Une croissance exponentielle sans precedent
Pour mesurer l’ampleur de la revolution industrielle en cours en Ukraine, il faut remonter au debut de l’invasion. En 2022, l’Ukraine produisait environ 5 000 drones. En 2024, ce chiffre avait bondi a 2,2 millions. En 2025, la production a atteint 4 millions d’appareils. Et l’objectif pour 2026 est de 7 millions. Faisons le calcul : en quatre ans, la production ukrainienne de drones a ete multipliee par 1 400. Mille quatre cents fois. C’est probablement la plus rapide montee en puissance industrielle militaire de l’histoire moderne, comparable uniquement a la mobilisation americaine de 1941-1945 lorsque les usines automobiles de Detroit se sont converties en arsenaux de la democratie. Mais l’Ukraine n’est pas les Etats-Unis de 1941. Elle n’a pas les ressources naturelles d’un continent, ni les oceans protecteurs, ni une economie intacte. Elle est un pays en guerre, dont les infrastructures sont bombardees chaque nuit, dont les centrales electriques sont detruites, dont les travailleurs vivent sous la menace permanente des drones ennemis. Et malgre cela, elle produit plus de drones que toute l’Alliance atlantique reunie. Si ce n’est pas un exploit digne des manuels d’histoire, je ne sais pas ce qui l’est.
L’Ukraine a accompli en quatre ans ce que la plupart des nations industrialisees n’ont pas realise en une generation. Elle a transforme un pays de 44 millions d’habitants en la plus grande usine de drones militaires au monde. C’est la vengeance de David par la technologie.
Un ecosysteme de 500 fabricants
Avant l’invasion de fevrier 2022, l’Ukraine comptait sept fabricants de drones. Sept. Aujourd’hui, ils sont plus de 500. Cette explosion entrepreneuriale est le resultat d’une politique deliberee du gouvernement ukrainien, qui a cree un environnement reglementaire favorable, des mecanismes de financement acceleres et un marche de la defense numerique baptise DOT-Chain, ou les unites de premiere ligne peuvent commander directement des drones aupres des fabricants. En 2025, ce systeme a permis la livraison de 200 000 drones directement aux combattants. L’Agence d’approvisionnement de la defense du ministere de la Defense ukrainien a fourni 2,4 millions de drones FPV aux forces armees en 2025, la grande majorite via des contrats directs avec les fabricants. Dmytro, un ingenieur de 32 ans qui dirigeait une start-up de logiciels a Lviv avant la guerre, a reconverti son equipe de developpeurs en concepteurs de drones. Son entreprise produit aujourd’hui 3 000 FPV par mois, assembles dans un atelier souterrain pour echapper aux bombardements. Il explique que chaque drone est un message personnel envoye a l’occupant. Cette reconversion de l’economie civile vers l’economie de guerre est un phenomene sociologique autant qu’industriel. Des programmeurs, des ingénieurs, des bricoleurs de genie se sont transformes en armuriers du XXIe siecle.
De 7 fabricants a 500 en quatre ans. C’est ce qui arrive quand un peuple entier decide que sa survie depend de sa capacite a innover plus vite que son ennemi. L’Ukraine n’a pas seulement mobilise ses soldats. Elle a mobilise ses cerveaux.
Les resultats de 2025 : la preuve par les chiffres
820 000 frappes confirmees par video
Les drones ukrainiens ne sont pas des gadgets. Ils sont des armes de destruction massive sur le champ de bataille. Les chiffres de 2025 parlent d’eux-memes. Les pilotes de drones FPV et de drones bombardiers ukrainiens ont realise 819 737 frappes reussies au cours de l’annee, chacune confirmee par video. Ce systeme de confirmation visuelle est crucial : il garantit que chaque frappe comptabilisee a effectivement atteint sa cible. Parmi ces frappes, les drones ont tue ou grievement blesse plus de 240 000 soldats russes. Ils ont detruit ou severement endommage plus de 29 000 armes lourdes — chars, pieces d’artillerie, lance-roquettes multiples. Ils ont neutralise 62 000 equipements plus legers : vehicules, depots de munitions, postes de commandement. Et ils ont abattu plus de 32 000 drones russes de reconnaissance ou d’attaque. Le commandant en chef des forces armees ukrainiennes a declare que plus de 80 pour cent des cibles ennemies etaient desormais detruites par des drones. Autrement dit, le drone est devenu l’arme principale de l’armee ukrainienne, devancant l’artillerie, les blindes et les missiles. Avez-vous deja vu une telle revolution dans la doctrine militaire se produire en temps de guerre, sous les bombes, en pleine invasion? Moi, jamais.
820 000 frappes confirmees en un an. Ce chiffre ne represente pas seulement une prouesse technologique. Il represente 820 000 decisions prises en temps reel par des pilotes qui jouent leur vie et celle de leur pays a chaque mission.
Le drone comme equalizer strategique
La revolution du drone a fondamentalement change l’equation strategique de cette guerre. Avant les drones, l’Ukraine etait en nette inferiorite materielle face a la Russie : moins de chars, moins d’artillerie, moins de munitions, moins d’avions. La Russie pouvait compter sur sa masse industrielle et ses reserves demographiques pour ecraser l’Ukraine par le poids du nombre. Mais les drones ont inverse ce calcul. Un drone FPV ukrainien coute entre 300 et 500 dollars. Un char russe T-72 coute environ 2 millions de dollars. Le ratio est de 1 pour 4 000. Et un seul drone FPV, pilote avec precision, peut detruire ce char en quelques secondes. L’Ukraine deploie desormais environ 9 000 drones par jour contre les forces russes, soit 270 000 par mois. Chaque drone devient un multiplicateur de force qui compense le deficit en armement lourd. Oleksiy, un commandant de bataillon de 38 ans dans la region de Donetsk, a explique aux medias que ses hommes preferent desormais un stock de drones FPV a un peloton de blindes. Le drone va ou le char ne peut pas aller, il voit ce que le soldat ne voit pas, et il frappe avant que l’ennemi n’ait le temps de reagir. C’est l’arme du pauvre qui humilie la machine du riche. Et cette humiliation se repete 9 000 fois par jour.
Le drone est l’arme la plus democratique jamais inventee. Il permet a un pays envahi de rivaliser avec une superpuissance nucleaire, non par la force brute, mais par l’intelligence, la precision et l’audace. C’est la revanche de l’innovation sur l’oppression.
L'objectif 2026 : etendre la portee a 100 kilometres
De 20 a 100 kilometres derriere les lignes russes
L’objectif de 7 millions de drones n’est pas seulement quantitatif. Il est aussi qualitatif. Serhiy Boyev a precise lors de la conference OFDEF que le programme national d’expansion des capacites de drones militaires viserait a etendre la portee de frappe effective de 20 kilometres derriere les lignes russes actuellement a 100 kilometres. Cette multiplication par cinq de la portee operationnelle changerait radicalement la nature du conflit. Aujourd’hui, les drones FPV ukrainiens menacent principalement les positions de premiere ligne russes : tranchees, points de tir, vehicules de ravitaillement. Mais a 100 kilometres de profondeur, ils pourraient atteindre les depots logistiques, les postes de commandement regionaux, les noeuds ferroviaires, les bases aeriennes et les concentrations de troupes qui alimentent l’offensive russe. C’est la difference entre piquer un ours et lui couper les arteres. Les fabricants ukrainiens ont deja realise des avancees significatives dans cette direction. Des FPV a fibre optique atteignent desormais des portees de plus de 20 kilometres, et de nouveaux systemes a guidage autonome par intelligence artificielle permettent au drone de poursuivre sa cible meme en cas de brouillage electronique. La Russie investit massivement dans la guerre electronique pour neutraliser les drones ukrainiens, mais chaque contre-mesure russe est suivie d’une contre-contre-mesure ukrainienne en quelques semaines. C’est une course perpetuelle, et pour l’instant, l’innovation ukrainienne garde une longueur d’avance.
Passer de 20 a 100 kilometres de portee, c’est transformer le drone d’une arme tactique en une arme strategique. L’Ukraine ne veut plus seulement repousser les soldats russes. Elle veut atteindre la machinerie qui les envoie mourir.
L’intelligence artificielle entre dans la danse
L’avenir des drones ukrainiens ne se mesure pas seulement en kilometres de portee ou en millions d’unites. Il se mesure en lignes de code. L’intelligence artificielle est en train de transformer le drone d’un outil pilote a distance en une arme semi-autonome capable de prendre des decisions en temps reel. Les dernieres versions des drones ukrainiens integrent des modeles d’IA embarquee qui permettent au drone de verrouiller automatiquement une cible et de la poursuivre sans intervention humaine, meme sous un brouillage electronique intense. Les commandants ukrainiens predisent que d’ici la fin 2026, l’IA sera capable de piloter et diriger des drones sans operateur humain. Les essaims de drones autonomes, longtemps relegues au domaine de la science-fiction, sont en train de devenir une realite operationnelle. L’Ukraine effectue la transition d’un modele un drone, un operateur vers un modele ou un seul operateur controle plusieurs drones simultanement, voire ou les drones se coordonnent entre eux. Le CSIS (Center for Strategic and International Studies) estime que les avancees concomitantes en guidage terminal par IA et en augmentation des volumes de production pourraient entrainer une amelioration de 900 pour cent de la letalite ukrainienne par kilometre de front. Neuf cents pour cent. C’est le genre de chiffre qui devrait empecher les generaux russes de dormir la nuit.
L’IA militaire n’est plus un concept de laboratoire. C’est une realite du champ de bataille ukrainien. Et quand l’intelligence artificielle rencontre le courage humain, les equations de la guerre sont bouleversees.
La course aux drones intercepteurs : proteger le ciel
1 500 intercepteurs par jour contre les Shahed russes
L’Ukraine ne se contente pas de construire des drones d’attaque. Elle construit aussi des drones qui detruisent d’autres drones. Face a la menace des drones Shahed russes — dont Moscou produit desormais 404 par jour et vise 1 000 par jour d’ici fin 2026 –, l’Ukraine a developpe une gamme complete de drones intercepteurs specialises. Au 7 janvier 2026, la production atteignait 1 500 intercepteurs par jour, un chiffre record. Le resultat est spectaculaire : en juillet 2025, 9 drones Shahed sur 10 abattus l’etaient par des drones intercepteurs plutot que par des missiles antiaériens classiques. C’est une revolution dans l’art de la defense aerienne. Un missile sol-air coute entre 100 000 et 500 000 dollars. Un drone intercepteur ukrainien coute entre 2 100 dollars (le Sting de l’ONG Wild Hornets) et 15 000 dollars (le AS3 Surveyor). Le ratio economique est devastateur pour l’attaquant : la Russie depense des dizaines de milliers de dollars pour chaque Shahed lance, et l’Ukraine le neutralise pour une fraction de ce cout. Yaroslav, un ingenieur de 29 ans de Dnipro, a concu un intercepteur capable de voler a plus de 300 kilometres a l’heure et d’atteindre un Shahed en plein vol grace a un systeme de guidage thermique. Il travaille 16 heures par jour dans un atelier protege par des sacs de sable. Son equipe de huit personnes livre 50 intercepteurs par semaine. Il dit qu’il ne sait pas combien de temps la guerre durera, mais que chaque intercepteur qu’il fabrique est un bouclier supplementaire au-dessus de la tete d’un enfant ukrainien.
Quand un drone a 2 100 dollars abat un drone ennemi a 50 000 dollars, ce n’est pas seulement une victoire militaire. C’est une victoire de l’ingeniosite sur la brutalite, de l’economie intelligente sur la depense aveugle.
La standardisation comme arme secrete
L’un des facteurs cles de la reussite ukrainienne est la standardisation industrielle. Au cours de l’annee 2025, les fabricants ukrainiens ont harmonise la production des intercepteurs autour de specifications communes : chassis, systemes de propulsion, optiques et guidage ont ete optimises pour la vitesse, le taux de montee et la precision terminale plutot que pour le transport de charges explosives. Cette standardisation a reduit les taux de panne, simplifie la maintenance sur le terrain et permis une montee en cadence rapide de la production. En mars 2025, le fabricant Vyriy a atteint un jalon historique en livrant un lot de 1 000 drones entierement fabriques avec des composants ukrainiens — controleurs de vol, radios, cameras, moteurs. C’est la fin de la dependance aux importations chinoises qui avait longtemps fragilise la chaine d’approvisionnement. L’Ukraine est en train de batir un ecosysteme industriel autonome, capable de produire des millions de drones sans dependre de fournisseurs etrangers susceptibles de subir des pressions politiques ou des sanctions. C’est un modele d’autosuffisance militaire que de nombreux pays de l’OTAN observent avec un melange d’admiration et de frustration, car eux-memes sont incapables de produire des volumes comparables.
La standardisation n’est pas un sujet glamour. Mais c’est le genre de decision industrielle qui gagne les guerres. Quand chaque composant est interchangeable, chaque panne reparable en minutes, chaque usine capable de produire le meme modele, la machine de guerre devient inarretable.
Le financement : le talon d'Achille de l'ambition ukrainienne
6 milliards de dollars pour armer les drones
Produire 7 millions de drones ne se fait pas avec des bonnes intentions. Cela necessite un financement colossal. Le vice-ministre Serhiy Boyev a estime que l’Ukraine avait besoin de 6 milliards de dollars pour atteindre les niveaux de production planifies en 2026. En 2025, le budget de l’Etat ukrainien avait consacre 775 milliards de hryvnias (environ 18,5 milliards de dollars) a l’achat de drones de production nationale, auxquels s’ajoutaient 216 milliards de hryvnias (environ 5 milliards de dollars) via un amendement budgetaire de juillet 2025. Une coalition de drones regroupant une vingtaine de pays allies avait egalement promis environ 2,75 milliards d’euros pour aider l’Ukraine a acquerir un million de drones supplementaires. Mais les promesses ne sont pas des versements. Et les versements ne sont pas toujours a la hauteur des promesses. Le president Zelensky a declare en juin 2025 que l’Ukraine etait capable de produire jusqu’a 8 a 10 millions de drones par an, mais que le financement restait le principal obstacle. L’Ukraine peut produire plus vite que le monde ne peut payer. C’est un paradoxe cruel pour un pays qui se bat pour sa survie. Et c’est aussi une responsabilite ecrasante pour les allies occidentaux qui pretendent soutenir la democratie ukrainienne.
L’Ukraine a les usines, les ingenieurs, les pilotes et le courage. Ce qui lui manque, c’est l’argent. Et cet argent, c’est a nous, democracies occidentales, de le fournir. Chaque dollar investi dans un drone ukrainien est un dollar qui ne sera pas depense en reconstruction apres une defaite.
Le prix de l’inaction
Posons la question autrement. Quel est le cout de ne pas financer ces 7 millions de drones? Si l’Ukraine ne parvient pas a maintenir son avantage technologique dans la guerre des drones, la Russie pourrait atteindre son objectif de 1 000 drones Shahed par jour, soit 30 000 par mois. A ce rythme, meme les defenses aeriennes les plus sophistiquees seraient submergees. Les villes ukrainiennes seraient pilonnees sans repit. Les infrastructures energetiques, deja devastees, seraient reduites a neant. Des millions de personnes seraient contraintes a l’exil, creant une nouvelle vague de refugies vers l’Europe. Et au-dela de l’Ukraine, la credibilite de l’OTAN et de l’ordre international base sur des regles serait irremediablement entamee. Que vaut l’engagement de l’Occident envers la democratie si nous laissons l’Ukraine succomber faute de financement? Le Kyiv Independent rapporte que l’Ukraine estime le potentiel de sa production de defense a 60 milliards de dollars en 2026, dont plus de 30 milliards pour les seules armes a longue portee. Ce sont des chiffres vertigineux, mais ils representent une fraction du budget militaire des pays de l’OTAN reunis. L’aide n’est pas une charite. C’est un investissement strategique dans la securite de tout le continent europeen.
Ne pas financer les drones ukrainiens, c’est parier que Poutine s’arretera a l’Ukraine. Or, chaque lecon de l’histoire nous enseigne le contraire : les dictateurs qui ne rencontrent pas de resistance n’en cherchent jamais.
La guerre des drones : un changement de paradigme mondial
L’Ukraine, laboratoire de la guerre du futur
Ce qui se passe en Ukraine depasse largement les frontieres de ce conflit. L’Ukraine est devenue le plus grand laboratoire de guerre de drones au monde, et les lecons qui en emergent redefinissent la doctrine militaire mondiale. Le Atlantic Council decrit l’armee de robots ukrainienne comme cruciale pour 2026, tout en soulignant que les drones ne peuvent pas remplacer l’infanterie. Le CSIS analyse la campagne de saturation russe comme un modele que d’autres puissances — Chine, Iran, Coree du Nord — pourraient adopter dans de futurs conflits. Et les forces armees occidentales, de l’US Army a la Bundeswehr, etudient les innovations ukrainiennes pour adapter leurs propres doctrines. Les drones FPV ukrainiens a 300 dollars ont rendu obsoletes des systemes d’armes a plusieurs millions de dollars. Les intercepteurs a 2 100 dollars remplacent des missiles sol-air cent fois plus chers. Les essaims autonomes guides par IA prefigurent ce que sera le champ de bataille de demain. L’Ukraine n’est pas seulement en train de se defendre. Elle est en train d’ecrire le manuel de la guerre du XXIe siecle. Et chaque armee du monde prend des notes. Mais pourquoi faut-il qu’un peuple soit envahi pour que le monde decouvre l’avenir de la guerre? C’est la question que je me pose, et dont la reponse me met en colere.
L’Ukraine est le laboratoire ou se forge la guerre de demain. Les innovations nees dans les ateliers de Lviv et de Dnipro seront etudiees dans les academies militaires de West Point et de Saint-Cyr pendant des decennies. C’est le prix du sang verse par un peuple qui refuse de mourir a genoux.
Les comparaisons qui derangent
Le chiffre de 7 millions de drones prend toute sa dimension quand on le compare aux capacites des grandes puissances militaires. Les Etats-Unis, premiere puissance militaire mondiale avec un budget de defense de 886 milliards de dollars, produisent environ 100 000 drones par an. L’Ukraine, en guerre, avec une economie decimee, en produit 70 fois plus. Le programme americain Replicator, lance avec fanfare pour contrer la menace chinoise, vise a produire des drones en masse, mais ses couts unitaires sont dix fois superieurs a ceux des drones ukrainiens. Un drone Replicator coute entre 3 000 et 5 000 dollars. Un FPV ukrainien coute 300 a 500 dollars. L’Ukraine a compris quelque chose que le complexe militaro-industriel occidental peine a admettre : dans la guerre des drones, le volume et le prix comptent plus que la sophistication technologique maximale. Mieux vaut 10 000 drones a 400 dollars qui accomplissent 80 pour cent de la mission que 100 drones a 40 000 dollars qui accomplissent 100 pour cent de la mission. Car dans un champ de bataille sature, la quantite est une qualite en soi. Staline l’avait compris avec les chars T-34. L’Ukraine l’a compris avec les FPV. La seule difference, c’est que cette fois, la doctrine de la masse sert la defense de la democratie et non l’expansion d’un empire.
Quand un pays en guerre produit 70 fois plus de drones que la premiere puissance militaire mondiale, ce n’est pas l’Ukraine qui est surperformante. C’est l’Occident qui est sous-performant. Et cette realite devrait nous faire honte.
L'objectif de 50 000 pertes russes par mois
La logique implacable de la guerre d’usure
Le president Zelensky n’a pas mache ses mots en janvier 2026 : l’objectif des forces armees ukrainiennes est d’infliger 50 000 pertes par mois aux forces russes, principalement grace aux drones. C’est un calcul froid, mathematique, impitoyable. Mais c’est la seule logique qui fonctionne dans une guerre d’usure contre un adversaire qui dispose de reserves demographiques superieures. Pour que la Russie soit contrainte de negocier serieusement, elle doit percevoir que le cout humain de son invasion depasse ce que sa societe est prete a accepter. Et les drones sont l’instrument de ce calcul. En 2025, les drones ukrainiens ont tue ou grievement blesse plus de 240 000 soldats russes. En novembre 2025, les unites ukrainiennes ont detruit ou endommage 81 500 cibles avec des drones en un seul mois. Le commandant en chef a declare que les forces de defense ukrainiennes infligeaient environ 60 pour cent de toutes leurs frappes contre les cibles russes au moyen de drones. L’objectif de 2026 vise a amplifier cette capacite. En visant systematiquement les concentrations de troupes, les lignes de ravitaillement et les postes de commandement russes sur une profondeur de 100 kilometres, l’Ukraine espere creer une zone de mort que l’armee russe ne pourra plus franchir sans subir des pertes insoutenables.
50 000 pertes russes par mois. C’est un objectif qui glace le sang. Mais dans une guerre imposee par un agresseur, la seule facon de sauver des vies ukrainiennes est de rendre l’agression trop couteuse pour l’envahisseur.
Les chiffres de la destruction russe
Les resultats de 2025 montrent que cet objectif n’est pas irrealiste. Outre les 240 000 soldats mis hors de combat, les drones ukrainiens ont detruit 29 000 armes lourdes, dont des chars, des obusiers et des lance-roquettes multiples qui constituent l’epine dorsale de la puissance de feu russe. Ils ont neutralise 62 000 vehicules et equipements legers, perturbant la logistique russe sur des centaines de kilometres de front. Et ils ont abattu 32 000 drones russes, affaiblissant la capacite de reconnaissance et de ciblage de l’ennemi. A ce rythme, la Russie doit remplacer des dizaines de milliers de pieces d’equipement chaque annee, un effort industriel qui greve meme les capacites de production d’un pays de 144 millions d’habitants. Le Hudson Institute souligne dans son rapport sur les tendances critiques de 2025 que la Russie fait face a un dilemme strategique : intensifier ses offensives exige plus de soldats et d’equipements, mais ces ressources sont detruites a un rythme qui depasse la capacite de remplacement. Les 7 millions de drones de 2026 sont concus pour aggraver ce dilemme au point de le rendre insoluble. C’est la strategie de l’hemorragie controlée : saigner l’armee russe jusqu’a ce qu’elle ne puisse plus avancer.
La Russie peut envoyer des centaines de milliers de soldats au front. Mais elle ne peut pas les envoyer plus vite que l’Ukraine ne les atteint avec ses drones. Et c’est dans cet ecart que reside l’espoir ukrainien.
Les defis qui restent : ne pas sombrer dans l'euphorie
Le financement, encore et toujours
Malgre ces resultats impressionnants, l’Ukraine fait face a des defis enormes. Le premier est le financement. Produire 7 millions de drones en 2026 necessite 6 milliards de dollars de financement supplementaire, et le contexte politique occidental n’est pas favorable. L’administration Trump, davantage preoccupee par les negociations de paix que par l’aide militaire, pourrait reduire le soutien americain. L’Union europeenne, empetree dans ses propres crises budgetaires, peine a debloquer les fonds promis. Et les partenaires de la coalition de drones n’ont pas tous honore leurs engagements. Hanna Gvozdiar, egalement vice-ministre de la Defense, a multiplie les rencontres avec les delegations europeennes pour discuter du financement du complexe militaro-industriel ukrainien. L’Ukraine explore des partenariats de production conjointe avec la France, notamment pour les systemes de defense aerienne et les intercepteurs. Mais le temps presse. Chaque mois de retard dans le financement est un mois ou la Russie comble l’ecart dans la course aux drones. Le deuxieme defi est technologique : la Russie investit massivement dans la guerre electronique et les systemes de brouillage pour neutraliser les drones ukrainiens. La course entre le brouilleur russe et le drone ukrainien est une bataille permanente ou chaque avancee est temporaire. Le troisieme defi est humain : former suffisamment de pilotes de drones pour operer des millions d’appareils exige un effort de formation sans precedent.
L’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre avec des drones seuls. Elle a besoin du soutien financier, technologique et politique du monde libre. Et ce soutien, pour l’instant, arrive au compte-gouttes quand il devrait couler a flots.
Conclusion : 7 millions de raisons d'esperer
Les 7 millions de drones que l’Ukraine prevoit de produire en 2026 ne sont pas un simple chiffre de production. Ils sont le symbole d’un peuple qui refuse de se soumettre, d’une nation qui transforme la necessite en invention, d’une democratie qui se bat avec les armes du XXIe siecle contre la brutalite du XIXe. En quatre ans, l’Ukraine est passee de 5 000 drones a un objectif de 7 millions. Elle a cree un ecosysteme industriel de 500 fabricants la ou il n’y en avait que 7. Elle a deploye des drones intercepteurs, des FPV a fibre optique, des essaims guides par intelligence artificielle. Elle a inflige a la Russie des pertes que les generaux du Kremlin n’avaient pas anticipees. Et elle a prouve au monde entier qu’un pays envahi, bombarde, ravage, peut devenir le premier producteur de drones militaires de la planete. Mais cette prouesse a un prix. Un prix en vies humaines, en souffrances, en destructions. Et un prix en dollars que les allies occidentaux doivent accepter de payer. Les 7 millions de drones de 2026 ne changeront le cours de la guerre que si le monde donne a l’Ukraine les moyens de les construire, de les deployer et de les faire voler. Car chaque drone qui prend son envol au-dessus du champ de bataille est un acte de resistance, un defi lance a la tyrannie, un espoir pour les millions d’Ukrainiens qui attendent, dans le froid et l’obscurite, que la lumiere revienne.
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Ce texte est une chronique — il reflète le point de vue de son auteur et ne pretend pas a l’objectivite journalistique au sens classique du terme. L’auteur s’appuie sur des faits verifiables, mais les interprete librement pour nourrir le debat public.
Maxime Marquette est chroniqueur specialise en geopolitique et en questions internationales. Ses textes sont publies sur la plateforme mad-max.ca.
Sources
Sources primaires
Euromaidan Press — Ukraine aims to build 7 million drones in 2026, 70 times more than the US
Kyiv Independent — Ukraine on track to receive total of 3 million FPV drones in 2025
Sources secondaires
Atlantic Council — Ukraine’s robot army will be crucial in 2026 but drones can’t replace infantry
CSIS — Drone Saturation: Russia’s Shahed Campaign
Dronelife — Ukraine’s Drone Boom: How Wartime Innovation Is Reshaping the Global Drone Industry
United24 Media — How Ukraine Started 2026 with Record Anti-Shahed Drone Production
Defense News — Ukraine says more than 80% of enemy targets now destroyed by drones
Georgetown Security Studies Review — A First Point View: Examining Ukraine’s Drone Industry
Hudson Institute — Ukraine Military Situation Report: Critical Trends from 2025
Kyiv Independent — Ukraine estimates its defense production potential to reach $60 billion in 2026
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