La stratégie de l’enlisement calculé
Vladimir Poutine ne négocie pas la paix. Il n’a jamais négocié la paix. Il négocie le temps. Chaque round de discussions, chaque rencontre trilatérale, chaque pseudo-trêve lui offre ce dont il a le plus besoin : des jours, des semaines, des mois pendant lesquels ses troupes avancent, centimètre par centimètre, sur le terrain ukrainien. La stratégie est limpide pour quiconque veut la voir. La Russie dispose d’un avantage numérique en effectifs. Ses avancées incrémentales sur le champ de bataille — village après village, position après position — signifient qu’elle est disposée à continuer la guerre aussi longtemps qu’il le faudra. Et pendant que le monde se congratule de pauses énergétiques de deux jours, les soldats russes creusent des tranchées, consolident des positions, préparent la prochaine offensive. Le cessez-le-feu est un outil de guerre pour Poutine. Pas un outil de paix.
Les analystes de Chatham House l’ont formulé avec une clarté dévastatrice : « Si Donald Trump croyait pouvoir persuader Vladimir Poutine de signer un cessez-le-feu complet en Ukraine, il l’apprend à ses dépens : la Russie est intéressée par la paix, mais uniquement à ses propres conditions. » Et ces conditions, la Russie les a énoncées avec une brutalité que la diplomatie ne parvient pas à masquer : la totalité du Donbass, y compris les territoires qu’elle n’a pas encore conquis. La neutralisation définitive de l’Ukraine. L’abandon de toute perspective d’adhésion à l’OTAN. En d’autres termes, la capitulation pure et simple. Habillée en négociation. Parfumée de diplomatie. Mais c’est de la capitulation. Et Poutine le sait. Et il a tout le temps du monde pour attendre que l’Ukraine s’effondre sous le poids de l’hiver, de la fatigue, de l’abandon progressif de ses alliés.
Poutine joue aux échecs pendant que Trump joue aux cartes. Le premier planifie dix coups à l’avance. Le second abat ses cartes en espérant que le bluff fonctionne. Mais on ne bluffe pas un joueur d’échecs. On ne bluffe pas un homme qui a transformé la guerre en patience et la diplomatie en arme de destruction massive.
Le Donbass, monnaie d’échange d’un empire qui ne cède rien
Le Donbass. Ce nom résonne comme un glas dans chaque salle de négociation. C’est le noeud gordien, le point de rupture, la ligne rouge que ni la Russie ni l’Ukraine ne veulent franchir. Moscou exige la totalité de la région est — y compris des villes et des territoires encore sous contrôle ukrainien. C’est demander à un pays de céder des terres qu’il contrôle encore militairement. C’est demander à des millions de gens de devenir sujets d’un régime qu’ils combattent depuis quatre ans. C’est inacceptable. Et Zelensky l’a dit : « Nous avons dit à plusieurs reprises que nous sommes prêts à des compromis qui mènent à une fin réelle de la guerre, mais qui ne sont en aucun cas liés à des modifications de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. » Combien de fois devra-t-il le répéter ? Combien de fois devra-t-il expliquer qu’un pays souverain ne peut pas être découpé à la convenance de son agresseur ? Combien de fois le droit international devra-t-il être piétiné avant que quelqu’un, quelque part, ne dise « assez » ?
Les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner sont revenus des pourparlers d’Abu Dhabi en déclarant que les « accords fonciers » étaient le dernier point de blocage. Des accords fonciers. Le mot est révélateur. On ne parle pas de vies. On ne parle pas de communautés. On ne parle pas de familles enracinées depuis des générations. On parle d’immobilier. De terrain. De surface. Comme si le Donbass était un lot à vendre dans une vente aux enchères géopolitique. Et Poutine, pendant ce temps, attend. Il attend que l’hiver fasse son travail. Il attend que le froid tue ce que les missiles n’ont pas encore détruit. Il attend que l’épuisement de l’Ukraine devienne tel que même Zelensky sera contraint de céder. Car le temps, dans cette guerre, est un allié exclusif de Moscou.
Abu Dhabi — le décor en or d'une pièce sans fin
Des pourparlers « historiques » qui ne changent rien
Les 23 et 24 janvier 2026, pour la première fois depuis l’invasion russe à grande échelle, des responsables ukrainiens, russes et américains se sont retrouvés autour d’une même table à Abu Dhabi. C’était censé être un moment historique. Le Sheikh Mohamed a reçu les délégations au palais Al Shati. Witkoff et Kushner étaient là pour les États-Unis. Igor Kostyukov, chef du renseignement militaire russe, Youri Ouchakov et Kirill Dmitriev représentaient Moscou. Rustem Umerov, secrétaire du Conseil national de sécurité, portait les couleurs ukrainiennes. Un responsable américain a qualifié ces deux jours de « historiques ». Les Émirats ont parlé de discussions « constructives et positives ». Le Kremlin a dit que c’était « constructif ». Tout le monde a utilisé le même mot : constructif. Comme si la répétition d’un adjectif pouvait masquer le vide des résultats.
Car qu’est-ce qui a changé après Abu Dhabi ? La Russie a-t-elle retiré un seul soldat ? Un seul char ? Un seul drone ? Non. L’Ukraine a-t-elle récupéré un seul village ? Une seule maison ? Un seul mètre carré de territoire ? Non. Le Donbass reste divisé. Les frappes continuent. Les civils meurent. Les centrales électriques brûlent. Mais les diplomates ont eu des discussions constructives. Ils ont bu du thé dans un palais doré. Ils ont échangé des poignées de mains. Et ils se sont donné rendez-vous pour la semaine suivante, pour un nouveau round de discussions constructives. Le manège tourne. La musique joue. Et les enfants ukrainiens continuent de geler dans des appartements sans chauffage. Il y a quelque chose de profondément obscène dans le contraste entre la magnificence d’Abu Dhabi et la misère de Kyiv. Entre les salons climatisés du palais Al Shati et les stations de métro où des familles entières dorment à même le sol pour échapper au froid.
Abu Dhabi est le théâtre parfait pour cette comédie diplomatique. Un décor de luxe pour une pièce sans fin. Des acteurs qui jouent leur rôle avec conviction. Un public mondial qui applaudit à chaque acte. Et derrière le rideau, l’Ukraine qui saigne, qui gèle, qui meurt — pendant que les projecteurs sont braqués sur les sourires des négociateurs.
Le plan en vingt-huit points qui tue l’espoir
Au coeur de l’impasse se trouve le plan de paix en vingt-huit points de Steve Witkoff. Ce document, qui devrait être un chemin vers la paix, est en réalité un piège pour l’Ukraine. Le cessez-le-feu y figure au point vingt-huit — le dernier. Les vingt-sept points précédents exigent de l’Ukraine des concessions territoriales, le retrait de ses forces du Donbass, l’abandon de sa candidature à l’OTAN. En d’autres termes : capitulez d’abord, et ensuite — peut-être, éventuellement, si tout va bien — nous arrêterons de vous bombarder. Les Européens ont immédiatement compris le piège. Leur contre-proposition exige l’inverse : le cessez-le-feu d’abord, les négociations territoriales ensuite. Le plan européen ne demande pas à Kyiv de se retirer des villes qu’elle contrôle dans le Donbass. Il ne ferme pas la porte à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Mais ce plan est ignoré. Car dans cette négociation, l’Europe n’a pas de siège. L’Europe n’a pas de voix. L’Europe est un spectateur dans un théâtre où se joue sa propre sécurité.
Norbert Röttgen, législateur conservateur allemand, a résumé la situation en une phrase qui devrait être affichée dans chaque parlement européen : « Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique n’est pas de notre côté dans une question de guerre et de paix en Europe. » Cette phrase est un séisme. Elle dit tout. Elle dit que l’ordre mondial tel que nous le connaissions — avec les États-Unis comme garant de la sécurité européenne — est mort. Elle dit que l’Europe est seule. Elle dit que le parapluie américain s’est replié. Et pendant que cette vérité s’installe, Poutine sourit. Car c’est exactement ce qu’il voulait. C’est exactement ce pour quoi il a mené cette guerre. Pas seulement pour conquérir le Donbass. Pour fracturer l’alliance occidentale. Et il est en train de réussir.
Trump, le négociateur qui ne négocie rien
Le bluff permanent
Il faut dire les choses comme elles sont : Trump n’a obtenu rien de Poutine. Rien de tangible. Rien de contraignant. Rien de vérifiable. Il a obtenu une promesse verbale dont les termes sont contestés par celui-là même qui est censé l’avoir faite. Il a obtenu un titre dans les journaux. Il a obtenu un moment de gloire médiatique. Et il a présenté cela comme un triomphe diplomatique. Les analystes l’ont noté avec une constance alarmante : « À de rares exceptions près, Trump a été réticent à exercer une pression sur Poutine pour qu’il accepte un cessez-le-feu ou qu’il abandonne ses exigences maximalistes. Ses expressions occasionnelles d’indignation face à l’assaut aérien dévastateur de la Russie sur l’infrastructure ukrainienne n’ont entraîné aucune conséquence sérieuse pour Poutine. » Aucune conséquence. Trump s’indigne. Poutine bombarde. Trump s’indigne à nouveau. Poutine bombarde à nouveau. Et le cycle continue.
Plus troublant encore, Trump semble croire que c’est Zelensky, et non Poutine, qui constitue le principal obstacle à la paix. Il l’a dit à Davos, au Forum économique mondial, en parlant d’une « haine anormale » entre les deux dirigeants. Cette équivalence morale entre l’agresseur et l’agressé est révoltante. Zelensky ne hait pas Poutine par caprice. Il résiste à un homme qui a envahi son pays, massacré ses citoyens, détruit ses villes, ciblé ses maternités et ses hôpitaux. Mettre sur le même plan la résistance de la victime et l’agression du bourreau, c’est le comble de l’obscénité diplomatique. Mais c’est la position officielle des États-Unis d’Amérique en janvier 2026. Et cette position donne à Poutine exactement ce qu’il veut : la légitimité de traiter d’égal à égal avec sa victime. Le droit de prétendre que c’est l’Ukraine qui refuse la paix. Le pouvoir de retourner le récit.
Trump négocie comme un promoteur immobilier qui confond une guerre avec une transaction. Il veut conclure. Il veut le deal. Il veut la poignée de mains et la photo. Que quarante-quatre millions de personnes vivent sous les bombes est un détail logistique, pas un drame humain. Et c’est peut-être cela, le plus terrifiant : l’homme qui détient les clés de la paix ne comprend même pas la nature de la guerre.
Les 111 drones du cessez-le-feu — chronique d'une nuit ukrainienne
Quand le silence promet et que le ciel trahit
La nuit du 30 janvier 2026. La première nuit après l’annonce de Trump. Des millions d’Ukrainiens se couchent avec un espoir fragile — peut-être, cette nuit, le ciel restera silencieux. Peut-être cette nuit, les sirènes ne hurleront pas. Peut-être cette nuit, ils pourront dormir. Mais le ciel ukrainien ne reste jamais silencieux. 111 drones. Un missile balistique. Les forces aériennes ukrainiennes travaillent toute la nuit, abattant ce qu’elles peuvent, guidant les défenses anti-aériennes dans l’obscurité. Six civils ne verront pas le lever du soleil. Vingt autres se réveillent dans des lits d’hôpital, le corps brisé, se demandant si le cessez-le-feu dont parlent les journaux est une blague. Kyiv est épargnée, techniquement. Mais le bourdonnement des drones Shahed résonne dans les oreilles des habitants de Zaporizhzhia, de Dnipro, de Kharkiv. Le son — ce vrombissement caractéristique, ce bourdonnement de mort qui précède l’explosion — est gravé dans la mémoire de chaque Ukrainien.
Je pense à Olena, une mère de famille dans un village près de Pokrovsk, dans la direction où 38 affrontements ont été enregistrés en une seule journée. Olena — dont le nom est inventé mais dont l’histoire est celle de milliers de femmes — couche ses enfants en se demandant si cette nuit sera la dernière. Le son des drones est devenu si familier que ses enfants ne pleurent même plus. Ils se couvrent la tête, ferment les yeux, et attendent. C’est le quotidien de l’Ukraine. C’est la normalité d’un pays en guerre depuis quatre ans. Et quand Trump annonce un cessez-le-feu, Olena ne saute pas de joie. Elle hausse les épaules. Parce qu’elle sait. Elle sait que les promesses des puissants ne valent rien dans son village. Elle sait que les drones reviendront. Elle sait que le seul cessez-le-feu qui compte est celui qu’elle n’entend pas — le silence vrai, le silence total, le silence qui dure. Et ce silence n’existe pas.
Cent onze drones dans la nuit du « cessez-le-feu ». Je veux que ce chiffre soit tatoué sur le front de chaque diplomate qui prononce le mot « paix » sans rougir. Cent onze drones, six morts, vingt blessés. C’est le prix, en vies humaines, d’une illusion de quarante-huit heures.
L'énergie comme arme de destruction massive
La guerre invisible qui tue à petit feu
La stratégie russe de destruction de l’infrastructure énergétique ukrainienne est une forme de guerre que les conventions de Genève n’avaient pas anticipée à cette échelle. En janvier 2026, la Russie a lancé des vagues d’attaques d’une ampleur terrifiante : 242 drones et 36 missiles le 9 janvier, dont le missile balistique hypersonique Oreshnik. Puis, le 13 janvier, près de 300 drones, 18 missiles balistiques et 7 missiles de croisière ciblant huit régions. Le 24 janvier, 396 drones et missiles. La capacité de production électrique de l’Ukraine a été réduite à 14 gigawatts — moins de la moitié des 33,7 gigawatts d’avant-guerre. Le PDG de l’opérateur national UkrEnergo a déclaré que 80 % du pays subissait des coupures de courant d’urgence non programmées. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des condamnations à mort pour les plus vulnérables — les vieillards, les malades, les nourrissons.
Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme Volker Türk a qualifié ces attaques de « cruelles ». Le mot est faible. Ce que fait la Russie à l’Ukraine par la destruction de son réseau électrique en plein hiver est une forme de torture collective. C’est soumettre un peuple entier au froid, à l’obscurité, à la faim, à l’isolement. C’est tuer sans tirer — par le gel, par l’hypothermie, par l’absence de soins médicaux dans des hôpitaux sans courant. En Kharkiv, les frappes de drones ont endommagé des immeubles résidentiels, provoqué des incendies dans des tours d’habitation, touché un foyer pour déplacés, un hôpital et une maternité. Quatorze blessés, dont une femme enceinte et un enfant. Une maternité. Un lieu où la vie commence. Transformé en cible militaire. Et la Russie prétend qu’elle ne cible pas les infrastructures civiles. Ce mensonge est si grossier, si obscène, si insultant pour l’intelligence humaine que le simple fait de le rapporter donne la nausée.
La Russie fait la guerre à l’hiver. Elle a compris que le froid tue plus efficacement que les missiles quand il n’y a plus d’électricité, plus de chauffage, plus de lumière. C’est une guerre invisible, silencieuse, méthodique. Et le monde la regarde avec les yeux mi-clos de celui qui ne veut pas voir.
Kateryna et la vie à une heure et demie d’électricité
Kateryna Serzhan, résidente de Kyiv, a raconté sa réalité quotidienne avec des mots qui brisent le coeur. Sa famille n’a eu de l’électricité que pendant une heure et demie. Les chauffages à batterie fournissaient à peine de la chaleur. « Nous étions préparés pour un hiver difficile », a-t-elle dit, « mais cette fois, en plus des coupures de courant causées par les bombardements, il y a eu un froid extrême. » Une heure et demie. C’est le temps dont Kateryna dispose pour cuisiner, recharger ses appareils, chauffer un peu son logement, donner le bain à ses enfants. Une heure et demie de normalité dans vingt-deux heures et demie de survie. C’est cela, vivre en Ukraine en janvier 2026. Pas les pourparlers d’Abu Dhabi. Pas les annonces de Trump. Pas les déclarations de Peskov. Une heure et demie d’électricité et le froid qui s’infiltre par chaque fissure, par chaque fenêtre, par chaque mur.
Dans les stations de métro de Kyiv, des milliers de personnes ont trouvé refuge. Des familles avec des enfants en bas âge. Des personnes âgées qui ne peuvent pas monter les escaliers. Des malades chroniques qui ont besoin de médicaments réfrigérés. Plus de 1 200 espaces chauffés sécurisés fonctionnent dans la ville, mais ce ne sont pas des maisons. Ce sont des refuges. Des abris. Des lieux de survie dans un pays qui, il y a quatre ans, était une nation moderne, dynamique, connectée. La Russie a ramené l’Ukraine à l’âge des bougies et des couvertures. Et le cessez-le-feu de deux jours offert par Poutine est censé être une consolation. Deux jours sans bombes sur Kyiv — mais pas sur le reste du pays — en échange de quoi ? De rien. Car ce cessez-le-feu n’exige rien de la Russie. Il ne demande pas le retrait des troupes. Il ne demande pas la fin des hostilités. Il ne demande pas de réparations. Il demande juste une pause. Une respiration. Le temps de reprendre son souffle avant de recommencer à frapper.
Les garanties fantômes — le document qui dort dans un tiroir
Le papier qui pourrait sauver l’Ukraine — mais que personne ne signe
Zelensky a révélé qu’un document définissant les garanties de sécurité américaines pour l’Ukraine dans un scénario d’après-guerre est « prêt à 100 % ». Ce document existe. Il est rédigé. Il est finalisé. Mais il n’est pas signé. Et tant qu’il n’est pas signé, il ne vaut rien. L’Ukraine a été explicite : aucun accord de paix ne peut être signé sans des garanties que les États-Unis interviendraient si la Russie tentait une nouvelle invasion. « La seule façon de dissuader la Russie », a dit Zelensky, « est une garantie de sécurité occidentale qui inclut un appui américain. » Le Royaume-Uni et la France sont « prêts à engager leurs forces sur le terrain » pour surveiller un cessez-le-feu. Mais sans le « backstop » américain, ces forces seraient vulnérables, insuffisantes, symboliques. Trump tient les clés. Et Trump ne semble pas pressé de les utiliser.
Posons la question crûment. Si un accord de paix est signé demain, sans garanties de sécurité, que se passe-t-il dans trois ans ? Dans cinq ans ? Quand Poutine aura reconstitué ses forces, modernisé son armement, recruté de nouveaux soldats ? Quand l’attention mondiale se sera détournée ? Quand l’Ukraine aura baissé la garde ? L’histoire nous donne la réponse. Elle nous la hurle. Après la Crimée en 2014, le monde a « sanctionné » la Russie et attendu. Et la Russie a envahi en 2022. Le schéma est clair. Le schéma est documenté. Le schéma est prévisible. Et pourtant, on nous demande de croire qu’un cessez-le-feu sans garanties sera suffisant. On nous demande de croire que la parole de Poutine vaut quelque chose. On nous demande de croire que cette fois, ce sera différent. Ce ne sera pas différent. Le président polonais Nawrocki l’a dit : « Que ce soit un accord de paix signé ou non, la Russie restera une menace pour l’Europe. »
Un document « prêt à 100 % » qui n’est pas signé est un document qui vaut 0 %. C’est une promesse non tenue avant même d’avoir été formulée. C’est le symbole parfait de notre époque : tout est prêt pour sauver l’Ukraine, sauf la volonté de le faire.
L'Europe, la grande oubliée de sa propre guerre
Un continent relégué au balcon
L’Europe regarde sa propre guerre depuis les coulisses. Selon le Conseil européen des relations étrangères, le cessez-le-feu précaire est « dicté par l’épuisement ukrainien et l’insistance américaine plutôt que par la diplomatie européenne ». Kyiv accepte un arrangement déséquilibré parce que l’alternative — combattre la Russie seule — est encore pire. Et l’Europe joue « peu de rôle » dans la définition ou l’application de l’accord. Peu de rôle. C’est dévastateur à lire. Une guerre européenne dont les termes sont négociés entre Washington et Moscou, sans que Berlin, Paris ou Bruxelles n’aient voix au chapitre. C’est un aveu d’impuissance qui devrait provoquer une crise existentielle dans chaque capitale européenne. Au sommet de l’OTAN de juin 2025, les alliés européens avaient drastiquement augmenté leurs dépenses de défense à 5 % du PIB. Mais les milliards ne remplacent pas l’influence politique. Ils ne remplacent pas la capacité à être dans la pièce quand les décisions sont prises.
Les États de première ligne — Pologne, Finlande, pays baltes — vivent dans une angoisse que les capitales d’Europe occidentale peinent à comprendre. Pour eux, un mauvais accord en Ukraine n’est pas une erreur diplomatique. C’est un arrêt de mort différé. Si la Russie sort de cette guerre avec des gains territoriaux et sans conséquences durables, le message envoyé au monde — et surtout à Poutine — est limpide : l’agression paie. La conquête est rentable. Le droit international est un papier que les puissants peuvent déchirer. Et la prochaine cible pourrait être la Moldavie, la Géorgie, ou — Dieu nous en garde — un État membre de l’OTAN. L’analyste l’a dit avec une franchise brutale : « L’objectif principal de Trump n’est pas la paix en Ukraine mais le rapprochement avec une Russie qui cherche activement à saper l’OTAN et l’Union européenne. » Si cette analyse est juste, alors nous ne sommes pas face à une maladresse diplomatique. Nous sommes face à une trahison stratégique.
L’Europe paie le prix de décennies de dépendance stratégique envers Washington. Aujourd’hui, le parapluie s’est replié, et il pleut des missiles. Nous avons confié notre sécurité à un allié qui a décidé que notre sécurité ne l’intéressait plus. Le réveil est brutal. Et il arrive trop tard.
Zelensky, l'équilibriste sur un fil de rasoir
Entre gratitude forcée et lucidité désespérée
Volodymyr Zelensky incarne la tragédie de l’Ukraine dans chacune de ses prises de parole. Le 30 janvier, face aux journalistes, il devait accomplir un exercice d’équilibrisme impossible : ne pas froisser Trump — dont l’Ukraine dépend vitalement — tout en rappelant au monde que le cessez-le-feu annoncé n’existe pas. Il a choisi ses mots avec la précision d’un chirurgien opérant à coeur ouvert. « C’est une initiative du côté américain », a-t-il dit. Pas un accord. Une initiative. « Nous la voyons comme une opportunité plutôt qu’un accord. » Pas un engagement. Une opportunité. Et puis cette offre de bonne volonté : « Si la Russie ne frappe pas notre infrastructure énergétique, nous ne frapperons pas la leur. » Un geste unilatéral. Sans contrepartie garantie. Sans mécanisme de vérification. Parce que Zelensky sait qu’il ne peut pas se permettre de paraître comme celui qui refuse la paix. Parce qu’il sait que Trump le désignerait immédiatement comme le coupable.
Mais Zelensky a aussi émis un avertissement que le monde ferait bien d’entendre. Il a révélé que les services de renseignement ukrainiens indiquent que la Russie prépare « une nouvelle frappe massive ». « Les États-Unis, l’Europe et tous nos partenaires doivent comprendre à quel point cela discrédite les discussions diplomatiques. Chaque frappe russe y contribue. » Ces mots ne sont pas ceux d’un homme en colère. Ce sont ceux d’un homme lucide, épuisé, qui voit le piège se refermer et ne peut rien faire pour l’empêcher. La Russie prépare une offensive pendant qu’elle prétend négocier. Elle arme ses missiles pendant qu’elle serre des mains. Et le monde, naïf ou complice, continue de parler de progrès diplomatiques. Zelensky, lui, compte les heures avant la prochaine salve.
Zelensky est l’homme le plus seul du monde. Il porte un pays sur ses épaules, il négocie avec un bourreau, il remercie un allié douteux, et il sait — il sait — que la prochaine attaque est déjà programmée. Sa dignité face à cette solitude est la seule chose belle dans ce cauchemar.
La vraie question — combien de temps l'Ukraine peut-elle tenir ?
L’arithmétique cruelle de la résistance
Voici la question que personne ne pose à voix haute, mais que tout le monde murmure dans les couloirs des chancelleries : combien de temps l’Ukraine peut-elle tenir ? Combien d’hivers sans chauffage ? Combien de nuits sous les drones ? Combien de morts avant que la résistance ne s’effrite ? L’Ukraine avait proposé un cessez-le-feu énergétique limité lors des pourparlers en Arabie Saoudite l’année dernière. La proposition n’avait « mené nulle part ». L’Ukraine a tendu la main et la Russie l’a giflée. Et pourtant, c’est Zelensky qui est présenté comme l’obstacle à la paix. L’ONU a lancé un appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars pour 2026. 10,8 millions d’Ukrainiens ont besoin d’aide humanitaire. La Norvège a offert 200 millions de dollars. Et le reste du monde ? Le reste du monde « condamne », « regrette », « appelle à la retenue ». Des mots. Toujours des mots. Jamais des actes à la hauteur de la catastrophe.
La résistance ukrainienne est un miracle quotidien. Mais les miracles ont une date d’expiration. Chaque centrale électrique détruite est une centrale qui ne sera pas reconstruite avant des années. Chaque famille qui fuit est une famille qui pourrait ne jamais revenir. Chaque soldat tué est un soldat irremplaçable dans un pays qui n’a pas les réserves humaines de la Russie. L’arithmétique est cruelle. Le temps est l’ennemi de l’Ukraine et l’allié de la Russie. Et chaque cessez-le-feu bidon, chaque round de négociations stérile, chaque annonce médiatique sans substance ajoute des jours au compteur de Poutine et en retire au compteur de Zelensky. C’est un sablier qui coule, et le sable qui tombe est fait de vies humaines.
L’Ukraine tient par la force de la volonté, par l’amour de la patrie, par le refus de mourir à genoux. Mais la volonté ne chauffe pas un appartement. L’amour ne fait pas tourner une centrale. Le courage ne remplace pas les munitions. Et si le monde ne se réveille pas maintenant, il se réveillera un jour devant les ruines de sa propre lâcheté.
L'illusion qui tue — le bilan d'une diplomatie creuse
Quand les mots tuent autant que les missiles
L’illusion d’un cessez-le-feu est peut-être plus dangereuse que l’absence totale de cessez-le-feu. Car l’illusion endort. Elle anesthésie les consciences. Elle permet aux gouvernements de dire « nous travaillons à la paix » pendant que la guerre continue. Elle permet aux médias de titrer « espoir de trêve » pendant que les drones volent. Elle permet aux citoyens de tourner la page du journal en se disant que « les choses s’améliorent ». Mais les choses ne s’améliorent pas. Elles empirent. Chaque jour, la Russie avance. Chaque jour, l’infrastructure ukrainienne s’effondre un peu plus. Chaque jour, le froid tue un peu plus de gens. Et chaque jour, le monde accepte un peu plus l’inacceptable. L’illusion du cessez-le-feu est l’opium de la communauté internationale. Elle engourdit la douleur sans traiter la blessure. Elle masque le symptôme sans guérir la maladie. Et pendant que le patient — l’Ukraine — se vide de son sang, les médecins — les diplomates — rédigent des ordonnances en papier qui ne soignent rien.
Poutine gagne du temps. Trump tourne en rond. L’Europe regarde ses pieds. L’Ukraine résiste. Et le monde — ce monde qui a juré « plus jamais ça » après chaque génocide, après chaque massacre, après chaque trahison — ce monde regarde, à nouveau, un peuple se faire broyer et offre en réponse un cessez-le-feu de quarante-huit heures. L’histoire jugera cette séquence. L’histoire jugera chaque dirigeant qui a prononcé le mot « paix » pendant que la guerre faisait rage. L’histoire jugera chaque citoyen qui a détourné le regard. Et le jugement sera implacable. Car nous savions. Nous savions tout. Et nous n’avons rien fait.
L’illusion d’un cessez-le-feu est le mensonge le plus confortable du monde. Il permet à chacun de dormir tranquille — sauf aux Ukrainiens. Pour eux, la nuit est longue, froide, et remplie du bourdonnement des drones que notre illusion collective ne parvient pas à faire taire.
Le mot final — une prière sans destinataire
Pour ceux qui ne dorment pas cette nuit
Ce billet est une prière sans destinataire. Une prière pour Kateryna et sa famille, qui comptent les minutes d’électricité. Une prière pour cette femme enceinte de Kharkiv, blessée dans sa maternité. Une prière pour les enfants qui dorment dans le métro de Kyiv, serrés les uns contre les autres, cherchant une chaleur qui n’existe plus. Une prière pour les soldats ukrainiens en première ligne qui se battent dans un froid que la plupart d’entre nous ne peuvent même pas imaginer. Une prière pour Zelensky, qui porte le poids impossible d’une nation sur des épaules qui ne peuvent pas fléchir. Et une malédiction — oui, une malédiction — pour ceux qui ont transformé le mot « cessez-le-feu » en outil de manipulation. Pour ceux qui vendent des pauses de quarante-huit heures comme des victoires. Pour ceux qui jouent avec la vie de millions de personnes comme on joue aux échecs — sauf que les pions, ici, saignent. L’illusion d’un cessez-le-feu en Ukraine est la plus grande honte de notre époque. Et quand les livres d’histoire s’écriront, ils ne retiendront pas les mots des diplomates. Ils retiendront les cris des enfants.
Cette nuit, pendant que vous lirez ces lignes dans la chaleur de votre salon, des millions d’Ukrainiens seront dans le noir, dans le froid, dans la peur. Et demain, dimanche, le « cessez-le-feu » expirera. Et les drones reviendront. Et le monde dira : « C’est dommage. » Et l’Ukraine répondra par le seul mot qu’elle connaît encore : « Résister. » Et ce mot, mesdames et messieurs, vaut plus que toutes les illusions de paix que ce monde lâche est capable de produire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
The illusion of a ceasefire in Ukraine — Kyiv Independent
Sources secondaires
Trump pressures Ukraine to accept peace deal — Chatham House
2026: The year we stop pretending it’s just a phase — European Council on Foreign Relations
Abnormal hatred between Putin and Zelenskyy making it hard to reach peace deal — CNBC
Ukraine hails first trilateral talks with Russia and US as constructive — CNN
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