Les réactions ne se sont pas fait attendre. La France, championne autoproclamée de l’autonomie stratégique européenne, a vivement réagi par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot : « Non, cher Mark Rutte. Les Européens peuvent et doivent prendre en charge leur propre sécurité. Même les États-Unis sont d’accord. C’est le pilier européen de l’OTAN. »
L’ancien président du Conseil européen, Charles Michel, s’est montré encore plus cinglant, rappelant au passage un épisode embarrassant : « Cher Mark Rutte, vous avez tort. L’Europe se défendra. Et Donald Trump n’est pas mon papa. » Une allusion mordante à un moment où Rutte avait qualifié Trump de « daddy » lors de la crise entre Israël et l’Iran en 2025.
Muriel Domenach, ancienne ambassadrice de France auprès de l’OTAN, a également pris la parole pour critiquer cette posture défaitiste : « La question ne devrait pas être de savoir si l’Europe peut se défendre, mais si et comment elle devrait dissuader toute attaque et se défendre seule si nécessaire. Brandir la faiblesse européenne pour garantir la protection américaine est une pensée dépassée et envoie le mauvais message à la Russie. »
La réponse française a le mérite de la dignité, mais elle sonne creux face à la réalité des chiffres. Car si la France dispose effectivement d’un arsenal nucléaire d’environ 300 têtes nucléaires et maintient une doctrine d’indépendance stratégique depuis de Gaulle, elle reste une puissance moyenne incapable à elle seule de garantir la sécurité du continent. Le courage des mots ne remplace pas la puissance des armes.
Le trillion manquant : anatomie d'un déclassement
Selon une estimation du Wall Street Journal reprise par le site spécialisé Militarnyi, l’Europe aurait besoin d’environ 1 000 milliards de dollars — un trillion — pour réduire substantiellement sa dépendance envers les capacités militaires américaines. Ce chiffre vertigineux donne la mesure du retard accumulé.
Certes, les dépenses de défense européennes ont considérablement augmenté ces dernières années. Elles ont atteint 560 milliards de dollars en 2025, soit le double d’il y a dix ans. Les États membres de l’UE ont dépensé 343 milliards d’euros en 2024, un montant qui devrait atteindre 381 milliards d’euros en 2025. Pour la première fois dans l’histoire de l’Alliance, tous les membres de l’OTAN (sauf l’Islande) atteignent l’objectif des 2 % du PIB en 2025.
La Pologne fait figure de locomotive avec 4,48 % de son PIB consacré à la défense, suivie de la Lituanie (4 %) et de la Lettonie (3,73 %). L’Allemagne, après des décennies de sous-investissement, a débloqué un fonds historique de 500 milliards d’euros pour la défense et les infrastructures en mars 2025.
Mais ces efforts, aussi louables soient-ils, ne comblent pas les lacunes structurelles accumulées depuis la fin de la Guerre froide.
Les béances capacitaires de la défense européenne
L’industrie de défense européenne a réalisé des progrès indéniables dans certains domaines. Le continent est désormais autosuffisant en véhicules blindés, navires de guerre et sous-marins. Le géant allemand Rheinmetall ouvre ou construit 16 nouvelles usines et produira bientôt 1,5 million d’obus d’artillerie par an — dépassant la production américaine totale. L’effectif du groupe italien Leonardo a augmenté de près de 50 %. La production de missiles de MBDA a été multipliée par plusieurs fois. L’Estonie est devenue leader mondial de la fabrication de drones terrestres.
Pourtant, des faiblesses critiques persistent dans les domaines les plus stratégiques :
L’aviation furtive : un gouffre technologique
L’Europe ne dispose d’aucun avion de combat de cinquième génération comparable au F-35 américain. Le Rafale français, aussi performant soit-il, n’intègre pas les caractéristiques furtives qui permettent au F-35 d’opérer en environnement hostile. Le programme GCAP (Global Combat Air Programme), qui associe le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon pour développer un chasseur de sixième génération, n’aboutira pas avant la fin de la décennie 2030. Le programme concurrent SCAF (Système de combat aérien du futur) franco-allemand-espagnol accumule les retards et les tensions.
Les missiles à longue portée : une faiblesse criante
L’Europe manque cruellement de capacités de frappe de précision à longue portée. Le missile de croisière Taurus, produit conjointement par l’Allemagne et la Suède, illustre cette faiblesse. MBDA Allemagne et SAAB ne peuvent produire qu’entre 40 et 60 missiles Taurus par an — un arsenal qui serait rapidement épuisé face à un adversaire sérieux. En comparaison, Lockheed Martin produit plus de 700 missiles JASSM par an et prévoit d’augmenter sa production à 1 100 unités annuelles.
Des projets sont en cours pour développer des missiles dépassant 1 500 km de portée après 2030, notamment les programmes STRATUS LO et STRATUS RS menés respectivement sous leadership britannique et français. Mais le retard à combler reste considérable.
La reconnaissance satellitaire : une dépendance totale
En matière de renseignement spatial, le déséquilibre est saisissant. Les États-Unis opèrent 246 satellites militaires, contre seulement 49 pour l’ensemble des membres européens de l’OTAN. Cette disparité flagrante prive l’Europe de la capacité de collecter indépendamment des renseignements critiques, notamment les données haute résolution en temps réel indispensables aux opérations militaires modernes.
Seuls quelques pays de l’UE — la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne — opèrent leurs propres satellites militaires de télédétection. Le réseau européen Copernicus est destiné à des usages civils, non militaires. Le Royaume-Uni a lancé sa propre constellation satellitaire, mais l’effort reste fragmenté et insuffisant.
Cette triple lacune — aviation furtive, missiles longue portée, satellites — n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de choix politiques délibérés. Pendant des décennies, les dirigeants européens ont préféré financer l’État-providence plutôt que la défense, parier sur la « fin de l’histoire » plutôt que sur la réalité géopolitique, sous-traiter leur sécurité aux Américains plutôt que d’assumer leurs responsabilités. Le prix de cette insouciance se paie aujourd’hui en humiliation stratégique.
La Finlande révèle une dépendance insoupçonnée
Au-delà des grands systèmes d’armes, la dépendance européenne se niche dans les détails les plus critiques. Le président finlandais Alexander Stubb a ainsi reconnu que les pièces détachées américaines demeurent essentielles au fonctionnement des forces armées européennes : les avions de chasse ne peuvent pas fonctionner à long terme sans accès à cette chaîne d’approvisionnement.
Cette révélation est particulièrement significative venant de la Finlande, pays qui partage 1 340 kilomètres de frontière avec la Russie et qui a rejoint l’OTAN en avril 2023 précisément pour garantir sa sécurité face à la menace russe. Si même ce pays, qui a maintenu pendant des décennies une politique de défense rigoureuse et une conscription universelle, reconnaît ne pas pouvoir assurer seul sa défense, que dire des autres ?
La dépendance européenne envers les États-Unis est en réalité multidimensionnelle : leadership politique sur les affaires mondiales, parapluie nucléaire, présence de troupes américaines en Europe, partage du renseignement, soutien à l’Ukraine, technologies spécifiques, brevets et systèmes d’armes. Chacun de ces fils, s’il venait à se rompre, pourrait faire s’effondrer l’ensemble de l’édifice sécuritaire européen.
Le contexte explosif : Trump, le Groenland et la remise en cause de l'Alliance
Les déclarations de Rutte interviennent dans un contexte de tensions sans précédent au sein de l’Alliance atlantique. Depuis le début de l’année 2026, le président américain Donald Trump a multiplié les menaces d’annexion du Groenland, territoire autonome du Danemark — un allié de l’OTAN.
Trump a refusé d’exclure le recours à la force militaire pour s’emparer de l’île arctique, déclarant même qu’il n’avait « pas besoin du droit international » et que les États-Unis pourraient avoir à choisir entre « saisir le Groenland ou préserver l’OTAN ». Il a ordonné au Joint Special Operations Command de préparer des plans pour une « possible invasion du Groenland ».
La Première ministre danoise Mette Frederiksen a réagi avec fermeté : « Si les États-Unis décident d’attaquer militairement un autre pays de l’OTAN, alors tout s’arrêterait — y compris l’OTAN et donc la sécurité de l’après-Seconde Guerre mondiale. »
Sept dirigeants européens, dont le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz et le Premier ministre britannique Keir Starmer, ont publié une déclaration commune affirmant que l’île riche en minéraux « appartient à son peuple ».
Voilà donc où nous en sommes : le garant de notre sécurité menace d’envahir l’un de nos alliés. L’absurdité de la situation devrait dessiller les yeux des plus naïfs. Comment peut-on confier sa survie à une puissance qui, au gré des humeurs de son président, peut se transformer en menace existentielle ? La crise du Groenland révèle la fragilité fondamentale d’une architecture de sécurité entièrement dépendante de la bonne volonté américaine.
Trump a raison sur un point : les Européens doivent payer
Mark Rutte, souvent décrit comme un intermédiaire diplomatique entre l’Europe et l’administration Trump, a reconnu le rôle du président américain dans l’augmentation des dépenses de défense alliées : « Le passage à 2 % du PIB pour l’ensemble de l’Alliance d’ici 2025 et le nouvel engagement de 5 % n’auraient jamais, jamais, jamais eu lieu sans Trump. »
Ce constat, aussi désagréable soit-il, est difficilement contestable. Depuis son premier mandat (2017-2021), Trump n’a cessé de fustiger les Européens pour leur sous-investissement chronique dans la défense. Ses critiques brutales, son mépris affiché pour les alliés européens, ses menaces de retrait de l’OTAN ont provoqué un électrochoc.
Lors du sommet de l’OTAN de juin 2025, les alliés ont accepté un nouvel objectif de dépenses de 3,5 % du PIB d’ici 2035, assorti d’un objectif supplémentaire de 1,5 % du PIB pour les projets d’infrastructure liés à la défense. Atteindre ces objectifs nécessitera 254 milliards d’euros supplémentaires, portant les dépenses totales de défense à environ 635 milliards d’euros.
Mais même cette augmentation massive ne suffira pas à atteindre l’autonomie stratégique. Les 10 % évoqués par Rutte restent un horizon lointain, quasi inaccessible dans le contexte politique et économique actuel.
La menace russe : le réveil brutal
Si les déclarations de Rutte provoquent un tel malaise, c’est parce qu’elles interviennent dans un contexte de menace russe perçue comme plus aiguë que jamais depuis la fin de la Guerre froide.
La guerre en Ukraine, déclenchée en février 2022, a bouleversé le paysage sécuritaire européen. Les services de renseignement européens multiplient les avertissements. Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré que les services de renseignement allemands estiment que Moscou « garde au moins ouverte l’option d’une guerre contre l’OTAN d’ici 2029 au plus tard ».
Mark Rutte lui-même a averti que la Russie pourrait être prête à utiliser la force militaire contre l’OTAN dans les cinq prochaines années. Les rapports de renseignement confirment une multiplication par quatre des opérations de sabotage russes en Europe en 2024 par rapport à l’année précédente, avec une accélération en 2025.
En Pologne, en Allemagne et en Lituanie, les enquêtes menées en 2025 ont révélé des réseaux coordonnés liés au renseignement militaire russe, ciblant les chemins de fer, les centres logistiques et les infrastructures commerciales liées aux chaînes d’approvisionnement vers l’Ukraine.
Dans la région de la mer Baltique, les incidents se sont multipliés : violations de l’espace aérien estonien par des avions russes en septembre, observations de drones dans les territoires de plusieurs États membres de l’OTAN, incursions de ballons en Lituanie depuis octobre. Ces tensions élevées, combinées à la fréquence des incidents, créent un risque d’escalade qui pourrait mener à un conflit ouvert.
Face à cette menace, que valent les beaux discours sur l’autonomie stratégique ? La Russie, malgré des pertes estimées à 1,2 million de victimes et l’épuisement de ses réserves d’équipements de l’ère soviétique fin 2025, demeure une puissance nucléaire disposant du plus grand arsenal atomique au monde. Poutine le sait. Et il sait aussi que l’Europe, sans les États-Unis, est une proie facile.
75 ans de dépendance : retour aux origines
Pour comprendre comment l’Europe en est arrivée là, il faut remonter aux origines de l’Alliance atlantique. L’OTAN a été créée le 4 avril 1949 par les États-Unis, le Canada et dix pays d’Europe occidentale — Belgique, Danemark, France, Islande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Norvège, Portugal et Royaume-Uni — pour assurer une sécurité collective face à l’Union soviétique.
Le premier secrétaire général de l’OTAN, Lord Ismay, avait résumé la mission de l’organisation en une formule devenue célèbre : « Garder les Russes dehors, les Américains dedans et les Allemands en bas. » Cette formule cynique mais lucide décrivait parfaitement le rapport de forces de l’époque.
Dès le départ, la défense collective de l’Europe reposait sur le parapluie nucléaire américain. Dans les années 1950, la doctrine de « représailles massives » prévoyait qu’en cas d’agression soviétique, les États-Unis riposteraient par une attaque nucléaire de grande envergure. Cette menace devait dissuader toute agression contre le continent.
En 1949, le président Truman avait proposé un programme d’assistance militaire, et le Mutual Defense Assistance Program avait été adopté par le Congrès américain en octobre, allouant 1,4 milliard de dollars à la construction des défenses européennes. Depuis lors, les États-Unis n’ont cessé de financer, d’équiper et de garantir la sécurité du Vieux Continent.
Après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, les armées européennes ont fondu de centaines de milliers de soldats, et les dépenses de défense ont drastiquement diminué. Les Européens ont encaissé les « dividendes de la paix », finançant généreusement leurs systèmes sociaux tout en négligeant leurs capacités militaires.
Aujourd’hui, les dépenses de défense des États-Unis représentent plus du double des dépenses de tous les autres membres de l’OTAN réunis. Ce déséquilibre structurel, accepté par tous pendant des décennies, devient insoutenable à l’heure où Washington réoriente ses priorités vers l’Indo-Pacifique.
Le basculement américain vers l'Asie
La dépendance européenne était tolérable tant que les États-Unis considéraient l’Europe comme leur priorité stratégique. Ce n’est plus le cas. Les administrations Obama, Biden et Trump — malgré leurs divergences sur tant de sujets — partagent une même conviction : la priorité géopolitique américaine se situe désormais dans la région Indo-Pacifique, face à la montée en puissance de la Chine.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 375 000 militaires américains sont désormais déployés dans l’Indo-Pacifique, contre seulement 80 000 en Europe. Ce rééquilibrage, entamé sous Obama et poursuivi par ses successeurs, ne fera que s’accentuer dans les années à venir.
L’administration Trump a multiplié les signaux en direction des Européens : ses priorités sécuritaires sont ailleurs, et les Européens devront se débrouiller seuls. Certes, des assurances ont été données quant au maintien du parapluie nucléaire à long terme. Mais dans un monde où la parole américaine perd de sa crédibilité — comme l’illustre la crise du Groenland — ces assurances valent-elles grand-chose ?
Les Européens doivent regarder la réalité en face : nous ne sommes plus le centre du monde. Nous ne sommes plus la priorité de notre protecteur. Et ce protecteur, aujourd’hui, menace nos alliés, méprise nos institutions et traite nos dirigeants comme des vassaux. La question n’est plus de savoir si nous devons nous émanciper, mais si nous en sommes encore capables.
Le programme ReArm Europe : trop peu, trop tard ?
Face à l’urgence, l’Union européenne a annoncé un programme de réarmement de 800 milliards d’euros. Le Fonds européen de défense prévoit d’allouer 1 milliard d’euros au financement de la recherche et du développement en matière de défense en 2026, dont la plus grande part sera consacrée à la défense aérienne et antimissile, y compris la lutte contre les véhicules hypersoniques.
Parmi les projets phares : un « Space Shield » européen visant à créer une autonomie stratégique dans l’espace, des programmes de défense contre les menaces hypersoniques, le développement d’un char de combat du futur. Ces initiatives témoignent d’une prise de conscience, mais leur concrétisation prendra des années, voire des décennies.
L’industrie de défense européenne se réveille. Rheinmetall ouvre des usines, Leonardo embauche, MBDA augmente sa production. Mais le retard accumulé est tel que même avec des investissements massifs, l’Europe restera dépendante des États-Unis pendant au moins une génération.
De plus, l’effort européen reste fragmenté. Chaque pays développe ses propres programmes, protège ses champions nationaux, refuse de mutualiser ses achats. Les programmes de coopération — SCAF, MGCS (Main Ground Combat System franco-allemand) — avancent au ralenti, minés par les rivalités industrielles et les désaccords politiques.
L'illusion de l'autonomie stratégique
Le concept d’autonomie stratégique européenne, cher à la France, se heurte à des obstacles considérables. Comme l’a souligné Rutte, une véritable autonomie impliquerait de développer une capacité nucléaire européenne — un projet politiquement explosif et financièrement colossal.
La France dispose certes d’un arsenal nucléaire d’environ 300 têtes, principalement déployées sur des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, complété par une composante aérienne. Mais Paris a toujours maintenu ses forces nucléaires en dehors des structures de commandement de l’OTAN et ne participe pas au Groupe de planification nucléaire de l’Alliance.
Le Royaume-Uni, de son côté, reste étroitement lié aux États-Unis pour l’approvisionnement de ses missiles balistiques lancés depuis des sous-marins. Bien que le contrôle opérationnel reste sous autorité britannique, cette dépendance technologique limite considérablement la marge de manœuvre de Londres.
Étendre le parapluie nucléaire français — ou franco-britannique — à l’ensemble de l’Europe de l’Est impliquerait un changement de doctrine radical, un investissement massif dans de nouvelles capacités, et surtout une volonté politique qui fait cruellement défaut. Quel dirigeant français accepterait de risquer Paris pour défendre Tallinn ou Riga ?
L’autonomie stratégique n’est pas seulement une question de moyens. C’est une question de volonté. Et cette volonté, les Européens ne l’ont pas. Nous préférons nous indigner des propos de Rutte plutôt que d’affronter la vérité qu’ils contiennent. Nous préférons tweeter notre colère plutôt que de voter des budgets de défense à la hauteur des menaces. Nous préférons rêver d’autonomie plutôt que de payer le prix de la liberté.
Le message à Poutine
Au-delà du débat intra-européen, les déclarations de Rutte envoient un message problématique à Moscou. Comme l’a souligné Muriel Domenach, ancienne ambassadrice de France à l’OTAN, « brandir la faiblesse européenne pour garantir la protection américaine est une pensée dépassée et envoie le mauvais message à la Russie ».
Vladimir Poutine, qui fonde sa stratégie sur l’exploitation des divisions occidentales, ne peut que se réjouir de voir le secrétaire général de l’OTAN proclamer publiquement l’impuissance européenne. Cette confession d’incapacité confirme ce que le Kremlin affirme depuis des années : l’Europe est un nain géopolitique, incapable de résister sans son protecteur américain.
Dans le calcul stratégique russe, cette faiblesse européenne ouvre des opportunités. Si Washington se désintéresse de l’Europe, si l’administration Trump continue de fragiliser l’Alliance, si les Européens restent incapables de se défendre seuls, alors l’équilibre des forces en Europe pourrait basculer en faveur de Moscou.
La guerre hybride russe — sabotages, cyberattaques, désinformation, pressions énergétiques — s’intensifiera d’autant plus que la cible paraîtra vulnérable. Pourquoi Poutine se priverait-il d’exploiter une faiblesse si ouvertement proclamée ?
Que faire ? Les choix impossibles de l'Europe
Face à cette situation, les Européens sont confrontés à des choix douloureux. Plusieurs options se présentent, toutes insatisfaisantes :
Option 1 : Accepter la dépendance et payer
C’est la voie suggérée par Rutte : reconnaître que l’Europe ne peut se défendre sans les États-Unis et accepter de payer le prix exigé par Washington — 5 % du PIB en dépenses de défense, achat massif d’équipements américains, alignement sur les priorités stratégiques de Washington. Cette option préserve la sécurité à court terme mais pérennise la vassalisation.
Option 2 : La fuite en avant vers l’autonomie
C’est la voie prônée par Paris : investir massivement pour développer des capacités européennes autonomes, y compris nucléaires. Cette option implique des sacrifices budgétaires considérables — potentiellement 10 % du PIB selon Rutte — et un calendrier de plusieurs décennies. Elle suppose également une unité politique européenne qui n’existe pas.
Option 3 : Le statu quo mortifère
C’est la voie empruntée jusqu’ici : augmenter modérément les dépenses de défense, multiplier les déclarations d’intention, mais sans jamais atteindre la masse critique nécessaire à l’autonomie. Cette option repousse le problème sans le résoudre, en espérant que les Américains resteront éternellement engagés.
Aucune de ces options n’est satisfaisante. La première consacre notre subordination, la deuxième est hors de portée, la troisième est suicidaire. Mais le pire serait de ne pas choisir — de continuer à nous bercer d’illusions tout en espérant que quelqu’un d’autre règle le problème à notre place. C’est exactement ce que nous faisons depuis 75 ans. Le résultat est sous nos yeux.
Conclusion : Le réveil ou le déclin
Les déclarations de Mark Rutte devant le Parlement européen resteront dans l’histoire comme un moment de vérité. Pour la première fois, un haut responsable de l’Alliance a dit publiquement ce que tous les experts savaient mais que personne n’osait formuler : l’Europe est incapable d’assurer sa propre défense.
Cette vérité est humiliante. Elle révèle 75 ans d’irresponsabilité stratégique, d’aveuglement collectif, de paresse géopolitique. Elle montre que les Européens ont préféré le confort de la protection américaine au courage de l’autonomie.
Mais cette humiliation peut aussi être le point de départ d’un sursaut. L’histoire offre parfois des électrochocs salutaires. La crise actuelle — menace russe, instabilité américaine, pression sur les frontières — pourrait forcer les Européens à faire ce qu’ils ont toujours refusé : assumer leur destin.
Cela impliquera des choix douloureux : augmenter massivement les budgets de défense, développer des capacités nucléaires européennes, accepter une intégration militaire sans précédent, renoncer à certains acquis sociaux pour financer la sécurité. Ces choix sont politiquement explosifs. Mais l’alternative — le déclin, la vassalisation, voire la soumission — est pire.
Mark Rutte a dit aux Européens de « continuer à rêver ». Il est temps de se réveiller.
Signé Maxime Marquette
Sources
Militarnyi – Europe Will Need 1 Trillion to Reduce Its Dependence on the USA in the Defense Industry
Defense News – NATO’s Rutte says Europe can’t defend itself without US; France balks
NPR – NATO chief wishes ‘good luck’ to those who think Europe can defend itself without U.S. help
CNN – NATO chief says Europe should ‘keep on dreaming’ if it thinks it can defend itself without the US
Euronews – Rutte faces backlash for telling Europeans to ‘keep on dreaming’ about independence from US security
The Hill – NATO chief wishes ‘good luck’ to those who think Europe can defend itself without US help
NATO – Defence expenditures and NATO’s 5% commitment
Conseil de l’UE – EU defence in numbers
Brookings – Should Europeans develop an independent nuclear deterrent?
Bruegel – Europe’s dependence on US foreign military sales and what to do about it
Chatham House – US intentions towards Greenland threaten NATO’s future
GLOBSEC – How Russia’s Hybrid Warfare Will Escalate in 2026
CEPA – 2026: Europe’s Year of Living Dangerously
U.S. Department of State – North Atlantic Treaty Organization (NATO), 1949
The National Interest – European Strategic Autonomy is an Illusion
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