Parlons de ces trois morts de Zaporijjia. Parce qu’ils méritent qu’on s’arrête. Parce que derrière le chiffre « 3 » dans un bulletin de guerre, il y avait des vies. La nuit du 28 au 29 janvier, un drone russe a frappé un quartier résidentiel de la région de Zaporijjia. L’impact a provoqué un incendie majeur dans un immeuble d’habitation. Les services d’urgence se sont précipités sur les lieux, dans le froid glacial, pour tenter de sauver qui pouvait l’être. Trois personnes n’ont pas survécu. Une quatrième a été blessée. Sept maisons ont été endommagées. Une a été réduite en cendres. Ces trois personnes avaient des noms. Des familles. Des histoires. Peut-être que l’une d’entre elles venait de rentrer du travail. Peut-être qu’une autre dormait quand le drone est arrivé. Peut-être que la troisième essayait de garder sa maison au chaud malgré les coupures de courant. On ne saura probablement jamais. Parce que dans cette guerre, les victimes des régions éloignées du centre n’ont pas de visage dans les médias internationaux. Elles sont un chiffre dans un rapport, une ligne dans une liste d’Al Jazeera, un point de données dans une base de la Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme.
Trois morts dans un bombardement nocturne de Zaporijjia. Le monde n’a même pas cligné des yeux. Et c’est exactement le problème : quand trois morts de plus ne provoquent plus aucune réaction, c’est que la guerre a déjà gagné la bataille la plus importante — celle de notre indifférence.
Les pompiers de l’impossible
Viktor, pompier volontaire à Zaporijjia depuis le début de la guerre, est arrivé sur les lieux de l’attaque en vingt minutes. Il fait ça depuis près de quatre ans maintenant : se lever en pleine nuit, enfiler son équipement, rouler dans le noir vers un bâtiment en feu que personne n’a pu évacuer à temps. Le froid était mordant — les températures en Ukraine descendent régulièrement sous les moins quinze degrés ces semaines-ci. L’eau des lances à incendie gèle presque instantanément au contact des surfaces. Les pompiers ukrainiens travaillent dans des conditions que leurs collègues occidentaux considéreraient comme inhumaines. Et ils recommencent chaque nuit, parce que chaque nuit, les drones reviennent. Depuis décembre 2025, la Russie a intensifié ses attaques de drones de manière exponentielle : 5 649 drones lancés en décembre 2025, soit le triple de décembre 2024. C’est en moyenne 182 drones par jour. Chaque jour. Chaque nuit. Et chaque nuit, des Viktor se lèvent pour aller éteindre les feux que d’autres ont allumés depuis Moscou.
La région de Zaporijjia, nouvelle cible prioritaire
Zaporijjia n’est pas un nom qui fait la une des journaux occidentaux aussi souvent que Kiev ou Kharkiv. Et pourtant, cette région du sud-est ukrainien est devenue l’un des épicentres les plus dangereux du conflit. Les analystes de l’Institute for the Study of War (ISW) ont noté que l’avance russe « lente mais régulière » dans l’oblast de Zaporijjia menace désormais des villages situés à seulement sept kilomètres de la capitale régionale. Sept kilomètres. C’est la distance entre deux stations de métro dans une grande ville. C’est rien. Et pourtant, c’est tout ce qui sépare près d’un million d’habitants de la ligne de front. Les frappes sur les infrastructures civiles de la région ont laissé Zaporijjia et la région de Dnipropetrovsk « presque entièrement sans électricité » à plusieurs reprises en janvier. Des centaines de milliers de personnes vivent dans le noir et le froid, à portée de drone de l’armée russe. C’est ça, le quotidien du jour 1436 dans cette partie de l’Ukraine dont personne ne parle.
Le front de Pokrovsk : 83 attaques en une seule journée
Pendant que les drones frappaient Zaporijjia, que les diplomates négociaient à Abu Dhabi et que Trump tweetait ses exploits téléphoniques, la vraie guerre — celle des tranchées, de la boue gelée et des combats à l’arme légère — se poursuivait avec une intensité terrifiante. Le secteur de Pokrovsk, dans l’ouest de la région de Donetsk, a enregistré 83 attaques en une seule journée. Quatre-vingt-trois. C’est plus de trois attaques par heure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les forces russes, malgré des pertes cataclysmiques, continuent de pousser vers cette ville stratégique qui contrôle un noeud ferroviaire et routier crucial pour la logistique ukrainienne. En janvier 2026, la Russie contrôle environ deux tiers de Pokrovsk. Les forces ukrainiennes tiennent encore le nord de la ville, dans des combats de rue maison par maison qui rappellent les pires heures de la bataille de Bakhmout. La « ceinture de fortifications » Pokrovsk-Myrnohrad a ralenti l’avance russe à un rythme d’escargot, mais au prix d’un carnage quotidien que les deux camps ne peuvent plus cacher. Et chaque mètre gagné par la Russie est un mètre payé en vies humaines — russes et ukrainiennes — dans des proportions qui défient l’entendement.
Quatre-vingt-trois attaques en un jour sur un seul secteur du front. Les soldats qui se battent à Pokrovsk vivent un enfer qui dépasse notre imagination. Et pourtant, leur sacrifice ne fait même pas les manchettes. Il est noyé dans le bruit d’une trêve fantôme négociée par téléphone.
L’offensive de l’usure : quand avancer de 70 mètres coûte des milliers de vies
Le CSIS a calculé un chiffre qui devrait faire réfléchir chaque stratège militaire de la planète : dans le secteur de Pokrovsk, les forces russes avancent en moyenne de 70 mètres par jour. Soixante-dix mètres. La longueur d’un terrain de football. Par jour. Pour cette progression infinitésimale, la Russie paie un prix exorbitant en vies humaines. Le rapport note que cette cadence est « plus lente que les campagnes offensives les plus brutales du siècle dernier, y compris la bataille de la Somme pendant la Première Guerre mondiale ». Nous sommes revenus à la guerre d’attrition dans sa forme la plus archaïque et la plus meurtrière. Des vagues d’infanterie lancées contre des positions fortifiées, avec pour seul gain quelques dizaines de mètres de terrain dévasté. La Russie a engagé environ 150 000 soldats dans le secteur de Pokrovsk. Elle utilise des tactiques d’infiltration à moto et en buggy, des assauts mécanisés, des frappes aériennes massives — 21 frappes aérospatiales en une seule journée dans le secteur de Pokrovsk-Myrnohrad au début du mois. Et pour quel résultat ? Une ville à moitié conquise, des dizaines de milliers de morts, et une ligne de front qui bouge à peine. C’est du sacrifice humain industrialisé. N’est-ce pas là la définition même de la folie ?
Les soldats ukrainiens qui tiennent la ligne
Andriy, sergent dans une brigade d’assaut ukrainienne positionnée dans le nord de Pokrovsk, n’a pas dormi plus de quatre heures d’affilée depuis trois semaines. Son unité tient un pâté de maisons dans un quartier résidentiel abandonné, où chaque immeuble est un point d’appui et chaque rue un champ de tir. Les conditions sont médiévales : pas d’eau courante, pas de chauffage, des rations froides, des températures polaires. Ses hommes et ses femmes — parce que l’armée ukrainienne compte des milliers de combattantes — conduisent des raids nocturnes pour empêcher les Russes de se regrouper et d’utiliser la ville comme base pour une offensive vers Dobropillia et la route de Dnipro. Au sud de Pokrovsk, d’autres unités ukrainiennes ont réussi à stopper une tentative russe de percée vers le nord par Novopavlivka. C’est de la défense héroïque, au sens littéral du terme. Mais combien de temps ces hommes et ces femmes pourront-ils encore tenir, dans le froid, sous les bombes, avec des effectifs en diminution constante et une fatigue qui s’accumule depuis près de quatre ans ?
La guerre des drones : le nouveau visage de la terreur
Le jour 1436 de cette guerre est aussi une illustration parfaite de la transformation technologique du conflit. Les drones sont devenus l’arme dominante de cette guerre — pas les missiles balistiques, pas les chars, pas l’aviation traditionnelle. Les drones. Des engins qui coûtent parfois quelques milliers de dollars et qui peuvent détruire une maison, tuer une famille, incendier un immeuble. En décembre 2025, la Russie a lancé 5 649 drones contre l’Ukraine. L’Ukraine en a intercepté 82,5 pour cent, contre seulement 54,1 pour cent en décembre 2024. Les défenses aériennes ukrainiennes se sont considérablement améliorées. Mais 17,5 pour cent de 5 649, ça fait encore près de mille drones qui touchent leurs cibles en un seul mois. Mille explosions. Mille familles potentiellement détruites. Mille bâtiments potentiellement en feu. Et la cadence ne faiblit pas. Au contraire, elle s’accélère. Les attaques de drones sont devenues si fréquentes que les Ukrainiens les décrivent comme un « bruit de fond » de leur existence quotidienne. Vous imaginez ? Vivre avec le bourdonnement constant de machines volantes qui pourraient vous tuer à tout moment, comme bruit de fond ?
La guerre des drones a démocratisé la terreur. Il n’est plus nécessaire de posséder une flotte aérienne sophistiquée pour terroriser une population civile. Quelques milliers de drones suffisent. Et quand on en lance près de six mille en un seul mois, on ne fait plus la guerre. On industrialise la terreur.
L’interception comme sport de survie nationale
Il y a une forme de bravoure technologique dans la manière dont l’Ukraine a transformé sa défense anti-drones. Passer d’un taux d’interception de 54 pour cent à 82,5 pour cent en un an est un exploit remarquable. Les forces ukrainiennes combinent systèmes de défense aérienne traditionnels, guerre électronique et même des techniques de brouillage improvisées pour abattre ou détourner les drones russes. Mais il y a un problème mathématique que toute la bravoure du monde ne résoudra pas : quand l’ennemi triple le nombre de drones qu’il lance, même un taux d’interception de 82,5 pour cent laisse passer plus de projectiles en nombre absolu qu’un taux de 54 pour cent sur une base plus petite. En décembre 2024, avec 1 881 drones et 54 pour cent d’interceptions, environ 865 drones atteignaient leurs cibles. En décembre 2025, avec 5 649 drones et 82,5 pour cent d’interceptions, ce sont 988 drones qui passent. L’Ukraine intercepte mieux, mais elle souffre davantage. C’est la logique implacable de la quantité contre la qualité — et c’est une bataille que l’Ukraine ne peut pas gagner seule.
Les hôpitaux sous le feu : neuf attaques en un mois
Parmi les « événements clés » du jour 1436 et des jours qui l’entourent, il y a un crime qui mérite une attention particulière : les attaques contre les installations de santé. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé a condamné les attaques contre les soins de santé en Ukraine, notant neuf attaques depuis le début de 2026. Neuf attaques sur des hôpitaux, des cliniques, des ambulances, en trente jours. Un patient tué. Un médecin tué. Onze personnes blessées. Quatre travailleurs de santé blessés. Trois ambulances endommagées. Depuis le début de l’invasion en février 2022, l’OMS a documenté 1 940 attaques contre des établissements de santé en Ukraine — le chiffre le plus élevé jamais enregistré par l’organisation dans une urgence humanitaire. Quatre-vingt-six pour cent de ces attaques ont visé des infrastructures de santé, généralement avec des armes lourdes. En moyenne, 200 ambulances sont détruites ou endommagées chaque année depuis le début de la guerre. Deux cents ambulances. Des véhicules dont la seule fonction est de sauver des vies, délibérément ciblés par une armée qui ne reconnaît aucune limite morale.
Bombarder un hôpital, c’est tuer deux fois. On tue les patients qui s’y trouvent, et on tue l’espoir de tous ceux qui auraient pu y être sauvés. C’est un acte de barbarie si fondamental qu’il devrait déclencher une réaction automatique de la communauté internationale. Mais au jour 1436, même les hôpitaux en feu ne provoquent plus qu’un communiqué de condamnation.
Le médecin qui continuait de soigner
Oksana, médecin urgentiste dans un hôpital de la région de Zaporijjia, a vu trois de ses collègues blessés par des éclats de shrapnel depuis le début de l’année. Son service d’urgence fonctionne avec des générateurs de secours qui tombent en panne régulièrement. Quand il n’y a plus de courant, les chirurgiens opèrent à la lumière de lampes frontales. Les patients hypothermiques sont réchauffés avec des couvertures et des bouilloires d’eau chaude, comme dans un hôpital de campagne du XIXe siècle. Oksana ne se plaint pas. Elle dit simplement : « On fait avec ce qu’on a. » Et ce qu’elle a, c’est un hôpital à moitié détruit, des fournitures qui arrivent au compte-gouttes, des collègues épuisés et traumatisés, et la certitude que la prochaine attaque pourrait viser son bâtiment. Parce que la Russie ne fait aucune distinction entre une caserne militaire et un hôpital. Les deux sont des cibles. Et l’OMS peut bien documenter, compter, condamner — les missiles, eux, ne lisent pas les communiqués.
La crise énergétique : quand un pays perd la moitié de sa lumière
Le jour 1436 s’inscrit dans un contexte de crise énergétique sans précédent pour l’Ukraine. La capacité de production électrique du pays est tombée de 33,7 gigawatts au début de l’invasion à environ 14 gigawatts en janvier 2026. C’est une perte de plus de 58 pour cent de la capacité de production. Et cette destruction n’est pas le résultat de combats au front. C’est le résultat d’une campagne aérienne délibérée contre les centrales électriques, les transformateurs, les lignes de transmission et les réseaux de distribution. Le vice-ministre ukrainien de l’Énergie, Mykola Kolisnyk, a déclaré le 13 janvier que la Russie faisait « tout-en-un » pour détruire le système électrique ukrainien. L’objectif est limpide : priver la population civile d’électricité, de chauffage et d’eau courante en plein hiver, pour briser le moral et forcer la capitulation politique. À Kiev, le maire Klitschko a lancé un appel historique à l’évacuation le 9 janvier. 600 000 personnes ont quitté la capitale en deux semaines. Les immeubles vides de Kiev, avec leurs fenêtres givrées de l’intérieur et leurs tuyaux qui gèlent, sont le symbole le plus poignant de cette guerre qui ne vise plus seulement l’armée ukrainienne, mais la capacité même du pays à exister comme société fonctionnelle.
Détruire le réseau électrique d’un pays en plein hiver, c’est déclarer la guerre non pas à son armée, mais à ses enfants, ses malades, ses personnes âgées. C’est la forme de violence la plus lâche qui soit : frapper ceux qui ne peuvent pas se défendre, dans le moment où ils sont le plus vulnérables.
Survivre sans électricité à moins trente degrés
Comment vit-on sans électricité quand le thermomètre affiche moins vingt ou moins trente degrés ? Les Ukrainiens le savent, parce qu’ils vivent cette réalité depuis des semaines. Les familles de Kiev qui n’ont pas pu fuir s’organisent : on isole une seule pièce de l’appartement avec des couvertures et des bâches. On dort tout habillé, à plusieurs, pour partager la chaleur corporelle. On fait fondre de la neige pour avoir de l’eau. On cuisine sur des réchauds de camping, quand on en a. Les points de chauffage installés par la Croix-Rouge offrent un répit temporaire : des repas chauds, des boissons chaudes, des stations de recharge pour téléphones, un soutien psychologique. Mais ces points ne peuvent accueillir qu’une fraction de la population affectée. La Commission européenne a déployé 447 générateurs d’urgence et s’apprête à en envoyer 500 autres. L’ONU et ses partenaires ont lancé un appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars pour 2026, visant à aider 4,12 millions de personnes en situation de besoin extrême. Mais ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne racontent qu’une partie de l’histoire. Ils ne racontent pas les nuits interminables dans le froid. Ils ne racontent pas la terreur de ne pas savoir si le chauffage reviendra. Ils ne racontent pas le désespoir silencieux de millions de personnes qui vivent dans un pays riche et éduqué, au coeur de l’Europe, et qui en sont réduites à des techniques de survie préindustrielles.
Les négociations : quand la diplomatie tourne en rond
Le jour 1436 coïncide avec l’un de ces moments où la diplomatie internationale donne l’impression de s’activer. Les pourparlers trilatéraux d’Abu Dhabi entre la Russie, l’Ukraine et les États-Unis, tenus le 23 janvier, ont été suivis d’une nouvelle ronde de discussions prévue pour le dimanche 1er février. L’envoyé spécial américain Steve Witkoff et Jared Kushner ont qualifié les premiers pourparlers de « très constructifs ». Le président Zelensky a utilisé le même adjectif. Même le Kremlin a dit que c’était « utile ». Tout le monde est constructif. Tout le monde est satisfait. Et rien ne bouge. Parce que les positions fondamentales sont irréconciliables. La Russie exige la cession complète du Donbas, y compris les parties que l’Ukraine contrôle encore. L’Ukraine refuse de céder du territoire volé par la force. Le plan américain propose des concessions territoriales ukrainiennes en échange de garanties de sécurité. Et Zelensky a reconnu, avec une franchise inhabituelle, que « jusqu’ici, nous n’avons pas réussi à trouver un compromis sur la question territoriale, en particulier concernant une partie de l’est de l’Ukraine ». Traduction : on est exactement au même point qu’il y a quatre ans, sauf que deux millions de personnes de plus ont été tuées ou blessées.
Quatre ans de guerre, 1,8 million de victimes militaires, 15 000 civils tués, des villes entières rasées — et les négociations butent toujours sur la même question : à qui appartient le Donbas ? Si ce n’est pas la preuve que la diplomatie seule ne peut pas résoudre ce conflit, je ne sais pas ce qui pourrait l’être.
La trêve fantôme de Trump
Dans ce contexte, l’annonce par Trump d’une trêve d’une semaine sur les frappes contre Kiev prend une dimension presque absurde. Trump dit une semaine. Le Kremlin dit jusqu’à dimanche. La Maison-Blanche ne dit rien. Les drones continuent de voler. Et Zelensky, avec l’habileté politique qui le caractérise, élargit la proposition en proposant un arrêt mutuel des frappes sur les infrastructures énergétiques : « Si la Russie ne frappe pas nos infrastructures énergétiques, nous ne frapperons pas les leurs. » C’est un test brillant mais probablement voué à l’échec. Parce que la destruction des infrastructures énergétiques ukrainiennes n’est pas un effet secondaire de la guerre. C’est un objectif stratégique central de la Russie. Demander à Poutine d’y renoncer, c’est lui demander de renoncer à son arme la plus efficace contre le moral de la population ukrainienne. Autant demander à un boxeur de promettre de ne pas utiliser ses poings. La réponse du Kremlin, qui s’est dit prêt à « s’abstenir de frapper Kiev jusqu’à dimanche », est éloquente : la Russie est prête à faire une concession symbolique de deux jours sur une seule ville, pas à abandonner sa stratégie de terreur énergétique. Voilà ce que la diplomatie produit au jour 1436 : des miettes déguisées en compromis.
Le bilan humain : au-delà des chiffres, les cicatrices invisibles
Il y a dans cette guerre des blessures que les statistiques ne capturent pas. Des blessures que les rapports du CSIS et de l’ONU ne peuvent pas quantifier. Combien d’enfants ukrainiens souffrent de stress post-traumatique ? Combien de soldats, russes comme ukrainiens, reviendront du front avec des traumatismes qui les hanteront toute leur vie ? Combien de familles séparées par la guerre ne se retrouveront jamais ? Combien de personnes âgées, isolées dans des villages bombardés, sont mortes de froid, de faim ou de solitude sans que personne ne le sache ? L’ONU estime que 4,12 millions d’Ukrainiens sont en situation de besoin extrême en 2026. Quatre millions de personnes qui ont besoin d’aide pour survivre, dans un pays qui était, avant l’invasion, la cinquième économie d’Europe par la taille de sa main-d’oeuvre. Cette guerre ne détruit pas seulement des bâtiments et des infrastructures. Elle détruit le tissu social d’un pays, sa capacité à fonctionner, à éduquer ses enfants, à soigner ses malades, à nourrir ses vieillards. Elle détruit l’avenir d’une nation entière, un drone à la fois, un missile à la fois, une centrale électrique à la fois.
Les statistiques mesurent les morts et les blessés. Elles ne mesurent pas les nuits blanches, les cauchemars des enfants, le regard vide des soldats, la solitude des vieillards dans des villages abandonnés. La vraie facture de cette guerre ne sera connue que dans des décennies. Et elle sera vertigineuse.
Le poids invisible de la fatigue
Il y a un mot qu’on n’utilise pas assez pour décrire l’état de l’Ukraine au jour 1436 : la fatigue. Pas la fatigue d’un après-midi difficile. La fatigue existentielle d’un peuple qui se bat depuis près de quatre ans, qui a perdu des centaines de milliers de ses fils et de ses filles, qui vit dans le froid et le noir, qui regarde le monde promettre de l’aide sans jamais mettre fin à la cause de ses souffrances. Svitlana, une travailleuse sociale de Kiev qui coordonne l’aide aux déplacés internes depuis 2022, raconte que de plus en plus de gens qu’elle rencontre ont le « regard de ceux qui n’espèrent plus ». Pas la colère. Pas la révolte. L’épuisement. L’épuisement d’espérer que ça s’arrête, que quelqu’un intervienne, que le monde se réveille. C’est ça, le vrai danger du jour 1436 : pas les drones, pas les missiles, pas le froid, mais la perte d’espoir d’un peuple qui a résisté au-delà de ce que quiconque pouvait imaginer et qui commence à se demander si sa résistance compte encore pour quelqu’un.
Ce que le monde devrait voir au jour 1436
Si le monde prenait la peine de regarder vraiment ce qui se passe en Ukraine au jour 1436, voici ce qu’il verrait. Il verrait un pays où 19,26 pour cent du territoire est occupé par une armée étrangère — une superficie de 116 250 kilomètres carrés, l’équivalent de l’État de l’Ohio ou de la superficie totale du Portugal. Il verrait des villes comme Pokrovsk transformées en champs de ruines où des soldats se battent rue par rue, maison par maison, dans des conditions dignes de la Première Guerre mondiale. Il verrait des hôpitaux bombardés, des ambulances détruites, des médecins qui opèrent à la lumière de lampes frontales. Il verrait des familles qui font fondre de la neige pour boire, des enfants qui dorment en manteaux d’hiver, des retraités qui portent trois couches de vêtements dans leur propre maison. Il verrait un réseau électrique détruit à plus de 58 pour cent, des villes entières plongées dans le noir, et un maire qui demande à ses citoyens de fuir leur propre capitale. Il verrait tout ça et il se demanderait : comment est-ce possible en 2026 ? Comment est-ce possible dans un monde où nous avons des institutions internationales, des conventions, des traités, des alliances, des mécanismes de protection des civils ? La réponse est simple et dévastatrice : c’est possible parce que nous avons choisi de laisser faire. Pas par malveillance. Par calcul. Par lâcheté. Par cette forme d’indifférence que nous habillons de pragmatisme et que nous appelons realpolitik.
Le jour 1436 n’est pas différent du jour 1435, ni du jour 1434, ni du jour 1000, ni du jour 100. C’est la même horreur, répétée à l’infini, avec les mêmes victimes et les mêmes bourreaux. Seul le compteur change. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus terrible : la routine de l’inacceptable.
Le jour 1437 viendra, et le jour 1438, et le jour 2000
Au moment où ces lignes seront publiées, le jour 1436 sera déjà de l’histoire ancienne. Les trois morts de Zaporijjia auront été oubliés, noyés dans le flot quotidien des mauvaises nouvelles. Les 83 attaques sur le secteur de Pokrovsk seront remplacées par 80, ou 90, ou 100 nouvelles attaques. Les drones russes continueront de bourdonner dans le ciel nocturne ukrainien, et les défenses aériennes continueront d’en abattre 80 pour cent, et les 20 pour cent restants continueront de tuer. Les négociations continueront de piétiner. Trump continuera de se vanter de ses exploits téléphoniques. Poutine continuera de bombarder. L’Europe continuera d’envoyer des générateurs et des communiqués. Et les Ukrainiens continueront de survivre, jour après jour, dans un froid qui ne pardonne pas et sous un ciel qui ne protège plus. Le jour 1437 viendra. Puis le jour 1438. Puis le jour 1500. Puis le jour 2000. Et à moins qu’il se passe quelque chose de fondamentalement différent — pas une trêve de deux jours, pas des pourparlers « constructifs », pas des générateurs d’urgence, mais un changement réel dans la volonté politique du monde —, cette liste quotidienne d’Al Jazeera continuera de s’allonger, un jour après l’autre, avec son cortège de morts, de blessés, de destructions et de souffrances que le monde regarde avec une indifférence de plus en plus confortable. Le compteur ne s’arrête jamais. Et c’est nous, par notre inaction, qui le maintenons en marche.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Ce texte est une chronique – il reflète le point de vue de son auteur et ne prétend pas à l’objectivité journalistique au sens classique du terme. L’auteur s’appuie sur des faits vérifiables, mais les interprète librement pour nourrir le débat public.
Maxime Marquette est chroniqueur spécialisé en géopolitique et en questions internationales. Ses textes sont publiés sur la plateforme mad-max.ca.
Sources
Sources primaires
Al Jazeera — Russia-Ukraine war: List of key events, day 1,436
ABC News — Russian drone attack kills 3 in southern Ukraine
Washington Post — Russian drone attack kills 3 as US-led peace talks approach
Al Jazeera — At least three people killed in Russian attacks on Ukraine
CSIS — Russia’s Grinding War in Ukraine
Sources secondaires
Radio-Canada — La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires
La Libre Belgique — Le nombre choc de victimes militaires dans la guerre en Ukraine
ONU — Ukraine : les frappes russes poussent les civils dans une crise hivernale
Critical Threats (ISW) — Russian Offensive Campaign Assessment, January 13, 2026
France Info — 600 000 personnes ont quitté Kiev depuis le 9 janvier
CNN — Des centaines de milliers de foyers à Kiev sans électricité après les frappes
Meduza — As fighting continues in Pokrovsk and Kupyansk, analysis of the front
La Presse — Le Kremlin affirme avoir accepté une pause jusqu’à dimanche
IFRC — Perturbations électriques laissent 200 000 personnes sans chauffage à Kiev
Atlantic Council — Poutine weaponise l’hiver pour forcer l’Ukraine à se soumettre
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