L’hiver le plus brutal depuis le début de la guerre
Pour comprendre la portée de cette annonce, il faut d’abord mesurer l’ampleur de la catastrophe que traverse l’Ukraine. L’hiver 2025-2026 est le plus rude que le pays ait connu depuis plus d’une décennie. Les températures ont plongé à moins vingt degrés dans la capitale, et les prévisions annoncent des pointes à moins trente dans les jours à venir. Mais le froid seul ne tue pas, pas directement, pas quand les immeubles sont chauffés et les réseaux électriques intacts. Ce qui tue, c’est la combinaison du froid et de la destruction systématique des infrastructures énergétiques par les forces armées russes. Depuis le début de l’hiver, Moscou a intensifié ses frappes contre les centrales, les sous-stations, les réseaux de chauffage urbain. L’objectif est limpide, il a été formulé par les analystes, dénoncé par les ONG, qualifié de crime de guerre par la Cour pénale internationale : contraindre la population ukrainienne par le gel, transformer l’hiver en allié militaire, faire de chaque radiateur éteint un argument en faveur de la reddition.
Les chiffres donnent le vertige. Le 9 janvier 2026, une attaque massive de missiles et de drones a laissé plus d’un million de Kyivains sans électricité. Plus de 5 600 immeubles résidentiels privés de chauffage. Près de la moitié de la capitale plongée dans l’obscurité et le froid. Dans les appartements, les températures intérieures sont tombées à sept degrés Celsius. Les écoles ont fermé, faute de pouvoir maintenir des conditions minimales de confort. Les familles se sont retrouvées contraintes de dormir habillées, emmitouflées dans tout ce qu’elles possédaient, autour de poêles d’appoint quand elles avaient la chance d’en posséder. Et cette réalité ne concerne pas que Kyiv. Kharkiv, Odessa, Dnipro, autant de villes où les mêmes scènes se répètent, où les mêmes mains tremblent en tournant des robinets qui ne donnent plus rien, où les mêmes regards se lèvent vers un ciel qui apporte tantôt le gel, tantôt la mort.
L’exode silencieux de 600 000 âmes
Le maire de Kyiv, Vitali Klitschko, l’ancien champion de boxe devenu le visage de la résilience de sa ville, a pris une décision aussi courageuse que déchirante le 9 janvier. Il a lancé un appel à l’évacuation de la capitale. Pas un ordre brutal, pas une injonction militaire, mais un message empreint de pragmatisme douloureux, publié sur Telegram : « Si vous avez encore la possibilité de quitter la ville, là où existent des sources d’énergie et de chauffage alternatives, n’hésitez pas. » Et les gens sont partis. Environ 600 000 résidents ont quitté Kyiv depuis cet appel, sur une population d’environ 3,6 millions d’habitants. Un sixième de la ville, volatilisé en quelques semaines. Des familles entières chargeant leurs voitures, prenant des trains bondés, cherchant refuge chez des proches en province ou dans l’ouest du pays. Des vieillards qui n’avaient jamais quitté leur quartier, des enfants arrachés à leurs habitudes, des couples séparés parce que l’un doit rester pour travailler et l’autre doit mettre les petits à l’abri. Imaginez Montréal perdant un sixième de sa population en trois semaines. Imaginez Lyon se vidant de 300 000 de ses habitants. L’image est brutale, et pourtant insuffisante, car elle ne rend pas compte du bruit, de la peur, de l’odeur du froid dans un appartement sans chauffage.
Pour ceux qui restent, la municipalité a installé des points d’accueil équipés de lits, de chaufferies mobiles, de nourriture et de produits d’hygiène. L’UNICEF a déployé des générateurs d’urgence pour maintenir en vie les hôpitaux et les services essentiels. L’Union européenne a annoncé la livraison de 447 générateurs électriques depuis la Pologne. Des gestes nécessaires, vitaux même, mais qui ne font que colmater les brèches d’un navire qui prend l’eau de toutes parts. Car chaque nuit, de nouvelles frappes peuvent anéantir en quelques secondes ce qui a été réparé en plusieurs jours. L’Allemagne a qualifié ces attaques de « crimes de guerre ». Un porte-parole du gouvernement allemand a déclaré, sans détour : « Poutine utilise le froid comme une arme. Ses actions sont profondément inhumaines et méprisantes. » La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre deux hauts responsables militaires russes pour ces attaques ciblant les infrastructures civiles. Les mots sont prononcés. Les actes juridiques sont posés. Mais les bombes continuent de tomber.
Olena, soixante-trois ans, n’a pas quitté son appartement du quartier d’Obolon à Kyiv. Elle dort avec trois couvertures, un bonnet et des gants. Elle fait chauffer de l’eau sur un réchaud de camping que sa petite-fille a trouvé Dieu sait où. Quand on lui demande pourquoi elle ne part pas, elle répond simplement : « Partir pour aller où ? C’est ici chez moi. » Pour elle, l’annonce de Trump n’est qu’un bruit lointain, une information captée entre deux coupures de courant sur un téléphone dont la batterie tient de moins en moins longtemps. Ce qui compte, ce n’est pas ce que les présidents se disent au téléphone. C’est savoir si le radiateur se rallumera avant le matin.
La diplomatie du spectacle contre la réalité du terrain
Quand un sursis d’une semaine devient un triomphe
Examinons la mécanique de cette annonce avec la froideur qu’elle mérite. Trump affirme avoir obtenu une pause d’une semaine. Sept jours. 168 heures. Dans une guerre qui dure depuis bientôt quatre ans, depuis le 24 février 2022, cela représente une fraction infime, un battement de cils dans un cauchemar interminable. Et cette pause, si elle se concrétise, ne concerne que les frappes sur les villes. Pas les combats sur la ligne de front. Pas les offensives dans le Donbass. Pas les opérations militaires dans la région de Koursk. La guerre continuera, mais elle fera peut-être un peu moins de bruit dans les centres urbains pendant sept jours, le temps que le thermomètre remonte de quelques degrés. Et après ? Après les sept jours, quoi ? Les bombes reprendront-elles leur cadence habituelle, comme un métronome infernal dont on n’aurait que brièvement interrompu le balancement ? La question se pose avec une acuité terrible, car elle révèle la nature même de ce qui est présenté comme un succès diplomatique.
On ne négocie pas une pause dans le bombardement de civils comme on négocie un rabais sur un bail commercial. Ou plutôt, on ne devrait pas. Le droit international humanitaire, les Conventions de Genève, tout l’édifice juridique construit après les horreurs du XXe siècle repose sur un principe simple : les civils ne sont pas des cibles légitimes, jamais, par aucun temps, en aucune saison. Demander à un belligérant de suspendre ses frappes sur des zones résidentielles pendant une vague de froid, c’est implicitement admettre qu’il est tolérable de les frapper le reste du temps. C’est valider le cadre posé par Moscou, un cadre dans lequel le bombardement de Kyiv est la situation normale, et la trêve l’exception consentie. Ce glissement sémantique et moral est peut-être le danger le plus insidieux de toute cette affaire. Il reconfigure notre compréhension de ce qui est acceptable, et ce faisant, il sert directement les intérêts de l’agresseur.
Le précédent dangereux d’une diplomatie personnalisée
Il y a aussi la question de la méthode. Trump se présente comme l’homme qui décroche son téléphone et règle les problèmes en tête-à-tête. Cette diplomatie du deal, fondée sur les rapports personnels entre dirigeants, évacue tout un appareil de négociation multilatérale, de vérification, de garanties. Quand Trump dit que Poutine a « accepté », sur quoi repose cette affirmation ? Sur la parole d’un homme dont les engagements passés, les accords de Minsk en tête, se sont systématiquement révélés des leurres ? Il n’y a pas de document signé. Pas de mécanisme de contrôle. Pas de conséquence prévue en cas de violation. Juste la parole d’un autocrate transmise par un populiste, et nous sommes censés applaudir. L’envoyé spécial Steve Witkoff a certes indiqué que les garanties de sécurité pour l’Ukraine étaient « en grande partie finalisées », mais finaliser un texte et le faire respecter sont deux choses radicalement différentes, surtout quand l’une des parties a fait de la violation de ses engagements une forme d’art.
Par ailleurs, cette annonce place l’Ukraine dans une position singulièrement inconfortable. Volodymyr Zelensky a réagi avec la prudence d’un homme qui marche sur un champ de mines diplomatique. Il a déclaré sur la plateforme X : « Nos équipes ont discuté de cela aux Émirats arabes unis. Nous attendons que les accords soient mis en oeuvre. » Chaque mot est pesé. « Nous attendons », pas « nous célébrons ». « Que les accords soient mis en oeuvre », pas « que la paix est acquise ». Zelensky sait, mieux que quiconque, que la distance entre une promesse russe et sa réalisation est un gouffre que des décennies de diplomatie n’ont pas réussi à combler. Il sait aussi qu’il ne peut pas se permettre de rejeter publiquement une initiative américaine, aussi fragile soit-elle, car Washington reste le principal soutien de l’Ukraine, et s’aliéner Trump serait suicidaire. Voilà donc le président ukrainien réduit à remercier poliment, à espérer sincèrement, et à se préparer au pire en silence. Quelle position indigne pour le dirigeant d’une nation en guerre.
Les pourparlers d'Abu Dhabi et le ballet diplomatique
Moscou, Kyiv et Washington autour d’une même table
L’annonce de Trump s’inscrit dans un contexte diplomatique plus large qui mérite qu’on s’y arrête. Les 23 et 24 janvier 2026, des pourparlers trilatéraux historiques se sont tenus à Abu Dhabi, réunissant pour la première fois des responsables russes, ukrainiens et américains autour d’une même table. Côté américain, les envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kushner, le gendre de Trump, menaient la danse. Côté ukrainien, le secrétaire du Conseil de sécurité, Roustem Oumerov, et le chef de cabinet Kyrylo Boudanov. Côté russe, le général Igor Kostioukov, patron du renseignement militaire, le GRU. Le Kremlin a qualifié ces échanges de « constructifs ». Zelensky a employé le même terme. Le langage diplomatique, dans sa prudence codifiée, signale ainsi que les canaux de communication restent ouverts, que les positions ont été exposées, que personne n’a claqué la porte. Mais « constructif » ne signifie pas « décisif ». Et la nuance est colossale.
De nouveaux pourparlers sont prévus dimanche, de nouveau à Abu Dhabi. Witkoff a révélé lors du conseil de cabinet que la session précédente avait réuni « cinq généraux russes » avec lui-même, Kushner et Dan Driscoll. Il estime que « beaucoup de progrès » ont été accomplis. Sur un plan de paix en vingt points, il affirmait à Davos que les discussions en étaient désormais « aux questions territoriales », qu’il qualifiait de « l’éléphant de 360 kilos dans la pièce ». Car c’est bien là que tout se joue, que tout se bloque, que tout menace de s’effondrer. La Russie exige le retrait des forces ukrainiennes du Donbass. L’Ukraine refuse de céder un centimètre de son territoire souverain. Entre ces deux positions, un abîme que ni les sourires de Witkoff, ni les coups de fil de Trump, ni les salons feutrés des Émirats ne suffiront à combler.
L’Europe en spectateurs inquiets
Un détail, qui n’en est pas un, mérite attention : ces pourparlers se tiennent loin de l’Europe, sans participation directe des pays de l’Union européenne. C’est à Abu Dhabi, pas à Bruxelles, Genève ou Berlin, que se dessinent les contours d’un éventuel accord. Les Européens, qui ont fourni une part considérable du soutien à l’Ukraine, qui accueillent des millions de réfugiés ukrainiens, qui subissent les conséquences économiques et énergétiques de ce conflit, se retrouvent relégués au rang de spectateurs anxieux, craignant que Washington ne pousse Kyiv à accepter des conditions jugées trop favorables à Moscou. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a certes reconnu les « efforts de cessez-le-feu » et déclaré qu’« un premier souffle de paix » flottait enfin dans l’air. Mais il a aussi posé des conditions claires : le cessez-le-feu d’abord, les garanties de sécurité ensuite, et rien sans l’accord de la Russie. Merz a explicitement exclu l’envoi de soldats allemands sur le sol ukrainien, même après un cessez-le-feu, tout en laissant ouverte la possibilité de déploiements sur le territoire de l’OTAN adjacent à l’Ukraine.
La France et le Royaume-Uni ont adopté une approche différente. Le président Macron et le premier ministre Starmer ont signé avec Zelensky, le 6 janvier à Paris, une déclaration d’intention prévoyant le déploiement de troupes de leurs pays en Ukraine après un cessez-le-feu. Moscou a immédiatement dénoncé cette proposition comme « dangereuse » et « destructrice ». Et voilà l’Europe prise entre deux feux : d’un côté, la volonté de peser dans le processus de paix et de garantir la sécurité de l’Ukraine ; de l’autre, la réalité d’une Russie qui refuse toute présence militaire occidentale à ses portes et d’une Amérique qui préfère négocier dans le Golfe plutôt que consulter ses alliés transatlantiques. Ce ballet diplomatique a quelque chose d’irréel. Chaque acteur avance ses pions, chaque déclaration est calibrée, chaque silence est calculé. Et pendant ce temps, à Kyiv, le mercure continue de chuter.
Il est tentant de croire que les grandes crises se résolvent par de grandes négociations. Que des hommes en costume, assis autour de tables lustrées dans des capitales ensoleillées, peuvent tracer des lignes sur une carte et mettre fin à la souffrance de millions de personnes. L’histoire nous enseigne le contraire. Les accords de paix ne valent que par la volonté réelle des parties de les respecter. Et cette volonté, chez Moscou, reste à démontrer. Chaque jour. Chaque heure. Chaque frappe qui continue de tomber pendant que les diplomates s’échangent des poignées de main est un rappel cinglant que les mots, fussent-ils prononcés dans les plus beaux palais du monde, ne protègent personne du froid ni des bombes.
Le cynisme comme méthode de gouvernance
L’arme du froid, stratégie de la terreur énergétique
Prenons du recul. Ce qui se joue en Ukraine cet hiver dépasse largement le cadre d’un simple épisode diplomatique. Il s’agit d’une stratégie de terreur énergétique systématique, documentée, dénoncée, et pourtant poursuivie avec une constance effrayante par la Russie. Depuis l’automne 2022, Moscou cible délibérément les infrastructures civiles de l’Ukraine, en particulier le réseau électrique et les systèmes de chauffage urbain. L’objectif n’est pas militaire au sens classique du terme. Il ne s’agit pas de détruire des bases aériennes, des dépôts de munitions ou des centres de commandement. Il s’agit de rendre la vie impossible pour des millions de civils, de les pousser à fuir, de briser leur moral, de les contraindre à exiger de leur propre gouvernement qu’il capitule. C’est la guerre totale menée contre une population, et l’hiver est le complice parfait. Quand il fait moins vingt-cinq dehors et sept degrés dans votre salon, la résistance n’est plus une question de patriotisme. Elle devient une question de survie biologique.
L’analyste Alla Poedie a employé le terme de « génocide énergétique » pour décrire cette stratégie. Le mot est fort, délibérément choisi pour sa charge morale et juridique. Mais est-il excessif ? Quand un État bombarde méthodiquement les centrales électriques d’un pays entier en plein hiver, sachant que les conséquences seront des morts par hypothermie, des hôpitaux privés de courant, des nouveau-nés dans des maternités sans chauffage, peut-on parler d’autre chose que d’une volonté de destruction massive de conditions de vie ? La Cour pénale internationale a tranché, au moins partiellement, en émettant des mandats d’arrêt contre deux hauts responsables militaires russes. Ces mandats qualifient les frappes contre le réseau énergétique de crime de guerre visant à nuire aux civils. C’est un signal juridique important, même si son effet pratique reste limité tant que la Russie ignore la juridiction de la CPI.
Nadia et les enfants de l’hiver
Les chiffres, aussi accablants soient-ils, ne captent jamais toute la vérité. Derrière le million de personnes privées d’électricité, il y a Nadia, une institutrice de Kharkiv qui fait cours à ses élèves dans un couloir du sous-sol de l’école, emmitouflée dans un manteau, en écrivant au tableau avec des gants. Il y a ce père de famille de Dnipro qui fait la queue quatre heures dans un point de distribution pour obtenir deux litres d’eau potable et un thermos de soupe chaude. Il y a cette grand-mère d’Odessa qui a brûlé ses vieux livres pour se chauffer une nuit de plus, des livres qu’elle avait lus à ses enfants, puis à ses petits-enfants. Chaque chiffre est un visage, chaque statistique une tragédie intime. L’UNICEF a sonné l’alarme : les enfants ukrainiens affrontent « l’hiver le plus dur de la guerre ». Des écoles fermées, des vaccinations interrompues, des traumatismes psychologiques qui se superposent aux précédents, couche après couche, comme la neige qui s’accumule sur les ruines.
Et c’est dans ce contexte que Trump annonce, avec une satisfaction non dissimulée, avoir obtenu une pause de sept jours. Sept jours pour reprendre son souffle. Sept jours pour réparer quelques lignes électriques. Sept jours pour espérer que le prochain missile attendra un peu. Vous, qui lisez ces lignes depuis un bureau chauffé ou un salon confortable, imaginez un instant ce que signifie compter les jours de répit comme on compte les rations dans une forteresse assiégée. Imaginez cette horloge qui tourne, ce décompte silencieux vers la reprise annoncée des bombardements. Est-ce cela, la paix que l’on nous promet ? Un sursis de sept jours, renouvelable selon l’humeur du Kremlin ? Si tel est le cas, nous avons collectivement échoué, non pas à résoudre cette crise, mais à comprendre ce qu’elle exige de nous.
Le jeu des grandes puissances et le sort des petits
Washington entre médiation et complaisance
Le rôle des États-Unis dans cette crise mérite un examen sans complaisance. Trump se positionne en médiateur, en faiseur de paix, en homme providentiel capable de mettre fin à un conflit que ses prédécesseurs n’ont pas su résoudre. C’est le récit qu’il construit, méthodiquement, conseil de cabinet après conseil de cabinet. Mais quel médiateur qualifie de « très gentil » le geste d’un belligérant qui consent à ne pas bombarder des civils pendant une semaine ? Quel médiateur impartial se félicite publiquement avant même que la trêve soit vérifiée ? La posture de Trump oscille dangereusement entre la médiation et la complaisance, entre le désir de résultat rapide et la tentation de l’arrangement avec l’agresseur. Il faut se souvenir que Trump a récemment déclaré que Poutine était « prêt à conclure un accord de paix » et que Zelensky faisait obstacle. Ce n’est pas le langage d’un médiateur neutre. C’est le langage d’un homme qui a déjà choisi son interlocuteur privilégié.
Zelensky lui-même l’a compris, et ses déclarations récentes trahissent une inquiétude croissante. Dans une interview accordée au Time, le président ukrainien a déclaré que la Russie avait réussi à « influencer certaines personnes de l’équipe de la Maison Blanche » par la désinformation. Il a ajouté : « Leur signal aux Américains était que les Ukrainiens ne veulent pas mettre fin à la guerre, et qu’il faut faire quelque chose pour les y forcer. » Des mots d’une franchise remarquable, qui révèlent l’ampleur du fossé entre la perception américaine et la réalité ukrainienne. Car l’Ukraine veut la paix, désespérément. Mais pas n’importe quelle paix. Pas une paix qui entérinerait l’annexion de son territoire. Pas une paix qui récompenserait l’agression. Pas une paix qui laisserait la porte ouverte à une nouvelle invasion dans cinq ou dix ans. La question qui hante les nuits de Kyiv n’est pas de savoir si la paix viendra. C’est de savoir si elle sera juste.
Le piège de la normalisation de la guerre
Il y a, dans toute cette séquence, un phénomène pernicieux que nous devons nommer : la normalisation progressive de la guerre. Quand un président américain présente une pause d’une semaine dans les bombardements comme une victoire, il normalise. Quand les chaînes d’information traitent l’annonce comme un développement positif sans questionner l’absurdité de la situation, elles normalisent. Quand nous-mêmes, lecteurs, commentateurs, citoyens, haussons les épaules en nous disant « c’est mieux que rien », nous normalisons. Et cette normalisation est exactement ce que Poutine recherche. Il veut que le monde s’habitue. Qu’il accepte la guerre en Ukraine comme un bruit de fond, un conflit gelé qu’on gère par des trêves ponctuelles et des pourparlers interminables, pendant que la Russie consolide ses gains territoriaux et que l’Ukraine s’épuise, littéralement, dans le froid et la fatigue.
Chaque cessez-le-feu temporaire qui n’est pas suivi d’un accord durable renforce ce scénario. Chaque annonce triomphale qui ne se traduit pas par un changement réel sur le terrain alimente le cynisme. Et chaque jour qui passe rapproche l’Ukraine du point de rupture, ce moment où la résistance physique et psychologique d’un peuple atteint ses limites. Nous n’en sommes pas encore là. Les Ukrainiens ont démontré une capacité de résilience qui force le respect et confond les pronostics. Mais la résilience n’est pas infinie. Le courage ne chauffe pas les appartements. La détermination ne remplace pas l’électricité. Et l’espoir, s’il n’est pas nourri par des actes concrets, finit par s’éteindre comme une bougie dans le vent glacial de la steppe.
Les prochains jours, entre espoir fragile et lucidité nécessaire
Dimanche à Abu Dhabi, le rendez-vous de tous les possibles
Les pourparlers prévus dimanche à Abu Dhabi constituent le prochain moment de vérité. Si les discussions de la semaine précédente se sont achevées sur une note qualifiée de « constructive », les enjeux de ce nouveau cycle sont autrement plus déterminants. Car il ne s’agit plus seulement d’échanger des positions, mais de commencer à bâtir un cadre concret. Les garanties de sécurité pour l’Ukraine sont, selon Witkoff, « en grande partie finalisées ». Zelensky a confirmé qu’un texte est « essentiellement prêt » à être parachevé par Trump. Mais ces garanties sont conditionnelles à un cessez-le-feu accepté par la Russie. Et la Russie, pour l’heure, n’a donné aucun signe qu’elle est prête à poser les armes. L’attaque au missile hypersonique du 9 janvier en témoigne. Les six morts du 29 janvier le confirment. Les mots disent une chose, les actes en disent une autre. Et dans cette guerre, ce sont les actes qui comptent.
La question territoriale reste l’obstacle majeur. La Russie exige le retrait total des forces ukrainiennes du Donbass. L’Ukraine défend sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire internationalement reconnu, Crimée comprise. Entre ces deux positions, le fossé semble infranchissable. Witkoff le sait, qui parlait à Davos de « questions territoriales » comme du « principal obstacle ». Les États-Unis pourraient-ils proposer un compromis, une formule créative, un gel du conflit qui permettrait de sauver la face de chaque partie sans résoudre la question de fond ? C’est l’hypothèse qui circule dans les chancelleries, et c’est aussi celle qui inquiète le plus Kyiv. Car un compromis territorial, quel qu’il soit, serait vécu par l’Ukraine comme une amputation, et par la Russie comme un précédent validant le recours à la force pour redessiner les frontières. Le monde entier a intérêt à ce que ce précédent ne soit pas établi. Mais le monde entier regarde ailleurs, ou presque.
Ce que nous devons exiger, ce que nous ne pouvons pas accepter
Adressons-nous les uns aux autres avec la franchise que la situation impose. Nous ne pouvons pas accepter qu’une pause d’une semaine soit présentée comme un accomplissement historique. Nous ne pouvons pas accepter que le sort de millions d’Ukrainiens dépende d’un coup de fil entre deux hommes dont les motivations restent opaques. Nous ne pouvons pas accepter que la communauté internationale se satisfasse de gestes symboliques pendant que des civils meurent de froid et sous les bombes. Ce que nous devons exiger, c’est un cessez-le-feu total et vérifiable, pas une trêve sélective de sept jours. Ce que nous devons exiger, c’est le respect du droit international, l’intégrité territoriale de l’Ukraine, des garanties de sécurité qui aient un sens et une force juridique, pas des promesses murmurées au téléphone entre dirigeants. Ce que nous devons exiger, c’est que la paix, quand elle viendra, soit une paix juste, pas un arrangement de convenance qui prépare la prochaine guerre.
Les prochains jours nous diront si la trêve annoncée par Trump est réelle ou fictive. Si les missiles cessent effectivement de frapper Kyiv, même temporairement, chaque heure de répit sera précieuse pour les habitants qui tentent de survivre. Mais ne nous y trompons pas : une semaine sans bombardement ne fera pas revenir les 600 000 personnes qui ont fui. Elle ne réparera pas les infrastructures détruites. Elle ne ramènera pas les morts. Elle ne guérira pas les traumatismes. Ce n’est qu’un pansement sur une plaie béante, un pansement nécessaire, urgent même, mais désespérément insuffisant. La vraie question n’est pas de savoir si Poutine tiendra sa promesse pendant sept jours. La vraie question est de savoir ce que nous ferons, collectivement, le huitième jour.
Je ne sais pas ce que l’histoire retiendra de cet hiver 2026. Peut-être le début d’un processus de paix fragile mais réel. Peut-être un simple épisode de plus dans un conflit dont la fin n’est pas en vue. Peut-être le moment où la communauté internationale a enfin compris que la guerre en Ukraine ne se réglera pas par des coups de téléphone et des conférences de presse, mais par une volonté politique authentique, soutenue par des moyens concrets et des principes non négociables. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il fait moins trente à Kyiv, que des gens dorment sans chauffage, et qu’aucune quantité de diplomatie ne les réchauffera. C’est cela, la réalité. Tout le reste n’est que commentaire.
Conclusion : quand le froid révèle la chaleur des mots creux
L’épreuve de vérité pour la diplomatie mondiale
Ce 29 janvier 2026 restera-t-il dans les annales comme le jour où la paix a commencé à se dessiner en Ukraine ? Ou comme un jour de plus dans la longue liste des annonces sans lendemain, des promesses trahies, des espoirs déçus ? La réponse ne dépend pas de Trump. Elle ne dépend pas de Poutine. Elle ne dépend même pas de Zelensky. Elle dépend de nous tous, de notre capacité collective à maintenir la pression, à refuser la normalisation, à exiger que les principes fondamentaux du droit international ne soient pas sacrifiés sur l’autel de la realpolitik. L’Ukraine traverse son épreuve la plus terrible. Le froid mord. Les bombes tombent. Les négociations piétinent. Et un président américain se félicite d’avoir obtenu un sursis de sept jours comme s’il venait de gagner un tournoi de golf. Il y a dans ce contraste quelque chose qui nous diminue tous.
Mais le peuple ukrainien, lui, ne demande pas qu’on le plaigne. Il demande qu’on le respecte. Il demande que sa souveraineté soit défendue, que son territoire soit reconnu, que sa souffrance ne soit pas instrumentalisée au service des ambitions des uns ou des calculs des autres. Olena dans son appartement glacé d’Obolon. Nadia qui fait classe dans un sous-sol de Kharkiv. Le père de famille de Dnipro qui fait la queue pour un thermos de soupe. Ce sont eux, les vrais protagonistes de cette histoire. Pas les présidents au téléphone. Pas les envoyés spéciaux dans les palais du Golfe. Pas les chroniqueurs derrière leurs écrans. Eux. Et c’est à eux que nous devons rendre des comptes. Pas dans sept jours. Maintenant.
Le huitième jour
Alors oui, espérons que la trêve tienne. Espérons que les pourparlers de dimanche progressent. Espérons que les garanties de sécurité se concrétisent. Espérons que les diplomates trouvent la formule qui permettra de mettre fin à cette guerre, la plus meurtrière sur le sol européen depuis 1945. Mais espérons lucidement. N’applaudissons pas trop vite. Ne confondons pas le geste et la substance, l’annonce et la réalisation, le coup de fil et la paix. Car l’enjeu dépasse la guerre en Ukraine. Il s’agit de savoir quel ordre mondial nous acceptons. Un ordre où la force prime le droit, où les frontières se redesinent au gré des rapports de puissance, où un autocrate peut affamer un peuple par le froid et recevoir des remerciements pour avoir suspendu les hostilités pendant une semaine. Ou un ordre où le droit international a encore un sens, où la souveraineté des nations est protégée, où les civils ne sont jamais des cibles, quelles que soient les circonstances. Le choix est devant nous. Et il ne souffre aucun report, car pendant que nous délibérons, à Kyiv, le thermomètre continue de descendre.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Bloomberg – Trump Says Putin Vowed to Halt Ukraine Strikes Due to Cold
PBS News – Trump says he personally asked Putin not to attack Kyiv amid brutal cold
UNICEF France – Ukraine : les enfants affrontent l’hiver le plus dur de la guerre
Deutschland.de – Merz wants to help secure Ukraine ceasefire
Sources secondaires
The Sydney Morning Herald – Trump says Putin will halt Kyiv bombing during looming cold snap
Fox News – Trump says Putin agreed to halt Kyiv strikes for one week amid brutal cold
La Presse – Une nouvelle attaque russe prive de chauffage pres de la moitie de Kyiv
Slate.fr – Sans chauffage ni electricite, la survie quotidienne des habitants de Kiev
Le Devoir – Sans chauffage, les habitants de Kiev passent l’hiver en mode survie
RTS – Pourparlers Ukraine-Russie a Abou Dhabi, le Donbass au coeur des negociations
Euronews – Almost half of Kyiv without heat and power as Russia batters Ukraine’s energy grid
La Regle du Jeu – Genocide energetique : comment la Russie tente de soumettre l’Ukraine par le froid
Time – Zelensky on Trump, Putin, and the Endgame in Ukraine
La Presse – Les pourparlers a Abou Dhabi se sont tenus dans un esprit constructif selon le Kremlin
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