70 % de la capacite de production detruite
Pour comprendre pourquoi la Moldavie s’est retrouvee dans le noir ce 31 janvier 2026, il faut d’abord comprendre l’ampleur de la destruction que la Russie a infligee au reseau electrique ukrainien. Les chiffres sont proprement hallucinants. Selon le think tank Green Deal Ukraina, les frappes russes ont detruit pres de 70 % de la capacite de generation electrique de l’Ukraine. Soixante-dix pour cent. Cela signifie que le pays ne fonctionne plus qu’avec un tiers de sa capacite d’avant-guerre. Le gouvernement ukrainien a declare une urgence energetique nationale, admettant que le reseau endommage ne couvre plus que 60 % des besoins en electricite du pays. Et c’est dans ce contexte de devastation absolue que le reseau moldave, connecte a celui de l’Ukraine comme un jumeau siamois, doit tenter de survivre. Rosemary DiCarlo, sous-secretaire generale de l’ONU pour les affaires politiques, a declare devant le Conseil de securite que le debut de l’annee 2026 n’avait apporte ni paix ni repit a l’Ukraine, mais un renouveau de combats et de devastation. Elle a cite le barrage massif de la nuit du 8 au 9 janvier 2026, au cours duquel la Russie a lance 242 drones et 36 missiles contre les infrastructures energetiques ukrainiennes. Deux cent quarante-deux drones. Trente-six missiles. En une seule nuit. Combien de transformateurs, de centrales, de sous-stations ont ete pulverises dans cette seule attaque?
La Banque mondiale, dans son quatrieme rapport d’evaluation rapide des dommages, estimait en decembre 2024 que les degats infliges au systeme energetique ukrainien s’elevaient a 20,5 milliards de dollars. Depuis, les frappes n’ont fait que s’intensifier. Le president Zelensky lui-meme a declare que ces frappes visaient a briser son pays, coupant electricite, chauffage et eau dans des regions entieres comme Zaporijjia et Dnipropetrovsk. Le mot cle ici est systematique. Ce n’est pas de la guerre conventionnelle. Ce n’est pas une bataille pour un territoire. C’est une strategie deliberee de destruction des conditions de vie de dizaines de millions de civils. Les Ukrainiens ont un nom pour cela : la weaponisation de l’hiver. Poutine transforme le froid en arme, l’obscurite en punition, et le gel en sentence de mort pour les plus vulnerables. A Kryvyi Rih, des familles font fondre de la neige pour se laver et chauffent de l’eau au-dessus de bougies pendant les coupures prolongees. Et quand ce reseau agonisant tousse, c’est la Moldavie qui s’etouffe.
Je refuse d’appeler cela une strategie militaire. Cibler systematiquement les centrales electriques, les transformateurs et les lignes a haute tension en plein hiver, c’est viser les berceaux, les lits d’hopitaux et les radiateurs des personnes agees. C’est du terrorisme energetique, et le monde devrait avoir le courage de le nommer ainsi.
L’effet domino — quand l’Ukraine entraine la Moldavie
Le reseau electrique moldave n’est pas autonome. C’est une realite technique que la plupart des gens ignorent, mais qui explique tout. La Moldavie et l’Ukraine operent au sein d’un bloc de generation electrique partage, un heritage de l’ere sovietique ou tout etait centralise, ou les lignes a haute tension traversaient les frontieres sans se soucier des souverainetes. La ligne de 400 kilovolts Isaccea-Vulcanesti-MGRES est l’exemple parfait de cette interdependance : elle transporte l’electricite importee de Roumanie a travers l’Ukraine et la region separatiste de Transnistrie, cette bande de terre soutenue par Moscou qui complique encore un peu plus l’equation energetique moldave. Quand le systeme de protection electrique ukrainien se declenche a cause de conditions meteorologiques defavorables combinee a des infrastructures detruites par les bombardements russes, c’est tout le systeme qui vacille. Le ministre de l’Energie moldave l’a dit sans detour : des problemes serieux dans le reseau electrique ukrainien ont provoque la panne. Il a ajoute que le systeme de protection electro-energetique ukrainien s’etait declenche a cause de conditions meteorologiques defavorables, et que la Moldavie avait ete immediatement touchee. Mais qui cree ces conditions defavorables? Qui detruit les centrales qui auraient pu absorber le choc? Qui transforme un reseau electrique en champ de ruines?
La reponse est tellement evidente qu’elle en devient douloureuse. La Russie de Vladimir Poutine mene depuis l’hiver 2022 une campagne methodique de destruction des infrastructures energetiques ukrainiennes. La Cour penale internationale (CPI) a emis quatre actes d’inculpation lies a ces attaques sur le secteur energetique, reconnaissant implicitement que cette strategie pourrait constituer des crimes de guerre. Mais les actes d’inculpation ne rechauffent personne. Ils ne rallument pas les lumieres. Ils ne degelent pas les canalisations qui eclatent dans le froid. Et surtout, ils n’empechent pas la prochaine salve de missiles de frapper. La Moldavie est piegee dans une toile dont elle n’a pas tisse un seul fil, victime d’une guerre qui se joue au-dessus de sa tete mais dont les consequences tombent directement dans ses foyers.
La Transnistrie — le maillon faible que Moscou manipule
Le chantage au gaz qui a precede la panne
La crise du 31 janvier 2026 ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un continuum de pressions energetiques que la Russie exerce sur la Moldavie depuis des annees, avec la Transnistrie comme levier principal. Cette region separatiste pro-russe, coincee entre le Dniestr et la frontiere ukrainienne, est le cheval de Troie energetique de Moscou dans le ventre de la Moldavie. Le 31 decembre 2024, l’accord de transit gazier de cinq ans entre la Russie et l’Ukraine a expire, et la Transnistrie a cesse de recevoir du gaz naturel russe. Du jour au lendemain. Sans transition. Le chauffage, l’eau chaude, le gaz de cuisine — tout a ete coupe dans cette region de 350 000 habitants. Et la Russie avait une alternative. Elle aurait pu maintenir l’approvisionnement via la route alternative du TurkStream et des pipelines trans-balkaniques. Elle a refuse. Deliberement. Sciemment. Parce que la souffrance des civils transnistrians fait partie du calcul strategique du Kremlin. Trois personnes sont mortes d’empoisonnement au monoxyde de carbone dans les semaines qui ont suivi, des gens qui avaient tente de se chauffer avec des moyens de fortune. Plusieurs autres ont souffert d’hypothermie.
Pensez-y un instant. Trois morts. Pas a cause de bombes ou de missiles, mais a cause du froid, dans leurs propres maisons, parce qu’un homme au Kremlin a decide que couper le gaz en plein hiver etait un instrument politique acceptable. Les autorites moldaves ont accuse la Russie de tenter de destabiliser le pays par le chantage energetique, dans le but d’influencer les elections parlementaires de 2025 et de saboter le parcours europeen de la Moldavie. Et elles avaient raison. La Russie a lance une campagne hybride contre Chisinau des que ses candidats favoris ont perdu l’election presidentielle de 2020 et les legislatives de 2021. L’energie est devenue l’arme principale de cette guerre de l’ombre. Couper le gaz, faire monter les tarifs, creer des penuries — tout cela pour pousser les Moldaves vers le desespoir et, de la, vers la nostalgie d’un protecteur russe. Mais les Moldaves ne sont pas dupes. Et leur colere, ce 31 janvier, ne se dirigeait pas vers Chisinau mais vers Moscou.
Il y a un mot pour ce que fait Poutine a la Moldavie : c’est de l’extorsion. On coupe le gaz, on detruit le reseau du voisin, et ensuite on laisse la facture — en vies humaines — aux plus faibles. C’est la definition meme de la lachete geopolitique.
La ligne Vulcanesti-Chisinau — un espoir fragile
Face a cette dependance mortifere, la Moldavie a tente de diversifier ses sources d’electricite. La ligne de transmission Vulcanesti-Chisinau, un projet strategique visant a connecter directement le pays au reseau roumain et donc au marche europeen de l’electricite, representait un espoir immense. Mais la construction a pris du retard. En decembre 2025, les autorites estimaient que cette ligne ne serait operationnelle qu’au plus tot en janvier 2026. Et le 31 janvier, elle n’etait toujours pas en service. Le timing est cruel. Si cette ligne avait ete operationnelle, la Moldavie aurait eu une alternative directe, une connexion qui ne passe pas par le reseau ukrainien devaste. Au lieu de cela, le pays reste enchaine a un systeme fragile, dependant d’une infrastructure que la Russie s’acharne a detruire. Chaque jour de retard dans la construction de cette ligne est un jour supplementaire de vulnerabilite. Chaque missile russe qui frappe une sous-station ukrainienne est un coup indirect porte a la souverainete energetique moldave. Et pendant que les ingenieurs travaillent a connecter la Moldavie a l’Europe, Poutine travaille a deconnecter l’Ukraine de la civilisation.
La Roumanie, voisine et alliee naturelle de la Moldavie, a augmente ses exportations d’electricite vers Chisinau pour tenter de combler le deficit. Mais ces exportations passent elles aussi par des lignes vulnerables, des infrastructures vieillissantes heritees de l’epoque sovietique. Le Centre for Eastern Studies de Varsovie avait analyse la crise energetique transnistrian en fevrier 2025, concluant que la resolution etait temporaire et que les vulnerabilites structurelles demeuraient intactes. La panne du 31 janvier leur a donne raison de la maniere la plus brutale qui soit. La question n’est plus de savoir si une telle panne se reproduira, mais quand. Et la prochaine fois, les generateurs de secours des hopitaux tiendront-ils assez longtemps?
Les voix de la colere — les Moldaves accusent
Quand un peuple refuse de subir en silence
Ce qui est remarquable dans la reaction des Moldaves a cette panne massive, c’est la rapidite avec laquelle la colere s’est cristallisee autour d’un coupable unique : la Russie. Sur les reseaux sociaux, dans les rues de Chisinau, dans les files d’attente devant les postes frontaliers bloques, le verdict populaire etait sans appel. Les Russes sont a blamer, disaient-ils, reprenant presque mot pour mot le titre du Kyiv Independent. Et cette accusation n’est pas le fruit d’une propagande ou d’un reflexe pavlovien anti-russe. C’est le resultat d’une analyse lucide de la chaine de causalite. Les Moldaves savent que leur reseau est connecte a celui de l’Ukraine. Ils savent que le reseau ukrainien est systematiquement bombarde par la Russie. Ils savent que 70 % de la capacite de production ukrainienne a ete detruite. Et ils en tirent la conclusion logique : si nous sommes dans le noir, c’est parce que Poutine a decide de bombarder les centrales electriques de nos voisins. C’est un syllogisme de la souffrance, et chaque Moldave peut le formuler. Pas besoin d’etre analyste geopolitique pour comprendre que quand votre voisin se fait bombarder, les eclats de shrapnel finissent par atteindre votre fenetre.
Vous etes-vous deja demande ce que ca fait de vivre dans un pays ou votre securite energetique depend de la misericorde d’un dictateur etranger? Ou chaque matin, en allumant la lumiere, vous vous demandez si elle restera allumee? Ou le simple fait de faire bouillir de l’eau pour un the est devenu un acte de foi? Les Moldaves vivent cette realite depuis des annees, mais la panne du 31 janvier a transforme une anxiete diffuse en rage concrete. Car cette fois, ce n’etait pas une coupure programmee, pas un delestage annonce. C’etait un pays entier qui a disjonctee, sans avertissement, sans filet de securite, sans personne vers qui se tourner. Et dans ce noir glacial, la colere est devenue le seul combustible disponible.
Les Moldaves n’ont pas tort d’accuser la Russie. Quand on detruit systematiquement le reseau electrique d’un pays voisin en sachant pertinemment que d’autres pays sont branches dessus, la panne qui s’ensuit n’est pas un accident. C’est un acte de guerre par procuration contre des civils innocents.
Les reseaux sociaux en eruption
Dans les minutes qui ont suivi la panne, les reseaux sociaux moldaves ont explose. Sur Telegram, sur Facebook, sur X, les messages deferlaient comme un torrent de frustration accumulee. Des photos d’appartements plonges dans le noir. Des videos de trolleybus immobilises avec des passagers frigorifies a l’interieur. Des captures d’ecran de thermometres interieurs montrant des temperatures en chute libre. Et partout, partout, cette phrase qui revenait comme un leitmotiv : les Russes sont a blamer. Certains allaient plus loin, evoquant l’idee que cette panne n’etait pas seulement une consequence indirecte mais potentiellement une cyberattaque. Le ministere de l’Energie a du dementir formellement cette hypothese, confirmant que la cause etait technique et liee au reseau ukrainien. Mais le fait meme que cette hypothese ait circule aussi rapidement montre le niveau de mefiance, justifiee, que les Moldaves entretiennent envers Moscou. Quand un pays vous coupe le gaz, finance des separatistes sur votre territoire, tente d’influencer vos elections et detruit les infrastructures dont vous dependez, vous ne lui accordez plus le benefice du doute.
Parmi les voix les plus entendues, celle d’une mere de famille de Chisinau qui a poste une video depuis son appartement obscur, son enfant de trois ans enveloppe dans deux couvertures sur le canape : Mon fils me demande pourquoi il fait froid, disait-elle. Qu’est-ce que je suis censee lui repondre? Que c’est la faute d’un homme a Moscou qui joue a la guerre? Cette question, dans sa simplicite devastatrice, resume toute l’injustice de la situation. Comment expliquer a un enfant que son radiateur est eteint parce qu’un missile a detruit une centrale electrique a des centaines de kilometres de la, dans un pays qu’il ne connait meme pas? Comment lui dire que sa securite, son confort, sa chaleur dependent de decisions prises dans un bureau du Kremlin? La guerre de Poutine ne tue pas seulement avec des missiles. Elle tue avec le froid, le noir et le desespoir.
Kyiv dans le noir — la souffrance partagee
L’Ukraine frappee au meme moment
Pendant que la Moldavie sombrait dans le noir, l’Ukraine vivait sa propre descente aux enfers energetique. La panne du 31 janvier n’a pas frappe que Chisinau — elle a egalement devaste Kyiv, Jytomyr et la region de Kharkiv. DTEK, la plus grande entreprise privee d’energie d’Ukraine, a confirme des coupures d’urgence dans la capitale et ses environs. Les habitants de Kyiv se sont retrouves sans electricite, sans chauffage et sans eau courante par des temperatures glaciales. Le metro de Kyiv, cette artere vitale qui transporte des centaines de milliers de personnes chaque jour, a ete temporairement suspendu a cause de la basse tension sur le reseau, piégeant des usagers sous terre dans un noir angoissant. Imaginez la scene : vous etes dans un wagon de metro, quelque part entre deux stations, et soudain tout s’eteint. L’air se rarefie, la temperature baisse, le temps s’etire. Autour de vous, des dizaines de visages eclaires par la lueur bleutee de leurs telephones portables, cherchant desesperement des informations, un signal, une explication. Combien de temps avant que la panique ne prenne le dessus?
La veille encore, le 30 janvier, des Kyiviens qui n’avaient plus d’electricite chez eux faisaient la queue pour recevoir des repas chauds gratuits distribues par des organisations humanitaires. En 2026. Au coeur de l’Europe. Des gens font la queue pour une soupe chaude parce qu’un dictateur a decide que detruire leurs centrales electriques etait un objectif militaire legitime. Le premier ministre ukrainien Denys Shmyhal a declare que la cause etait un dysfonctionnement technique survenu a 10 h 42, provoquant l’arret simultane de la ligne de 400 kilovolts entre les reseaux electriques de la Roumanie et de la Moldavie, et de la ligne de 750 kilovolts entre l’ouest et le centre de l’Ukraine. Il a ajoute qu’en debut d’apres-midi, l’alimentation electrique avait ete retablie pour les infrastructures critiques de Kyiv, de la region de Kyiv et de la region de Dnipropetrovsk. Mais retablir les infrastructures critiques, ce n’est pas retablir la vie normale. Cela signifie que les hopitaux ont du courant, que les stations de pompage d’eau fonctionnent, mais que des millions de foyers restent dans le noir et le froid.
Quand Kyiv fait la queue pour une soupe chaude en plein XXIe siecle, ce n’est pas une crise humanitaire ordinaire. C’est le resultat calculé d’une strategie de terreur energetique concue dans les bureaux du Kremlin. Et chaque bol de soupe distribue est un acte d’accusation contre ceux qui laissent faire.
Les familles qui fondent la neige pour survivre
Les temoignages qui emergent des villes ukrainiennes peignent un tableau d’une detresse inimaginable dans un pays europeen du XXIe siecle. A Kryvyi Rih, ville natale de Zelensky dans le sud-est de l’Ukraine, des familles font fondre de la neige pour se laver. Elles chauffent de l’eau au-dessus de bougies pendant les coupures prolongees. Des bougies. En 2026. Pour faire fondre de la neige. Pour se laver. Le quotidien de ces familles ressemble a celui de survivants d’une catastrophe naturelle, sauf que cette catastrophe n’a rien de naturel. Elle est fabriquee de main d’homme, orchestree depuis Moscou, executee par des missiles de croisiere et des drones kamikazes. Le president Zelensky a declare qu’il n’y a absolument aucune justification militaire dans de telles frappes sur le secteur energetique qui laissent les gens sans electricite et chauffage en hiver. Et il a raison. Frapper une caserne, un depot d’armes, un poste de commandement, c’est la guerre. Frapper une centrale electrique qui chauffe des maternites, c’est autre chose. C’est un crime. Et ce crime a des victimes qui debordent des frontieres ukrainiennes pour submerger un pays voisin qui n’a rien demande.
L’ONU et ses partenaires ont lance un appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars pour 2026, visant a soutenir 4,12 millions de personnes confrontees aux besoins les plus severes. Quatre millions de personnes. Dans un pays qui, il y a quatre ans, avait un systeme energetique fonctionnel, des villes eclairees, des hopitaux chauffes, des ecoles ouvertes. Tout cela a ete systematiquement pulverise par les frappes russes. Et le lien avec la Moldavie est direct, physique, electrique. Chaque ligne a haute tension detruite en Ukraine affaiblit le systeme dont depend la Moldavie. Chaque sous-station pulverisee augmente le risque de panne en cascade de l’autre cote de la frontiere. Les Moldaves et les Ukrainiens partagent desormais la meme obscurite, la meme froid, la meme angoisse — lies par des cables electriques et par la cruaute d’un seul homme.
Le retablissement — une course contre le froid
Les heures les plus longues
Le retablissement de l’electricite en Moldavie n’a pas ete un interrupteur qu’on rallume. Ca a ete un processus lent, methodique et angoissant, ou chaque kilovolt reconnecte representait une petite victoire contre l’obscurite. Le ministre de l’Energie a detaille la progression : dans le sud du pays, toutes les lignes de transmission de 110 kilovolts ont ete reconnectees, les sous-stations de 110 kV et les lignes de distribution de 10 kV ont ete retablies. A Chisinau, l’alimentation electrique a ete partiellement retablie pour les consommateurs. Dans les districts du nord et du nord-ouest, toutes les lignes de 110 kV ont egalement ete entierement restaurees. Mais partiellement, c’est le mot qui fait mal. Partiellement signifie que des quartiers entiers restaient dans le noir pendant que d’autres retrouvaient la lumiere. Partiellement signifie que des familles voyaient les fenetres de leurs voisins s’allumer tandis que les leurs restaient sombres. Partiellement signifie que l’inegalite face a la crise se vivait en temps reel, rue par rue, immeuble par immeuble.
Les autorites moldaves ont lance un appel solennel a la population : utilisez l’electricite de maniere rationnelle dans les heures a venir, evitez la surconsommation. En d’autres termes, meme quand le courant revient, il ne revient pas vraiment. Le systeme est fragile, charge a bloc, au bord de la rupture. Allumer un radiateur electrique supplementaire pourrait provoquer une nouvelle surcharge. Se chauffer normalement est devenu un luxe dangereux. Et pendant que les ingenieurs moldaves et ukrainiens travaillaient d’arrache-pied pour reconnecter chaque troncon du reseau, dehors, le thermometre continuait de chuter. Chaque minute comptait. Chaque degre perdu dans les appartements non chauffes rapprochait les plus vulnerables — les personnes agees, les malades, les nourrissons — du seuil critique. Combien de personnes agees vivant seules dans des appartements de Chisinau ont passe ces heures dans un froid dangereux, n’osant pas appeler a l’aide parce que leur telephone etait decharge?
Le retablissement de l’electricite ne retablit pas la dignite. On ne peut pas rembourser a une personne agee les heures passees a grelotter dans le noir. On ne peut pas effacer la terreur d’un enfant reveille dans un appartement glace. Ces blessures invisibles, la Russie les inflige sans jamais en payer le prix.
La fragilite qui demeure
Meme apres le retablissement progressif du courant, la realite structurelle n’a pas change. Le systeme energetique moldave reste desesprement vulnerable. La dependance au reseau ukrainien persiste. La ligne Vulcanesti-Chisinau n’est toujours pas operationnelle. Les reserves de diesel pour les generateurs de secours sont limitees. Et surtout, la Russie n’a aucune intention d’arreter ses frappes sur les infrastructures ukrainiennes. La prochaine salve de missiles, le prochain essaim de drones kamikaze, la prochaine nuit de bombardements pourrait provoquer exactement le meme scenario. Le ministre ukrainien de l’Energie a declare que le pays devait installer jusqu’a 2,7 gigawatts de capacite de generation d’ici la fin de l’annee pour repondre a ses besoins de consommation, et a ordonne aux entreprises publiques de garantir en urgence l’approvisionnement en electricite importee pendant la saison de chauffage 2025-2026, a hauteur d’au moins 50 % de la consommation totale. Cinquante pour cent d’electricite importee. Pour un pays en guerre. C’est la mesure exacte de la devastation. Et chaque megawatt importe de moins, c’est un megawatt de moins disponible pour la Moldavie voisine.
Le cercle vicieux est parfait. La Russie frappe, l’Ukraine importe plus d’electricite pour compenser, la Moldavie recoit moins de son voisin, et quand le systeme craque, c’est le maillon le plus faible qui casse en premier. La Moldavie n’a pas de centrales nucleaires. Elle n’a pas de reserves massives de gaz. Elle n’a pas d’armee capable de proteger des centrales electriques. Elle a sa connexion avec la Roumanie, ses espoirs dans la ligne Vulcanesti-Chisinau, et la priere que les missiles russes ne frappent pas trop fort la prochaine fois. C’est un pays qui vit sur le fil, a la merci d’un conflit qui ne le concerne pas mais qui le detruit neanmoins, lentement, methodiquement, inexorablement.
La guerre hybride — le plan de Moscou pour la Moldavie
L’energie comme arme de destabilisation
Ce qui se passe en Moldavie n’est pas un dommage collateral. C’est un objectif strategique du Kremlin. Le Wilson Center, dans une analyse percutante publiee en 2025, a documente la maniere dont la Russie utilise l’arme energetique contre Chisinau comme composante centrale d’une campagne hybride visant a installer un gouvernement pro-russe et a empecher l’integration europeenne du pays. Le schema est diaboliquement simple : on coupe le gaz, on fait monter les prix, on cree des penuries, on laisse la population souffrir, et ensuite on laisse les agents d’influence pro-russes murmurer a l’oreille des Moldaves desesperes que tout irait mieux si le pays se rapprochait de Moscou. C’est un chantage a l’echelle nationale. Les elections parlementaires moldaves de 2025 se sont deroulees dans ce contexte empoisonne, avec le Kremlin tentant par tous les moyens de saboter les candidats pro-europeens. Les autorites moldaves ont documente des tentatives d’interference electorale, des campagnes de desinformation financees par Moscou, et l’utilisation explicite de la crise energetique comme outil de propagande. Le message russe aux Moldaves etait clair : vous avez froid? C’est la faute de vos dirigeants qui regardent vers Bruxelles au lieu de regarder vers Moscou.
Mais la strategie de Poutine se heurte a un obstacle qu’il n’avait peut-etre pas anticipe : la resilience et la lucidite du peuple moldave. Malgre le froid, malgre les coupures, malgre les prix qui flambent, la majorite des Moldaves continuent de soutenir l’integration europeenne de leur pays. Ils voient a travers le jeu cynique du Kremlin. Ils comprennent que la souffrance energetique n’est pas une fatalite mais une punition infligee pour avoir choisi la liberte. Chaque panne de courant, paradoxalement, renforce leur determination a s’arracher de l’orbite russe. Car si c’est le prix a payer pour ne pas etre un vassal de Moscou, alors beaucoup sont prets a le payer. Pas de gaite de coeur, certes. Pas sans colere, certainement pas. Mais avec cette determination tranquille des peuples qui ont trop souffert pour reculer.
Poutine pensait que le froid ferait plier la Moldavie. Il n’a fait que la durcir. Chaque panne de courant est une gifle qui reveille un peuple au lieu de le soumettre. Moscou confond le silence avec la soumission — c’est son erreur la plus ancienne et la plus fatale.
L’International Criminal Court et les crimes energetiques
La dimension juridique de cette guerre energetique est cruciale et trop souvent ignoree. La Cour penale internationale a emis quatre actes d’inculpation directement lies aux attaques russes sur le secteur energetique ukrainien. Ces inculpations reconnaissent que la destruction deliberee d’infrastructures civiles essentielles peut constituer un crime de guerre au sens du Statut de Rome. Mais le probleme est que la juridiction de la CPI ne s’etend pas facilement aux consequences transfrontalieres de ces attaques. Quand un missile russe detruit une centrale electrique ukrainienne et que, par effet domino, des millions de Moldaves se retrouvent dans le noir, qui est responsable devant le droit international? La chaine de causalite est claire, directe, documentee. Mais la justice internationale avance a la vitesse d’un glacier, tandis que les missiles avancent a la vitesse du son. Les quatre inculpations de la CPI sont un signal important, une reconnaissance que cette strategie de terreur energetique n’est pas une zone grise mais un crime identifie. Pourtant, aucune de ces inculpations ne changera quoi que ce soit au quotidien d’une mere moldave qui essaie de garder son enfant au chaud dans un appartement sans electricite.
Ce qu’il faudrait, c’est un mecanisme juridique qui prenne en compte les victimes indirectes des crimes de guerre russes. La Moldavie devrait pouvoir porter plainte devant les instances internationales pour les dommages subis par sa population en consequence directe des frappes russes sur l’Ukraine. Les trois morts par empoisonnement au monoxyde de carbone en Transnistrie, les heures de froid endurées par des millions de Moldaves, les pertes economiques colossales causees par les pannes a repetition — tout cela devrait figurer dans l’acte d’accusation global contre le regime de Poutine. Car un crime dont on refuse de voir les victimes est un crime qu’on encourage a se repeter.
L'hiver comme arme — le froid qui tue en silence
Les temperatures qui transforment une panne en urgence vitale
Il faut parler du froid. Pas du froid comme concept abstrait, mais du froid comme realite physique qui tue. En ce 31 janvier 2026, les temperatures en Moldavie flirtaient avec les moins dix degres Celsius. En Ukraine, dans certaines regions, elles plongeaient encore plus bas, avec des previsions annoncant moins trente degres dans les jours suivants. A ces temperatures, une panne de courant n’est pas un inconvenient. C’est une menace mortelle. Le corps humain commence a souffrir d’hypothermie quand sa temperature centrale descend en dessous de 35 degres Celsius. Sans chauffage, dans un appartement dont les murs de beton conduisent le froid avec une efficacite impitoyable, il faut entre quatre et six heures pour que la temperature interieure rejoigne celle de l’exterieur. Quatre a six heures. C’est exactement le temps qu’a dure la panne dans les zones les plus touchees. Les personnes agees, les nourrissons, les malades chroniques — tous ceux dont le corps est moins capable de reguler sa temperature — sont les premieres victimes de cette equation mortelle.
Avez-vous deja eu vraiment froid? Pas le froid d’une promenade hivernale, mais le froid qui s’installe dans les os, celui qui vous fait claquer des dents au point que vos machoires vous font mal, celui qui transforme vos doigts en objets insensibles et vos pensees en brouillard? Les medecins appellent cela l’hypothermie legere, le stade ou le corps commence a trembler de maniere incontrôlable pour generer de la chaleur. Le stade suivant, c’est la confusion mentale. Puis l’arret cardiaque. Ce scenario n’est pas de la fiction. C’est le risque reel que courent des millions de personnes a chaque panne hivernale dans cette region du monde. Et la Russie le sait. Poutine le sait. Ses generaux le savent. C’est precisement pour cela qu’ils frappent les centrales electriques en hiver plutot qu’en ete. Le froid est leur allie. Le thermometre est leur arme supplementaire. Et chaque vie perdue a cause du froid est un meurtre commis a distance, sans empreintes digitales, sans sang sur les mains, mais avec une premeditee glaciale.
Il y a un raffinement cruel dans le choix de l’hiver pour frapper les infrastructures energetiques. Poutine ne veut pas seulement eteindre les lumieres — il veut que le froid fasse le reste du travail. C’est l’assassinat par procuration le plus lache de l’histoire moderne.
Les invisibles — ceux qui souffrent sans temoins
Dans chaque crise, il y a ceux qu’on voit et ceux qu’on oublie. Les cameras se tournent vers Chisinau, vers les trolleybus immobilises, vers les files d’attente aux frontieres. Mais qui filme le village perdu dans la campagne moldave, la ou il n’y a pas de generateur de secours, pas de camera de television, pas de journaliste? Qui raconte l’histoire de cette grand-mere de 80 ans dans un village du nord de la Moldavie, seule dans sa maison, son poele electrique eteint, ses couvertures empilees sur elle, attendant que le courant revienne sans savoir si ca prendra des heures ou des jours? Qui parle de ces familles rom a la peripherie de Chisinau, dans des logements precaires ou l’isolation est un mot inconnu, ou le froid entre par chaque fissure comme un envahisseur silencieux? Ces gens-la ne font pas la une des journaux. Ils n’ont pas de compte Twitter. Ils n’enverront pas de video virale. Ils souffrent dans un silence que personne n’entend, et quand le courant revient, on les oublie jusqu’a la prochaine panne.
C’est la le veritable scandale de cette guerre energetique. Elle frappe les plus faibles avec une precision demographique terrifiante. Les riches ont des generateurs. Les classes moyennes ont des voitures ou ils peuvent se refugier avec le chauffage. Les jeunes ont la force de marcher jusqu’a un centre d’accueil. Mais les vieux, les malades, les isoles, les pauvres — ceux-la sont pieges. Pieges dans leurs maisons qui deviennent des refrigerateurs. Pieges par leur corps qui ne peut plus lutter contre le froid. Pieges par un systeme qui les a oublies bien avant que la panne ne les plonge dans le noir. La guerre de Poutine est une guerre contre les vulnerables, une guerre ou les victimes n’ont pas de visage parce que personne ne prend la peine de les photographier. Et c’est cette invisibilite qui rend le crime encore plus monstrueux.
L'Europe qui regarde — la responsabilite des spectateurs
Les promesses et les pipelines
Ou est l’Europe dans tout cela? La question merite d’etre posee avec la brutalite qu’elle exige. L’Union europeenne a exprime sa solidarite avec la Moldavie. Elle a finance des projets d’interconnexion energetique. Elle a accorde le statut de candidat a l’adhesion a Chisinau en juin 2022. Mais la solidarite ne rechauffe pas les appartements. Les declarations de soutien ne rallument pas les lumieres. Et le statut de candidat ne protege pas contre les pannes de courant provoquees par les missiles russes. La Roumanie, il faut le reconnaître, fait sa part. Elle augmente ses exportations d’electricite vers la Moldavie, elle pousse pour l’achevement de la ligne Vulcanesti-Chisinau, elle accueille des refugies moldaves quand la situation se degrade. Mais la Roumanie seule ne peut pas compenser la destruction systematique du reseau ukrainien par la Russie. C’est un probleme continental qui exige une reponse continentale. Et cette reponse, pour l’instant, reste tragiquement insuffisante.
L’Agence internationale de l’energie (AIE) a publie un rapport detaille sur la securite energetique de l’Ukraine et l’hiver a venir, documentant l’ampleur de la destruction et les besoins urgents de reconstruction. Le rapport est lucide, precis, alarmant. Mais entre un rapport et une centrale electrique reconstruite, il y a un gouffre que seule la volonte politique peut combler. Combien de pannes faudra-t-il encore? Combien de pays voisins devront-ils etre plonges dans le noir avant que l’Europe ne comprenne que la securite energetique de l’Ukraine est la securite energetique de tout le continent? La Moldavie est le canari dans la mine de charbon. Si elle s’eteint, c’est que le danger est deja la, a nos portes, dans nos reseaux, dans nos pipelines. Et le canari, ce 31 janvier, a failli mourir de froid.
L’Europe est tres forte pour exprimer son indignation et tres faible pour la traduire en actes concrets. La Moldavie n’a pas besoin de tweets de solidarite — elle a besoin de megawatts, de generateurs et d’une infrastructure qui ne s’effondre pas au premier missile russe. Tant que Bruxelles ne comprendra pas cela, elle sera complice par inaction.
Le precedent moldave comme avertissement
Ce qui se passe en Moldavie devrait terrifier chaque Europeen. Car si un pays peut etre plonge dans le noir a cause de la destruction d’infrastructures dans un pays voisin, alors le scenario est reproductible partout ou des reseaux electriques traversent des frontieres. Et en Europe, les reseaux electriques traversent toutes les frontieres. L’interconnexion est le fondement meme du marche europeen de l’electricite. C’est sa force en temps de paix et sa vulnerabilite en temps de guerre. Si demain la Russie decidait d’intensifier ses frappes sur des nœuds specifiques du reseau ukrainien, les consequences pourraient se propager bien au-dela de la Moldavie. La Roumanie, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie — tous ces pays ont des connexions avec le reseau ukrainien, directes ou indirectes. La panne moldave du 31 janvier n’est pas un evenement isole. C’est un test grandeur nature de la capacite de la Russie a projeter sa guerre energetique au-dela des frontieres ukrainiennes. Et le resultat du test est sans appel : ca fonctionne.
Les experts du Groupe de crise international (International Crisis Group) avaient averti que la securite energetique de la Moldavie etait un enjeu geopolitique majeur qui depassait les frontieres du pays. Leur analyse, publiee debut 2025, pointait les vulnerabilites structurelles et la dependance excessive au reseau ukrainien. La panne du 31 janvier a valide chacune de leurs predictions. La question desormais n’est plus de savoir si l’Europe doit agir, mais si elle agira avant que le prochain domino ne tombe. Et le prochain domino pourrait bien etre plus gros que la Moldavie.
Les enfants dans le noir — la generation sacrifiee
Des ecoles fermees, des vies suspendues
Quand on parle de crise energetique, on pense aux chiffres, aux megawatts, aux lignes a haute tension. On oublie trop souvent les visages. Et parmi ces visages, les plus petits, les plus innocents, les plus vulnerables : les enfants. Le 31 janvier, combien d’ecoles moldaves ont du fermer leurs portes parce que les salles de classe etaient devenues inhabitables sans chauffage? Combien d’enfants sont restes chez eux, dans des appartements a peine moins froids, au lieu d’apprendre a lire, a compter, a rever? La generation qui grandit en Moldavie aujourd’hui est une generation marquee par l’insecurite energetique chronique. Ces enfants apprennent a vivre avec les coupures comme leurs grands-parents avaient appris a vivre avec les penuries sovietiques. Le progres, apparemment, ne progresse pas toujours. Parfois, il recule de plusieurs decennies en quelques secondes — le temps que met un missile a detruire un transformateur.
Il y a cet enfant de trois ans, enveloppe dans deux couvertures sur un canape de Chisinau, dont la mere filmait la scene pour les reseaux sociaux. Mon fils me demande pourquoi il fait froid, disait-elle. Cette question — pourquoi il fait froid? — est peut-etre la question la plus devastatrice de toute cette crise. Parce qu’il n’y a pas de reponse acceptable pour un enfant de trois ans. On ne peut pas lui expliquer la geopolitique, les lignes a haute tension, la destruction des centrales ukrainiennes, la strategie de Poutine. On peut seulement le serrer plus fort, empiler une couverture de plus, et esperer que le courant reviendra avant que le froid ne devienne dangereux. Cet enfant, dans vingt ans, se souviendra-t-il de cette nuit dans le noir? Associera-t-il le froid a la peur? Grandira-t-il avec cette mefiance instinctive envers un monde qui peut tout vous enlever en une seconde? Les guerres ne tuent pas seulement les soldats sur le front. Elles traumatisent des generations entieres de civils qui n’ont rien demande et qui porteront ces cicatrices invisibles toute leur vie.
On peut reconstruire une centrale electrique. On peut reparer une ligne a haute tension. Mais comment repare-t-on la confiance d’un enfant qui a appris que le monde peut devenir froid et noir sans prevenir? Cette blessure-la, aucun ingenieur ne sait la reparer.
L’education interrompue, l’avenir hypotheque
Au-dela de la crise immediate, les pannes a repetition hypothequent l’avenir educatif de toute une generation moldave. Chaque jour de classe perdu a cause d’une coupure de courant est un jour d’apprentissage en moins. Chaque heure passee dans le froid est une heure ou un enfant ne peut pas se concentrer sur ses lecons. Les Nations Unies, dans leur appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars, ont identifie l’education comme l’un des secteurs les plus touches par la crise energetique. Mais les chiffres globaux masquent la realite individuelle : celle de cette adolescente de 15 ans dans un village moldave qui reve de devenir medecin mais qui ne peut pas etudier le soir parce qu’il n’y a pas de lumiere, pas de chauffage, et que ses doigts sont trop engourdis pour tenir un stylo. Celle de ce garcon de 10 ans qui rate ses cours de mathematiques parce que son ecole est fermee pour la troisieme fois ce mois-ci. Ces histoires individuelles, multipliees par des centaines de milliers, dessinent le portrait d’une generation a laquelle on vole son avenir, non pas avec des armes conventionnelles, mais avec l’arme la plus sournoise qui soit : la privation d’energie.
Et n’allez pas croire que c’est un probleme temporaire. La crise energetique moldave ne se resoudra pas en quelques semaines. Tant que la guerre en Ukraine durera, tant que la Russie continuera de bombarder les infrastructures energetiques, tant que la ligne Vulcanesti-Chisinau ne sera pas pleinement operationnelle, tant que la Moldavie restera dependante d’un reseau devaste, les pannes continueront. Et avec elles, l’erosion lente mais inexorable du tissu educatif, social et humain de tout un pays. C’est ce que Poutine ne comprend pas — ou comprend trop bien. Detruire l’electricite d’un pays, ce n’est pas juste eteindre des lumieres. C’est eteindre des avenirs.
Le silence de Moscou — l'arrogance de l'impunite
Quand le Kremlin nie l’evidence
Face a l’accusation moldave, quelle est la reaction de Moscou? Le silence. Ou pire, le deni. L’agence de presse russe TASS a rapporte les perturbations electriques en Moldavie en les attribuant sobrement a des disruptions dans le reseau ukrainien, sans jamais mentionner que ces disruptions etaient la consequence directe des bombardements russes. C’est l’art du recadrage propagandiste a son plus cynique. On montre l’effet en cachant la cause. On decrit le symptome en niant la maladie. Le Kremlin ne reconnait pas que sa strategie de destruction des infrastructures energetiques ukrainiennes a des consequences sur les pays voisins, exactement comme il ne reconnaissait pas avoir envahi l’Ukraine avant d’y envoyer des chars. Le deni est l’oxygene de l’impunite, et la Russie respire profondement. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, n’a fait aucune declaration specifique sur la panne moldave. Pas un mot de regret, pas une ombre de responsabilite, pas le moindre geste vers les millions de personnes qui ont souffert par sa faute.
Ce silence est une violence en soi. C’est le silence du bourreau qui refuse de regarder sa victime. Quand trois Moldaves de Transnistrie meurent d’empoisonnement au monoxyde de carbone parce que la Russie a coupe le gaz, Moscou ne dit rien. Quand des millions de Moldaves sont plonges dans le noir parce que la Russie a detruit le reseau dont ils dependent, Moscou ne dit rien. Ce silence n’est pas de l’indifference — c’est une strategie. Car reconnaitre les consequences, ce serait reconnaitre la responsabilite. Et reconnaitre la responsabilite, ce serait ouvrir la porte aux reparations, aux sanctions supplementaires, aux poursuites internationales. Alors Moscou se tait, et espere que le monde oubliera. Que la prochaine crise, le prochain scandale, le prochain tweet presidentiel detournera l’attention. Et souvent, tristement, ca fonctionne.
Le silence du Kremlin sur la panne moldave est plus eloquent que mille discours. C’est l’aveu silencieux d’un regime qui sait exactement ce qu’il fait, qui mesure precisement les consequences de ses actes, et qui a decide que la souffrance de millions de civils innocents est un prix acceptable a payer pour ses ambitions imperiales.
L’information comme champ de bataille
La guerre de l’information autour de la panne moldave est revelattrice des tactiques russes. Tandis que les medias occidentaux et moldaves etablissaient clairement le lien entre les frappes russes sur l’Ukraine et la panne en Moldavie, les medias russes et pro-russes s’activaient a brouiller les pistes. RT, la chaine de propagande du Kremlin, a couvert les pannes en Ukraine en les presentant comme des problemes internes ukrainiens, sans jamais mentionner le role des bombardements russes. Sur les reseaux sociaux, des comptes lies a des officines de desinformation russes promouvaient l’hypothese de l’incompetence des autorites moldaves pro-europeennes comme cause de la panne. Le message etait clair et insidieux : c’est la faute de vos dirigeants qui ont tourne le dos a la Russie. Si vous etiez restes dans l’orbite de Moscou, vous auriez encore de l’electricite. Ce narratif, aussi mensonger soit-il, trouve un echo chez certains Moldaves epuises par les crises repetees. C’est la que le danger est le plus grand. Quand la souffrance dure trop longtemps, meme les mensonges les plus grossiers finissent par sembler credibles.
Mais la majorite des Moldaves ne se laisse pas duper. Les sondages montrent que le soutien a l’integration europeenne reste majoritaire malgre les crises energetiques. Le peuple moldave comprend, avec cette intelligence instinctive des peuples qui ont vecu sous le joug, que le probleme n’est pas l’Europe mais la Russie. Que ce n’est pas Bruxelles qui bombarde les centrales ukrainiennes. Que ce n’est pas l’OTAN qui coupe le gaz en Transnistrie. La desinformation russe se heurte a la memoire collective d’un peuple qui sait, dans ses os, ce que signifie la domination de Moscou. Et cette memoire est la meilleure arme contre la propagande.
Le jour d'apres — et tous les jours qui suivront
Un avenir suspendu a un fil electrique
Le 31 janvier 2026 restera dans la memoire moldave comme le jour ou le pays s’est eteint. Mais ce n’est ni le premier ni le dernier de ces jours noirs. La crise energetique moldave est une crise structurelle, enracinee dans des decennies de dependance a des infrastructures sovietiques vieillissantes, aggravee par la guerre russe en Ukraine, et amplifiee par le chantage energetique de Moscou. La solution existe, mais elle demande du temps, de l’argent et de la volonte politique. L’achevement de la ligne Vulcanesti-Chisinau est une priorite absolue, car elle offrirait a la Moldavie une connexion directe au reseau roumain, independante du reseau ukrainien devaste. L’augmentation des capacites de stockage d’energie, l’investissement dans les energies renouvelables, la modernisation du reseau de distribution — tout cela est necessaire, urgent, vital. Mais tout cela prend du temps. Et le temps, en plein hiver, quand les temperatures plongent a moins trente degres, est un luxe que les Moldaves n’ont pas.
Qu’est-ce qui attend la Moldavie dans les semaines, les mois, les annees a venir? D’autres pannes, probablement. D’autres nuits dans le noir, certainement. D’autres hivers ou la question ne sera pas si le courant sera coupe mais quand. D’autres moments ou des millions de personnes retiendront leur souffle en entendant le bruit d’un transformateur qui lache, le silence soudain d’un refrigerateur qui s’arrete, le froid qui s’installe dans les murs. La Moldavie merite mieux que cette existence precaire. Ses enfants meritent mieux que des salles de classe sans chauffage. Ses personnes agees meritent mieux que de grelotter dans le noir en attendant que le courant revienne. Mais pour que ce mieux advienne, il faut que le monde cesse de considerer la Moldavie comme un dommage collateral acceptable et commence a la traiter comme ce qu’elle est : une victime directe de l’agression russe, aussi legitime dans sa souffrance que l’Ukraine elle-meme.
La Moldavie ne demande pas la charite. Elle demande la justice. La justice de pouvoir allumer la lumiere chez soi sans que cela depende du bon vouloir d’un dictateur. La justice de pouvoir chauffer sa maison sans craindre qu’un missile, a des centaines de kilometres de la, ne transforme ce geste banal en luxe inaccessible. Est-ce vraiment trop demander en 2026?
La derniere lumiere
Il est 10 h 42 a Chisinau. Les lumieres s’eteignent. Un enfant demande pourquoi il fait froid. Une grand-mere s’enroule dans ses couvertures. Un medecin prie pour que le generateur tienne. Un chauffeur de trolleybus explique a ses passagers qu’il ne sait pas quand ils pourront repartir. La Moldavie est dans le noir, et quelque part a Moscou, personne ne s’en soucie. C’est la realite de notre monde en 2026 : un pays entier peut etre eteint comme une bougie, et les responsables n’eprouveront pas la moindre once de remords. Mais dans ce noir, il y a aussi quelque chose que Poutine n’a pas vu. Il y a la lumiere des telephones qui s’allument pour filmer, pour temoigner, pour accuser. Il y a la chaleur de voisins qui frappent aux portes pour s’assurer que les personnes agees vont bien. Il y a la determination d’un peuple qui refuse de se laisser briser par le froid. La Moldavie est dans le noir, mais elle n’est pas eteinte. Et tant qu’il restera un Moldave debout pour accuser, pour resister, pour esperer, le plan de Poutine aura echoue.
Car la vraie lumiere ne vient pas des centrales electriques. Elle vient de la dignite humaine. Et celle-la, aucun missile ne peut l’atteindre.
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflete le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position editoriale institutionnelle. Les faits rapportes s’appuient sur des sources verifiables citees en fin d’article. L’analyse, les interpretations et le ton engage relevent de la liberte d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invite a consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Radio Free Europe — Massive Power Outages Hit Moldova After Ukrainian Grid Failure
Euronews — Mass blackout and water shortages hit Ukraine
Sources secondaires
Moldovanenergy_crisis »>Wikipedia — 2025 Moldovan energy crisis
UN News — Ukraine: Deadly Russian strikes push civilians deeper into winter crisis
Wilson Center — Russia’s Energy Cutoff of Moldova: Crisis or Opportunity
OSW Centre for Eastern Studies — Moldova: energy crisis in Transnistria temporarily resolved
Sources:
Sources primaires
Radio Free Europe — Massive Power Outages Hit Moldova After Ukrainian Grid Failure
Euronews — Mass blackout and water shortages hit Ukraine
Sources secondaires
Wikipedia — 2025 Moldovan energy crisis
UN News — Ukraine: Deadly Russian strikes push civilians deeper into winter crisis
Wilson Center — Russia’s Energy Cutoff of Moldova: Crisis or Opportunity
OSW Centre for Eastern Studies — Moldova: energy crisis in Transnistria temporarily resolved
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