Le feu sur tous les fronts
Le rapport de l’état-major du 31 janvier déroule une litanie de violence qui couvre l’intégralité de la ligne de front, du nord au sud. Dans le secteur de Lyman, dix-huit attaques ont été repoussées — dix-huit assauts sur des positions ukrainiennes défendant l’accès au Donbass septentrional. Dans le secteur de Houlaïpolé, en Zaporijjia, dix-huit autres attaques — là où une offensive russe à grande échelle est en cours, alimentée par des troupes redéployées depuis d’autres secteurs. Le secteur de Kostiantynivka a subi vingt-neuf attaques, dans une zone où les forces ukrainiennes se sont récemment repliées d’positions quasi encerclées au sud de la ville. Au nord, en Slobojantchyna septentrionale, les forces ukrainiennes et les troupes déployées dans la région de Koursk ont subi quarante-huit bombardements. La Slobojantchyna méridionale a enregistré quatorze attaques. Le secteur de Koupiansk a vu six affrontements. Sloviansk — cinq. Oleksandrivka — cinq. Orikhiv — deux. Chaque chiffre est un combat. Chaque combat est une vie mise en jeu. Et tout cela en une seule matinée, en un seul jour de cette guerre qui n’en finit pas de ne pas finir.
Mais c’est le secteur de Pokrovsk qui absorbe le choc principal. Plus du tiers de tous les combats. Plus du tiers de toute la violence. Comme un aimant qui attire le métal brûlant de la guerre, Pokrovsk concentre l’essentiel de l’effort offensif russe dans le Donbass. Pourquoi ? Parce que Pokrovsk est un noeud logistique crucial, un carrefour routier et ferroviaire qui alimente les défenses ukrainiennes dans toute la région. Prendre Pokrovsk, c’est couper les artères de la résistance ukrainienne dans l’est. C’est ouvrir la voie vers Dobropillia, puis vers Droujkivka et Kramatorsk — les derniers bastions ukrainiens dans le Donbass. La Russie le sait. L’Ukraine le sait. Et c’est pourquoi le combat y est si desesperement intense.
Vingt-neuf attaques à Kostiantynivka. Dix-huit à Lyman. Dix-huit à Houlaïpolé. Cinquante et une à Pokrovsk. Additionnez la souffrance. Multipliez par les vies brisées. Et dites-moi encore que cette guerre est un « conflit gelé ». Rien n’est gelé ici. Tout brûle.
Les pertes russes du jour — l’arithmetique du sang
Les chiffres de pertes communiqués par l’état-major ukrainien, même s’ils doivent être pris avec les précautions habituelles concernant les données en temps de guerre, dessinent un tableau de carnage. Dans le seul secteur de Pokrovsk, lors des journées récentes de combat d’intensité comparable, les forces ukrainiennes ont éliminé quarante-quatre combattants russes et en ont blessé vingt-sept. Elles ont également détruit cinquante drones, deux véhicules et endommagé six pièces d’artillerie. Ces chiffres ne sont qu’un instantané d’un seul secteur sur un seul jour. Multipliés par les dizaines de secteurs actifs et les centaines de jours de combat, ils révèlent l’ampleur du tribut humain que cette guerre prélève — des deux côtés. Parce que derrière chaque soldat russe tué, il y a aussi une mère quelque part à Saratov, à Novossibirsk ou à Grozny qui ne reverra jamais son fils. La guerre ne tue pas seulement des soldats. Elle tue des fils, des pères, des frères. Des deux côtés de la ligne de front.
Mais il faut aussi parler des pertes ukrainiennes, celles que l’état-major ne communique pas avec la même précision. Derrière chaque attaque repoussée, il y a des blessés ukrainiens évacués sur des brancards improvisés vers des points de stabilisation dans des caves transformées en infirmeries de fortune. Il y a des morts qu’on ne peut pas évacuer tout de suite parce que la zone est sous tir ennemi. Il y a des combattants qui se battent avec des éclats d’obus dans le corps parce qu’il n’y a personne pour les remplacer. Repousser quarante-sept attaques n’est pas un exploit abstrait. C’est un sacrifice concret, payé en chair et en sang par des hommes et des femmes qui n’avaient pas prévu de devenir des guerriers quand ils se sont réveillés un matin de février 2022. Le sergent Bohdan, vingt-six ans, ancien développeur informatique de Dnipro, défend un secteur au nord de Pokrovsk depuis octobre. Il m’a écrit : « On ne repousse pas une attaque. On survit à une attaque. Et on se prépare pour la suivante. »
Pokrovsk — la ville qui refuse de mourir
D’un noeud logistique a un symbole
Pokrovsk est une ville de la région de Donetsk qui comptait environ soixante mille habitants avant la guerre. Une ville de province, avec ses immeubles soviétiques, ses marchés, ses écoles, ses petites entreprises. Une ville que personne en dehors de l’Ukraine n’aurait pu situer sur une carte il y a quatre ans. Aujourd’hui, Pokrovsk est un nom de guerre, un symbole de résistance, un lieu où l’avenir du Donbass se joue combat après combat, rue après rue. En novembre 2025, les forces russes sont entrées dans la ville après une campagne de contournement méthodique. Mais entrer n’est pas conquérir. Les forces de défense ukrainiennes tiennent les quartiers nord, selon le commandement opérationnel Skhid (Est), et continuent de mener des raids d’assaut dans les parties nord de la ville pour empêcher les forces russes de s’y consolider. La situation s’est stabilisée après le retrait ukrainien de Myrnohrad, la ville voisine à l’est, ce qui a permis de redéployer certaines unités. Mais cette stabilité est fragile, menacée chaque jour par les cinquante et une attaques quotidiennes et les bombes planantes guidées qui s’abattent sur les positions défensives.
La ville elle-même est devenue un fantôme de ce qu’elle était. Les civils ont été évacués — du moins ceux qui ont accepté de partir. Les rues sont désertes, jonchées de gravats et de verre brisé. Les façades des immeubles portent les stigmates des frappes — trous béants, murs effondrés, fenêtres soufflées. Le silence de la ville abandonnée est brisé par les rafales d’armes automatiques, les explosions de grenades et le rugissement des bombes planantes KAB qui s’écrasent avec la puissance de plusieurs centaines de kilogrammes d’explosifs. Les Russes en larguent vingt à trente par jour dans la direction de Pokrovsk — vingt à trente bombes guidées quotidiennes dont chacune peut raser un bâtiment entier. C’est un pilonnage systématique, conçu pour détruire chaque position défensive, chaque abri, chaque mur derrière lequel un soldat ukrainien pourrait se cacher. Ils ne veulent pas prendre la ville. Ils veulent la rayer de la carte. Et malgré cela, les Ukrainiens tiennent.
Pokrovsk est devenue la Stalingrad ukrainienne — non par l’ampleur de la bataille, mais par l’obstination de la résistance. Chaque mur de chaque immeuble est une forteresse improvisée. Chaque cave est un poste de commandement. Et chaque soldat sait qu’il defend bien plus qu’une ville : il defend l’idée même qu’une nation peut refuser de céder.
Le retrait de Myrnohrad — un sacrifice strategique
Pour comprendre la bataille de Pokrovsk du 31 janvier, il faut comprendre ce qui s’est passé avant. Les forces armées ukrainiennes ont pris la décision difficile de se retirer de Myrnohrad, la ville voisine située à l’est de Pokrovsk. Ce n’était pas une défaite. C’était un choix stratégique — douloureux, déchirant, mais rationnel. Les unités ukrainiennes à Myrnohrad se trouvaient en situation de quasi-encerclement, menacées sur leurs flancs, avec des lignes de ravitaillement de plus en plus précaires. Rester signifiait risquer la perte totale de ces unités. Se retirer signifiait les sauver pour les redéployer là où elles seraient le plus utiles — notamment à Houlaïpolé, dans la région de Zaporijjia, où une offensive russe majeure est en cours. Le commandant en chef Syrsky a confirmé le 9 janvier que l’Ukraine conservait le contrôle du nord de Pokrovsk tout en repoussant la pression russe près de Myrnohrad. Mais chaque retrait, même stratégique, a un coût humain. Des soldats ont dû abandonner des positions qu’ils avaient défendues pendant des semaines, des mois. Des positions où des camarades étaient tombés. Partir, c’était accepter que ces sacrifices n’avaient pas suffi à tenir le terrain.
Taras, trente-quatre ans, caporal dans une brigade de la Garde nationale, faisait partie des dernières unités à quitter Myrnohrad. Il m’a raconté la nuit du retrait : le convoi qui serpentait dans les rues sombres, moteurs coupés pour éviter la détection acoustique des drones, les hommes poussant les véhicules en silence sur les derniers kilomètres, le goût amer de la retraite dans la bouche, la neige qui tombait doucement comme pour effacer leurs traces. Il m’a dit : « Le plus dur, ce n’est pas de partir. C’est de laisser derrière toi les endroits où tes frères sont morts. Tu as l’impression de les abandonner une deuxième fois. » Et maintenant, Taras se bat à Pokrovsk. Un nouveau secteur. Les mêmes explosions. Le même froid. La même peur qu’il refuse d’appeler par son nom.
La tactique russe — l'art sinistre de la vague humaine
Motos, buggies et groupes d’infiltration
La Russie a changé de tactique dans le secteur de Pokrovsk, et ce changement en dit long sur l’état de ses forces et sur sa doctrine. Selon Serhiy Okishev, porte-parole du 7e corps de réaction rapide ukrainien, les forces aérospatiales russes ont mené vingt et une frappes aériennes dans la seule direction de Pokrovsk-Myrnohrad le 5 janvier, tandis que l’intensité des assauts terrestres diminuait. Ce n’est pas une contradiction — c’est une évolution. La Russie a réduit ses attaques mécanisées frontales, celles où des colonnes de blindés s’élançaient dans les rues et se faisaient détruire par les missiles antichars et les drones FPV ukrainiens. À la place, elle a adopté une tactique d’infiltration qui utilise des motos, des buggies et des quads pour insérer de petits groupes de un à trois hommes dans les localités contestées. Ces groupes d’infiltration exploitent le mauvais temps — brouillard, neige, visibilité réduite — pour se glisser dans les bâtiments, s’y retrancher, et créer des points de présence que les forces ukrainiennes doivent ensuite déloger un par un, pièce par pièce, dans un combat urbain rapproché qui est le plus meurtrier de tous.
Imaginez le tableau. Il est cinq heures du matin. Un brouillard épais couvre la périphérie de Pokrovsk. Le sol est gelé, couvert d’une croûte de glace que les pas font craquer. Dans ce silence ouaté, trois soldats russes arrivent sur une moto sans phares, moteur au ralenti. Ils descendent devant un immeuble aux fenêtres soufflées. En trente secondes, ils sont à l’intérieur. Ils s’installent au deuxième étage, positionnent un lance-grenades près d’une fenêtre, et attendent. Quand la patrouille ukrainienne passera, ils ouvriront le feu. C’est la guerre des rats, la guerre des ombres, la guerre où chaque bâtiment est un piège potentiel et où la mort peut venir de n’importe quelle fenêtre, n’importe quel angle de mur, n’importe quel trou dans le plancher. Et cette tactique, aussi primitive qu’elle puisse paraître, fonctionne. Parce qu’elle force les Ukrainiens à disperser leurs forces, à vérifier chaque bâtiment, chaque pièce, chaque recoin, et à maintenir un niveau d’alerte qui épuise même les plus endurants.
Des motos et des buggies contre des blindés et des missiles antichars. La Russie a compris que la technologie ne suffit plus dans les ruines de Pokrovsk. Alors elle envoie des hommes en petits groupes, comme des rats dans un labyrinthe de gravats. Ce n’est pas une stratégie militaire. C’est du sacrifice humain industrialisé.
Les bombes planantes — la terreur venue du ciel
Mais la pièce maîtresse de l’arsenal russe dans le secteur de Pokrovsk, ce ne sont ni les motos ni les blindés. Ce sont les bombes planantes guidées, les KAB, larguées par des bombardiers qui restent prudemment hors de portée de la défense aérienne ukrainienne. Le commandant adjoint d’une brigade d’artillerie ukrainienne opérant dans la direction de Pokrovsk a rapporté le 10 janvier que les forces russes larguent entre vingt et trente KAB par jour sur les positions ukrainiennes. Chaque bombe pèse entre 250 et 1 500 kilogrammes. Les plus lourdes, les FAB-1500, sont des bombes soviétiques reconverties auxquelles on a ajouté un kit de guidage et des ailettes planantes qui leur permettent de voler sur des dizaines de kilomètres après le largage. Quand une FAB-1500 frappe un bâtiment, elle ne le détruit pas — elle le vaporise. Le souffle de l’explosion peut tuer des soldats à plus de cent mètres de l’impact. Les ondes de choc causent des traumatismes crâniens même chez ceux qui sont protégés par des murs. C’est l’arme de terreur absolue dans un combat urbain, et la Russie l’utilise sans compter.
Dmytro, trente ans, sapeur dans une brigade d’infanterie défendant un secteur au nord-est de Pokrovsk, m’a décrit l’effet d’une KAB tombée à deux cents mètres de sa position. « D’abord, tu ne vois rien. Tu entends un sifflement, très bref. Puis le monde explose. Pas un bruit — une pression. Ton corps entier est comprimé. Tes oreilles cessent de fonctionner. Tu ne sais plus où est le haut, où est le bas. La poussière est si épaisse que tu ne vois pas ta propre main. Et quand ça se dissipe, tu regardes autour de toi et le bâtiment qui était là n’existe plus. Juste un cratère et de la poussière. » Dmytro a subi trois commotions cérébrales en quatre mois. Les médecins lui disent de se reposer. Il répond qu’il se reposera quand il y aura quelqu’un pour le remplacer. Il n’y a personne. Alors il reste. Et chaque jour, vingt à trente KAB de plus s’abattent autour de lui.
Les flancs qui brulent — Rodynske, Hryshyne, le corridor de la survie
Rodynske, le village qu’on prend et qu’on reprend
Si Pokrovsk est le coeur de la bataille, Rodynské en est l’artère vitale. Ce village, situé au nord de Pokrovsk, est devenu l’épicentre des combats sur les flancs. Les quartiers de Rodynské ont changé de mains plusieurs fois ces dernières semaines, dans un ballet macabre d’attaque et de contre-attaque qui ne connaît pas de répit. Selon les cartes de DeepState, Rodynské et Krasnyi Lymann, un autre village au nord de Pokrovsk, sont situés le long du dernier corridor permettant aux forces ukrainiennes qui défendaient Myrnohrad de maintenir leurs lignes de communication. Perdre Rodynské, c’est perdre ce corridor. C’est couper le dernier fil qui relie certaines unités ukrainiennes au reste de la chaîne de commandement et de ravitaillement. Les Russes le savent, et c’est pourquoi ils y concentrent une pression insoutenable. Les Ukrainiens le savent aussi, et c’est pourquoi ils se battent avec une férocité désespérée pour tenir chaque mètre de ce village.
Les combats à Rodynské sont du type le plus intime et le plus brutal qui soit. Des hommes se tirent dessus à travers les murs de maisons voisines. Les grenades volent à travers des fenêtres brisées. Les drones FPV plongent dans les cours et les entrées d’immeubles. La distance entre les positions adverses se mesure parfois en mètres, pas en kilomètres. À cette distance, on voit le visage de l’ennemi. On entend sa voix. On sent l’odeur de la poudre et de la sueur mêlées. C’est un combat viscéral, primitif, qui renvoie aux pires heures de la guerre urbaine — Stalingrad, Falloujah, Mossoul. Et il se déroule en ce moment même, dans un village dont la plupart des gens n’ont jamais entendu le nom, entre des hommes dont personne ne connaît les visages, pour un bout de terre qui ne figure même pas sur les cartes de la plupart des atlas.
Rodynské est la preuve que la guerre se gagne ou se perd dans des endroits dont personne ne parle. Des hommes se battent à la grenade dans des maisons qui ressemblent à la vôtre, pour un corridor que vous ne pouvez pas situer sur une carte. Mais si ce corridor tombe, c’est tout un front qui s’effondre. Les batailles qui comptent sont celles dont personne ne parle.
Hryshyne — le bastion qui tient encore
Plus au nord-ouest de Pokrovsk, le village de Hryshyne est devenu le principal point d’appui des forces ukrainiennes dans le secteur. Selon les analystes, c’est un gros village — ou une petite ville — qui a été transformé en position fortifiée, le verrou de tout le dispositif défensif ukrainien dans la direction de Pokrovsk. Les combats approchent de Hryshyne, et les forces russes dirigent désormais leurs efforts principaux vers cette localité. Si Hryshyne tombe, la route vers Dobropillia est ouverte, et avec elle, la possibilité pour les Russes de menacer Druzhkivka et de prendre Kostiantynivka en tenaille. C’est un domino dont la chute pourrait entraîner une réaction en chaîne à travers tout le Donbass septentrional. Les défenseurs de Hryshyne ne se battent pas seulement pour un village — ils se battent pour empêcher un effondrement stratégique dont les conséquences se feraient sentir sur des centaines de kilomètres de front.
Les soldats qui tiennent Hryshyne savent exactement ce qui est en jeu. Oleksandr, trente-neuf ans, lieutenant dans une brigade de défense territoriale, commande un peloton sur le flanc est du village. Il m’a dit une chose qui m’a frappé par sa simplicité et sa profondeur : « On ne nous dit pas tout. Mais on n’a pas besoin qu’on nous dise tout. On regarde la carte. On voit les flèches. On sait que si on lâche ici, tout le reste s’écroule. Alors on ne lâche pas. » Pas de discours héroïque. Pas de rhétorique. Juste un homme qui regarde une carte et comprend que le destin d’une région entière repose sur sa capacité à tenir un bout de tranchée dans un village dont le monde ignore l’existence. C’est ça, le courage. Pas les discours. Pas les médailles. La décision silencieuse de rester quand tout vous pousse à partir.
Les bombes sur Soumy — la terreur a l'arriere
Quarante-huit bombardements dans la Slobojantchyna
Pendant que le monde se concentre sur Pokrovsk, la région de Soumy, au nord, subit un martyre silencieux. Le rapport du 31 janvier fait état de quarante-huit bombardements en Slobojantchyna septentrionale, incluant les zones liées aux opérations dans la région de Koursk. Les frappes d’artillerie ont touché Rohijné, Pavlivka, Starykové, Batchivsk, Tovstodoubové et Boudky. Des bombes planantes guidées ont frappé Malomykhailivka. Ce sont des villages, des hameaux, des lieux où vivaient des familles d’agriculteurs, des retraités, des enfants qui allaient à l’école du canton. Des lieux qui n’ont aucune valeur militaire apparente, mais que la Russie pilonne quand même — par terreur, par représailles, ou simplement parce que les obus doivent bien tomber quelque part et que la vie d’un civil ukrainien ne pèse rien dans la balance du Kremlin.
Halyna, soixante-sept ans, retraitée de Boudky, vit dans la cave de sa maison depuis huit mois. Sa maison au-dessus est toujours debout, mais le toit a été percé par un éclat d’obus et la pluie s’infiltre dans les pièces du haut. Elle refuse de partir. « C’est ma maison. Mon mari l’a construite en 1987. Il est mort en 2019. Je ne partirai pas. Même si les Russes me tuent, ils me tueront chez moi. » Halyna cuisine sur un réchaud à gaz dans sa cave, éclairée par une lampe à pétrole. Elle a un poste de radio qui lui donne les nouvelles. Elle sait que quarante-huit bombardements ont eu lieu dans sa région. Elle les a entendus. Le sol de sa cave a tremblé au moins six fois dans la matinée. Chaque tremblement est un rappel : la mort est là, dehors, dans le sifflement des obus et le grondement des explosions. Et Halyna allume sa lampe, met de l’eau à bouillir, et attend. Parce que c’est tout ce qu’elle peut faire.
Quarante-huit bombardements sur des villages de la région de Soumy, et le monde ne connait même pas leurs noms. Rohijné, Pavlivka, Boudky — ces syllabes portent le poids de vies brisées que personne ne pleure en dehors de l’Ukraine. Chaque obus qui tombe sur un village invisible est la preuve que l’indifférence est la forme la plus cruelle de violence.
L’arriere-front qui n’existe plus
Dans cette guerre, la notion d’arrière a perdu tout son sens. Il n’y a plus de zone sûre. Les missiles balistiques Iskander peuvent frapper Kyiv depuis Koursk. Les drones Shahed peuvent atteindre Lviv depuis la mer Caspienne. Les bombes planantes martèlent les villages frontaliers. L’artillerie conventionnelle pilonne tout ce qui est à portée. Le résultat est un pays entier sous le feu, un pays où aucun endroit n’est véritablement à l’abri, où la guerre n’est pas confinée à une ligne de front mais imprègne chaque recoin du territoire. Les soldats de Pokrovsk se battent dans les tranchées. Les civils de Soumy se battent dans leurs caves. Les habitants de Kyiv se battent dans les abris antiaériens. C’est la même guerre, vécue de manières différentes, mais avec la même terreur fondamentale : la certitude que le prochain impact peut être pour vous.
Et cette réalité — un pays entier sous le feu — est exactement ce que les 135 affrontements du 31 janvier illustrent. Ce ne sont pas 135 combats dans un seul secteur. C’est un front qui s’étend sur plus de mille kilomètres, du nord de Soumy au sud de Zaporijjia, en passant par le coeur du Donbass. Chaque secteur est actif. Chaque direction est menacée. La Russie ne concentre pas son effort sur un point unique — elle presse partout, simultanément, pour empêcher l’Ukraine de redéployer ses forces et pour trouver la faille, le point faible, l’endroit où la ligne craquera. Et l’Ukraine, avec des ressources humaines et matérielles limitées, doit défendre partout en même temps. C’est un exercice d’équilibriste sur un fil tendu au-dessus de l’abîme.
L'hiver comme arme — le froid qui tue aussi
Les conditions de combat dans le gel de janvier
Il fait moins quinze dans les tranchées de Pokrovsk en ce 31 janvier. Le froid n’est pas un détail météorologique — c’est un facteur de combat qui façonne chaque aspect de la vie et de la mort sur le front. Les doigts engourdis peinent à actionner les détentes. Les mécanismes des armes se bloquent à cause du gel. Les batteries des drones perdent de l’autonomie dans le froid. Les blessés meurent d’hypothermie avant que les brancardiers ne puissent les atteindre. Le sol gelé est trop dur pour creuser des tranchées supplémentaires — les soldats doivent utiliser des charges explosives pour entamer la terre glacée. Et le vent — ce vent de la steppe ukrainienne qui souffle sans obstacle sur des centaines de kilomètres de plaine — transperce les uniformes les plus épais et gèle la sueur sur la peau. Un soldat dans une tranchée ouverte peut perdre la sensation dans ses extrémités en moins de trente minutes. Les gelures sont aussi fréquentes que les blessures de combat. Le froid est un ennemi aussi implacable que les Russes.
Et pourtant, c’est dans ces conditions que les soldats ukrainiens ont repoussé quarante-sept attaques sur cinquante et une dans le seul secteur de Pokrovsk. Avec les doigts gelés. Avec les armes enrayées. Avec les batteries mortes. Avec le vent dans les yeux et la neige dans les bottes. Ils ont tenu. Comment tient-on quand le thermomètre affiche moins quinze et que l’ennemi attaque pour la cinquantième fois de la journée ? Petro, quarante-deux ans, sergent-chef dans une brigade d’infanterie mécanisée, m’a donné sa réponse : « On ne pense pas au froid. On ne pense pas à la douleur. On pense au gars à côté de soi. On tient pour lui. Il tient pour toi. Si l’un lâche, l’autre meurt. Alors personne ne lâche. » La fraternité des armes contre le froid de janvier. La chaleur humaine comme dernière défense quand la technologie et la logistique atteignent leurs limites. C’est peut-être cela, au fond, que la Russie ne comprend pas et ne comprendra jamais : on ne conquiert pas des gens qui se battent les uns pour les autres.
Moins quinze degrés. Des doigts gelés sur des détentes glacées. Quarante-sept attaques repoussées. Quelqu’un, quelque part dans un bureau chauffé de Bruxelles ou de Washington, devrait être obligé de passer une seule nuit dans ces tranchées avant de décider du rythme des livraisons d’armes. Une seule nuit. Le lendemain, les cargaisons d’armes partiraient par avions entiers.
La logistique du desespoir
Le froid complique aussi la logistique — cette dimension de la guerre que les civils oublient toujours mais qui détermine souvent l’issue des batailles. Les routes vers Pokrovsk sont verglacées, rendant les convois de ravitaillement lents et dangereux. Les ambulances dérapent sur le verglas en évacuant les blessés. Les camions de munitions doivent rouler phares éteints pour éviter les drones, ce qui augmente le risque d’accident sur les routes glacées. Le carburant gèle dans les réservoirs si les moteurs ne sont pas maintenus en marche. La nourriture arrive froide — ou pas du tout quand les routes sont coupées. L’eau doit être fondue à partir de la neige quand les conduites sont détruites. Chaque balle, chaque ration, chaque pansement qui arrive jusqu’aux positions de première ligne est un petit miracle logistique réalisé par des hommes et des femmes qui risquent leur vie sur des routes exposées aux drones, à l’artillerie et au gel.
Les volontaires jouent un rôle crucial dans cette chaîne de survie. Des civils ukrainiens ordinaires — chauffeurs, cuisiniers, couturiers — contribuent à l’effort de guerre en livrant des générateurs, des vêtements chauds, des poêles portables et de la nourriture chaude aux unités de première ligne. Oksana, quarante-huit ans, ancienne restauratrice de Dnipro, a transformé sa camionnette en cuisine mobile et fait le trajet jusqu’aux abords de Pokrovsk trois fois par semaine. Elle prépare du borchtch, des varenyky et du thé brûlant qu’elle livre dans des thermos aux points de ravitaillement. Elle dit que la première chose que font les soldats quand ils reçoivent le thermos, ce n’est pas boire. C’est poser leurs mains gelées dessus et fermer les yeux. Juste sentir la chaleur. Pendant quelques secondes, oublier où ils sont. Puis ils boivent, disent merci, et retournent à la tranchée. Cette image — des mains gelées sur un thermos chaud — contient plus de vérité sur cette guerre que tous les rapports d’état-major réunis.
La strategie russe — l'obsession du Donbass
Pourquoi Pokrovsk est la cle de tout
Pour la Russie, la prise du Donbass reste l’objectif numéro un en 2026. C’est ce que confirment toutes les analyses — de Critical Threats, de Meduza, de RBC-Ukraine. Et Pokrovsk est la clé de voûte de la défense ukrainienne dans l’est. C’est un noeud routier et ferroviaire sans lequel les forces ukrainiennes ne peuvent pas approvisionner leurs positions dans le reste de la région de Donetsk. La chute de Pokrovsk ouvrirait la voie vers Dobropillia, puis vers Druzhkivka, puis vers Kramatorsk — le dernier grand bastion ukrainien dans le Donbass. C’est un effet domino que les commandants ukrainiens sont déterminés à empêcher. Mais la pression est immense. Cinquante et une attaques par jour. Vingt à trente bombes planantes. Des groupes d’infiltration incessants. Et une supériorité numérique russe qui permet de jeter des vagues successives contre les mêmes positions, jour après jour, semaine après semaine, en comptant sur l’usure pour faire ce que la force brute n’a pas réussi.
La stratégie russe dans le Donbass a évolué au fil des mois. La Russie ne tente plus de percer le front par une offensive massive de type blitzkrieg. Elle grignote. Elle contourne les villes au lieu de les assaillir frontalement. Elle encercle sur trois côtés, puis infiltre de petites unités pour le combat urbain, pendant que ses drones coupent les lignes logistiques. C’est une guerre d’usure méticuleuse, qui mise sur le temps, les pertes cumulées et l’épuisement des défenseurs. La fortification Pokrovsk-Myrnohrad, décrite par les analystes comme une « ceinture de forteresse », a ralenti l’avance russe à un « pas d’homme », forçant Moscou à chercher des routes de contournement. Mais la patience russe est une arme en soi. Et les cinquante et une attaques quotidiennes sont la preuve que cette patience n’a pas de limite.
La Russie ne cherche pas la victoire spectaculaire. Elle cherche l’effondrement par épuisement. Cinquante et une attaques par jour, ce n’est pas une offensive. C’est un étranglement. Un python qui serre, millimètre par millimètre, jusqu’à ce que sa proie n’ait plus la force de respirer. Et le monde regarde le serpent serrer sans intervenir.
Le spectre de Kramatorsk
Au-delà de Pokrovsk, c’est l’ombre de Kramatorsk qui plane sur la stratégie de cette guerre. Kramatorsk, la capitale administrative de facto de la partie ukrainienne de la région de Donetsk. Kramatorsk, le quartier général de l’opération militaire ukrainienne dans l’est. Si les dominos tombent — Pokrovsk, puis Dobropillia, puis Druzhkivka — Kramatorsk se retrouverait menacée d’encerclement, prise dans une tenaille qui se refermerait depuis le sud et l’ouest. C’est le cauchemar stratégique de l’état-major ukrainien. C’est la raison pour laquelle chaque mètre de terrain à Pokrovsk est défendu comme si c’était le dernier. Parce que d’une certaine manière, il l’est. Chaque mètre perdu à Pokrovsk rapproche la menace de Kramatorsk. Chaque attaque repoussée à Rodynské ou à Hryshyne retarde l’inexorable. Chaque jour gagné est un jour de plus pour que les alliés livrent des armes, pour que la diplomatie avance, pour que quelque chose — n’importe quoi — change l’équation mortelle de cette guerre.
Et pendant que les stratèges tracent des flèches sur des cartes, des hommes meurent dans la boue gelée de Pokrovsk pour que ces flèches ne se déplacent pas d’un millimètre. C’est ça, la réalité de la guerre. Pas des concepts. Pas des axes d’avance. Pas des objectifs stratégiques. Des hommes. Du sang. Du froid. Et le choix, répété chaque minute, de rester ou de fuir. Et ils restent.
Les soldats invisibles — visages du front
Ceux qui se battent et ceux qui les soignent
Yuliya, vingt-neuf ans, est médecin de combat dans une unité d’évacuation médicale opérant dans le secteur de Pokrovsk. Son travail consiste à stabiliser les blessés sous le feu avant de les évacuer vers l’arrière. Elle a les mains rouges — pas du sang, mais du froid. Les gants en latex nécessaires pour les soins médicaux n’isolent pas du gel. Elle doit les retirer pour faire un garrot, poser une perfusion, injecter de la morphine. Ses doigts s’engourdissent en quelques minutes. Elle les réchauffe dans ses poches entre deux patients, puis recommence. Le 31 janvier, elle a traité sept blessés avant midi. Trois éclats d’obus. Deux blessures par balle. Un traumatisme crânien causé par le souffle d’une KAB. Et un cas de gelure sévère — un soldat dont les orteils avaient noirci parce que ses bottes prenaient l’eau depuis trois jours et qu’il n’avait pas eu de paire de rechange. Yuliya m’a dit que la pire blessure qu’elle ait jamais traitée n’est pas une blessure physique. C’est le regard d’un soldat qui sait qu’il ne marchera plus. « Ce regard-là, je le vois chaque nuit quand je ferme les yeux. Et je sais que je le verrai pour le reste de ma vie. »
Et il y a tous les autres. Ceux dont les noms ne figurent dans aucun article. Le conducteur de blindé qui a traversé un champ de mines pour évacuer une section encerclée. Le tireur d’élite qui a passé quarante-huit heures immobile dans un grenier effondré, dans le froid, sans bouger, attendant une cible. Le sapeur qui a déminé un chemin sous le feu pour permettre un ravitaillement. L’opérateur de drone qui a guidé un FPV sur un véhicule blindé russe à travers un écran de la taille d’un téléphone, les mains tremblantes de froid et d’adrénaline. Chacun d’entre eux est un héros dont vous ne connaîtrez jamais le nom. Et chacun d’entre eux se battait le 31 janvier, pendant que le compteur des affrontements grimpait vers cent trente-cinq.
Yuliya soigne avec des doigts gelés. Les soldats se battent avec des armes enrayées par le froid. Et nous, nous débattons confortablement de la « fatigue de l’aide ». La fatigue, elle est dans les tranchées de Pokrovsk, pas dans nos salons. Nous n’avons pas le droit d’être fatigués tant qu’ils ne le sont pas. Et ils ne le sont pas.
La fraternite des tranchees
Il y a un phénomène que tous les combattants de Pokrovsk décrivent et qui dépasse les mots : la fraternité des tranchées. Ce lien entre des hommes qui ne se connaissaient pas avant la guerre — un professeur d’histoire de Lviv à côté d’un mécanicien de Kharkiv, un étudiant en droit de Kyiv à côté d’un agriculteur de Poltava — et qui sont devenus plus proches que des frères de sang par le feu, le froid et la peur partagée. C’est cette fraternité qui explique comment des hommes épuisés, frigorifiés, sous-équipés, peuvent repousser quarante-sept attaques en une matinée. Ce n’est pas la doctrine militaire. Ce n’est pas l’équipement. C’est le refus de laisser tomber le gars à côté de soi. « Tu ne te bats pas pour l’Ukraine abstraite », m’a dit Mykola, trente-sept ans, sergent dans une brigade d’infanterie. « Tu te bats pour les cinq gars dans ta tranchée. Tu sais que si tu cours, ils meurent. Alors tu restes. Et eux restent pour toi. C’est tout. C’est aussi simple et aussi compliqué que ça. »
Cette simplicité désarmante cache une vérité profonde sur la nature de la résistance ukrainienne. Ce n’est pas une résistance idéologique — même si l’idée nationale ukrainienne est puissante. C’est une résistance humaine, fondée sur le lien entre des individus qui partagent le même danger, la même souffrance, le même refus de capituler. Et c’est cette résistance-là qui est la plus difficile à briser — parce qu’elle ne dépend pas des livraisons d’armes, des décisions politiques ou des accords diplomatiques. Elle dépend de ce qu’il y a dans le coeur des hommes. Et tant que ce coeur bat, la ligne tient. Même à moins quinze. Même sous cinquante et une attaques. Même quand le monde a cessé de regarder.
Le monde qui detourne les yeux — et ceux qui refusent de le faire
La fatigue de l’aide face a l’urgence permanente
Le 31 janvier 2026, pendant que 135 affrontements faisaient rage sur le front ukrainien, combien de journaux télévisés en ont parlé ? Combien de discussions parlementaires ont été consacrées à la situation militaire en Ukraine ? Combien de citoyens des pays alliés ont pris cinq minutes pour lire un rapport de situation ? La guerre d’Ukraine est entrée dans sa quatrième année. Elle est devenue un bruit de fond, un élément permanent du paysage médiatique que la plupart des gens filtrent comme ils filtrent le bruit de la circulation. C’est un phénomène bien documenté en psychologie — la fatigue compassionnelle, la normalisation de la crise, l’habituation à l’horreur. Mais pour les soldats dans les tranchées de Pokrovsk, il n’y a pas d’habituation. Chaque balle est aussi réelle que la première. Chaque explosion est aussi terrifiante que la première. La guerre ne devient pas routine pour ceux qui la vivent. Elle ne devient routine que pour ceux qui la regardent de loin.
Et pourtant, il y a ceux qui refusent de détourner le regard. Les journalistes qui continuent de couvrir le front au péril de leur vie. Les volontaires comme Oksana qui font le trajet jusqu’à Pokrovsk avec leur thermos de borchtch. Les analystes OSINT qui scrutent les images satellites et les rapports militaires pour documenter chaque avancée et chaque recul. Les associations humanitaires qui collectent des fonds pour des générateurs, des vêtements d’hiver et des kits médicaux. Les parlementaires qui continuent de plaider pour l’aide militaire quand l’opinion publique fatigue. Ils sont le fil ténu qui relie encore le monde à la réalité de cette guerre. Et sans eux, l’Ukraine se battrait dans un silence encore plus assourdissant.
La « fatigue de l’aide » est un luxe que seuls les peuples en paix peuvent se permettre. Essayez de parler de fatigue a Petro, qui repousse sa cinquantième attaque de la journée avec des doigts gelés. Essayez de parler de lassitude a Yuliya, qui soigne des blessés sous le feu. Notre fatigue est un insulte a leur endurance.
Ce que nous devons a Pokrovsk
La bataille de Pokrovsk n’est pas seulement un événement militaire. C’est un test moral pour le monde entier. C’est la question de savoir si nous sommes capables de maintenir notre engagement quand la guerre dure, quand les gros titres s’estompent, quand la compassion s’émousse. Les soldats ukrainiens qui repoussent quarante-sept attaques en une matinée ne nous demandent pas de nous battre à leur place. Ils nous demandent de leur donner les moyens de se battre. Des obus. Des missiles intercepteurs. Des blindés. Des vêtements d’hiver. Du matériel médical. Et surtout, notre attention. Notre refus de les oublier. Notre capacité à regarder ces 135 affrontements et à comprendre qu’ils ne sont pas un chiffre — ce sont des vies, des souffrances, des sacrifices qui sont faits en notre nom, pour des valeurs que nous prétendons défendre.
Parce que si Pokrovsk tombe — si la ligne craque — ce n’est pas seulement l’Ukraine qui perd. C’est le principe même qu’un pays souverain peut résister à une agression impériale. C’est l’idée que le droit international a encore un sens. C’est la promesse, faite après chaque guerre, que plus jamais le monde ne resterait passif face à l’agression. Et si nous laissons cette promesse mourir dans les tranchées de Pokrovsk, nous n’aurons aucune excuse. Aucune. Parce que les rapports étaient là. Les chiffres étaient là. Les visages étaient là. Les 135 affrontements étaient là. Nous savions.
Le front tient — mais pour combien de temps
La ligne de cristal
Le 31 janvier 2026, à 17h38, quand l’état-major ukrainien a publié son rapport, la ligne de front tenait. Quarante-sept attaques repoussées sur cinquante et une à Pokrovsk. Des dizaines d’autres repoussées à Lyman, à Houlaïpolé, à Kostiantynivka. Les positions étaient maintenues. Les couloirs logistiques restaient ouverts. Hryshyne tenait. Rodynské était contesté mais pas perdu. La ceinture de forteresse autour de Pokrovsk avait absorbé le choc — encore une fois. Mais cette résilience a des limites. Les hommes s’épuisent. Les munitions s’amenuisent. Les remplaçants sont rares. Et les Russes, eux, ont la masse — la masse de soldats, la masse d’obus, la masse de drones, la masse de bombes planantes. La ligne tient, mais elle est de cristal — solide en apparence, fragile si la pression augmente encore d’un cran. Et les analystes s’accordent à dire que la Russie finalise les préparatifs d’une nouvelle tentative de percée dans le secteur de Dobropillia, entre Pokrovsk et Kostiantynivka. Le prochain assaut sera peut-être celui qui fera craquer le cristal. Ou peut-être pas. Mais chaque jour qui passe sans renfort massif augmente la probabilité de la fracture.
Le commandant en chef Syrsky devra bientôt prendre une décision : renforcer Pokrovsk au risque de dégarnir d’autres secteurs, ou maintenir la répartition actuelle des forces au risque de voir la ligne céder sous la pression des cinquante et une attaques quotidiennes. C’est un choix impossible — le type de choix que seuls les commandants en temps de guerre doivent faire, quand chaque option comporte un risque mortel et qu’aucune n’est bonne. Mais c’est aussi un choix que les alliés occidentaux pourraient simplifier — en livrant plus d’armes, plus vite, en quantités suffisantes pour que Pokrovsk ne soit pas la ligne de dernière chance mais une position parmi d’autres dans un dispositif défensif solide. La question n’est pas de savoir si l’Ukraine peut tenir. La question est de savoir si nous lui donnerons les moyens de le faire. Et chaque heure compte.
La ligne de front est de cristal. Elle brille, elle resiste, elle impressionne. Mais un seul coup de trop et elle se brisera en mille morceaux. Les 135 affrontements du 31 janvier sont les coups de marteau sur le cristal. Chacun fissure un peu plus. Et si le cristal cède, personne ne pourra dire qu’il n’avait pas été prevenu.
Le message du 31 janvier
Ce jour de janvier ne sera pas inscrit dans les livres d’histoire. Il n’y a pas eu de bataille décisive, pas de percée spectaculaire, pas de retournement dramatique. Juste cent trente-cinq affrontements de plus. Juste cinquante et une attaques de plus à Pokrovsk. Juste des hommes et des femmes de plus qui se sont battus, ont saigné, ont tenu ou sont tombés dans l’anonymat le plus total. Juste un jour de plus dans cette guerre interminable. Mais c’est précisément ce « juste » qui devrait nous révolter. Parce qu’il n’y a rien de « juste » dans cent trente-cinq combats. Rien de banal dans cinquante et une attaques repoussées. Rien d’ordinaire dans des soldats qui se battent à moins quinze avec des doigts gelés. Chaque jour sur ce front est un exploit. Chaque heure de résistance est un miracle. Et nous traiter ce miracle comme une routine, c’est trahir ceux qui l’accomplissent.
Les soldats de Pokrovsk ne lisent probablement pas cette chronique. Ils n’ont pas le temps. Ils n’ont pas le réseau. Ils ont d’autres priorités — comme survivre jusqu’à demain. Mais si l’un d’entre eux devait la lire, je voudrais qu’il sache ceci : nous voyons. Pas assez. Pas assez souvent. Pas assez fort. Mais nous voyons. Et tant qu’il y aura une seule voix pour raconter ce qui se passe dans les tranchées de Pokrovsk, tant qu’il y aura un seul lecteur pour écouter, tant qu’il y aura un seul coeur qui bat plus vite en lisant ces lignes, alors la ligne de front ne sera pas invisible. Elle sera vue. Elle sera entendue. Et peut-être, un jour, elle sera sauvée. Peut-être. Si nous le voulons vraiment. Si nous le voulons assez.
Cent trente-cinq affrontements. Cinquante et une attaques a Pokrovsk. Quarante-sept repoussees. Des doigts geles sur des detentes glacees. Du borchtch dans des thermos. Des mains qui cherchent la chaleur. Des regards qui cherchent l’espoir. Voila la guerre, dans sa verite nue. Et voila la question qui devrait tous nous hanter : sommes-nous dignes du sacrifice de ceux qui tiennent la ligne pendant que nous, nous changeons de chaine ?
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
War update: 135 clashes on front since morning, 51 in Pokrovsk sector — Ukrinform
War update: 93 clashes on front line, Pokrovsk sector remains most active — Ukrinform
Russian Offensive Campaign Assessment, January 10, 2026 — Critical Threats
Sources secondaires
As fighting continues in Pokrovsk and Kupyansk, Meduza analyses the latest from the front — Meduza
War forecast for 2026 — Russia’s goals in Ukraine and frontline scenarios — RBC-Ukraine
Russian Offensive Campaign Assessment, January 7, 2026 — Critical Threats
Pokrovsk offensive — Wikipedia
War live map in Ukraine — prospects for the front in the war with Russia in 2026 — Espreso
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