Cinq chars, huit blindés, vingt systèmes d’artillerie
Le bilan du 31 janvier 2026 ne se limite pas aux pertes humaines. L’état-major ukrainien a également rapporté la destruction de 5 chars, 8 véhicules blindés de combat, 20 systèmes d’artillerie, 1 système de lance-roquettes multiples, 1 système de défense antiaérienne et 694 drones tactiques opérationnels. Chaque chiffre est un cratère. Chaque char détruit est une tonne d’acier tordu qui brûle dans un champ ukrainien, avec souvent ses trois ou quatre membres d’équipage encore à l’intérieur. Chaque système d’artillerie neutralisé est un canon qui ne crachera plus la mort sur des villages civils. Mais vingt systèmes d’artillerie détruits en une journée, c’est aussi le signe d’une intensité de combat effroyable. Pour que l’Ukraine détruise vingt pièces d’artillerie en 24 heures, il faut que ces pièces soient engagées activement, qu’elles tirent, qu’elles soient repérées et frappées. Cela signifie que les bombardements sont constants, que les obus tombent sans répit, que le fracas de l’artillerie est le bruit de fond permanent de cette guerre.
Les 694 drones abattus en une seule journée sont peut-être le chiffre le plus révélateur de la nature de cette guerre. Sept cents drones. Pensez à ce que cela signifie en termes de saturation du ciel. Pensez aux soldats ukrainiens dans leurs tranchées, levant les yeux vers un ciel qui bourdonne constamment, comme un essaim de guêpes mécaniques. Certains de ces drones sont des appareils de reconnaissance qui filment chaque mouvement. D’autres sont des drones kamikazes FPV pilotés par un opérateur assis dans un sous-sol, à des kilomètres de là, qui guide son engin vers un soldat individuel avec la précision froide d’un jeu vidéo. La guerre des drones a transformé le champ de bataille en un espace où personne n’est à l’abri, où chaque mètre carré est surveillé, où la mort peut venir de n’importe quelle direction, à n’importe quel moment, sous la forme d’un petit engin volant qui coûte quelques centaines de dollars et qui tue avec une efficacité que des systèmes d’armes à plusieurs millions ne peuvent pas égaler.
694 drones en une journée. Arrêtez-vous sur ce chiffre. Il y a deux ans, un tel nombre aurait semblé inconcevable. Aujourd’hui, c’est un mardi ordinaire sur le front ukrainien. La guerre du XXIe siècle se joue dans les airs, portée par des machines que des adolescents pourraient assembler dans un garage. Et nous n’avons encore rien vu.
Le bilan cumulé : une armée entière engloutie
Prenons du recul. Depuis le 24 février 2022, les pertes matérielles cumulées de la Russie sont vertigineuses : 11 619 chars, 23 977 véhicules blindés, 36 768 systèmes d’artillerie, 1 632 lance-roquettes multiples, 1 290 systèmes de défense antiaérienne, 435 avions, 347 hélicoptères, 119 928 drones, 4 205 missiles de croisière, 28 navires et bateaux de guerre, 2 sous-marins, 76 377 véhicules militaires et camions-citernes et 4 054 équipements spéciaux. Ces chiffres donnent le vertige. 11 619 chars. Pour mettre ce nombre en perspective, c’est plus que le nombre total de chars que possèdent ensemble la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne. La Russie a perdu l’équivalent de plusieurs armées européennes en matériel. Elle a perdu 435 avions — une force aérienne entière réduite en cendres. Elle a perdu 36 768 systèmes d’artillerie — un arsenal qui pourrait équiper toutes les armées du continent. Ces chiffres ne sont pas simplement impressionnants. Ils sont historiquement sans précédent pour une guerre conventionnelle au XXIe siècle.
Comment la Russie continue-t-elle de combattre après de telles pertes ? La réponse tient en un mot : les réserves soviétiques. Des milliers de chars T-62 et T-72 stockés dans des dépôts à travers la Russie sont extraits de leur sommeil rouillé, remis en état minimum et envoyés au front. Des obusiers des années 1960 sont sortis des arsenaux. Du matériel que les experts militaires occidentaux considéraient comme de la ferraille roule sur les routes ukrainiennes, conduit par des recrues qui ont à peine appris à faire la différence entre la marche avant et la marche arrière. C’est une guerre d’attrition dans sa forme la plus brutale, la plus primitive, la plus coûteuse en vies humaines. La Russie jette des hommes et du métal dans le broyeur ukrainien avec une prodigalité qui confine à la démence stratégique. Et le broyeur tourne. Il tourne chaque jour. Il a tourné le 31 janvier. Il tournera demain. Et les 880 d’aujourd’hui seront remplacés par les 880 de demain.
Le gouffre du recrutement — quand la mort dévore plus vite que Moscou ne recrute
Bloomberg sonne l’alarme : le point de rupture approche
Bloomberg a publié une analyse qui devrait faire trembler les murs du Kremlin — si les murs du Kremlin pouvaient trembler. Selon des évaluations européennes citées par l’agence, le nombre de soldats russes tués au combat a considérablement augmenté ces dernières semaines, une tendance qui pourrait rendre de plus en plus difficile pour le Kremlin de remplacer ses troupes sans recourir à une nouvelle mobilisation. Le mot mobilisation est le fantôme qui hante Poutine. En septembre 2022, quand il a annoncé la mobilisation de 300 000 réservistes, la Russie a connu un exode massif. Des centaines de milliers d’hommes ont fui vers la Géorgie, le Kazakhstan, la Mongolie, la Turquie — n’importe où pour échapper à l’uniforme. Les files d’attente aux frontières s’étiraient sur des kilomètres. Le mécontentement populaire a atteint des niveaux que le régime n’avait pas connus depuis des années. Poutine a juré que cela ne se reproduirait pas. Mais les chiffres, ces chiffres impitoyables, racontent une autre histoire.
Selon le chef du renseignement militaire ukrainien, le général Kyrylo Boudanov, la Russie a atteint son quota de 403 000 recrues en 2025, soit une moyenne de 33 583 par mois. Pour 2026, le plan prévoit d’augmenter légèrement ce rythme à 34 083 par mois. Mais voici le problème mathématique qui donne des sueurs froides aux stratèges du Kremlin : si la Russie perd 880 soldats par jour, cela représente environ 26 400 pertes par mois. Ajoutez les blessés graves qui ne peuvent plus combattre, les déserteurs, les malades, les prisonniers, et le chiffre réel de l’attrition mensuelle dépasse très probablement les 30 000 à 40 000. Ce qui signifie que le recrutement et l’attrition sont désormais au coude à coude. La Russie recrute à peine assez pour combler ses pertes. Elle ne peut plus accumuler des forces comme elle le faisait en 2023 et 2024. L’analyste Michael Kofman l’a dit sans ambages : en 2025, plus de 90 % des contractuels recrutés chaque mois servaient uniquement à couvrir les pertes. La Russie court sur un tapis roulant de mort qui accélère plus vite qu’elle ne peut courir.
La mathématique de la guerre est impitoyable. Elle ne connaît ni la propagande, ni les discours patriotiques, ni les mensonges télévisés. Elle connaît les chiffres. Et les chiffres disent que la Russie s’approche du point où elle ne pourra plus remplacer ses morts sans arracher des hommes à leurs vies civiles par la force. Ce jour-là, le masque tombera. Et la Russie devra regarder dans le miroir.
Le prix d’un soldat : 2 millions de roubles pour mourir
Combien vaut la vie d’un soldat russe ? En 2026, la réponse est précise : environ 2 millions de roubles, soit 23 700 dollars. C’est le bonus de recrutement moyen offert aux volontaires qui signent un contrat militaire. Ce montant a doublé depuis le début de la guerre. Il était de 1,5 million de roubles début 2025. Il devrait atteindre 2,5 millions d’ici la fin de l’année. Le coût total du recrutement représente désormais 0,5 % du PIB russe. Chaque augmentation du bonus est un aveu d’échec. Chaque rouble supplémentaire dit la même chose : les Russes ne veulent pas se battre. Ils ne veulent pas mourir dans les champs de boue de l’Ukraine orientale. Ils ne veulent pas être le prochain numéro dans le tableau de l’état-major ukrainien. Alors il faut les acheter. Il faut mettre un prix sur leur sacrifice, un chiffre sur leur sang, un montant sur leur mort. 2 millions de roubles. C’est le prix que Poutine met sur la vie de ses propres citoyens. Dans un pays où le salaire médian tourne autour de 45 000 roubles par mois, 2 millions représentent près de quatre ans de salaire. Quatre ans de salaire pour risquer de ne pas voir le prochain lever de soleil.
Pensez à Alexeï, 31 ans, père de deux enfants, chauffeur de camion dans la région de Samara. Son camion est tombé en panne. Les réparations coûtent plus cher que ce qu’il gagne en six mois. Sa femme, Irina, travaille comme caissière dans un supermarché. Ensemble, ils gagnent à peine de quoi nourrir leurs enfants et payer le chauffage. Quand le recruteur militaire est venu au bureau de poste local, avec ses affiches brillantes et ses promesses de 2 millions de roubles, Alexeï a hésité. Trois jours. Puis il a signé. Pas par patriotisme. Pas par conviction. Par désespoir. L’argent a été versé à Irina. Alexeï est parti. Ça fait deux mois. Irina n’a pas de nouvelles. L’argent fond. Les enfants grandissent. Et chaque soir, quand elle met les petits au lit, elle leur dit que papa reviendra bientôt. Elle ne sait pas si c’est vrai. Elle sait juste que 2 millions de roubles, c’est le prix que ce pays met sur la vie de l’homme qu’elle aime.
Les morts invisibles — ce que Moscou ne veut pas que vous sachiez
Le mur du silence : la censure des pertes russes
La Russie ne publie pas ses pertes militaires. C’est un fait. C’est un choix délibéré, systématique, méthodique. Le Kremlin traite le nombre de ses soldats morts comme un secret d’État, protégé par des lois qui criminalisent la divulgation d’informations militaires non officielles. Les familles qui cherchent à connaître le sort de leurs proches se heurtent à un mur de bureaucratie et de mensonges. On leur dit que leur fils est porté disparu. On leur dit qu’il est en mission spéciale. On leur dit de ne pas poser de questions. Et quand le cercueil finit par arriver — zinc scellé, interdiction de l’ouvrir — on leur dit que c’est pour des raisons sanitaires. La vérité est plus simple et plus terrible : la Russie ne veut pas que ses propres citoyens voient l’ampleur du carnage. Parce que si les Russes comprenaient vraiment que 1,24 million de leurs fils, frères, pères et maris ont été tués ou blessés, le contrat social sur lequel repose le régime de Poutine — stabilité en échange de silence — volerait en éclats.
Mais la vérité a des moyens de percer les murs les plus épais. BBC News Russian et le site d’information Mediazona mènent depuis le début de la guerre un travail de documentation méticuleux. En croisant les avis de décès, les nécrologies, les registres de cimetières, les mémoriaux de guerre et les publications sur les réseaux sociaux, ils ont pu confirmer la mort de 165 661 soldats et contractuels russes au 13 janvier 2026. Parmi eux, 3,9 % — soit 6 302 — étaient des officiers. Mais BBC et Mediazona reconnaissent eux-mêmes que ce chiffre est très probablement incomplet. Leur analyse des cimetières et des sources ouvertes pourrait ne représenter que 45 à 65 % du bilan réel. Ce qui signifie que le nombre réel de morts russes pourrait se situer entre 250 000 et 370 000. Un quart de million de morts au minimum. Et la machine continue de tourner.
Le Kremlin cache ses morts comme un meurtrier cache ses victimes. Il les enterre dans le silence, les noie dans la propagande, les efface des registres. Mais chaque tombe dans un cimetière de province russe est un cri silencieux que toute la censure du monde ne peut étouffer. Les morts ne mentent pas. Même quand les vivants les forcent au silence.
Le témoignage des cimetières : la cartographie de la douleur
Si vous voulez voir la vérité de cette guerre, ne regardez pas les conférences de presse du Kremlin. Regardez les cimetières. Dans toute la Russie, des parcelles militaires s’étendent à une vitesse qui ne trompe personne. Des rangées de tombes fraîches, alignées avec une régularité militaire, s’allongent de semaine en semaine. Les drapeaux russes sur les tombes claquent dans le vent. Les couronnes de fleurs se fanent avant d’être remplacées par de nouvelles. Dans les petites villes de Bouriatie, du Daghestan, de la Région de Krasnodar, les cimetières racontent une histoire que la télévision refuse de raconter. Les minorités ethniques de Russie paient un prix disproportionné. Les régions les plus pauvres, les plus éloignées de Moscou, fournissent les contingents les plus importants. C’est une guerre de classe autant qu’une guerre de conquête. Les fils des oligarques moscovites ne meurent pas dans les tranchées de Pokrovsk. Ce sont les fils des bergers bouriates, des pêcheurs daghestanais, des ouvriers de l’Oural qui tombent. C’est toujours ainsi. Les guerres sont décidées par les riches et payées par les pauvres.
Pensez à Bayarma, mère de deux soldats dans un village de Bouriatie, cette république à la frontière mongole où le taux de mortalité militaire par habitant est parmi les plus élevés de Russie. Son fils aîné, Bato, 27 ans, est mort en octobre 2024 près de Bakhmout. Son corps n’a jamais été retrouvé. On lui a remis un cercueil vide et une indemnité. Son fils cadet, Erdeni, 22 ans, a signé un contrat trois mois après la mort de son frère. Pas pour venger Bato. Pour l’argent. Parce que l’indemnité de Bato a été dépensée en funérailles et en dettes, et qu’il n’y avait plus rien. Erdeni est quelque part dans la région de Zaporijjia. Bayarma prie chaque matin devant un autel bouddhiste dans sa maison, les mains jointes, les yeux fermés, demandant à ses ancêtres de protéger le fils qui lui reste. Elle a envoyé ses deux garçons à la guerre. La guerre lui en a déjà pris un. L’odeur de l’encens se mêle à celle de ses larmes.
La spirale ascendante des pertes — de 500 à 880 par jour, la courbe de la mort
L’accélération mortelle de 2025-2026
Les chiffres ne mentent pas, et leur trajectoire est terrifiante. Au début de la guerre, les pertes quotidiennes russes oscillaient entre 200 et 400. En 2023, elles ont grimpé à 400-600. En 2024, elles ont dépassé les 600-800. Et en janvier 2026, elles atteignent régulièrement les 800-1 000. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a fourni des données mensuelles qui illustrent cette escalade avec une clarté terrifiante : en octobre 2025, 26 000 soldats russes éliminés. En novembre 2025, 30 000. En décembre 2025, 35 000. La courbe monte. Elle monte parce que la Russie a choisi une stratégie de guerre d’attrition, une stratégie qui consiste à submerger l’ennemi sous le poids du nombre, à avancer mètre par mètre en acceptant des pertes colossales pour chaque gain territorial. L’Institut pour l’étude de la guerre (ISW) a calculé que la Russie a subi environ 416 570 pertes en 2025, pour un ratio effarant de 78 pertes par kilomètre carré conquis. Soixante-dix-huit hommes pour un kilomètre carré de boue ukrainienne. C’est le prix de la conquête version Poutine.
Pourquoi cette accélération ? Plusieurs facteurs convergent. D’abord, les drones ukrainiens sont devenus plus nombreux, plus précis, plus meurtriers. Les drones FPV traquent les soldats russes individuellement, les pourchassant dans les tranchées, les bâtiments, les véhicules. La transparence du champ de bataille est presque totale : chaque mouvement est filmé, chaque position est connue, chaque concentration de troupes est une cible. Ensuite, les tactiques russes elles-mêmes sont meurtrières pour leurs propres troupes. Les assauts d’infanterie en vagues, hérités de la doctrine soviétique, envoient des groupes de soldats à travers des zones de mort où ils sont fauchés par l’artillerie et les drones avant même d’atteindre les positions ukrainiennes. Enfin, la qualité des recrues se dégrade. Les nouveaux contractuels ont moins de formation, moins d’expérience, moins de capacité de survie. Ils meurent plus vite et en plus grand nombre que les soldats professionnels qu’ils remplacent. La spirale est vicieuse : plus les pertes sont élevées, plus les recrues sont médiocres, plus les pertes sont élevées.
78 pertes par kilomètre carré conquis. Je veux que ce chiffre vous brûle la rétine. 78 familles brisées pour chaque carré de terre ukrainienne que Poutine peut colorier en rouge sur sa carte. Si ce n’est pas de la folie, alors le mot folie n’a plus de sens.
Le changement tactique qui ne change rien
Face à l’hémorragie, la Russie a tenté de modifier ses tactiques. Elle est passée des grandes offensives mécanisées — ces colonnes de blindés qui se faisaient détruire les unes après les autres — à des tactiques d’infiltration. De petites équipes de deux soldats sont envoyées pour établir des têtes de pont, marquer des positions, préparer l’arrivée de renforts par largages de ravitaillement. C’est une tactique plus subtile, moins spectaculairement destructrice. Mais elle reste mortelle. Parce que ces équipes de deux hommes avancent dans un paysage de mort où chaque buisson peut cacher un drone, chaque fenêtre peut abriter un tireur, chaque mètre de terrain est piégé par des mines, des fils-pièges, des dispositifs explosifs improvisés. Les petites équipes meurent moins visiblement que les colonnes de chars, mais elles meurent tout de même. Et le résultat net — 880 par jour — montre que le changement tactique n’a pas fondamentalement altéré l’équation de l’attrition.
Il y a quelque chose d’inhumain dans cette froideur calculatrice. Les généraux russes assis dans leurs bunkers de commandement, loin du front, déplacent des unités sur des écrans comme des pièces d’échecs. Ils savent que chaque assaut coûtera des dizaines de vies. Ils le savent et ils donnent l’ordre quand même. Parce que dans la doctrine militaire russe, les soldats ne sont pas des êtres humains. Ce sont des ressources. Des consommables. Des munitions vivantes que l’on dépense pour gagner du terrain. Le général Alexandre Dvornikov, le général Sergueï Sourovikine, le général Valeri Guerassimov — les noms changent, mais la philosophie reste la même : la vie d’un soldat russe ne vaut que ce qu’elle peut acheter en mètres de terrain. Et le prix, en janvier 2026, est de 78 vies par kilomètre carré. Dans quel monde, dans quelle civilisation, dans quelle morale cela peut-il être acceptable ?
Le dilemme de la mobilisation — le piège qui se referme sur Poutine
Mobiliser ou mourir : l’impasse stratégique
Vladimir Poutine est coincé dans un piège qu’il a lui-même construit. D’un côté, les pertes au front dévorent ses effectifs à un rythme qui atteint la capacité de recrutement. De l’autre, une nouvelle mobilisation serait politiquement catastrophique. La première mobilisation de septembre 2022 a provoqué un séisme social en Russie. Des hommes de 60 ans, des étudiants, des pères de famille nombreuse ont été raflés dans les rues, arrachés à leur quotidien par des officiers de recrutement pressés de remplir leurs quotas. Les scènes de chaos aux frontières ont fait le tour du monde. Les protestations, bien que rapidement étouffées, ont révélé une fracture profonde dans le contrat tacite entre le Kremlin et la population russe : tant que la guerre restait lointaine et abstraite, les Russes l’acceptaient. À partir du moment où elle touchait leurs propres familles, l’acceptation se transformait en colère.
Bloomberg rapporte que Poutine est peu susceptible de lancer une nouvelle mobilisation parce qu’elle reste profondément impopulaire. Mais si le recrutement volontaire ne suffit plus à combler les pertes, quelles sont les alternatives ? Augmenter encore les bonus ? Le coût est déjà vertigineux — 0,5 % du PIB rien que pour le recrutement. Puiser dans la réserve active ? C’est ce que certains analystes prédisent, mais cela revient à une mobilisation déguisée. Rallonger la durée des contrats ? Les soldats qui ne peuvent pas quitter l’armée à la fin de leur engagement deviennent effectivement des conscrits, avec tout le ressentiment que cela implique. Chaque option est un piège. Chaque choix a un coût politique. Et pendant que Poutine hésite entre des options toutes mauvaises, les 880 d’aujourd’hui deviennent les 880 de demain, puis les 880 d’après-demain, dans une hémorragie qui ne s’arrête jamais.
Poutine a cru pouvoir mener une guerre sans que les Russes la sentent. Il a cru pouvoir acheter des soldats comme on achète des munitions — au rabais, en gros, jetables. Mais les hommes ne sont pas des munitions. Et quand les hommes manquent, même les tyrans doivent rendre des comptes. Ce jour approche. Les chiffres ne pardonnent pas.
Les pressions fiscales : quand l’argent de la guerre s’épuise
L’économie de guerre russe montre des signes de tension que la propagande ne peut plus masquer. Les dépenses militaires représentent désormais plus de 6 % du PIB, un niveau intenable à long terme sans sacrifier les dépenses civiles. Les taux d’intérêt de la Banque centrale russe atteignent des niveaux historiques, étouffant le crédit aux entreprises et aux ménages. L’inflation grignote le pouvoir d’achat des Russes ordinaires, tandis que les prix des denrées alimentaires augmentent plus vite que les salaires. Le rouble, malgré les contrôles de capitaux et les manipulations de la banque centrale, reste fragile. Et le coût du recrutement militaire — ces 2 millions de roubles par soldat — pèse de plus en plus lourd sur les finances publiques. Bloomberg note que si les pressions fiscales compriment la capacité de la Russie à mobiliser des hommes par l’incitation financière, le Kremlin devra soit changer son approche sur le champ de bataille, soit recourir au service obligatoire, ce qui pourrait provoquer un contrecoup populaire, une chute du moral et une érosion de la stabilité du régime.
Pensez à Viktor, 58 ans, ouvrier dans une usine d’armement de l’Oural. Avant la guerre, son usine fabriquait des pièces pour des tracteurs. Aujourd’hui, elle produit des composants pour des obus d’artillerie. Viktor travaille 12 heures par jour, six jours par semaine. Son salaire a augmenté, mais l’inflation a grignoté la différence. Il gagne plus en roubles mais achète moins en nourriture. Sa femme fait la queue pendant des heures pour trouver des médicaments qui étaient disponibles avant les sanctions. Leur fils est en âge d’être recruté, et chaque fois que Viktor voit une affiche de recrutement militaire, son estomac se noue. Il sait que les 2 millions de roubles ne valent rien si son fils revient dans un cercueil en zinc. Viktor ne proteste pas. Il ne dit rien. Mais dans le silence de son atelier, entre le fracas des machines et l’odeur de métal chaud, il pense. Et ce qu’il pense, si Poutine pouvait l’entendre, ferait trembler les colonnes de marbre du Kremlin.
La dégradation des forces — quand la quantité remplace la qualité
Les soldats d’élite sont morts les premiers
L’un des aspects les plus dévastateurs de cette hémorragie militaire est la perte des soldats expérimentés. Au début de la guerre, la Russie a engagé ses meilleures unités : les VDV (forces aéroportées), les Spetsnaz (forces spéciales), les infanteries de marine, les unités blindées d’élite. Ces soldats professionnels, formés pendant des années, constituaient l’épine dorsale de la capacité militaire russe. Ils ont été les premiers à mourir. L’assaut aéroporté sur l’aéroport d’Hostomel les premiers jours de la guerre a décimé des unités VDV entières. Les batailles de Bakhmout, de Sievierodonetsk, de Marinka ont saigné à blanc les brigades d’infanterie de marine. Les officiers subalternes — lieutenants, capitaines, commandants de compagnie — ont été fauchés par les tireurs d’élite et les drones ukrainiens à un rythme effroyable. La Russie a perdu 6 302 officiers documentés par BBC et Mediazona, et le chiffre réel est probablement deux fois supérieur. Chaque officier mort est un trou dans la chaîne de commandement, un savoir-faire irremplaçable qui disparaît, un vide que des mois de formation ne suffisent pas à combler.
Les recrues qui remplacent ces soldats d’élite ne sont pas du même calibre. Le temps de formation a été drastiquement réduit. Des hommes qui auraient dû suivre six mois d’entraînement sont envoyés au front après quelques semaines. Ils ne savent pas utiliser correctement leur équipement. Ils ne connaissent pas les tactiques de base. Ils ne savent pas lire une carte, coordonner un tir, organiser une retraite ordonnée. Résultat : ils meurent plus vite, en plus grand nombre, pour des gains plus faibles. Le cercle vicieux de la dégradation est à l’oeuvre : des soldats moins formés subissent plus de pertes, ce qui oblige à recruter encore plus de soldats mal formés, qui subissent encore plus de pertes. C’est une spirale descendante qui corrode la capacité de combat de l’armée russe de l’intérieur, comme un acide qui ronge lentement le métal.
La Russie a envoyé ses meilleurs soldats mourir en premier. Puis elle a envoyé les suivants. Puis les suivants. Aujourd’hui, elle envoie des hommes qui tiennent un fusil pour la première fois. Et elle s’étonne que ses pertes augmentent. Il y a une logique implacable dans cette dégradation, une logique que même le Kremlin ne peut pas ignorer éternellement.
L’âge moyen du soldat russe : le vieillissement de la chair à canon
Un indicateur rarement mentionné mais révélateur : l’âge moyen des recrues russes augmente. Au début de la guerre, l’armée recrutait principalement des hommes dans la vingtaine. Aujourd’hui, des contractuels de 45, 50, voire 55 ans signent des engagements militaires. Des pères de famille, des grands-pères, des hommes dont les genoux craquent et dont les yeux ne voient plus aussi bien qu’avant. La Russie ratisse le fond du vivier humain. Les jeunes hommes qui pouvaient être recrutés facilement l’ont été. Ceux qui restent sont soit trop éduqués pour tomber dans le piège (ils ont fui à l’étranger), soit trop méfiants (ils connaissent quelqu’un qui n’est pas revenu), soit protégés par des connexions (les fils des élites ne combattent pas). Alors l’armée se tourne vers les marges : les hommes plus âgés, les prisonniers (la pratique initiée par le groupe Wagner a été reprise par le ministère de la Défense), les habitants des régions les plus reculées, ceux qui n’ont littéralement aucune autre option.
Pensez à Nikolaï, 52 ans, ancien mineur dans une ville de la région de Kemerovo, en Sibérie occidentale. La mine a fermé il y a trois ans. Depuis, il vit de petits boulots, de la cueillette de champignons et de la pêche. Son dos est en ruine après trente ans dans les galeries. Ses poumons sifflent quand il monte les escaliers. Mais quand le recruteur lui a proposé 2 millions de roubles et un contrat de six mois, Nikolaï a calculé que c’était assez pour rembourser ses dettes et offrir à sa femme un hiver sans inquiétude. Il s’est présenté au centre de recrutement. Il a passé un examen médical qui a duré dix minutes. On l’a déclaré apte. Nikolaï, 52 ans, dos brisé, poumons usés, est désormais un soldat de l’armée russe. Quelque part dans les tranchées du Donbass, il essaie de suivre des hommes qui ont la moitié de son âge. Ses chances de survie sont un calcul que personne n’ose faire.
Les drones ukrainiens — l'arme qui change l'équation de la mort
La révolution FPV : tuer pour quelques centaines de dollars
Si les pertes russes ont atteint des niveaux aussi vertigineux, c’est en grande partie grâce — ou à cause, selon le point de vue — d’une révolution technologique qui a transformé le champ de bataille : le drone FPV. Un drone First Person View coûte entre 300 et 500 dollars. Il est assemblé avec des composants commerciaux disponibles en ligne. Il porte une charge explosive capable de détruire un véhicule blindé ou de tuer un groupe de soldats. Et il est guidé par un opérateur qui le pilote à distance, les yeux rivés sur un écran qui lui transmet les images en temps réel. L’opérateur voit sa cible. Il la traque. Il plonge. L’explosion. Puis il prend un autre drone. Et recommence. Les évaluations de plusieurs gouvernements européens notent que le ratio morts/blessés a récemment évolué en faveur des morts, ce qui signifie que les frappes de drones sont de plus en plus létales. Un drone FPV qui touche sa cible tue plus souvent qu’il ne blesse. C’est une arme de précision chirurgicale qui coûte le prix d’un téléphone.
L’impact psychologique est tout aussi dévastateur que l’impact physique. Les soldats russes dans les tranchées vivent dans une terreur permanente. Le bourdonnement d’un drone est devenu le son de la mort. Ils l’entendent la nuit, le jour, à chaque instant. Certains refusent de sortir de leurs abris. D’autres développent des troubles psychologiques si graves qu’ils deviennent incapables de combattre. La guerre des drones ne tue pas seulement les corps. Elle détruit les esprits. Elle transforme des soldats en épaves psychologiques qui sursautent au moindre bruit, qui ne dorment plus, qui voient des drones dans chaque oiseau qui passe. Les vidéos de drones FPV publiées sur les réseaux sociaux — ces images terrifiantes qui montrent la descente finale vers une cible humaine — sont devenues les icônes visuelles de cette guerre. Et chaque vidéo, chaque explosion filmée en haute définition, est un rappel que la guerre du XXIe siècle n’est plus celle des généraux sur des cartes, mais celle des opérateurs de drones dans des sous-sols, qui tuent à distance avec la froideur d’un algorithme.
Un drone à 500 dollars contre un char à 3 millions. Un opérateur de 20 ans contre un équipage de quatre hommes. La guerre des drones a démocratisé la mort. Elle l’a rendue accessible, abordable, industrialisable. Et les 880 d’aujourd’hui en sont le produit direct. La technologie a changé. La mort, elle, reste la même.
L’industrialisation ukrainienne des drones
L’Ukraine a compris plus vite que quiconque que les drones étaient l’arme de cette guerre. Le pays a mis en place une véritable industrie de guerre des drones, mobilisant des start-ups, des ingénieurs, des volontaires, des entreprises privées dans un effort de production massif. Des centaines de milliers de drones sont produits chaque année, dans des ateliers dispersés à travers le pays pour éviter les frappes russes. Le résultat est visible dans les chiffres : 694 drones russes abattus en une seule journée le 31 janvier, mais aussi des centaines de frappes ukrainiennes quotidiennes sur les positions russes. L’industrialisation de la guerre des drones a transformé le conflit en une guerre d’usure technologique où la capacité de produire des drones plus vite que l’adversaire peut les détruire est devenue un facteur décisif. Et dans cette course, l’Ukraine, avec le soutien de ses alliés occidentaux, semble avoir pris l’avantage.
Chaque drone produit dans un atelier ukrainien est un acte de résistance. Pensez à Oksana, 29 ans, ingénieure en électronique à Dnipro. Avant la guerre, elle concevait des applications pour smartphones. Aujourd’hui, elle assemble des drones FPV dans un entrepôt reconverti. Ses mains, qui tapaient sur un clavier, soudent désormais des circuits imprimés à des moteurs de drone. Elle travaille 14 heures par jour. Chaque drone qu’elle assemble porte un message écrit au marqueur sur le fuselage — parfois un nom, parfois une blague, parfois simplement le mot liberté. Oksana sait que chaque drone qu’elle envoie au front peut sauver une vie ukrainienne et prendre une vie russe. Cette dualité ne la laisse pas en paix. Mais elle continue. Parce que la guerre ne laisse pas le choix. Parce que les 880 d’aujourd’hui, vus depuis Dnipro, ne sont pas des victimes. Ce sont les soldats d’une armée qui bombarde sa ville, qui tue ses voisins, qui menace son avenir. Le deuil pour l’ennemi est un luxe que la guerre ne permet pas.
Le silence de Moscou — quand la propagande étouffe les cris
La télévision d’État et le monde parallèle
Si vous allumez la télévision russe — les chaînes Pervy Kanal, Rossiya 1, NTV — vous ne verrez rien de ce que vous venez de lire. Pas de 880 morts par jour. Pas de 1,24 million de pertes. Pas de cercueils. Pas de mères en pleurs. Vous verrez des soldats héroïques qui avancent victorieusement. Vous verrez des présentateurs souriants qui annoncent la libération de villages dont personne n’avait entendu parler. Vous verrez Poutine, calme, maître de lui, présidant des réunions où tout va bien, où l’opération militaire spéciale se déroule comme prévu. La télévision russe est un miroir déformant qui transforme le désastre en triomphe, la mort en victoire, le chaos en ordre. C’est un chef-d’oeuvre de propagande, peaufiné pendant des décennies, qui maintient une majorité de la population russe dans un état de déni confortable. Les Russes qui ne regardent que la télévision d’État vivent dans un univers parallèle où leur armée est invincible, où les pertes sont minimales, où l’ennemi est sur le point de s’effondrer.
Mais les fissures dans ce récit apparaissent. Les groupes Telegram de familles de soldats, où les mères échangent des informations sur le sort de leurs fils, racontent une autre histoire. Les blogueurs militaires russes, ces commentateurs pro-guerre qui suivent les opérations avec un oeil critique, dénoncent de plus en plus ouvertement les erreurs de commandement, les pertes inutiles, l’incompétence des officiers. Même dans l’espace médiatique contrôlé de la Russie, la réalité s’infiltre comme l’eau à travers les fissures d’un barrage. Et chaque jour, chaque 880 supplémentaire élargit un peu plus ces fissures. Le barrage tiendra peut-être encore des mois, peut-être des années. Mais les lois de la physique — et les lois de la politique — sont impitoyables. Un barrage fissuré finit toujours par céder.
La propagande est un mur que la vérité attaque chaque jour. Chaque cercueil en zinc qui arrive dans un village russe est un coup de bélier contre ce mur. Chaque mère qui cherche son fils sur Telegram est une fissure qui s’élargit. Poutine peut contrôler la télévision. Il ne peut pas contrôler les larmes. Et les larmes, à la longue, sont plus puissantes que toutes les caméras du monde.
Les canaux parallèles de la vérité
Malgré la censure, malgré les lois répressives, malgré les menaces de prison pour quiconque contredit le récit officiel, la vérité trouve son chemin. Les enquêtes de BBC Russian et de Mediazona sont accessibles via des VPN que des millions de Russes utilisent quotidiennement. Les chaînes Telegram font circuler des informations que la télévision cache. Les familles de soldats se parlent, comparent leurs expériences, comprennent progressivement que le récit officiel est un mensonge. Dans les petites villes de province, où tout le monde se connaît, la mort d’un soldat ne peut pas être cachée. Quand trois ou quatre jeunes hommes d’un même village ne reviennent pas, les voisins comprennent. Ils ne disent rien en public — la peur est un bâillon efficace — mais ils comprennent. Et cette compréhension silencieuse est peut-être plus dangereuse pour le régime que n’importe quelle manifestation de rue. Parce qu’elle corrode la confiance de l’intérieur, lentement, imperceptiblement, comme une rouille qui dévore le métal sans que personne ne la voie jusqu’à ce que la structure s’effondre.
Pensez à Tatiana, 67 ans, professeure de littérature à la retraite dans une petite ville de la région de Voronej. Elle a enseigné Tolstoï et Dostoïevski pendant quarante ans. Elle connaît la littérature russe comme elle connaît son propre coeur. Et elle sait que Guerre et Paix n’était pas une célébration de la guerre. C’était un cri contre la guerre. Chaque soir, Tatiana allume son vieil ordinateur, active son VPN, et lit les enquêtes de Mediazona. Elle note les noms. Elle compte les morts. Elle tient un cahier où elle écrit, de son écriture fine de professeure, les noms des soldats de sa région qui ne sont pas revenus. Ce cahier est son acte de résistance. Son Guerre et Paix personnel. Un jour, peut-être, quelqu’un le lira. Un jour, peut-être, les noms qu’elle écrit dans le silence de sa cuisine deviendront la preuve que quelqu’un, en Russie, a compté les morts quand le Kremlin les cachait.
L'Ukraine tient — mais à quel prix
Le coût de la résistance ukrainienne
Il serait malhonnête de parler des pertes russes sans reconnaître que l’Ukraine paie elle aussi un prix terrible. Les chiffres ukrainiens ne sont pas publiés avec la même régularité, mais ils se comptent en dizaines de milliers de morts et en centaines de milliers de blessés. Chaque soldat russe tué l’a été par un soldat ukrainien qui risquait sa propre vie pour le faire. Chaque drone lancé par Oksana à Dnipro vole au-dessus d’un champ de bataille où des soldats ukrainiens meurent aussi, chaque jour, pour défendre chaque mètre de leur terre. La différence fondamentale — et elle est fondamentale — est que les soldats ukrainiens se battent pour défendre leur pays, leur famille, leur liberté. Les soldats russes se battent pour conquérir le pays de quelqu’un d’autre, envoyés là par un homme qui ne mettra jamais les pieds sur le front. Cette asymétrie morale ne change rien au bilan humain. Mais elle change tout au sens de ce bilan.
Pensez à Andriy, 35 ans, professeur de mathématiques à Kramatorsk avant la guerre. Il s’est engagé dans les forces armées ukrainiennes le lendemain de l’invasion. Ça fait bientôt quatre ans qu’il se bat. Il a été blessé deux fois. Il a perdu des amis dont il ne prononce plus les noms. Il n’a pas vu sa fille de six ans depuis des mois — elle vit avec sa mère à Lviv, loin du front. Quand Andriy entend que 880 soldats russes sont tombés en une journée, il ne célèbre pas. Il ne peut pas célébrer la mort, même celle de l’ennemi. Mais il sait que chaque soldat russe éliminé est un soldat qui ne tirera plus sur ses camarades, qui ne bombardera plus un village, qui ne violera plus une femme dans un territoire occupé. La guerre impose des calculs que la morale en temps de paix ne peut pas comprendre. Andriy vit avec ces calculs chaque jour. Ils le rongent. Mais ils le maintiennent en vie.
L’Ukraine se défend. Elle se défend avec un courage qui force le respect du monde entier. Mais ce courage a un prix que personne d’autre ne paie. Chaque jour de cette guerre est un jour de trop. Et chaque jour où le monde ne fait pas assez pour aider l’Ukraine à gagner est un jour où des Andriy meurent pour que nous puissions dormir en paix.
La fatigue de la guerre et la résilience d’un peuple
Bientôt quatre ans de guerre. Quatre ans de sirènes d’alerte. Quatre ans de nuits dans les abris. Quatre ans de deuil. L’Ukraine est fatiguée. Comment ne le serait-elle pas ? Mais la fatigue ukrainienne n’est pas de la résignation. C’est une fatigue de combattant, une fatigue qui ne lâche pas l’arme même quand les bras tremblent. Les Ukrainiens savent ce qui les attend s’ils arrêtent de se battre : Boutcha, Irpin, Marioupol, les chambres de torture, les déportations d’enfants, l’effacement de leur identité. Ils se battent parce que l’alternative est pire que la guerre. Et ils continueront de se battre tant qu’il le faudra. C’est leur sisu à eux. Leur résilience forgée dans le feu, la boue et le sang. Et les 880 soldats russes tombés le 31 janvier sont la preuve que cette résilience fonctionne. Que la résistance ukrainienne impose un coût insoutenable à l’agresseur. Que la machine de guerre russe, aussi massive soit-elle, saigne plus vite qu’elle ne peut guérir.
Le monde doit comprendre que les 880 d’aujourd’hui ne sont pas seulement un chiffre de pertes russes. Ils sont le prix que la résistance ukrainienne impose à l’agression. Ils sont la preuve que le courage d’une nation peut faire saigner un empire. Ils sont un avertissement à quiconque penserait que la force brute peut soumettre un peuple déterminé à être libre. Et ils sont un appel — un appel urgent, désespéré, vital — pour que le monde ne détourne pas le regard. Pour que les armes continuent d’arriver. Pour que le soutien ne faiblisse pas. Pour que l’Ukraine ne soit pas laissée seule face à la machine. Parce que si l’Ukraine tombe, ce ne sont pas seulement les Ukrainiens qui perdent. C’est l’idée même qu’un petit pays peut résister à un grand. C’est l’espoir que le droit est plus fort que la force. C’est tout ce que nous prétendons défendre qui s’effondre avec eux.
Le compteur ne s'arrête jamais — quand les chiffres deviennent un cri
Demain, 880 de plus
Demain matin, un officier de l’état-major ukrainien mettra à jour son tableau. Il y aura un nouveau chiffre. Peut-être 850. Peut-être 900. Peut-être 1 000. Le compteur ne s’arrête jamais. Il tourne comme une horloge macabre, égrenant les vies humaines comme des secondes. Et chaque chiffre est un univers de douleur qui s’effondre. Chaque 1 dans ce compteur est un homme qui ne rentrera pas. Chaque dizaine est un village privé de ses fils. Chaque centaine est une communauté dévastée. Et le total cumulé — 1 239 590 — est un monument de souffrance qui devrait faire baisser les yeux à l’humanité tout entière. Nous laissons cela se produire. Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Nous regardons le compteur tourner depuis nos canapés, nos bureaux, nos cafés. Nous hochons la tête, nous soupirons, et nous passons à autre chose. Et demain, le compteur tournera encore. Et 880 nouveaux fantômes rejoindront le cortège silencieux des morts de cette guerre que personne n’a voulue sauf un seul homme.
Ce seul homme est assis en ce moment dans un palais quelque part en Russie — peut-être au Kremlin, peut-être dans sa résidence de Sotchi, peut-être dans son bunker de l’Oural. Il porte un costume bien taillé. Il boit peut-être un thé. Ses mains sont propres. Ses ongles sont manucurés. Pas une goutte de sang sur ses doigts. Et pourtant, ces mains sont les mains les plus sanglantes de ce siècle. Chaque mort en Ukraine — russe et ukrainienne — est le fruit de sa décision. Chaque 880 quotidien est son oeuvre. Chaque mère qui pleure, chaque enfant qui attend un père qui ne viendra pas, chaque cercueil en zinc qui traverse la Russie dans le silence — tout cela est son héritage. L’histoire jugera Vladimir Poutine. Mais l’histoire ne consolera pas les mères. Elle ne ressuscitera pas les fils. Elle ne rembobinera pas le compteur. Les 1 239 590 resteront 1 239 590. Et demain, ils seront 1 240 470.
Le compteur tourne. Il tournera encore demain, et après-demain, et le jour d’après. Jusqu’à ce que quelqu’un — pas les diplomates, pas les politiciens, pas les généraux, mais quelqu’un — trouve le courage d’arrêter cette machine. En attendant, 880 familles de plus se préparent ce soir à une nuit sans sommeil. Et le monde, lui, dort. Le monde dort pendant que le compteur tourne. C’est notre honte à tous.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Russia’s War Death Tally Spurs European Scrutiny on Recruitment — Bloomberg
Casualties of Russia in Ukraine — Official Data — MinFin
Sources secondaires
Russian war deaths are rising to unsustainable levels, says Ukraine — Al Jazeera
Russian losses in the war with Ukraine — Mediazona count, updated
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