En 1938, c’était la Grande-Bretagne qui jouait le rôle de l’apaiseur. En 2026, ce sont les États-Unis.
En février 2025, le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth s’est rendu à Munich, cette ville dont le nom est devenu synonyme de capitulation diplomatique. Devant les ministres de la défense de l’OTAN, il a déclaré que les États-Unis, leurs alliés et l’Ukraine devaient accepter la réalité et convenir qu’au moins une partie du territoire ukrainien revendiqué par la Russie ne reviendrait pas sous contrôle ukrainien.
Accepter la réalité. Introduire du réalisme dans la conversation.
Ce sont exactement les mots que Chamberlain aurait pu utiliser en 1938. Soyons réalistes. L’Allemagne est puissante. Les Sudètes sont perdus de toute façon. Pourquoi risquer une guerre pour un territoire que nous ne pouvons pas défendre ?
Le sénateur républicain Roger Wicker, président de la commission des forces armées, a qualifié les déclarations de Hegseth d’erreur de débutant. Mais était-ce vraiment une erreur ? Ou était-ce la révélation d’une politique délibérée ?
La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine de Donald Trump dit tout. Ce document consacre plus de temps à décrire une prétendue menace interne à l’Europe, causée par la surréglementation de l’Union européenne et l’effacement civilisationnel, qu’à la menace de l’agression russe. Dans un renversement de priorités sidérant, Washington se positionne désormais comme un arbitre neutre entre l’agresseur et la victime.
Neutre. Entre un dictateur qui envahit son voisin et un pays qui défend son existence. Neutre.
La leçon de la Pologne en 1939
L’historien de Harvard Serhii Plokhii, spécialiste de l’histoire ukrainienne, nous rappelle une vérité cruelle : il n’existe pas de garanties absolues dans les relations internationales.
Au printemps 1939, la Grande-Bretagne et la France ont promis leur soutien militaire à Varsovie. Le 25 août, l’Accord d’assistance mutuelle anglo-polonais était signé. Le 1er septembre, l’Allemagne envahissait la Pologne. Le 3 septembre, Londres et Paris déclaraient la guerre au Troisième Reich.
Sur le papier, les garanties avaient fonctionné.
Mais ensuite ? La France s’est limitée à une avancée symbolique dans la région de la Sarre, rapidement stoppée et retirée. Le corps expéditionnaire britannique comptait à peine 60 000 soldats. Sur le front occidental a commencé ce que l’histoire retient comme la drôle de guerre.
La Pologne est tombée. Seule.
La conclusion est limpide : les garanties de sécurité externes ne sont jamais absolument fiables. Elles ne fonctionnent que dans des conditions politiques favorables. Elles ne valent que si l’agresseur croit véritablement que l’Occident se battra pour les défendre.
Poutine le croit-il ? Regardez les signaux que l’Occident lui envoie depuis quatre ans. Regardez l’administration Trump lui concéder des territoires avant même le début des négociations. Regardez l’Europe supplier Washington de rester engagé plutôt que de prendre son destin en main.
Pourquoi Poutine s’arrêterait-il ?
Le chancelier Merz et le fantôme d'Hitler
Le 13 décembre 2025, lors du congrès de la CDU/CSU, le chancelier allemand Friedrich Merz a osé ce que peu de dirigeants européens osent : il a comparé Poutine à Hitler.
Si l’Ukraine tombe, il ne s’arrêtera pas. Tout comme les Sudètes n’ont pas suffi en 1938, Poutine ne s’arrêtera pas non plus.
Ces mots ont fait le tour du monde. Ils ont été prononcés par le dirigeant du pays qui porte le poids historique le plus lourd quand il s’agit de comparer quiconque au Führer. Quand l’Allemagne tire la sonnette d’alarme sur les parallèles avec 1938, le monde devrait écouter.
Merz a rappelé que Poutine cherche un changement fondamental des frontières en Europe. Qu’il veut restaurer l’Union soviétique dans ses anciennes frontières. Que cela pose une menace énorme, y compris militaire, aux pays qui faisaient autrefois partie de cet empire.
Les pays baltes. La Pologne. La Moldavie. La Géorgie. Peut-être même la Finlande.
En 1938, on croyait qu’Hitler serait satisfait avec les Sudètes. Six mois plus tard, il annexait le reste de la Tchécoslovaquie. Un an plus tard, il envahissait la Pologne. Deux ans plus tard, il attaquait l’Union soviétique.
L’appétit des dictateurs ne connaît pas de limite. Il ne se rassasie jamais. Chaque concession est interprétée comme une faiblesse, chaque territoire gagné comme un tremplin vers le suivant.
L'Europe face à son impossible équation
L’année 2026 s’annonce comme celle des choix impossibles pour l’Europe.
D’un côté, Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie européenne, martèle que tout accord rapide serait un accord sale. Que l’apaisement a toujours, toujours échoué. Que toute négociation dans le dos de l’Europe et de l’Ukraine ne fonctionnera pas.
De l’autre, l’administration Trump pousse vers un cessez-le-feu qui entérinerait les gains territoriaux russes, qui priverait l’Ukraine de toute perspective d’adhésion à l’OTAN, qui limiterait la taille de l’armée ukrainienne plutôt que celle de l’armée russe.
Et au milieu, une Europe qui doit défendre l’Ukraine contre Poutine tout en défendant le Danemark contre les menaces américaines sur le Groenland.
Vous avez bien lu. L’Europe doit désormais défendre la souveraineté de ses membres face à son propre allié supposé.
Pendant quatre ans, les dirigeants européens ont travaillé d’arrache-pied pour défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine face à l’agression russe. Ce week-end, le script s’est renversé de façon spectaculaire. Les mêmes dirigeants se retrouvent à faire exactement la même chose, déclarations conjointes, appels téléphoniques et réunions de crise, pour défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale du Danemark face aux États-Unis.
Comment l’Europe peut-elle compter sur l’Amérique pour venir en aide à l’Ukraine alors que cette même Amérique menace l’intégrité territoriale d’un membre de l’OTAN ?
Le prix de la dépendance
Les chiffres sont implacables.
Entre 2020 et 2024, les États européens membres de l’OTAN ont reçu 64% de leurs importations d’armes des États-Unis. C’était 52% entre 2015 et 2019. La dépendance s’est accrue, pas réduite.
Les importations européennes de gaz naturel liquéfié américain sont passées de 21 milliards de mètres cubes en 2021 à 81 milliards en 2025. Une multiplication par quatre. En 2025, les pays de l’Union européenne ont importé 57% de leur GNL des États-Unis.
L’Europe s’est libérée de sa dépendance au gaz russe pour tomber dans la dépendance au gaz américain. Elle a augmenté ses achats d’armes américaines pour compenser les envois à l’Ukraine. À chaque crise, elle s’est tournée vers Washington plutôt que de développer ses propres capacités.
Et maintenant, Washington lui dit : arrangez-vous. L’Amérique d’abord. Vos problèmes ne sont plus les nôtres.
Comment en est-on arrivé là ? Comment a-t-on pu croire que la dépendance était une stratégie viable ?
Les signaux d'alarme ignorés
En février 2025, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, les observateurs les plus avisés s’accordaient sur un point : la guerre ne se passe pas bien pour la Russie. Les sanctions fonctionnent. Le krach économique russe prévu pour 2026 est désormais considéré comme probable dès cette année.
L’Ukraine a détruit une grande partie des forces armées russes. Elle a attiré les troupes russes loin des frontières de l’OTAN. Avec une aide limitée de ses alliés, elle remplit effectivement toute la mission de l’OTAN avec ses propres forces armées, sans être membre de l’alliance.
Et c’est précisément ce moment que l’Occident choisit pour négocier ? Ce moment où la Russie est à bout de souffle, où son économie vacille, où ses pertes militaires sont catastrophiques ?
Snyder pose la question qui fâche : les Américains semblent se précipiter à Munich pour apaiser l’agresseur. Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi au moment où l’agresseur est le plus faible ?
La réponse est glaçante. Parce que certains, à Washington, ont adopté quelque chose qui ressemble à la vision russe de la guerre. Parce que la Russie ne peut gagner que si elle est apaisée, c’est-à-dire aidée.
L'Europe peut encore choisir son destin
Tout n’est pas perdu. Pas encore.
Le 6 janvier 2026, à Paris, le sommet de la coalition des volontaires a marqué un tournant. Les États-Unis ont soutenu des garanties de sécurité pour l’Ukraine, y compris la direction d’un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu. La France et le Royaume-Uni se sont engagés à déployer des forces sur le territoire ukrainien si un cessez-le-feu est conclu.
Le président Emmanuel Macron, le Premier ministre Keir Starmer et le président Volodymyr Zelensky ont signé une déclaration formelle. Après un cessez-le-feu, le Royaume-Uni et la France établiront des hubs militaires à travers l’Ukraine et construiront des installations protégées pour les armes et l’équipement militaire.
C’est un pas. Un vrai pas.
Le Conseil européen s’est engagé à couvrir les besoins financiers de l’Ukraine pour 2026 et 2027. Le prêt de réparations, financé par les actifs russes gelés, enverrait le message le plus clair à Moscou : vous ne pouvez pas nous attendre dehors.
Mais est-ce suffisant ?
Kallas l’a dit clairement : la Russie restera la menace la plus sérieuse pour la sécurité européenne même après la fin de la guerre en Ukraine. L’Europe ne doit pas abandonner le levier qu’elle détient actuellement pour exercer une pression sur la Russie à travers les actifs gelés et les autres sanctions.
La question n’est pas de savoir si l’Europe peut se défendre. C’est de savoir si elle le veut.
Le plan de paix à 90% et les 10% qui changent tout
À Davos, le 22 janvier 2026, Zelensky a annoncé que le plan de paix en 20 points était convenu à 90%. Les garanties de sécurité américano-ukrainiennes étaient convenues à 100%. Les garanties de sécurité américano-européo-ukrainiennes étaient presque convenues.
Deux dispositions restaient en suspens. Les dispositions 12 et 14. Celles qui traitent des territoires et de l’avenir des infrastructures critiques. Ce que Kyiv appelle des questions existentielles.
Derrière ces chiffres techniques se cache une réalité brutale. Moscou veut les terres qu’il a conquises. Kyiv refuse de les céder. Et entre les deux, les négociateurs américains cherchent un compromis qui, par définition, récompenserait l’agression.
C’est exactement ce qui s’est passé en 1938. Les négociateurs ont cherché un compromis sur les Sudètes. Pas sur le principe de l’annexion, Hitler l’avait déjà obtenu avant même de s’asseoir à la table. Mais sur les modalités. Le calendrier. Les détails techniques.
Le problème, c’est que vous ne pouvez pas négocier avec quelqu’un qui ne respecte pas les accords qu’il signe. Hitler a violé les accords de Munich en six mois. Poutine a violé le Mémorandum de Budapest, les accords de Minsk, et à peu près chaque engagement qu’il a pris envers l’Ukraine depuis 1991.
Pourquoi cette fois serait-elle différente ?
La haine anormale et la paix impossible
Trump lui-même l’a reconnu après sa rencontre avec Zelensky à Davos : une haine anormale entre les dirigeants russe et ukrainien rend difficile la conclusion d’un accord de paix.
Mais cette haine n’a rien d’anormal. Elle est la conséquence logique de ce que la Russie a fait à l’Ukraine. Des villes rasées. Des enfants déportés. Des civils torturés. Des fosses communes découvertes à Boutcha, Izioum, Marioupol.
Comment Zelensky pourrait-il serrer la main de l’homme qui a ordonné le massacre de son peuple ? Comment pourrait-il accepter de céder des territoires où vivent des Ukrainiens qui seront ensuite soumis à l’occupation russe, avec tout ce que cela implique de répression, de déportation, d’effacement culturel ?
En 1938, les Tchèques des Sudètes ont découvert ce que signifiait être livré à Hitler. Beaucoup ont fui. Ceux qui sont restés ont subi la nazification, puis la guerre, puis l’expulsion. Des millions de vies brisées parce que des hommes en costume, à Munich, avaient décidé que la paix valait ce sacrifice.
Qui sommes-nous pour exiger d’un autre peuple qu’il se sacrifie pour notre confort ?
L'Europe doit cesser de négocier sa propre défaite
Le titre de cet éditorial n’est pas une provocation. C’est un constat.
Chaque concession faite à Poutine renforce sa conviction que l’Occident est faible, divisé, incapable de tenir ses engagements. Chaque territoire cédé sans combattre devient un tremplin pour la prochaine agression. Chaque signal d’apaisement est interprété comme une invitation à continuer.
L’Europe de 2026 a des choix que l’Europe de 1938 n’avait pas. Elle dispose d’une économie plus puissante que celle de la Russie. Elle possède une population plus nombreuse. Elle a accès à une technologie militaire supérieure. Elle pourrait, si elle le voulait, se défendre sans l’aide américaine.
Mais elle ne le fait pas. Elle attend. Elle espère. Elle négocie.
Winston Churchill, après Munich, avait déclaré devant la Chambre des communes : Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre.
Moins d’un an plus tard, il avait raison.
Ce que l'Europe doit faire maintenant
Premièrement, assumer sa propre défense. Tous les 32 membres de l’OTAN devraient atteindre ou dépasser l’objectif de 2% du PIB consacré à la défense en 2025. L’objectif de 5% d’ici 2035 a été accepté. Mais l’Europe manque encore de capacités critiques comme le transport aérien stratégique et le renseignement. Il faut investir massivement, et vite.
Deuxièmement, fournir à l’Ukraine tout ce dont elle a besoin pour gagner, pas pour survivre. Des avions de combat. Des missiles à longue portée. Des systèmes de défense aérienne. Sans restrictions sur leur utilisation contre des cibles militaires légitimes en Russie.
Troisièmement, refuser tout accord qui récompense l’agression. Pas de reconnaissance des annexions. Pas de neutralisation forcée de l’Ukraine. Pas de limitations sur l’armée ukrainienne sans limitations équivalentes sur l’armée russe.
Quatrièmement, maintenir et renforcer les sanctions. Les actifs russes gelés doivent être utilisés pour la reconstruction de l’Ukraine. Les sanctions économiques doivent rester en place tant que la Russie occupe des territoires ukrainiens.
Cinquièmement, préparer des garanties de sécurité crédibles. La France et le Royaume-Uni ont fait un premier pas. D’autres doivent suivre. Des troupes européennes sur le sol ukrainien, pour surveiller un cessez-le-feu ou pour défendre le pays, seraient le signal le plus clair que l’Europe est prête à se battre.
La paix par la force, pas la paix par la soumission.
Le choix qui définira notre génération
En 1938, les dirigeants européens ont cru qu’ils pouvaient acheter la paix en sacrifiant un petit pays. Ils se trompaient. Leur lâcheté n’a fait que repousser l’inévitable tout en rendant la guerre plus terrible quand elle est finalement arrivée.
En 2026, nous sommes face au même choix. Nous pouvons céder à Poutine ce qu’il demande et espérer qu’il se contentera de l’Ukraine. Ou nous pouvons lui tenir tête maintenant, pendant que l’Ukraine tient encore debout, pendant que son économie s’effondre, pendant que ses forces armées sont épuisées.
L’histoire jugera ce que nous faisons aujourd’hui. Elle jugera si nous avons appris les leçons de Munich. Elle jugera si nous avons été à la hauteur du sacrifice des Ukrainiens qui se battent depuis quatre ans pour des valeurs que nous prétendons défendre.
Chamberlain est rentré de Munich avec la paix pour son époque. Cette paix a duré onze mois.
Quelle paix négocions-nous aujourd’hui ? Et combien de temps durera-t-elle ?
L’Europe doit cesser de négocier sa propre défaite. Le temps des illusions est terminé. Le temps de l’action est venu.
Parce que si l’Ukraine tombe, nous serons les prochains. Et cette fois, il n’y aura personne pour se battre à notre place.
Signé Maxime Marquette
Sources
Europe must stop negotiating its own defeat – Euromaidan Press, 27 janvier 2026
Appeasement at Munich – Timothy Snyder, Substack, 14 février 2025
1939 Poland lesson: Harvard historian says Ukraine’s guarantees depend on whether Russia believes West would actually fight – Euromaidan Press, 14 janvier 2026
FIVE THINGS TO KNOW: Munich Agreement 1938 (Czechoslovakia), 2025 (Ukraine) and Appeasement – Kyiv Post, 2025
Europe’s impossible puzzle: defend Ukraine from Putin and Greenland from Trump – Euronews, 20 janvier 2026
Can Europe break with Trump? A tale of energy, defence, economic dependence – Al Jazeera, 21 janvier 2026
2026: Europe’s year of bad choices – International Centre for Defence and Security, 2026
Pete Hegseth tells NATO that a return to Ukraine’s 2014 borders is ‘unrealistic’ – NBC News, février 2025
HR/VP Kaja Kallas: Keynote speech at the European Defence Agency Annual Conference 2026 – EEAS, 2026
US backs security guarantees for Ukraine, as France and UK pledge troops – Al Jazeera, 6 janvier 2026
Davos 2026: Special address by Friedrich Merz, Federal Chancellor of Germany – World Economic Forum, janvier 2026
Merz compares Putin to Hitler, warns he will not stop at Donbas – RBC-Ukraine, décembre 2025
Munich Agreement – Encyclopedia Britannica
The British Policy of Appeasement toward Hitler and Nazi Germany – Holocaust Encyclopedia
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