Le mythe fondateur de l’invasion
Tout a commence par un mot : « denazification ». A l’aube du 24 fevrier 2022, Poutine est apparu a la television, le visage ferme, la voix grave, pour annoncer que l’objectif de son « operation speciale » etait de « proteger les populations qui depuis huit ans subissent humiliation et genocide de la part du regime de Kiev« . Demilitariser et denazifier l’Ukraine — voila le mandat qu’il s’est accorde lui-meme. Arretons-nous une seconde sur l’absurdite monumentale de cette accusation. Le president ukrainien Volodymyr Zelensky est juif. Sa famille a perdu trois membres dans la Shoah. Accuser son gouvernement de nazisme, c’est non seulement un mensonge — c’est une profanation de la memoire des six millions de victimes de l’Holocauste. Le Musee americain de l’Holocauste lui-meme a denonce cette appropriation obscene de l’histoire.
Mais la propagande ne fonctionne pas sur la logique. Elle fonctionne sur l’emotion, sur le reflexe, sur la peur ancestrale. En Russie, la Grande Guerre patriotique contre l’Allemagne nazie est le mythe fondateur de l’identite nationale. Vingt-sept millions de morts sovietiques. Cette blessure est inscrite dans chaque famille, chaque village, chaque allee de cimetiere. Poutine exploite cette douleur sacree avec un cynisme sans nom. Il instrumentalise la memoire des grands-parents pour faire accepter le meurtre des voisins. Il transforme une guerre d’agression imperialiste en croisade antifasciste, et des millions de Russes, nourris depuis des decennies de cette narration, suivent.
Que dirait un veteran soviétique de Stalingrad s’il voyait ce qu’on fait en son nom ? Si on lui montrait les corps des enfants de Ternopil, les immeubles eventres de Kharkiv, les fosses communes de Boutcha ? Ce detournement de la memoire des morts est peut-etre le crime moral le plus impardonnable de Poutine — plus encore que les bombes, il a empoisonne l’ame d’une nation entiere.
Un mensonge qui se fragmente
Le plus revelateur, c’est que meme le Kremlin n’arrive plus a maintenir la coherence de son propre mensonge. Une etude academique de 2025 publiee dans une revue internationale a revele la fragilite croissante du recit officiel russe. Au debut, la « denazification » signifiait renverser le gouvernement ukrainien. Puis, des avril 2022, face a l’echec devant Kiev, le mot a change de sens — il ne signifiait plus que la « liberation » des bataillons nationalistes. Le Departement d’Etat americain a identifie cinq recits mensongers fondamentaux deployes par la desinformation russe : l’encerclement par l’OTAN, le « genocide » au Donbass, la « denazification », la « desatanisation » — oui, vous avez bien lu, la desatanisation — et la defense de la souverainete russe contre l’Occident. Cinq mensonges, cinq couches de manipulation, empilees les unes sur les autres comme un millefeuille de cynisme. Rarement dans l’histoire de la propagande de guerre a-t-on vu un agresseur deployer autant de justifications contradictoires en si peu de temps.
L'effacement de l'identite ukrainienne : la guerre invisible
Un peuple nie dans son existence meme
Au-dela des bombes, il y a une autre guerre — plus insidieuse, plus profonde, plus devastatrice encore. C’est la guerre contre l’existence meme du peuple ukrainien. En juillet 2021, Poutine a publie un essai dans lequel il affirmait que Russes et Ukrainiens sont « un seul peuple ». En juin 2025, il a franchi un cap supplementaire en declarant : « Toute l’Ukraine est a nous ». Entendez bien ces mots. Pas une partie de l’Ukraine. Pas le Donbass. Pas la Crimee. Toute l’Ukraine. Ce n’est plus de la geopolitique, c’est du negationnisme identitaire. C’est nier a quarante-quatre millions de personnes le droit d’exister en tant que nation. La propagande russe qualifie systematiquement les Ukrainiens de « Petits Russes », de « Banderistes », de « neo-nazis ». Elle deshumanise un peuple entier pour rendre sa destruction moralement acceptable aux yeux de la population russe. Les experts du Department d’Etat americain ont souligne que cette rhetorique, qui nie l’existence d’une nation tout en appelant a sa « purification », rappelle des discours qui ont precede des genocides dans l’histoire.
Vous, qui lisez ces lignes depuis le confort de votre salon, essayez d’imaginer un instant. Imaginez qu’un chef d’Etat voisin declare que votre pays n’existe pas. Que votre langue n’est qu’un dialecte de la sienne. Que votre histoire est une invention. Que votre identite est une erreur qu’il faut corriger. Et qu’il envoie des armees pour prouver son point. C’est exactement ce que vivent les Ukrainiens depuis pres de quatre ans. Et la communaute internationale regarde, debat, hesite, alors qu’un peuple se bat pour le droit fondamental d’exister.
Nier l’existence d’un peuple, c’est deja commencer a le tuer. Avant les chars, avant les missiles, il y a eu les mots. Poutine a assassine l’Ukraine dans ses discours bien avant de lancer ses armees. Et c’est cette guerre-la — la guerre des mots, la guerre de l’identite — qui restera peut-etre la plus durable de toutes.
La fabrique du consentement interieur
Pour que le mensonge tienne, il faut un public captif. Et le Kremlin a tout fait pour s’en assurer. Reporters sans frontieres a revele l’existence d’une ecole en ligne financee par le Kremlin qui forme une nouvelle generation de « correspondants de guerre » destines a travailler dans les territoires occupes d’Ukraine. Pas des journalistes — des propagandistes formes, endoctrines, envoyes sur le terrain pour produire du contenu qui confirme le recit officiel. Pendant ce temps, les vrais journalistes russes sont en exil ou en prison. Anna Politkovskaia a ete assassinee. Alexei Navalny est mort en cellule. Le message est limpide : parle notre langue, ou tais-toi pour toujours.
Miami, Berlin, Davos : le grand theaetre de la diplomatie russe
Le piege des negotiations asymetriques
Examinons la chronologie avec la froideur d’un chirurgien. Decembre 2025 : Kirill Dmitriev arrive a Miami pour rencontrer Witkoff et Jared Kushner. Witkoff qualifie les echanges de « productifs et constructifs ». Mais pendant ce temps, Peskov et Ouchakov qualifient les propositions ukrainiennes d’« inacceptables ». Janvier 2026 : Zelensky confirme a Davos que des reunions trilaterales sont prevues entre Ukraine, Russie et Etats-Unis. Le 31 janvier, Witkoff parle encore de « progres encourageants ». Mais derriere le rideau de fumee diplomatique, les exigences russes restent inchangees : retrait ukrainien d’un cinquieme du Donetsk, pas de casques bleus sans accord russe, arret total de l’aide militaire occidentale. La Russie ne negocie pas un compromis. Elle negocie une reddition.
Et pourtant, certains en Occident se laissent prendre au piege. Des analystes, des commentateurs, meme des decideurs politiques a Washington, commencent a murmurer que la « victoire russe est inevitable ». Le CSIS a documente comment le Kremlin a reussi a convaincre certains decideurs que la Russie est en position de force — malgre des preuves substantielles du contraire. Des avances de quinze metres par jour. 1,2 million de victimes. La progression la plus lente de toute campagne militaire majeure du siecle dernier. Mais la propagande a fait son oeuvre : a force de repeter qu’on gagne, on finit par convaincre ceux qui ne regardent pas les cartes.
La diplomatie russe est un theatre d’ombres. Chaque poignee de main a Miami est un rideau de fumee pour une nouvelle offensive a Donetsk. Chaque sourire de Dmitriev est un missile de plus sur Kharkiv. Ne soyons pas dupes : quand le Kremlin parle de paix, il prepare la guerre suivante.
Le role trouble de l’Amerique
Et dans ce theatre, l’Amerique de Trump joue un role ambigu qui fait froid dans le dos. Donald Trump presse l’Ukraine et la Russie de trouver un accord « le plus vite possible », brandissant son plan en vingt points. Mais qui est la dupe ? La Russie utilise ces negociations pour gagner du temps, pour consolider ses positions, pour fragmenter l’alliance occidentale. Et quand Trump suspend l’aide militaire a l’Ukraine — comme il l’a fait en mars puis en juillet 2025 — il offre a Poutine exactement ce que celui-ci demande : le desengagement americain. Chaque pause dans l’aide est un cadeau strategique au Kremlin.
La fabrication industrielle du recit de victoire
Des villages en ruines presentes comme des triomphes
Vous voulez comprendre la propagande russe dans toute sa monstrueuse efficacite ? Regardez comment elle traite la realite du terrain. Tout au long de 2025, les medias d’Etat et les communications officielles ont presente chaque avancee, meme infime, comme une victoire decisive. La capture d’un village de trois cents habitants devient un « tournant strategique ». Le controle partiel d’une zone contestee devient une « percee majeure ». Des avancees mesurees en centaines de metres sont annoncees comme des « victoires historiques ». RG.RU, le site du journal officiel du gouvernement russe, titrait en fevrier 2025 : « Les forces russes ont libere le village de Yampolovka dans la Republique de Donetsk ». Yampolovka. Un point sur la carte que la plupart des Russes seraient incapables de localiser. Mais dans le recit du Kremlin, c’est une victoire, un pas de plus vers la « liberation », un motif de fierte nationale.
Derriere cette inflation du succes militaire, il y a un objectif precis : preparer le terrain politique pour de futures negociations. Si la Russie peut convaincre le monde — et surtout les Etats-Unis — qu’elle est en train de gagner, elle obtient un levier diplomatique considerable. Peu importe que la realite soit tout autre. Peu importe que les forces russes avancent au rythme de l’escargot le plus lent de l’histoire militaire moderne, au prix de centaines de morts par jour. Ce qui compte, c’est le recit. Et le recit dit : la Russie gagne. La campagne de desinformation qui a precede le sommet d’Alaska a forge un recit d’invincibilite alors meme que les chiffres racontent l’histoire d’un carnage mutuel sans precedent.
Combien de meres russes ont recu un cercueil drapé de la victoire de Yampolovka ? Combien de peres ne reverront jamais leurs fils, morts pour quinze metres de boue dans le Donbass ? La propagande du Kremlin ne tue pas seulement des Ukrainiens — elle tue aussi des Russes, en les envoyant mourir pour un mensonge qu’elle appelle victoire.
L’economie de la desinformation
Cette machine a mensonges a un cout — et le Kremlin est pret a payer. L’augmentation de 54 pour cent du financement des medias d’Etat en 2026 est revelatrice. Alors que le budget de defense est reduit, l’argent de la propagande augmente. Le Kremlin a compris que la prochaine bataille se jouera dans les esprits, pas sur le terrain. Une offensive diplomatique est en preparation, et il faut que le monde soit conditionne a accepter les termes russes. L’argent investi dans la television de propagande rapporte plus qu’un regiment de chars quand il s’agit de faconner l’opinion mondiale.
Les voix etouffees : quand la Russie tue la verite
Le silence impose aux journalistes
Pour que le mensonge regne, il faut que la verite se taise. Et la Russie de Poutine a systematiquement detruit tout espace de parole libre. Pensez a Anna Politkovskaia, la journaliste qui couvrait la guerre de Tchetchenie avec un courage qui forcait l’admiration du monde — abattue dans la cage d’escalier de son immeuble a Moscou, le 7 octobre 2006, le jour de l’anniversaire de Poutine. Pensez a Alexei Navalny, l’opposant qui osait defier le tsar — mort dans une colonie penale arctique en fevrier 2024, dans des circonstances que tout le monde comprend mais que personne ne peut prouver officiellement. Pensez aux centaines de journalistes independants qui ont choisi l’exil plutot que le silence, quittant tout — famille, amis, vie — pour pouvoir continuer a dire la verite.
Comment peut-on parler de « paix » quand on a assassine la liberte de la presse dans son propre pays ? Comment peut-on pretendre au dialogue quand on a criminalise le desaccord ? La Russie qui s’assied a la table des negociations est un pays ou la verite elle-meme est emprisonnee. Et nous sommes censes croire a sa bonne foi ? Nous sommes censes prendre au serieux ses « engagements pour la paix » ? C’est comme demander a un pyromane de vous promettre qu’il ne mettra plus le feu — pendant qu’il tient une allumette derriere son dos.
On ne peut pas negocier honnetement avec un regime qui a fait de la verite un crime. La paix suppose la confiance, et la confiance suppose la transparence. Tout ce que le Kremlin a systematiquement detruit. Chaque journaliste emprisonne est la preuve que la « paix russe » est un leurre.
L’armee des propagandistes
A la place des journalistes libres, le Kremlin a cree une armee de substitution. L’ecole en ligne revelee par Reporters sans frontieres forme des centaines de « correspondants » — entre guillemets, car le mot est une insulte a la profession — destines a produire du contenu dans les territoires occupes. Leur mission n’est pas d’informer, mais de confirmer. Confirmer que les populations sont « heureuses d’etre liberees ». Confirmer que l’armee russe est « accueillie en heros ». Confirmer le recit, toujours le recit. Au debut de la guerre, les medias russes diffusaient des images de civils ukrainiens remerciant les soldats russes pour leur « liberation ». Des images dont l’authenticite a ete contestee, mais qui ont ete diffusees en boucle sur les chaines d’Etat, imprimant dans les esprits une realite alternative construite sur mesure.
Les hardliners : ceux qui veulent effacer l'Ukraine de la carte
Au-dela de Poutine, la haine pure
Si la propagande officielle est deja terrifiante, les voix des ultra-nationalistes russes qui la soutiennent sont glacantes. Des influenceurs pro-guerre, etudies dans un article academique de 2025, appellent ouvertement a l’« eradication complete de l’Etat ukrainien ». Ils decrivent l’Ukraine comme un « projet anti-russe » et exigent « la liberation de la Petite Russie et de la Novorossia de l’illusion ukrainienne » et la « russification complete de ces territoires ». Ce ne sont pas des voix marginales. Ce sont des personnalites suivies par des millions de Russes sur Telegram et X. Leurs messages s’articulent autour de trois axes : l’exaltation des valeurs militaristes, la legitimation de la guerre comme necessite existentielle, et l’identification des ennemis — l’« Occident collectif » et les opposants interieurs.
Quand des voix influentes appellent a la « russification complete » d’un territoire souverain, quand elles parlent de « purger » ou « nettoyer » une nation, nous ne sommes plus dans le registre de la geopolitique. Nous sommes dans celui de l’appel au nettoyage ethnique. Et le Kremlin, loin de condamner ces voix, les tolere, les instrumentalise, les utilise comme un levier de pression : « Voyez comme nous sommes moderes par rapport a eux. » C’est une tactique vieille comme le monde : creer un extreme pour rendre sa propre position — deja extreme — acceptable par comparaison.
Quand des voix puissantes dans un pays appellent a « effacer » une nation entiere, et que le pouvoir les laisse parler, ce n’est pas de la liberte d’expression — c’est de la complicite. Ces appels a l’eradication de l’Ukraine rappellent les heures les plus sombres du vingtieme siecle, et notre silence face a eux nous rendra complices a notre tour.
Le rapport « Manufacturing Impunity »
Le rapport intitule « Manufacturing Impunity », publie par Global Rights Compliance, a revele des preuves sans precedent de l’utilisation systematique de l’information comme arme par la Russie pendant l’invasion a grande echelle de l’Ukraine. Le but : dissimuler des crimes internationaux. Creer des « alibis informationnels » pour chaque atrocite. Boutcha ? « Mise en scene ukrainienne. » L’attaque de la maternite de Marioupol ? « Provocation. » Chaque crime est suivi d’un contre-recit immediat, massif, coordonne, destine a noyer la verite sous un ocean de doute. C’est la strategie du doute permanent : il ne s’agit pas de convaincre que la Russie a raison, mais de convaincre que personne n’a tort — que tout est relatif, que la verite n’existe pas.
Les vrais chiffres que la propagande cache
Le cout humain invisible
2025 a ete l’annee la plus meurtriere pour les civils ukrainiens depuis 2022, selon les moniteurs des droits de l’homme de l’ONU. Les victimes civiles de janvier a octobre 2025 ont augmente de 27 pour cent par rapport a la meme periode de l’annee precedente. En novembre seulement, au moins 226 civils tues et 952 blesses a travers l’Ukraine. Le 19 novembre, a Ternopil, des missiles et des drones ont tue au moins 38 civils — dont 18 femmes, 12 hommes, 4 filles et 4 garcons. Quatre enfants. Morts sous les bombes d’un pays qui dit « chercher la paix ». Le bilan des armes a longue portee est effroyable : 645 morts et 4 123 blesses en dix mois, une augmentation de 27 pour cent des morts et 68 pour cent des blesses. Est-ce cela, la « recherche de la paix » ?
Et pendant que Dmitriev sourit a Miami, les centrales electriques ukrainiennes brulent. Soixante pour cent de la capacite de production de gaz du pays detruite. Des coupures d’electricite allant jusqu’a seize heures par jour. Des temperatures descendant jusqu’a moins trente degres. Des gens qui font la queue a Kiev pour recevoir un repas chaud gratuit parce qu’ils ne peuvent plus cuisiner chez eux. L’ONU a averti que les personnes agees, les personnes handicapees, les familles avec enfants sont les plus menacees par ces coupures prolongees. L’hiver comme arme de guerre — voila la « paix » que cherche la Russie.
Trente-huit morts a Ternopil, dont quatre enfants. Quatre enfants qui ne connaitront jamais la « paix » promise par Moscou. Quatre visages effaces dans le bruit d’une explosion, pendant que des diplomates parlent de « progres encourageants » dans un hotel de Floride. Comment osent-ils ?
Le bilan militaire russe que Moscou cache
Mais la propagande cache aussi le cout effroyable paye par les soldats russes eux-memes. Pres de 1,2 million de victimes depuis le debut de l’invasion — tues, blesses, disparus. Des villages entiers de Siberie, du Caucase, de l’Extreme-Orient russe vides de leurs jeunes hommes, envoyes au front dans des vagues d’assaut que les analystes qualifient de « tactiques de la Premiere Guerre mondiale ». Des meres russes qui cherchent en vain des nouvelles de leurs fils. Des familles qui recoivent un cercueil ferme sans explication. Mais dans les medias d’Etat, ces morts n’existent pas. Ils sont effaces du recit, comme des erreurs de frappe corrigees dans un texte officiel.
L'OTAN, le grand croquemitaine
Le recit de l’encerclement
L’autre pilier de la propagande russe est le recit de l’« encerclement par l’OTAN ». Selon Moscou, l’expansion de l’alliance atlantique vers l’est constitue une menace existentielle qui justifie la reaction militaire. Poutine repete inlassablement que l’OTAN a « trahi ses promesses » de ne pas s’etendre vers l’est — une affirmation dont les historiens debattent encore mais que le Kremlin presente comme une verite absolue. Ce recit transforme l’agresseur en victime. La Russie, geant territorial qui s’etend sur onze fuseaux horaires, se presente comme un pays assiege, menace par de petits pays voisins coupables de vouloir choisir leurs propres alliances. L’absurdite serait risible si les consequences n’etaient pas si tragiques.
Mais voici l’ironie supreme : l’invasion de l’Ukraine a provoque exactement ce que Poutine pretendait vouloir eviter. La Finlande et la Suede, deux pays historiquement neutres, ont rejoint l’OTAN. L’alliance s’est renforcee, elargie, remotivee. Si le but etait d’empecher l’expansion de l’OTAN, c’est l’echec le plus spectaculaire de la politique etrangere russe depuis la chute de l’Union sovietique. Mais peu importe — le recit de l’encerclement continue, parce qu’il nourrit la peur, et la peur nourrit le soutien au regime.
Poutine a envahi l’Ukraine pour « empecher l’expansion de l’OTAN » — et a provoque exactement cette expansion. Il a lance une « operation speciale » pour « proteger » des populations — et a cause la plus grande crise humanitaire en Europe depuis 1945. Chaque argument du Kremlin se retourne contre lui-meme, mais la propagande ne meurt jamais de ses contradictions.
Le retournement de l’accusation
Le genie malveillant de la propagande russe, c’est sa capacite a retourner chaque accusation. L’Ukraine est accusee de « genocide » au Donbass — alors que c’est la Russie qui bombarde des zones civiles. L’Occident est accuse d’« escalade » — alors que c’est la Russie qui a envahi un pays souverain. Les sanctions sont presentees comme des « actes de guerre economique » — alors qu’elles sont une reponse a une guerre reelle. Ce mecanisme de projection systematique — accuser l’autre de ce qu’on fait soi-meme — est un outil classique de la manipulation de masse. Et il fonctionne, parce que dans le brouillard de l’information, beaucoup de gens finissent par se dire : « Peut-etre que les deux cotes ont tort. » C’est exactement le resultat recherche : pas la conviction, mais le doute.
La "Revolution de la dignite" : le point zero du recit russe
Comment le Kremlin a reecrit 2014
Pour comprendre la propagande actuelle, il faut remonter a 2014. Quand les Ukrainiens sont descendus dans les rues du Maidan pour reclamer un avenir europeen, quand ils ont renverse le president Ianoukovitch — un allie de Moscou — le Kremlin a immediatement requalifie cet evenement en « coup d’Etat fasciste » soutenu par l’Occident. La Revolution de la dignite, un mouvement populaire ne de l’aspiration democratique, a ete rebaptisee « putsch neo-nazi » par la propagande russe. Cette reecriture de l’histoire sert un objectif strategique fondamental : elle permet au Kremlin de presenter son intervention en Crimee, puis au Donbass, puis l’invasion totale de 2022, comme une reaction defensive face a un « gouvernement illegitime ». Tout decoule de cette falsification originelle.
Et Poutine lui-meme, aussi recemment qu’en 2025, a repete que la crise « n’a pas commence avec l’invasion russe » mais etait le « resultat du coup d’Etat en Ukraine, soutenu et provoque par l’Occident ». Vous saisissez le tour de passe-passe ? L’agresseur se presente comme le defenseur. L’envahisseur comme le liberateur. Le mensonge comme la verite. George Orwell n’aurait pas ose imaginer une novlangue aussi parfaite.
Quand un dictateur reeecrit l’histoire en temps reel, quand il transforme une revolution democratique en « coup d’Etat fasciste », il ne ment pas seulement au monde — il ment a son propre peuple. Et c’est peut-etre la plus grande cruaute de toutes : condamner des millions de Russes a vivre dans un monde fictif, ou l’agresseur est la victime et le crime est la vertu.
L’antisemitisme instrumentalise
Le Departement d’Etat americain a egalement documente comment le Kremlin recourt a l’antisemitisme pour vilipender l’Ukraine. L’ironie est si mordante qu’elle en devient physiquement douloureuse : un regime qui accuse un president juif de nazisme utilise lui-meme des tropes antisemites pour delegitimer son pays. La RAND Corporation, dans son rapport « The Denazify Lie » de 2025, a analyse l’utilisation par la Russie de recits lies a l’extremisme violent a motivation raciale ou ethnique sur X et Telegram. Les conclusions sont accablantes : le Kremlin a cree un ecosysteme de haine qui melange revisionnisme historique, antisemitisme instrumentalise et negationnisme identitaire en un cocktail toxique destine a delegitimer l’existence meme de l’Ukraine.
Le mirage de la negociation : pourquoi la "paix russe" est impossible
Les conditions impossibles
Revenons aux faits. Qu’exige exactement la Russie pour cette « paix » qu’elle pretend rechercher ? Premierement, le retrait des forces ukrainiennes d’environ un cinquieme de la region de Donetsk. Deuxiemement, aucun deploiement de casques bleus sans le consentement de Moscou. Troisiemement — et c’est la condition revelatrice — la « cessation complete de l’aide militaire etrangere et de la fourniture de renseignements a Kiev ». Autrement dit : laissez l’Ukraine seule face a la puissance militaire russe. Desarmez-la. Abandonnez-la. Et appelez cela la paix. C’est comme demander a un boxeur de se battre les mains attachees, puis pretendre que le combat est equitable.
La « paix russe » n’est pas la paix. C’est la soumission. C’est l’acceptation de la conquete par la force comme principe legitime des relations internationales. Si le monde accepte ces termes, le message envoye a tous les dictateurs de la planete est limpide : envahissez, tuez, bombardez, et si vous tenez assez longtemps, on finira par appeler cela la paix. C’est la fin de l’ordre international fonde sur des regles. C’est le retour a la loi du plus fort, dans toute sa brutalite primitive.
Accepter la « paix » aux conditions de Moscou, ce serait graver dans le marbre de l’histoire que la force prime le droit. Ce serait dire a chaque petit pays du monde : vous n’avez aucune protection, aucun droit, aucune securite — sauf celle que votre voisin le plus puissant veut bien vous accorder. Ce serait la mort de l’ordre international, et la naissance d’un monde de predateurs.
Le precedent catastrophique
Si la Russie obtient ce qu’elle veut en Ukraine, qui sera le prochain ? La Moldavie, deja menacee par la Transnistrie ? La Georgie, amputee de l’Ossetie du Sud et de l’Abkhazie depuis 2008 ? Les pays baltes, membres de l’OTAN mais minuscules face au geant russe ? Chaque concession faite a Moscou est un signal d’encouragement pour la prochaine agression. L’histoire nous l’enseigne : Munich 1938. Chamberlain brandissant son papier, proclamant « la paix pour notre epoque ». Et six mois plus tard, le monde en flammes. Les paralleles ne sont pas parfaits, mais la lecon est la meme : on ne satisfait pas un appetit imperialiste par des concessions. On ne fait que l’aiguiser.
L'hiver 2026 : le test de la realite
Quand les bombes parlent plus fort que les mots
Nous sommes le 31 janvier 2026. En ce moment meme, pendant que vous lisez ces lignes, des familles ukrainiennes sont dans le noir. Le 24 janvier, Kiev et Kharkiv ont ete frappees — au moins un mort, plus de vingt blesses. Les pannes d’electricite durent des jours entiers. Les gens portent des couvertures comme des manteaux, font bouillir de l’eau sur des rechauds de camping dans leurs appartements geles. A Odessa, les coupures ont dure plusieurs jours en decembre, privant les habitants d’electricite, d’eau, de chauffage, de la possibilite de conserver la nourriture, d’utiliser les ascenseurs dans les immeubles. Les personnes agees piegees dans leurs appartements aux etages superieurs, incapables de descendre. Et Moscou parle de paix.
Un porte-parole du gouvernement allemand a declare que la Russie « utilise le froid glacial comme une arme ». C’est exactement cela. Le froid comme arme. Le noir comme arme. La faim comme arme. La peur comme arme. Et le sourire de Dmitriev a Miami comme le masque sur le visage de cette brutalite calculee. Combien d’enfants ont grelotte cette nuit a Kiev ? Combien de grands-parents ont prie pour que l’electricite revienne avant que le froid ne les emporte ? Ce sont ces visages-la que je vois quand j’entends le mot « paix » dans la bouche de Moscou.
Quand un regime fait geler des millions de personnes dans le noir tout en pretendant chercher la paix, nous ne sommes plus dans le domaine de la politique. Nous sommes dans celui de la cruaute pure, deliberee, industrialisee. Et chaque mot de « paix » prononce par le Kremlin est une gifle au visage de chaque Ukrainien qui tremble dans le froid ce soir.
Le contraste insoutenable
Imaginez la scene. A Miami, il fait vingt-cinq degres. Dmitriev sort d’un hotel cinq etoiles, costume impeccable, sourire aux levres. A Kiev, il fait moins vingt. Olena, soixante-douze ans, n’a pas eu d’electricite depuis trois jours. Elle dort avec quatre couches de vetements, sa chatte contre elle pour un peu de chaleur. La distance entre ces deux realites — celle de la diplomatie et celle de la guerre — est un gouffre moral que les mots peinent a mesurer. C’est dans cet ecart que vit le mensonge russe : assez loin de la souffrance pour la nier, assez pres du pouvoir pour la perpetuer.
Le mot de la fin : nommer le mensonge
L’obligation morale de dire la verite
Nous, journalistes, citoyens, etres humains, avons une obligation. Celle de nommer les choses. La « guerre de liberation » russe est une guerre d’agression imperialiste. L’« operation speciale » est une invasion militaire a grande echelle. La « denazification » est un pretexte mensonger pour justifier la destruction d’un Etat souverain. La « recherche de la paix » est une strategie de manipulation destinee a consolider les conquetes territoriales. Chaque euphemisme que nous acceptons, chaque mot creux que nous reprenons sans le questionner, est une petite victoire pour la propagande. Chaque fois que nous disons « conflit » au lieu de « guerre », « parties » au lieu de « agresseur et victime », nous participons — sans le vouloir — a l’effacement de la verite.
La Russie ne cherche pas la paix. Elle cherche la victoire. Elle cherche a imposer sa volonte par la force et a faire accepter cette imposition par le monde sous le deguisement de la diplomatie. Ne soyons pas complices. Ne soyons pas dupes. Ne soyons pas les relais involontaires d’une propagande qui a deja coute la vie a des dizaines de milliers de personnes. Appelons les choses par leur nom. Toujours. Meme quand c’est inconfortable. Surtout quand c’est inconfortable.
Dans un monde ou le mensonge est devenu industrie, ou la propagande dispose de budgets de milliards, ou la verite est criminalisee et les journalistes assassines, le simple fait de nommer les choses correctement est devenu un acte de resistance. Alors resistons. Pour Ternopil, pour Kharkiv, pour Kiev, pour chaque ville, chaque village, chaque visage efface par les bombes d’un regime qui ose appeler cela la liberation.
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflete le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position editoriale institutionnelle. Les faits rapportes s’appuient sur des sources verifiables citees en fin d’article. L’analyse, les interpretations et le ton engage relevent de la liberte d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invite a consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Al Jazeera — US envoy Witkoff says Ukraine talks with Russia productive (31 janvier 2026)
Al Jazeera — Ukraine, Russia, US to meet for first trilateral talks to end war
OSW Centre for Eastern Studies — No breakthrough: Russia-US and Ukraine-US talks in Miami
Sources secondaires
US Naval Institute Proceedings — Justifying Invasion: A Case Study in Russian Propaganda (juin 2025)
MythDetector — Special Military Operation in the Kremlin’s Narrative
EUvsDisinfo — 2025 in review: winning the narrative
RAND Corporation — The Denazify Lie: Russia’s Use of Extremist Narratives Against Ukraine
Global Rights Compliance — Manufacturing Impunity: Russian Information Operations in Ukraine
US Department of State — Disinformation Roulette: The Kremlin’s Year of Lies
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