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CHRONIQUE : La « guerre de libération » russe en Ukraine ou l’art de réécrire l’histoire en direct
Crédit: Adobe Stock

Un mot-arme chargé de mémoire

De tous les mensonges russes, celui de la « dénazification » est peut-être le plus cynique, le plus calculé, le plus répugnant. Le choix du mot n’est pas anodin. Il fait directement référence à la dénazification de l’Allemagne après 1945, un processus historique de purge du nazisme dans un pays qui avait effectivement été gouverné par un régime nazi. En utilisant ce mot pour l’Ukraine, Poutine accomplit un tour de prestidigitation rhétorique diabolique : il associe dans l’esprit de son public l’Ukraine à l’Allemagne nazie, transformant une démocratie souveraine en ennemi existentiel qu’il est moral de combattre. Le Département d’État américain a identifié la « dénazification » comme l’un des cinq principaux récits de désinformation du Kremlin. L’étude de la RAND Corporation, intitulée « The Denazify Lie », a démontré comment la Russie a exploité les narratifs extrémistes contre l’Ukraine de manière systématique. Mais les faits sont implacables : l’Ukraine est gouvernée par un président démocratiquement élu, Volodymyr Zelensky, un juif russophone dont les arrière-grands-parents ont été assassinés pendant la Shoah. Plus de huit millions d’Ukrainiens sont morts en combattant le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Traiter ce pays de « nazi » est une insulte à sa mémoire, à son histoire, et à la mémoire de tous ceux qui ont réellement combattu le fascisme.

La « dénazification » a été la justification de choix de Poutine le 24 février 2022. Mais son contenu a évolué au fil des mois, preuve que même le Kremlin ne croyait pas vraiment à son propre récit. Dès avril 2022, la « dénazification » ne signifiait plus le renversement du gouvernement ukrainien, mais la « libération » des bataillons nationalistes. En juin 2022, elle ne concernait plus que le Donbass. La cible rétrécissait à mesure que l’armée russe échouait sur le terrain. C’est la signature d’une propagande qui s’adapte aux échecs militaires : quand la réalité contredit le récit, on modifie le récit, pas la politique. Mais le mot reste. Il a été le plus fréquemment utilisé par les médias russes en volume de publications quotidiennes et continue de générer le plus haut niveau d’engagement sur les réseaux sociaux, mesuré en réactions et partages. Le mensonge est vivant. Il pulse. Il se reproduit.

Qualifier de « nazi » un pays dirigé par un président juif dont la famille a été décimée par les vrais nazis, il faut un certain génie dans l’abject pour oser ça. Poutine l’a osé. Et des millions de Russes l’ont cru. Voilà la puissance terrifiante d’une machine de propagande qui fonctionne 24 heures sur 24 depuis vingt ans.

Le bataillon Azov : l’arbre qui cache la forêt

Le Kremlin s’appuie invariablement sur un seul exemple pour justifier sa thèse de la « nazification » de l’Ukraine : le bataillon Azov. Cette unité paramilitaire, devenue régiment intégré à la Garde nationale ukrainienne, a effectivement compté dans ses rangs des individus aux sympathies néonazies lors de sa création en 2014. C’est un fait. Mais c’est un arbre derrière lequel le Kremlin cache une forêt entière de mensonges. Premièrement, le bataillon Azov a été progressivement professionnalisé et intégré aux forces régulières, avec une épuration des éléments les plus radicaux. Deuxièmement, l’extrême droite ukrainienne est marginale politiquement : aux élections législatives de 2019, le parti Svoboda a obtenu 2,15 % des voix, bien en dessous du seuil des 5 % pour entrer au parlement. Troisièmement, l’extrême droite existe dans tous les pays du monde, y compris en Russie, où des groupes néonazis comme le Mouvement impérial russe ont été classés comme organisations terroristes par les États-Unis. Quatrièmement, utiliser l’existence d’une unité controversée pour justifier l’invasion d’un pays entier est un raisonnement aussi absurde que de bombarder Paris parce qu’il existe des groupuscules d’extrême droite en France. La « dénazification » n’a jamais été un objectif. C’était un prétexte. Un habillage rhétorique pour une guerre de conquête impériale.

Et voici le détail qui tue : Poutine lui-même a reçu au Kremlin des leaders de partis d’extrême droite européens. Marine Le Pen, Matteo Salvini, Viktor Orban. La Russie finance et soutient les mouvements d’extrême droite à travers toute l’Europe. Le groupe Wagner, la milice privée de Poutine, utilisait des symboles nazis, y compris des insignes SS, et son fondateur Dmitri Outkine avait des tatouages nazis. La Russie qui prétend « dénazifier » l’Ukraine est la même Russie qui instrumentalise l’extrême droite comme outil de déstabilisation à travers le monde. L’hypocrisie est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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