Les geants se reveillent
Aujourd’hui, l’industrie de defense europeenne tourne a plein regime. C’est une transformation spectaculaire, presque inedite depuis la Seconde Guerre mondiale. Rheinmetall, le geant allemand, a ouvert ou est en train de construire seize nouvelles usines. Seize. L’entreprise sera bientot capable de produire 1,5 million d’obus d’artillerie par an, plus que l’ensemble de l’industrie americaine. C’est un renversement historique que peu auraient ose imaginer il y a cinq ans.
En Italie, Leonardo a augmente ses effectifs de pres de moitie. Les chaines de production tournent jour et nuit. En France, MBDA a multiplie sa production de missiles par plusieurs fois. En Estonie, ce petit pays balte que beaucoup ne sauraient meme pas placer sur une carte, on produit desormais plus de drones terrestres que n’importe ou ailleurs dans le monde. L’Europe bouge. L’Europe produit. L’Europe se rearmee.
560 milliards et ce n’est que le debut
Selon les analystes de Bernstein, l’Europe a depense 560 milliards de dollars pour sa defense en 2025. C’est le double d’il y a dix ans. Et la trajectoire est claire : d’ici 2035, les depenses europeennes en equipements militaires atteindront 80% du niveau du Pentagone. C’est une revolution silencieuse, mais c’est une revolution tout de meme. Les budgets explosent. Les commandes s’accumulent. Les carnets de commandes des industriels europeens n’ont jamais ete aussi remplis.
Mais il ne suffit pas de depenser. Il faut depenser intelligemment. Il faut combler les lacunes accumulees pendant des decennies. Il faut reconstruire des capacites qui ont ete perdues. Il faut former des ingenieurs, des techniciens, des ouvriers specialises. Il faut recreer des filieres entieres. Et tout cela prend du temps. Du temps que l’Europe n’a peut-etre pas.
Quand je vois ces chiffres, je ressens un melange d’espoir et de frustration. D’espoir parce que quelque chose bouge enfin. De frustration parce que tout cela aurait pu etre evite. Si nous avions maintenu nos capacites. Si nous avions ecoute les avertissements. Si nous n’avions pas cru que la guerre etait une relique du passe. Nous payons aujourd’hui le prix de notre aveuglement collectif.
Les lacunes qui persistent
L’aviation de combat, le talon d’Achille
Malgre les progres, des failles beantes subsistent. La plus criante concerne l’aviation de combat furtive. L’Europe ne produit aucun avion furtif. Zero. Le F-35 americain reste sans equivalent europeen. Le programme SCAF (Systeme de Combat Aerien Futur) franco-allemand-espagnol avance peniblement, englue dans les querelles industrielles et les rivalites nationales. Le Tempest britannique progresse, mais ne sera pas operationnel avant la fin de la decennie au mieux.
En attendant, les pays europeens continuent d’acheter americain. Ou sud-coreen. La Pologne, echaudee par les retards des industriels europeens, s’est tournee vers Seoul pour ses chars et ses avions. C’est un aveu d’echec qui devrait faire reflechir tous les dirigeants du continent. Quand un pays membre de l’UE prefere acheter asiatique plutot qu’europeen, c’est que quelque chose ne fonctionne pas.
Le dilemme finlandais
Le president finlandais Alexander Stubb a mis le doigt sur un probleme fondamental : la dependance aux composants americains. La Finlande possede une flotte de chasseurs, mais sans les pieces detachees americaines, ces avions ne pourraient pas voler a long terme. C’est une dependance critique, strategique, potentiellement fatale en cas de crise majeure. Et la Finlande n’est pas seule dans cette situation. Pratiquement tous les pays europeens utilisent des systemes d’armes qui dependent, d’une maniere ou d’une autre, de fournisseurs americains.
Cette dependance n’est pas seulement technologique. Elle est aussi politique. Que se passerait-il si Washington decidait de restreindre l’acces a certains composants? Que se passerait-il si un president americain, moins attache a l’alliance transatlantique, decidait de faire pression sur ses allies europeens? Les Europeens se retrouveraient desarmes, au sens propre du terme. C’est une vulnerabilite que beaucoup preferent ne pas voir.
Les missiles et les satellites, les nouveaux enjeux
La course aux missiles longue portee
L’Europe accuse un retard significatif dans le domaine des missiles longue portee. Les missiles de croisiere europeens, comme le Storm Shadow franco-britannique, ont une portee limitee comparee aux Tomahawk americains ou aux missiles russes. C’est un handicap majeur dans un conflit moderne ou la capacite de frapper loin, vite et fort est determinante.
Des projets sont en cours pour developper des missiles d’une portee superieure a 1 500 kilometres d’ici 2030. C’est encourageant. Mais 2030, c’est dans quatre ans. Et entre-temps, la Russie continue de produire. La Chine continue de produire. L’Iran continue de produire. Le temps joue contre l’Europe. Chaque mois de retard est un mois de vulnerabilite supplementaire.
L’espace, la nouvelle frontiere
Le renseignement spatial est devenu indispensable dans les conflits modernes. La guerre en Ukraine l’a demontre de maniere eclatante. Sans satellites, pas de ciblage precis. Sans satellites, pas de communication securisee. Sans satellites, pas de surveillance du champ de bataille. Or, l’Europe depend encore massivement des capacites americaines dans ce domaine.
La France affirme fournir actuellement les deux tiers du renseignement satellitaire utilise par l’Ukraine. C’est remarquable, et cela montre que des capacites existent. Mais elles restent insuffisantes a l’echelle du continent. Le Royaume-Uni a lance son propre systeme satellitaire. D’autres pays suivent. Mais la coordination fait defaut. Chaque pays developpe ses propres solutions, dans son coin, sans veritable integration europeenne.
L’espace est le terrain de jeu des grandes puissances du XXIe siecle. Et l’Europe y arrive en retard, dispersee, sans strategie commune. C’est symptomatique de notre incapacite a penser collectivement notre defense. Nous avons une monnaie commune, un marche commun, mais pas de defense commune. Et cela nous coute cher. Tres cher.
Le defi de l'integration europeenne
Vingt-sept armees, zero coherence
L’Europe compte vingt-sept armees nationales, chacune avec ses propres doctrines, ses propres equipements, ses propres chaines de commandement. Cette fragmentation est une aberration strategique. Elle multiplie les couts. Elle reduit l’efficacite. Elle empeche toute veritable interoperabilite. Quand un char francais ne peut pas communiquer avec un blinde allemand, quand un avion italien ne peut pas utiliser les munitions d’un avion espagnol, c’est toute la notion de defense europeenne qui devient une fiction.
Les efforts d’harmonisation existent. Le programme PESCO (Cooperation structuree permanente) tente de coordonner les projets de defense. Le Fonds europeen de defense finance des programmes conjoints. Mais les resistances nationales restent fortes. Chaque pays veut proteger son industrie. Chaque pays veut conserver son autonomie strategique. Le resultat est un patchwork dysfonctionnel qui ne fait les affaires de personne, sauf peut-etre des adversaires de l’Europe.
L’impossible consensus
Le programme SCAF illustre parfaitement ces difficultes. Ce systeme de combat aerien du futur devait etre le fer de lance de la cooperation franco-allemande. Plusieurs annees apres son lancement, il est toujours enlise dans des negociations sans fin. Dassault et Airbus se disputent le leadership. Paris et Berlin ne s’accordent pas sur la repartition des taches. Madrid joue sa propre partition. Et pendant ce temps, les F-35 americains continuent de s’ecouler dans le monde entier.
Cette incapacite a cooperer n’est pas nouvelle. Elle est inscrite dans l’ADN meme de la construction europeenne. L’Europe a ete concue comme un projet economique, pas comme une puissance strategique. La defense est restee une prerogative nationale, un domaine sacre ou la souverainete ne se partage pas. Mais peut-on vraiment etre souverain quand on depend d’un allie pour sa protection? C’est la question que l’Europe refuse de se poser depuis des decennies.
Les reussites qu'il ne faut pas ignorer
Les domaines ou l’Europe excelle
Tout n’est pas sombre. Dans certains secteurs, l’Europe n’a plus rien a envier aux Etats-Unis. Les vehicules blindes europeens sont parmi les meilleurs au monde. Le Leopard 2 allemand, le Leclerc francais, le Challenger britannique sont des machines de guerre redoutables, eprouvees sur de nombreux theatres d’operations. L’industrie navale europeenne produit des sous-marins et des fregates de premiere qualite. Les chantiers navals francais, allemands, italiens et espagnols sont sollicites dans le monde entier.
L’artillerie europeenne est en train de rattraper son retard a une vitesse impressionnante. Les 1,5 million d’obus annuels que Rheinmetall sera bientot capable de produire representent une capacite considerable. C’est plus que ce que les Etats-Unis peuvent actuellement produire. C’est un retournement de situation qui montre que, quand elle le veut vraiment, l’Europe peut mobiliser des ressources colossales.
L’innovation aux marges
C’est peut-etre dans les petits pays que l’innovation est la plus remarquable. L’Estonie, avec ses 1,3 million d’habitants, est devenue le leader mondial de la production de drones terrestres. Ce petit pays balte, directement menace par la Russie, a compris avant les autres que la guerre moderne se joue aussi sur le terrain des technologies de pointe. Ses entreprises, agiles et innovantes, produisent des systemes qui s’arrachent sur le marche mondial.
La Pologne, malgre ses achats sud-coreens, investit massivement dans sa propre industrie de defense. La Republique tcheque produit des armes legeres de qualite exceptionnelle. La Suede, avec Saab, maintient une expertise aeronautique enviable. Ces exemples montrent que la vitalite existe, dispersee aux quatre coins du continent. Le defi est de federer ces energies, de creer des synergies, de transformer cette mosaique en une force coherente.
Ce qui me frappe, c’est le contraste entre la capacite d’innovation des petits pays et l’inertie des grands. L’Estonie produit des drones. L’Allemagne debat. La Pologne se rearmee a marche forcee. La France tergiverse. Il y a quelque chose de profondement ironique dans cette situation. Les pays les plus menaces sont aussi les plus reactifs. Peut-etre que la peur est le meilleur stimulant.
Le facteur americain
Washington, allie ou tuteur
La question centrale reste celle de la relation avec les Etats-Unis. Pendant des decennies, cette relation a ete simple : Washington fournissait la protection, l’Europe payait (un peu) et suivait. Ce modele est en train de s’effondrer. Les Etats-Unis, de plus en plus tournes vers l’Asie-Pacifique, n’ont plus ni l’envie ni peut-etre les moyens de garantir indefiniment la securite europeenne. Le pivot vers l’Asie, amorce sous Obama, confirme sous Trump, poursuivi sous Biden, n’est pas une mode passagere. C’est une reorientation strategique de fond.
Les Europeens doivent l’accepter : ils ne sont plus la priorite. La Chine, avec sa montee en puissance militaire, economique et technologique, concentre desormais l’essentiel de l’attention americaine. L’Ukraine a rappele que l’Europe pouvait encore etre un theatre d’operations. Mais combien de temps les Americains accepteront-ils de financer une guerre qui n’est pas directement la leur? La question merite d’etre posee.
L’autonomie strategique, mythe ou realite
Le concept d’autonomie strategique europeenne fait couler beaucoup d’encre. Pour les uns, c’est une chimere, une utopie gaulliste deconnectee des realites. Pour les autres, c’est une necessite absolue, la seule voie vers une veritable souverainete. La verite se situe probablement entre les deux. L’Europe ne peut pas, a court terme, se passer completement des Etats-Unis. Mais elle peut, elle doit, reduire sa dependance. C’est tout l’enjeu de ces mille milliards.
L’autonomie strategique ne signifie pas l’isolement. Elle ne signifie pas la rupture avec Washington. Elle signifie simplement la capacite d’agir seul quand c’est necessaire. De proteger ses interets sans avoir a demander la permission. D’intervenir dans son voisinage sans attendre le feu vert du Pentagone. C’est une autonomie de decision, plus qu’une autonomie de moyens. Mais l’une ne va pas sans l’autre.
Le cout de l'inaction
Ce que l’Europe risque de perdre
Si l’Europe echoue a se rearmer, les consequences seront dramatiques. Ce n’est pas de l’alarmisme. C’est une analyse froide des rapports de force. Une Europe militairement faible est une Europe qui ne compte pas sur la scene internationale. C’est une Europe incapable de proteger ses interets, ses valeurs, ses citoyens. C’est une Europe a la merci des pressions exterieures, qu’elles viennent de Moscou, de Pekin ou meme de Washington.
Le scenario du pire n’est pas une invasion russe de l’Europe de l’Ouest. Il est peu probable, meme si la prudence impose de s’y preparer. Le scenario du pire, c’est l’irrelevance. C’est une Europe marginalisee, ignoree, contournee. Une Europe qui ne pese plus dans les grandes decisions internationales. Une Europe reduite au role de marche a conquete, de terrain de jeu pour les grandes puissances. C’est ca, le vrai risque.
L’Ukraine comme miroir
L’Ukraine nous renvoie notre propre image, en plus cruel. Un pays qui a cru a la protection internationale. Un pays qui a renonce a son arsenal nucleaire en echange de garanties de securite. Un pays qui s’est retrouve seul face a l’agression. Les Europeens regardent l’Ukraine et voient ce qui pourrait leur arriver. Pas demain, peut-etre. Mais un jour. Si les rapports de force continuent de se degrader. Si la dissuasion s’effrite. Si l’architecture de securite s’effondre.
L’Europe aide l’Ukraine. C’est indeniable. Mais cette aide revele aussi nos limites. Les stocks de munitions qui s’epuisent. Les armees qui peinent a fournir des equipements sans se demunir elles-memes. L’industrie qui met des mois, parfois des annees, a monter en puissance. Nous avons decouvert que nous etions mal prepares. La question est de savoir si nous tirerons les lecons de cette decouverte.
L’Ukraine saigne, et nous comptons nos euros. Je ne dis pas que l’Europe ne fait rien. Je dis que nous pourrions faire tellement plus. Que nous devrions faire tellement plus. Pas seulement pour l’Ukraine. Pour nous-memes. Parce que chaque obus que nous fabriquons pour Kiev, c’est un obus qui protege aussi Varsovie, Berlin, Paris. Cette guerre est la notre, que nous le voulions ou non.
Les pistes pour l'avenir
Mutualiser pour survivre
La solution passe par une mutualisation accrue. Achats groupes, programmes conjoints, standardisation des equipements. C’est la seule facon de reduire les couts tout en augmentant l’efficacite. L’Europe depense collectivement plus que la Russie pour sa defense. Mais elle le fait de maniere si fragmentee, si dispersee, si inefficace qu’elle en tire beaucoup moins de resultats. C’est un gaspillage monumental qu’il faut corriger.
Des modeles existent. L’OCCAR (Organisation conjointe de cooperation en matiere d’armement) gere des programmes multinationaux depuis des decennies. L’Agence europeenne de defense coordonne les efforts des Etats membres. Mais ces structures restent sous-utilisees, contournees, parfois sabotees par les interets nationaux. Il faut leur donner plus de pouvoir, plus de moyens, plus de legitimite. C’est une question de volonte politique.
Investir dans l’avenir
Les mille milliards ne doivent pas seulement servir a combler les retards. Ils doivent aussi preparer l’avenir. L’intelligence artificielle militaire, les armes hypersoniques, la guerre spatiale, les systemes autonomes : ce sont les champs de bataille de demain. L’Europe doit y etre presente. Elle doit investir dans la recherche, dans l’innovation, dans les talents. Elle doit attirer les meilleurs ingenieurs, les meilleurs chercheurs, les meilleurs entrepreneurs.
Cela suppose un changement de culture. L’industrie de defense a longtemps ete vue avec suspicion en Europe. Un secteur honteux, moralement douteux, qu’il fallait tolerer mais pas encourager. Cette attitude est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. La defense est un secteur strategique, porteur d’innovation, createur d’emplois. Il faut l’assumer. Il faut le revendiquer. Il faut en faire une priorite nationale et europeenne.
Conclusion : le choix de la souverainete
L’heure des comptes a sonne
Mille milliards de dollars. C’est beaucoup. C’est peut-etre trop pour certains. Mais c’est le prix de la liberte. Le prix de la souverainete. Le prix de la capacite a decider de son propre destin. L’Europe peut choisir de ne pas payer. Elle peut continuer a dependre des Etats-Unis, en esperant que Washington restera bienveillant. Elle peut parier sur la paix perpetuelle, en esperant que Moscou restera tranquille. C’est un pari risque. Un pari que beaucoup ne sont plus prets a prendre.
L’alternative est claire : investir massivement, maintenant, pour construire une defense europeenne credible. Pas dans dix ans. Pas dans vingt ans. Maintenant. Parce que les menaces n’attendent pas. Parce que le monde change a une vitesse vertigineuse. Parce que ceux qui ne se preparent pas a la guerre finissent souvent par la subir. L’histoire est pleine de ces exemples. L’Europe ferait bien de s’en souvenir.
Au fond, ce debat sur les mille milliards est un debat sur nous-memes. Sur ce que nous voulons etre. Sur ce que nous acceptons de sacrifier pour rester libres. Nos grands-parents ont construit l’Europe sur les ruines de la guerre. A nous de la proteger. Non pas par nostalgie du passe. Mais par responsabilite envers l’avenir.
Un nouveau chapitre commence
L’Europe est a un tournant. Les decisions prises dans les prochaines annees determineront sa place dans le monde pour les decennies a venir. Ce n’est pas une exageration. C’est une realite geopolitique. Le vieux continent peut choisir la voie de la puissance ou celle du declin. Il peut devenir un acteur strategique majeur ou une simple zone d’influence disputee par d’autres. Le choix lui appartient encore. Pour combien de temps, nul ne le sait.
Les signaux sont encourageants. L’industrie de defense renait. Les budgets augmentent. Les consciences s’eveillent. Mais le chemin sera long, difficile, seme d’embuches. Il faudra maintenir l’effort dans la duree. Resister aux tentations du retour au confort. Accepter que la securite a un prix, et que ce prix doit etre paye. Mille milliards. C’est le cout de notre independance. C’est peut-etre le meilleur investissement que l’Europe puisse faire.
Signe Maxime Marquette
Sources
Militarnyi – Europe will need 1 trillion to reduce its dependence on the USA in the defense industry – Janvier 2026
The Wall Street Journal – Europe’s $1 Trillion Race to Build Back Its Defense Industry – Janvier 2026
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