y avait pas eu de « percée majeure ». Zelensky, de son côté, a déclaré que « beaucoup de choses ont été discutées » et que les échanges avaient été « constructifs », tout en rappelant que la question territoriale restait le principal point non résolu. Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, a confirmé la disponibilité de Zelensky pour un face-à-face avec Poutine, identifiant deux points de friction majeurs : le tracé des frontières et le sort de la centrale nucléaire de Zaporijia. Les discussions ont couvert un large éventail de questions militaires et économiques, y compris la possibilité d’un cessez-le-feu avant un accord global. Un nouveau cycle est prévu autour du 1er février. Mais entre ces signaux d’ouverture et la réalité des positions, le chemin reste immense.
Le rôle déterminant et ambigu de Washington
Ce qui frappe dans les consultations d’Abu Dhabi, c’est le rôle absolument central des États-Unis. Sans la pression américaine, ces discussions n’auraient tout simplement pas eu lieu. L’administration Trump a fait de la résolution du conflit ukrainien un objectif politique majeur, et la présence de Steve Witkoff et de Jared Kushner aux discussions témoigne de l’engagement au plus haut niveau. Mais cet engagement pose une question fondamentale que vous, lecteurs, devez garder à l’esprit : dans quelle mesure Washington est-il prêt à faire pression sur Kyiv pour qu’il accepte des concessions territoriales? Les sondages montrent que les Ukrainiens restent massivement opposés à toute cession de territoire, ce qui place Zelensky dans une position politiquement intenable si Washington exige des compromis que son peuple refuse. Le choix d’Abu Dhabi comme lieu de discussions n’est pas anodin : les Émirats arabes unis entretiennent des relations à la fois avec Moscou et avec Washington, offrant un cadre neutre mais aussi un environnement où les intérêts énergétiques et financiers jouent un rôle considérable. Le président des Émirats, Sheikh Mohamed, a personnellement reçu les chefs de délégation, confirmant l’investissement diplomatique émirati dans ce processus.
Mais voici le paradoxe qui devrait préoccuper tout observateur sérieux de la scène internationale. L’administration Trump affirme vouloir la paix, mais les conditions de cette paix telles que les conçoit Moscou ressemblent dangereusement à une récompense pour l’agression. Si la Russie obtient le Donbass, la Crimée et une garantie de non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, quel message envoie-t-on aux autres puissances révisionnistes dans le monde? Que l’invasion militaire, si elle est menée avec suffisamment de détermination et de brutalité, finit par payer? C’est cette question morale qui sous-tend l’ensemble du processus diplomatique en cours, et c’est elle qui rend l’issue de ces négociations si déterminante pour l’ordre international des prochaines décennies. Zelensky l’a bien compris en affirmant que la Russie ne devait pas être récompensée pour son invasion. Reste à savoir si cette position résistera à la pression combinée de Moscou et de Washington.
Le miroir croate : quand l'histoire éclaire le présent
L’opération Tempête, un précédent explosif
Il est hautement significatif que cette information sur la rencontre Zelensky-Poutine provienne du quotidien croate Vecernji list. La Croatie, pays de l’ex-Yougoslavie, porte dans sa mémoire collective l’expérience d’un conflit qui présente des similitudes troublantes avec la guerre en Ukraine. Entre 1991 et 1995, la Croatie a vu un tiers de son territoire occupé par des séparatistes serbes soutenus par Belgrade, dans un scénario qui préfigure de manière saisissante ce que l’Ukraine vit depuis 2014. La République serbe de Krajina, entité autoproclamée sur le territoire croate, bénéficiait du soutien militaire direct de l’armée yougoslave, tout comme les républiques autoproclamées du Donbass ont bénéficié du soutien russe. Les parallèles ne s’arrêtent pas là : la propagande de Belgrade qualifiait alors les Croates de « nazis », exactement comme la propagande de Moscou qualifie aujourd’hui les Ukrainiens. Les mécanismes de désinformation, de nettoyage ethnique et de construction d’entités fantoches sont remarquablement similaires à trois décennies d’intervalle.
Mais c’est la résolution du conflit croate qui constitue le précédent le plus explosif pour la situation actuelle. Le 4 août 1995, l’armée croate lançait l’opération Tempête, en croate Operacija Oluja, une offensive militaire de quatre jours seulement qui permit de reconquérir 10 400 kilomètres carrés de territoire occupé, soit dix-huit pour cent du pays. Avec 130 000 hommes formés et conseillés par des officiers américains de la société militaire privée MPRI et soutenus par les réseaux de renseignement de l’OTAN, la Croatie a démontré qu’un territoire occupé pouvait être récupéré par la force. Ce précédent historique est un spectre qui hante les négociations actuelles. Il rappelle à Moscou que la diplomatie n’est pas le seul recours d’un pays envahi, et il offre à Kyiv un modèle, certes controversé dans ses conséquences humanitaires, mais indéniablement efficace dans ses résultats territoriaux. Les 200 000 à 250 000 Serbes qui ont fui la Krajina lors de l’opération Tempête témoignent cependant du prix humain terrible de cette approche.
Ce que Zagreb dit à Kyiv sans le formuler
Le fait que le Vecernji list, journal de référence croate basé à Zagreb, couvre avec une attention particulière les développements du conflit russo-ukrainien n’est pas un hasard éditorial. La Croatie est aujourd’hui membre de l’Union européenne et de l’OTAN, et elle soutient officiellement l’Ukraine tant sur le plan politique que militaire. Mais au-delà du soutien officiel, il y a un message implicite que l’expérience croate transmet à l’Ukraine. Ce message tient en une phrase : ne signez jamais un accord qui consacre la perte de votre territoire, car vous pourriez ne jamais le récupérer par la négociation. L’opération Tempête n’a été rendue possible que parce que la Croatie avait refusé, pendant quatre ans, d’accepter l’occupation comme un fait accompli. Si Zagreb avait cédé aux pressions internationales et reconnu la Krajina serbe comme une réalité politique permanente, la carte de l’Europe serait aujourd’hui différente. Ce parallèle n’échappe à personne dans les cercles diplomatiques de l’Europe centrale et orientale.
Mais le précédent croate comporte aussi des limites importantes qu’il serait irresponsable d’ignorer. L’armée croate faisait face à la République serbe de Krajina, une entité séparatiste dont la puissance militaire ne se comparait pas à celle de la Fédération de Russie. L’Ukraine, en revanche, fait face à une puissance nucléaire dotée de la deuxième armée du monde en termes de capacité conventionnelle. Une opération Tempête ukrainienne sur le Donbass ou la Crimée comporterait des risques d’escalade d’une tout autre magnitude, pouvant potentiellement mener à l’emploi d’armes nucléaires tactiques. De plus, l’opération Oluja a bénéficié d’un contexte international favorable, avec le soutien discret mais réel des États-Unis et la lassitude de la communauté internationale face au conflit yougoslave. L’Ukraine dispose-t-elle aujourd’hui du même alignement des planètes? La question reste ouverte, et elle conditionne en partie la stratégie de Kyiv face aux propositions du Kremlin. Ce qui est certain, c’est que les lecteurs du Vecernji list comprennent instinctivement cette situation, parce qu’ils l’ont vécue dans leur chair il y a trente ans.
Le jeu des acteurs secondaires qui pèsent lourd
Les Émirats, arbitres discrets d’un conflit européen
Le choix d’Abu Dhabi comme théâtre des premières consultations trilatérales mérite une attention particulière, car il révèle une transformation profonde de la géopolitique mondiale. Qu’un conflit au coeur de l’Europe se négocie dans un émirat du golfe Persique dit beaucoup sur le déplacement des centres de gravité diplomatiques. Les Émirats arabes unis ont construit ces dernières années une politique étrangère multipolaire, entretenant des relations simultanées avec Washington, Moscou, Pékin et les capitales européennes. Cette neutralité active les place dans une position idéale pour accueillir des négociations que ni Genève, ni Vienne, ni Ankara n’ont réussi à faire aboutir. Le président Sheikh Mohamed en personne a reçu les délégations, signalant l’importance que les Émirats accordent à ce processus. Mais cette hospitalité n’est pas désintéressée : les Émirats sont un partenaire énergétique majeur de la Russie au sein de l’OPEP+, et un allié stratégique des États-Unis dans la région. Cette double allégeance leur confère une influence considérable, mais aussi une vulnérabilité si les négociations venaient à échouer spectaculairement.
La dimension économique des discussions d’Abu Dhabi est un aspect que les commentateurs diplomatiques tendent à négliger, mais qui est pourtant crucial. Les discussions séparées entre Kirill Dmitriev, l’envoyé de Poutine, et Steve Witkoff sur les questions économiques révèlent que la paix en Ukraine ne se négocie pas uniquement en termes de frontières et de cessez-le-feu. La levée des sanctions occidentales contre la Russie, le sort des actifs russes gelés, la reconstruction de l’Ukraine et les garanties énergétiques pour l’Europe font partie intégrante de l’équation. Dans ce contexte, Abu Dhabi n’est pas seulement un lieu de négociation neutre : c’est un symbole du nouveau monde multipolaire où les conflits européens se résolvent, ou ne se résolvent pas, dans des capitales non-européennes avec la médiation de puissances émergentes. Cette réalité devrait interpeller les dirigeants européens, qui brillent par leur absence relative dans un processus qui concerne directement la sécurité du continent.
L’Europe, spectatrice inquiète de son propre destin
Où est l’Europe dans cette partie d’échecs diplomatique? C’est la question que tout citoyen européen devrait se poser. Les consultations trilatérales d’Abu Dhabi impliquent les États-Unis, l’Ukraine et la Russie. L’Union européenne, pourtant directement concernée par l’issue du conflit, n’est pas à la table. Le gouvernement allemand exprime ses doutes depuis Berlin, le président Macron continue de plaider pour un contingent européen sur le sol ukrainien, une idée que Moscou juge « inacceptable », et les pays de l’Europe de l’Est, de la Pologne aux États baltes, observent avec une anxiété croissante un processus de négociation dont ils sont exclus mais dont les résultats détermineront leur propre sécurité pour les décennies à venir. Cette marginalisation de l’Europe dans la résolution d’un conflit européen constitue un paradoxe historique sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. Elle reflète l’incapacité persistante de l’Union européenne à parler d’une seule voix sur les questions de défense et de politique étrangère, et elle devrait servir de signal d’alarme pour tous ceux qui croient en la nécessité d’une souveraineté stratégique européenne.
Le contraste entre la passivité européenne actuelle et le rôle actif que les États-Unis avaient joué dans la résolution du conflit yougoslave est saisissant. En 1995, c’est Washington qui avait imposé les accords de Dayton, mettant fin à une guerre que les Européens n’avaient pas su résoudre seuls. Trente ans plus tard, l’histoire se répète avec une symétrie troublante. C’est encore Washington qui pilote le processus diplomatique, et c’est encore dans une logique américaine que les termes de la paix seront définis. L’ironie ne manque pas de mordant : l’Europe a construit depuis les années 1990 une architecture institutionnelle impressionnante, de la politique étrangère et de sécurité commune au service européen pour l’action extérieure, mais lorsque la guerre frappe le continent, c’est toujours vers l’Oncle Sam que les regards se tournent. La Croatie de 1995 l’avait compris en faisant appel aux conseillers militaires américains plutôt qu’aux casques bleus européens. L’Ukraine de 2026 fait le même calcul. Et l’Europe, une fois encore, observe depuis les gradins un match dont elle est pourtant l’enjeu principal.
Les scénarios possibles : entre espoir fragile et escalade
Scénario optimiste : un cessez-le-feu avant le printemps
Malgré les obstacles considérables qui viennent d’être analysés, il existe un scénario optimiste que les observateurs les plus avertis n’excluent pas. Si les négociations prévues le 1er février aboutissent à un cadre minimal de cessez-le-feu, la dynamique diplomatique pourrait s’accélérer suffisamment pour rendre possible une rencontre Zelensky-Poutine dans les semaines suivantes. Ce scénario suppose toutefois plusieurs conditions simultanées : que Washington maintienne une pression équilibrée sur les deux parties, que Moscou accepte de revoir à la baisse ses exigences territoriales maximales, et que Kyiv accepte de discuter de garanties de sécurité alternatives à l’adhésion à l’OTAN. L’envoyé américain a affirmé que les discussions d’Abu Dhabi avaient produit des « progrès substantiels » et que les parties avaient convenu de se retrouver dans « un peu plus d’une semaine ». Ce rythme soutenu de rencontres, s’il se maintient, pourrait créer un élan diplomatique suffisant pour déboucher sur un accord de cessez-le-feu, même partiel, avant les opérations de printemps qui risquent d’intensifier les combats.
Mais ce scénario optimiste repose sur une hypothèse fondamentale : que les deux parties souhaitent réellement la paix, et pas seulement l’apparence de la rechercher. L’expérience des accords de Minsk de 2014 et 2015, que les deux camps accusent l’autre d’avoir violés, invite à la plus grande prudence. Un cessez-le-feu sans mécanisme de vérification crédible ne serait qu’une pause tactique permettant aux forces russes de se regrouper et de se renforcer. Zelensky le sait, et c’est pourquoi il insiste sur des garanties de sécurité concrètes avant toute rencontre avec Poutine. La question n’est pas seulement de savoir si les armes se tairont, mais de savoir si le silence sera durable ou simplement tactique. Les Ukrainiens, qui ont vécu huit années de fausse paix dans le Donbass entre 2014 et 2022, ont appris à leurs dépens que les accords de papier ne protègent pas des chars d’assaut.
Scénario pessimiste : la rupture et l’escalade
Le scénario pessimiste, malheureusement tout aussi plausible, verrait les négociations achopper sur la question territoriale, conduisant à un durcissement des positions de chaque camp. Si Moscou maintient son exigence de cession intégrale du Donbass et que Kyiv refuse catégoriquement, la fenêtre diplomatique ouverte par Abu Dhabi pourrait se refermer aussi vite qu’elle s’est ouverte. Dans ce cas, la Russie pourrait exploiter l’échec des négociations pour justifier une intensification de ses opérations militaires, arguant qu’elle avait proposé la paix et que l’Ukraine l’avait refusée. L’Ukraine, de son côté, pourrait interpréter l’échec diplomatique comme la confirmation que seule la victoire militaire peut garantir sa souveraineté territoriale, un raisonnement qui fait écho au précédent croate de l’opération Tempête. Ce scénario d’escalade est d’autant plus dangereux qu’il intervient dans un contexte où les stocks de munitions et d’armements des deux côtés ont été considérablement renouvelés, rendant les offensives de grande envergure techniquement possibles.
Il existe enfin un troisième scénario, peut-être le plus probable : celui de l’enlisement diplomatique. Les négociations se poursuivent, les rencontres se multiplient, les déclarations « constructives » s’accumulent, mais aucun accord substantiel n’est trouvé. Ce scénario de négociation permanente sans résultat convient paradoxalement aux deux parties à court terme : il permet à Moscou de montrer sa « bonne volonté » tout en consolidant ses positions sur le terrain, et il permet à Kyiv de gagner du temps pour renforcer ses capacités militaires et diplomatiques. Mais ce scénario est dévastateur pour la population ukrainienne, qui continue de subir les bombardements quotidiens, les coupures d’électricité et le traumatisme d’une guerre qui n’en finit pas. Et c’est peut-être là que réside la plus grande injustice de la situation actuelle : pendant que les diplomates échangent des formulations soigneusement calibrées dans des palais d’Abu Dhabi ou de Moscou, des hommes et des femmes meurent chaque jour dans les tranchées du Donbass et sous les missiles qui frappent les villes ukrainiennes.
Les lecons du passé que le présent refuse d'entendre
De Belgrade à Moscou, la grammaire des empires
La mise en perspective historique du conflit russo-ukrainien avec les guerres yougoslaves n’est pas un exercice académique : c’est une nécessité analytique. La Serbie de Slobodan Milosevic et la Russie de Vladimir Poutine partagent une grammaire politique remarquablement similaire. Les deux régimes ont invoqué la protection des minorités ethniques pour justifier des interventions militaires sur le territoire de pays souverains. Les deux ont créé ou soutenu des entités séparatistes pour fragmenter les États voisins. Les deux ont utilisé la propagande pour déshumaniser l’adversaire, qualifiant les Croates puis les Ukrainiens de « nazis » ou de « fascistes ». Et les deux ont misé sur la lassitude de la communauté internationale pour consolider leurs conquêtes territoriales. Cette similitude structurelle explique pourquoi l’opinion publique croate suit avec une telle attention les développements du conflit en Ukraine : les Croates reconnaissent dans les souffrances ukrainiennes le reflet de leurs propres épreuves. Elle explique aussi pourquoi la Croatie soutient fermement l’Ukraine, y compris au sein d’une Union européenne parfois tentée par le pragmatisme face à Moscou.
Mais les lecons de l’histoire yougoslave sont ambivalentes, et c’est cette ambivalence qui rend l’analyse si complexe. D’un côté, l’opération Tempête a prouvé qu’un pays déterminé, correctement armé et soutenu par des alliés puissants, peut récupérer un territoire occupé par la force. De l’autre, les accords de Dayton ont consacré la division de la Bosnie-Herzégovine en entités ethniques, créant un État dysfonctionnel qui, trente ans plus tard, peine toujours à fonctionner. Quel précédent l’Ukraine doit-elle retenir? Celui de la Croatie victorieuse qui récupère ses territoires, ou celui de la Bosnie divisée qui survit mais ne prospère pas? La réponse dépendra en grande partie de ce que contiendra, en termes concrets, cette fameuse « une condition » posée par le Kremlin. Si elle implique une partition durable de l’Ukraine sur le modèle bosniaque, les conséquences seront dramatiques non seulement pour l’Ukraine, mais pour l’ensemble de l’architecture de sécurité européenne. Car accepter la partition de l’Ukraine par la force, c’est ouvrir la boîte de Pandore des revendications territoriales sur tout le continent.
L’erreur fatale serait de répéter Minsk
Les accords de Minsk de 2014 et 2015 constituent le contre-exemple absolu de ce que devrait être un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine. Négociés sous la pression des événements militaires, ces accords avaient gelé le conflit sans le résoudre, créant une zone grise dans le Donbass qui n’était ni en paix ni en guerre. Chaque partie avait interprété les accords à sa manière, et aucun mécanisme de vérification efficace n’avait été mis en place. Le résultat fut huit années de guerre de basse intensité, de souffrances civiles et de renforcement militaire de part et d’autre, culminant avec l’invasion à grande échelle de février 2022. L’ancienne chancelière allemande Angela Merkel a elle-même reconnu que Minsk avait servi à « donner du temps à l’Ukraine » pour se préparer, un aveu qui a conforté Moscou dans sa conviction que les Occidentaux ne négocient pas de bonne foi. Toute tentative de recréer un « Minsk III », c’est-à-dire un accord vague qui gèle le conflit sans résoudre les questions fondamentales, serait une erreur stratégique majeure.
C’est pourquoi la « condition » du Kremlin, quelle que soit sa formulation exacte, doit être examinée avec la plus grande rigueur. Un accord qui consacrerait la perte territoriale de l’Ukraine sans offrir en contrepartie des garanties de sécurité crédibles ne serait pas un accord de paix : ce serait une capitulation déguisée. Et une capitulation déguisée ne produirait pas la paix, mais seulement une pause avant le prochain conflit. Les Ukrainiens le savent. Les Croates le savent. Les Bosniaques le savent. Les peuples qui ont vécu l’occupation et la partition de leur territoire savent, d’un savoir inscrit dans leur mémoire collective, que les accords signés sous la contrainte ne tiennent que jusqu’au prochain rapport de force favorable à l’agresseur. C’est cette sagesse durement acquise qui devrait guider les négociateurs à Abu Dhabi, à Moscou et à Washington dans les semaines décisives qui s’annoncent.
Ce que nous savons, ce que nous ignorons, ce que nous devons exiger
Les certitudes du moment
Au terme de cette analyse, dressons le bilan de ce que nous savons avec certitude. La Russie a officiellement invité Zelensky à Moscou pour une rencontre avec Poutine. Cette invitation est soumise à une « condition » qui recouvre, selon toute vraisemblance, l’exigence de concessions territoriales majeures de la part de l’Ukraine, incluant au minimum la cession du Donbass et la renonciation à l’OTAN. Les consultations d’Abu Dhabi ont constitué le premier échange trilatéral direct depuis le début de la guerre, avec des résultats qualifiés de « constructifs » mais sans percée majeure. L’administration Trump joue un rôle moteur dans le processus, avec des envoyés de haut niveau directement impliqués. Un nouveau cycle de négociations est prévu début février. Kyiv n’a pas encore répondu à l’invitation à Moscou. Et pendant que la diplomatie avance à pas comptés, la guerre continue de faire des victimes chaque jour, les bombardements se poursuivent et la population ukrainienne subit les rigueurs de l’hiver dans des conditions aggravées par la destruction systématique de ses infrastructures énergétiques.
Ce que nous ignorons est tout aussi important. Nous ne connaissons pas la formulation exacte de la condition posée par Moscou, ni le degré de flexibilité dont dispose réellement la Russie sur les questions territoriales. Nous ne savons pas jusqu’où Washington est prêt à aller pour contraindre l’Ukraine à des concessions. Nous ne savons pas si Zelensky dispose d’une marge de manoeuvre politique interne pour accepter un compromis territorial, alors que l’opinion publique ukrainienne y est massivement hostile. Et nous ne savons pas si le prochain cycle de négociations du 1er février produira des avancées tangibles ou simplement de nouvelles déclarations optimistes sans substance. Ces inconnues sont le terreau de l’incertitude, et l’incertitude est l’ennemie de ceux qui souffrent. Car tant que les diplomates hésitent, les soldats meurent, les civils grelottent et les familles restent séparées par des lignes de front que nul accord n’a encore réussi à effacer.
L’exigence de clarté
Chers lecteurs, ce qui doit être exigé, aujourd’hui, de toutes les parties impliquées dans ce processus, c’est la clarté. La clarté sur les conditions réelles posées par Moscou, et non des formulations volontairement ambigues destinées à brouiller la compréhension. La clarté sur les engagements concrets que Washington est prêt à garantir en termes de sécurité pour l’Ukraine. La clarté sur les lignes rouges que Kyiv ne franchira pas, et sur les compromis qu’il est prêt à envisager. Et la clarté sur le rôle de l’Europe, qui ne peut pas se contenter d’observer depuis les tribunes un match dont l’enjeu est sa propre sécurité. Le précédent yougoslave nous a appris que les guerres en Europe ne se terminent que lorsque toutes les parties, y compris les puissances extérieures, s’engagent pleinement et honnêtement dans le processus de paix. Les accords de Dayton n’ont été possibles que parce que les États-Unis ont exercé une pression massive et équilibrée sur toutes les parties, y compris sur leurs propres alliés. La même détermination sera nécessaire pour résoudre le conflit ukrainien.
La « condition » du Kremlin, quelle que soit sa nature exacte, ne doit pas devenir le prétexte commode d’un échec annoncé. Si Moscou est réellement prêt au dialogue, qu’il le prouve en cessant les bombardements pendant la durée des négociations. Si Kyiv est prêt à discuter, qu’il formule publiquement ses propres conditions avec la même précision. Et si Washington veut jouer le rôle d’arbitre honnête, qu’il s’engage à garantir la sécurité de l’Ukraine de manière contraignante, et non par de simples déclarations d’intention. Le monde a assez de formules vagues et de promesses creuses. Il est temps d’exiger des engagements concrets, vérifiables et sanctionnables. L’avenir de l’Ukraine, mais aussi l’avenir de l’ordre international fondé sur le respect des frontières et de la souveraineté des États, en dépend. Nous le devons aux millions d’Ukrainiens qui attendent la paix, aux familles qui pleurent leurs morts, et à nous-mêmes, citoyens d’un continent qui a juré, après 1945, que plus jamais les frontières ne seraient redessinées par la force des armes. Ce serment tient-il encore? La réponse se joue, maintenant, entre Moscou, Kyiv, Abu Dhabi et Washington.
Signé Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Positionnement editorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise reside dans l’observation et l’analyse des dynamiques geopolitiques, economiques et strategiques qui faconnent notre monde. Mon travail consiste a decortiquer les strategies politiques, a comprendre les mouvements economiques globaux, a contextualiser les decisions des acteurs internationaux et a proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redefinissent nos societes.
Je ne pretends pas a l’objectivite froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je pretends a la lucidite analytique, a l’interpretation rigoureuse, a la comprehension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon role est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et strategique, et d’offrir une lecture critique des evenements.
Methodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits verifies et analyses interpretatives. Les informations factuelles presentees proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires verifiables.
Sources primaires : communiques officiels des gouvernements et institutions internationales, declarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, depeches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications specialisees, medias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche etablies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les donnees statistiques, economiques et geopolitiques citees proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’energie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monetaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interpretations et perspectives presentees dans les sections analytiques de cet article constituent une synthese critique et contextuelle basee sur les informations disponibles, les tendances observees et les commentaires d’experts cites dans les sources consultees.
Mon role est d’interpreter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques geopolitiques et economiques contemporaines, et de leur donner un sens coherent dans le grand recit des transformations qui faconnent notre epoque. Ces analyses refletent une expertise developpee a travers l’observation continue des affaires internationales et la comprehension des mecanismes strategiques qui animent les acteurs globaux.
Toute evolution ulterieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives presentees ici. Cet article sera mis a jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiees, garantissant ainsi la pertinence et l’actualite de l’analyse proposee.
Sources
Sources primaires
Vecernji list – La Russie se prepare pour la rencontre entre Zelensky et Poutine, mais sous une condition – Janvier 2026
La Nouvelle Tribune – Ukraine : la Russie invite Zelensky pour une rencontre avec Poutine a Moscou – Janvier 2026
La Presse – Moscou exige le retrait des troupes de Kyiv du Donbass – 23 janvier 2026
Franceinfo – Plan de paix en Ukraine : de nouvelles rencontres pourraient avoir lieu – Janvier 2026
Sources secondaires
Euronews – Abu Dhabi accueille les pourparlers de paix Russie-Ukraine – 24 janvier 2026
Al Jazeera – Discussions Ukraine-Russie-USA a Abu Dhabi – 23 janvier 2026
La Libre Belgique – Poutine se dit pret a rencontrer Zelensky mais seulement a Moscou – 3 septembre 2025
Wikipedia – Operation Tempete (Oluja) – Reference historique
The National – Les discussions USA-Ukraine-Russie a Abu Dhabi se concluent – 24 janvier 2026
Boursorama – Avancees Zelensky-Trump sur les garanties securitaires – Janvier 2026
Theatrum Belli – Conflit yougoslave et guerre en Crimee : paralleles – Reference historique
Marquette
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