Un Français au cœur de la machine
L’Europe n’est pas qu’un spectateur dans cette tragédie. Elle est complice par omission. Et la France, plus que tout autre pays européen, porte le poids de cette complicité. Car au cœur du réseau Epstein, il y avait un Français. Un homme dont le nom aurait dû faire trembler l’industrie de la mode parisienne bien avant qu’il ne devienne synonyme d’horreur : Jean-Luc Brunel. Agent de mannequins, fondateur de MC2 Model Management — financé directement par Epstein à hauteur d’un million de dollars — Brunel était le recruteur. Le chasseur. L’homme qui parcourait les castings parisiens, les agences de mannequins, les halls d’hôtel où de très jeunes filles venues d’Europe de l’Est, d’Afrique, de banlieues françaises, rêvaient d’une carrière sur les podiums. Et ce qu’il leur offrait, ce n’était pas un contrat. C’était un piège. Virginia Roberts-Giuffre, l’accusatrice la plus connue d’Epstein, se souvenait de trois fillettes de douze ans qu’Epstein avait fait venir par avion pour son anniversaire. Par l’intermédiaire de Brunel. Elles venaient de France. Cette phrase, prononcée sous serment, devrait être gravée sur les murs de chaque tribunal parisien. Elles venaient de France. Des enfants françaises. Livrées à un prédateur américain par un entremetteur français. Et pendant des années, personne n’a rien fait.
Les documents publiés en janvier 2026 confirment ce que les enquêteurs soupçonnaient depuis longtemps : Brunel apparaît comme passager dans les registres de vol de l’avion privé d’Epstein sur 25 trajets entre 1998 et 2005. Il était un visiteur si régulier de la prison où Epstein purgeait sa peine dérisoire en 2008 qu’on y a comptabilisé plus de 70 visites. Soixante-dix visites à un pédocriminel condamné. Et personne, ni aux États-Unis ni en France, n’a jugé bon de s’interroger sur la nature de cette relation. L’appartement du 22 avenue Foch, dans le seizième arrondissement de Paris, était le quartier général européen du réseau. Perquisitionné en septembre 2019, après des années de déni, il a livré des secrets que la justice française peine encore à digérer. L’Office central de répression des violences à la personne a mené plus de 500 auditions. L’association Innocence en Danger a réclamé que la justice française se saisisse pleinement du dossier, soulignant que plusieurs victimes du réseau étaient de nationalité française. Mais la justice française avance au pas, avec la lenteur d’un système qui semble davantage soucieux de protéger les réputations que de réparer les vies brisées.
Je pense à ces trois fillettes venues de France. Douze ans. L’âge où l’on joue encore dans les cours d’école. L’âge où l’on croit encore que les adultes sont là pour nous protéger. Ces enfants ont été livrées à un monstre par un Français, dans un système financé par des milliardaires américains. Et la justice française, vingt ans plus tard, en est encore aux auditions. Quelle honte. Quelle insupportable, inguérissable honte.
La mort suspecte qui a tout enterré
Jean-Luc Brunel ne témoignera jamais. Il a été retrouvé mort dans sa cellule de la prison de la Santé à Paris, dans la nuit du 18 au 19 février 2022. Pendu. Comme Epstein. La coïncidence est si grotesque qu’elle en devient presque insultante pour l’intelligence. Deux hommes au cœur du même réseau pédocriminel, deux morts en détention, deux suicides officiels, deux enquêtes qui s’éteignent avec eux. L’avocate des parties civiles a exprimé la frustration et l’amertume des victimes, privées de la possibilité d’obtenir justice. Car la mort de Brunel signifie l’extinction de l’action publique dans le volet français de l’affaire. Les victimes françaises n’auront pas leur procès. Elles n’auront pas leur vérité. Elles n’auront que le silence assourdissant d’un système qui a protégé leurs bourreaux jusqu’au bout. Et ce silence, vu de Paris, vu de Bruxelles, vu de Berlin, est plus éloquent que n’importe quel verdict.
L’émission Complément d’enquête de France 2 a révélé que des témoins de premier ordre dans le volet français de l’instruction sont passés entre les mailles du filet. Des hommes qui n’ont jamais été ni interrogés ni inquiétés par la justice. Des noms soigneusement anonymisés dans les documents judiciaires américains déclassifiés. Des Français, probablement puissants, probablement connectés, probablement intouchables. La France, qui aime tant se présenter comme le pays des Lumières et des droits de l’homme, a sa propre zone d’ombre dans cette affaire. Une zone d’ombre qu’elle préfère ignorer, pendant qu’elle pointe du doigt les turpitudes américaines. L’hypocrisie est bilatérale. Elle traverse l’Atlantique dans les deux sens.
Trump, Musk, Gates : le triangle de l'impunité vu depuis l'Europe
Le président et le prédateur
Quand un journal français ouvre ses pages sur l’affaire Epstein en ce 31 janvier 2026, le premier nom qui surgit est celui de Donald Trump. Pas parce qu’il est le plus coupable — la présomption d’innocence existe aussi en Europe — mais parce qu’il est le plus puissant. Et que la puissance, dans cette affaire, est le véritable accusé. Les documents publiés par le DOJ contiennent une liste d’allégations d’agression sexuelle liées à Trump, compilée par le FBI. Beaucoup provenaient d’appels anonymes et d’informations non vérifiées, transmises au Centre national de gestion des menaces. Le ministère de la Justice lui-même a pris soin de préciser que certains de ces documents contiennent des allégations mensongères et sensationnalistes. Mais voici ce qui frappe le regard européen : c’est le propre ministère de la Justice de Trump qui publie ces allégations, tout en les qualifiant de fausses. C’est le propre gouvernement du président qui diffuse des accusations contre le président, tout en assurant qu’elles sont infondées. Quel spectateur européen peut prendre cette mise en scène au sérieux ? Quel citoyen français, habitué aux subtilités du pouvoir, peut ne pas voir dans ce geste la manipulation d’un appareil d’État qui contrôle simultanément le récit et la diffusion ?
L’Epstein Files Transparency Act a été adopté par la Chambre des représentants par 427 voix contre 1, puis approuvé à l’unanimité par le Sénat en novembre 2025. Trump l’a signé. Mais cette signature n’est venue qu’après des mois de résistance acharnée. Le représentant Thomas Massie avait dû déposer une pétition de décharge pour forcer le vote. Il a fallu 218 signatures — provenant de 4 républicains et 214 démocrates — pour contraindre un président qui promettait la transparence totale à accepter la transparence partielle. En Europe, on appelle cela un camouflet démocratique. Un président qui signe sous la contrainte une loi qu’il a combattue, puis fait publier les documents en s’assurant qu’ils le dédouanent. La sophistication du procédé est presque admirative. Presque.
Depuis Bruxelles ou Paris, le spectacle est vertigineux. Le président des États-Unis est cité dans les dossiers d’un réseau pédocriminel. Son propre gouvernement publie les documents. Et son propre ministère de la Justice ajoute une note en bas de page pour dire que tout est faux. C’est un chef-d’œuvre de cynisme institutionnel. Machiavel lui-même en rougirait.
L’homme le plus riche du monde écrivait à un pédocriminel
Et puis il y a Elon Musk. L’homme qui prétend sauver l’humanité en l’envoyant sur Mars, l’homme qui contrôle X (anciennement Twitter) et donc une partie significative du débat public mondial, l’homme qui chuchote à l’oreille de Trump depuis le bureau ovale. Les documents révèlent des échanges d’emails entre Musk et Epstein entre 2012 et 2013. Des emails dans lesquels Musk cherchait activement à visiter l’île privée d’Epstein dans les Caraïbes. Activement. Pas passivement. Pas en déclinant poliment une invitation. En demandant des détails logistiques. En novembre 2012, Epstein lui écrivait pour savoir combien de personnes seraient à bord de l’hélicoptère pour se rendre sur l’île. L’ironie est mordante : Musk avait lui-même tweeté en juin 2025 que le nom de Trump figurait dans les dossiers Epstein. Il avait supprimé le tweet deux jours plus tard. Et en janvier 2026, c’est son propre nom qui émerge des profondeurs. L’arroseur arrosé. Le dénonciateur dénoncé. Le moralisateur pris à son propre piège. Depuis l’Europe, cette séquence est d’une ironie shakespearienne. L’homme qui se voulait justicier numérique est rattrapé par les mêmes démons qu’il pointait du doigt.
Musk a écrit sur X qu’il avait eu très peu de correspondance avec Epstein et qu’il avait décliné à plusieurs reprises les invitations à se rendre sur son île. Les documents disent le contraire. Ils montrent un homme qui ne déclinait rien du tout, qui planifiait un voyage, qui discutait logistique et nombre de passagers. Qui ment ? Les emails d’un mort, conservés dans les archives fédérales, ou les tweets d’un milliardaire qui contrôle la plateforme sur laquelle il se défend ? En Europe, la question se pose avec une acuité particulière. Car Musk n’est pas qu’un entrepreneur américain. Il est un acteur géopolitique qui influence la politique européenne, qui finance des mouvements politiques sur le continent, qui utilise sa plateforme pour façonner l’opinion publique de Tallinn à Lisbonne. Savoir qu’il entretenait des liens avec un réseau pédocriminel n’est pas un détail biographique. C’est une question de sécurité démocratique.
Bill Gates et l'effondrement du masque philanthropique
Le brouillon d’email qui détruit une légende
De tous les noms qui émergent de ce tsunami documentaire, celui de Bill Gates résonne peut-être le plus douloureusement en Europe. Car Gates n’est pas perçu ici comme un simple milliardaire de la tech. Il est le visage de la philanthropie mondiale. L’homme qui vaccine l’Afrique. L’homme qui finance la recherche contre le paludisme. L’homme dont la fondation distribue des milliards dans les universités européennes, les hôpitaux africains, les laboratoires de recherche du monde entier. Et cet homme-là entretenait avec Jeffrey Epstein des liens suffisamment intimes pour que le pédocriminel rédige un brouillon d’email dans lequel il affirmait que Gates entretenait des relations extraconjugales et que leur relation allait permettre d’aider Bill à trouver de la drogue. La Fondation Gates a qualifié ces accusations d’absolument absurdes et complètement fausses, émanant d’un menteur patenté. Peut-être. Mais le brouillon existe. L’email existe. La relation existait. Et le degré d’intimité qu’il suggère est incompatible avec l’image du philanthrope austère que Gates projette sur les écrans du monde.
Pour l’Europe, cette révélation est un coup de poignard dans le contrat de confiance qui lie les sociétés civiles aux grandes fondations internationales. Car si le modèle même de la philanthropie désintéressée — celui que les gouvernements européens invitent dans leurs sommets, consultent sur leurs politiques de santé, citent dans leurs rapports parlementaires — peut être aussi intimement lié à un réseau pédocriminel, alors quelle confiance accorder à ce modèle ? Quelle légitimité reste-t-il aux milliardaires qui prétendent sauver le monde tout en fréquentant ses pires prédateurs ? En France, où la méfiance envers le capitalisme philanthropique est déjà profonde, ces révélations viennent confirmer un soupçon ancien : la charité des puissants n’est souvent qu’un écran de fumée, un mécanisme de blanchiment réputationnel qui permet de fréquenter les cercles du pouvoir et du vice tout en récoltant les applaudissements du public. Gates est devenu, aux yeux de l’Europe, le symbole parfait de cette imposture structurelle.
Un homme qui donne des milliards pour sauver des enfants de la malaria fréquente un homme qui exploite des enfants pour satisfaire des milliardaires. Si cette phrase ne vous coupe pas le souffle, c’est que vous avez cessé de respirer moralement. L’Europe regarde, et l’Europe comprend : la philanthropie des géants américains a toujours eu un prix. Nous ne connaissions simplement pas encore la facture.
Le modèle américain en question
Ce qui rend cette affaire si dévastatrice pour le regard européen, ce n’est pas seulement la gravité des faits. C’est ce qu’elle révèle du modèle américain lui-même. L’Amérique a exporté vers l’Europe un système fondé sur la méritocratie, l’innovation, la compétition libre et la transparence des marchés. Les entrepreneurs de la Silicon Valley, les financiers de Wall Street, les philanthropes de Seattle étaient présentés comme l’avant-garde du progrès humain. Et voici qu’au cœur de cette avant-garde, dans ses réseaux les plus intimes, dans ses échanges les plus privés, on découvre un système de prédation sexuelle organisé, financé, protégé par les mêmes structures qui prétendaient incarner l’excellence. L’île de Little Saint James n’était pas un accident du système. Elle en était le produit logique. Le lieu où la richesse absolue, débarrassée de tout contrôle, de toute contrainte, de toute morale, s’offrait le luxe suprême : la domination totale sur les plus vulnérables. Et ce sont les champions du libre marché, les apôtres de la disruption, les gourous de la tech qui y affluaient. L’Europe, qui a toujours maintenu un scepticisme sain face à l’ultralibéralisme américain, trouve dans ces documents la confirmation de ses intuitions les plus sombres.
La question que se pose aujourd’hui la presse européenne n’est plus de savoir qui figurait sur la liste d’Epstein. C’est de savoir comment un système prétendument fondé sur l’État de droit a pu permettre à un réseau pédocriminel de fonctionner pendant trois décennies, impliquant des présidents, des milliardaires, des princes, sans qu’aucun mécanisme de contrôle ne fonctionne. Ni les tribunaux, ni les agences fédérales, ni la presse mainstream, ni le Congrès n’ont été capables d’empêcher ou même de freiner cette machine. Et quand, finalement, la vérité a commencé à percer, il a fallu la mort de l’accusé principal, le suicide d’un complice clé, et des années de batailles législatives pour obtenir des documents encore largement caviardés. Vu d’Europe, ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est un système.
Le prince déchu : quand l'affaire traverse la Manche
Andrew Mountbatten-Windsor, ou la chute d’un empire
L’Europe n’a pas besoin de regarder vers Washington pour mesurer l’ampleur du désastre. Elle a son propre cas d’école, juste de l’autre côté de la Manche. Andrew Mountbatten-Windsor — car il ne faut plus l’appeler prince, puisque son propre frère, le roi Charles III, l’a dépouillé de tous ses titres le 30 octobre 2025 — est la preuve vivante que le réseau Epstein ne connaissait pas de frontières. Les nouveaux documents révèlent qu’Andrew avait invité Epstein à lui rendre visite au palais de Buckingham en septembre 2010. Au palais de Buckingham. La résidence officielle du monarque britannique. Le symbole même de l’institution monarchique la plus ancienne d’Europe. Un pédocriminel condamné a été accueilli dans les couloirs où la reine Elizabeth II recevait les chefs d’État. Cette image, à elle seule, vaut tous les réquisitoires. Elle dit l’impunité absolue dont jouissait Epstein dans les cercles du pouvoir. Elle dit le mépris total de ces élites pour les victimes, pour la loi, pour la décence la plus élémentaire.
La décision de Charles III de retirer à son frère ses titres de duc d’York, de comte d’Inverness, de baron Killyleagh, son titre de chevalier de l’ordre de la Jarretière, sa prédication de Son Altesse Royale, est sans précédent dans l’histoire moderne de la monarchie britannique. Il faut remonter à 1917, quand le prince Ernest Augustus a été déchu pour avoir prêté allégeance à l’Allemagne en pleine guerre mondiale, pour trouver un cas comparable. Andrew a été chassé de Royal Lodge, ce manoir de 30 pièces près du château de Windsor où il vivait avec son ex-épouse Sarah Ferguson. Expulsé vers Sandringham. Dépouillé de ses derniers honneurs militaires, y compris son titre de vice-amiral. L’homme qui était le fils préféré d’Elizabeth II est devenu un paria, un fantôme de la lignée royale, un nom que l’on ne prononce plus à la table de la famille Windsor. Et le prince William, héritier du trône, a participé activement à cette mise au ban. La monarchie britannique a sacrifié l’un des siens pour survivre. L’Europe a regardé cette exécution symbolique avec un mélange de fascination et d’effroi.
La famille de Virginia Giuffre a crié victoire ce jour-là. « Une Américaine ordinaire issue d’une famille ordinaire a fait chuter un prince britannique, avec sa vérité et son courage extraordinaire. » Ces mots, je veux les graver dans chaque mémoire. Car ils disent l’essentiel : face au pouvoir le plus ancien, le plus blindé, le plus protégé du monde, la parole d’une victime a suffi. Il faudra s’en souvenir quand d’autres princes, d’autres milliardaires, d’autres présidents tenteront de faire taire les victimes suivantes.
Virginia Giuffre : la voix qui ne s’éteint pas
Virginia Roberts-Giuffre est morte en Australie en avril 2025. Un suicide, six mois avant la publication de ses mémoires, Nobody’s Girl, publié à titre posthume en octobre 2025. Elle avait quarante et un ans. Elle avait passé la moitié de sa vie à se battre contre un système qui l’avait broyée enfant, exploitée adolescente, et poursuivie adulte. Elle avait nommé des princes, des présidents, des milliardaires. Elle avait témoigné sous serment, déposé des plaintes, enduré des campagnes de dénigrement orchestrées par des armées d’avocats payés des fortunes. Et elle est morte avant de voir la vérité triompher. Pour l’Europe, la mort de Virginia Giuffre est un miroir tendu à ses propres sociétés. Combien de victimes, sur notre continent, portent des fardeaux similaires ? Combien de jeunes femmes, recrutées par des agents comme Brunel, exploitées dans des appartements comme celui de l’avenue Foch, vivent aujourd’hui dans le silence parce que la justice européenne, comme la justice américaine, préfère protéger les puissants que réparer les innocents ?
Les survivantes de l’affaire Epstein ont qualifié la publication de janvier 2026 de trahison. Dans un communiqué fourni par l’ancienne publiciste de Virginia Giuffre, elles ont dénoncé une opération de communication qui expose les survivantes tout en protégeant les noms de leurs agresseurs. Des reporters de NPR ont découvert que des noms et photographies de victimes apparaissaient non caviardés dans les documents, tandis que le nom d’Epstein lui-même était parfois masqué dans ses propres messages. L’absurdité de cette situation est difficile à exprimer sans colère. Les victimes sont exposées. Les bourreaux sont protégés. Et le ministère de la Justice annonce fièrement qu’il a rempli ses obligations. Depuis l’Europe, ce spectacle est une leçon magistrale sur la nature du pouvoir : il ne protège jamais ceux qui en ont besoin. Il protège ceux qui le détiennent.
Howard Lutnick, Kevin Warsh : les noms que l'Amérique voudrait oublier
Le secrétaire au Commerce sur l’île du prédateur
L’Europe découvre aussi des noms qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle aurait dû connaître. Howard Lutnick, actuel secrétaire au Commerce de l’administration Trump, apparaît dans les documents avec une précision accablante. Des emails montrent que Lutnick et sa famille ont passé du temps sur Little Saint James, l’île d’Epstein, en décembre 2012. Son épouse, Allison, avait planifié une visite avec leurs quatre enfants et une autre famille, échangeant des emails avec Lesley Groff, assistante d’Epstein, pour coordonner leur voyage. Le 24 décembre 2012, un message adressé à Lutnick au nom d’Epstein disait : c’était agréable de vous voir. Or Lutnick avait déclaré en octobre 2025 dans une interview au New York Post avoir coupé les liens avec Epstein dès 2005. Il l’avait qualifié de répugnant et du plus grand maître chanteur de tous les temps. Les emails disent autre chose. Ils disent décembre 2012. Ils disent une visite familiale sur une île appartenant à un pédocriminel condamné. Ils disent un mensonge de sept ans.
Pour l’Europe, la présence du secrétaire au Commerce américain sur l’île d’Epstein n’est pas un détail people. C’est une question géopolitique. Lutnick négocie des accords commerciaux avec l’Union européenne. Il représente les intérêts économiques américains face aux Européens. Il participe aux sommets internationaux où se décident les tarifs douaniers, les normes commerciales, les politiques économiques qui affectent la vie de 450 millions d’Européens. Et cet homme a passé Noël sur l’île d’un réseau pédocriminel. Les chancelleries européennes sont-elles au courant ? Les négociateurs de Bruxelles ont-ils intégré cette information dans leur analyse du personnage ? Quelle pression, quel chantage potentiel peut peser sur un homme qui a de tels squelettes dans son placard ? L’affaire Epstein n’est pas qu’une question morale. C’est une question de sécurité nationale pour chaque pays qui traite avec les États-Unis.
Un secrétaire au Commerce qui ment sur ses relations avec un pédocriminel. Un choix pour la présidence de la Réserve fédérale dont le nom apparaît sur les listes d’invités d’Epstein. L’Amérique ne gouverne plus un pays. Elle gère un club privé dont les membres partagent les mêmes secrets honteux. Et c’est avec ce club que l’Europe négocie son avenir économique.
Kevin Warsh : la Réserve fédérale dans le tourbillon
L’histoire ne s’arrête pas là. Kevin Warsh, le choix de Trump pour présider la Réserve fédérale — l’institution la plus puissante de la finance mondiale, celle qui fixe les taux d’intérêt dont dépendent les économies européennes — apparaît lui aussi dans les dossiers Epstein. Son nom figure sur une liste d’invités d’une fête de Noël 2010 à Saint-Barthélemy, aux côtés de l’oligarque russe Roman Abramovitch et du réalisateur en disgrâce Brett Ratner. La note précise que Warsh disposait d’une maison près de l’Isle de France, le luxueux hôtel de l’île. Warsh est le gendre de Jane Lauder, héritière de l’empire cosmétique Estée Lauder, et le fils par alliance du donateur républicain Ronald Lauder. Ce qui le place au cœur exact de ces cercles ultra-riches dans lesquels Epstein nageait comme un poisson dans l’eau. Pour l’Europe financière — la BCE, la Banque d’Angleterre, les marchés de Francfort et de Paris — la perspective que le prochain président de la Fed américaine figure dans les dossiers d’un réseau pédocriminel est une bombe à retardement. Car la confiance dans les institutions financières repose sur la crédibilité de leurs dirigeants. Et cette crédibilité vient de subir un coup dont elle ne se remettra pas facilement.
Les sénateurs américains se posent déjà des questions. Le républicain Thom Tillis a annoncé qu’il ne soutiendrait aucune nomination à la Fed tant que l’administration Trump n’aurait pas mis fin à certaines enquêtes politisées. Le processus de confirmation de Warsh s’annonce tumultueux. Et l’Europe regarde, fascinée et terrifiée, la première puissance financière du monde se débattre dans les filets de ses propres scandales. Car si le futur patron de la Fed est compromis, que reste-t-il de la confiance transatlantique qui fonde l’architecture financière mondiale ? Le dollar, les bons du Trésor, les marchés obligataires — tout cela repose sur la conviction que les institutions américaines sont dirigées par des personnes intègres. Les dossiers Epstein dynamitent cette conviction. Et l’Europe, qui dépend de cette architecture, commence à se demander si elle ne devrait pas chercher d’autres fondations.
Kathryn Ruemmler : quand Obama entre dans la danse
L’ancienne conseillère juridique et les cadeaux d’un monstre
Le regard européen sur l’affaire Epstein ne serait pas complet sans le cas de Kathryn Ruemmler, l’ancienne conseillère juridique de la Maison Blanche sous Barack Obama, aujourd’hui directrice juridique de Goldman Sachs. Les documents révèlent qu’elle est l’une des personnes les plus fréquemment référencées dans les emails d’Epstein, avec plus de 100 échanges sur plusieurs années. En décembre 2015, Epstein lui offrait un billet en première classe pour Genève. Elle répondait : Je l’adore. C’est comme avoir un grand frère de plus. Un grand frère. C’est ainsi que la conseillère juridique du président des États-Unis décrivait un pédocriminel condamné. Cette intimité ne s’est pas limitée à des mots. Epstein a financé le style de vie luxueux de Ruemmler entre 2014 et 2019 : un sac Hermès à 9 350 dollars, un manteau et un sac Fendi à 6 790 dollars, des pantoufles en soie, un Apple Watch, des journées spa au Four Seasons, un an de soins du visage payés d’avance. Kathy ne devrait pas dépenser d’argent là-bas, écrivait Epstein dans un email de mars 2016. L’expression est glaçante dans sa familiarité. Elle évoque non pas une relation professionnelle, mais une prise de contrôle. Un rapport de domination déguisé en générosité.
Pour l’Europe, le cas Ruemmler pose une question fondamentale : comment une personne ayant occupé l’un des postes les plus sensibles de la Maison Blanche peut-elle entretenir des liens aussi étroits avec un réseau criminel, puis devenir la première avocate de Goldman Sachs, la plus puissante banque d’investissement du monde ? La réponse est simple et terrifiante : parce que les cercles du pouvoir américain ne sont pas des institutions transparentes régies par la loi. Ce sont des clubs fermés où la loyauté vaut plus que la légalité, où les services rendus comptent davantage que les principes affichés, où un pédocriminel peut acheter la gratitude d’une juriste de haut rang avec des sacs à main de luxe. L’administration Obama, idolâtrée en Europe, adorée par les progressistes du continent, n’était pas plus propre que l’administration Trump. Elle était simplement plus élégante dans sa corruption.
Kathryn Ruemmler regrettait avoir connu Epstein, a-t-elle dit en 2023. Mais elle n’a pas rendu les sacs Hermès. Elle n’a pas remboursé les billets de première classe. Elle n’a pas quitté Goldman Sachs. Elle regrette, voilà tout. En Europe, on appelle cela des larmes de crocodile. Aux États-Unis, on appelle cela une carrière réussie.
Le fil Obama-Clinton-Trump : l’unanimité des élites
Ce que l’Europe voit avec une clarté que les Américains refusent d’admettre, c’est que l’affaire Epstein n’est ni démocrate ni républicaine. Elle est systémique. Bill Clinton apparaît dans les photographies publiées par le House Oversight Committee. Donald Trump est cité dans les listes du FBI. L’ancienne conseillère d’Obama adorait Epstein. Le secrétaire au Commerce de Trump passait Noël sur son île. Le réseau Epstein ne respectait pas les lignes partisanes parce que le vrai pouvoir, en Amérique, ne réside pas dans les partis politiques. Il réside dans les réseaux financiers, les cercles sociaux, les clubs privés où démocrates et républicains se retrouvent autour des mêmes tables, des mêmes verres de champagne, des mêmes secrets. L’Europe, habituée à la division gauche-droite de sa propre politique, comprend soudain que cette division est un leurre aux États-Unis. Les vrais clivages ne sont pas idéologiques. Ils sont économiques. Et au sommet de la pyramide économique, tout le monde se connaît. Tout le monde se fréquente. Tout le monde protège tout le monde.
Le House Oversight Committee a publié, en décembre dernier, des photographies montrant Trump, Bill Clinton, Steve Bannon, Bill Gates et Richard Branson dans des contextes liés à Epstein. Cette galerie de portraits est un Who’s Who du pouvoir mondial. Des présidents, des conseillers, des milliardaires, des magnats de la tech, des aristocrates britanniques. Tous dans le même réseau. Tous à portée de main du même prédateur. Et aucun, à ce jour, n’est poursuivi. La justice américaine, qui incarcère des millions de citoyens ordinaires pour des délits mineurs, n’a pas trouvé le moyen de mettre en accusation un seul des associés connus d’un pédocriminel qui opérait au grand jour pendant trente ans. Pour l’Europe, ce constat est accablant. Il dit tout ce qu’il y a à savoir sur la nature réelle du pouvoir américain.
La publication caviardée : quand la transparence est une mise en scène
Trois millions de pages, combien de vérités ?
Les Européens, formés par des décennies de scandales politiques sur leur propre continent, savent reconnaître une opération de communication quand ils en voient une. Et la publication du 30 janvier 2026 en est une. Magistrale. Le chiffre de trois millions de pages est conçu pour impressionner. Il suggère une transparence totale, une ouverture sans précédent, un gouvernement qui n’a rien à cacher. Mais derrière le chiffre, la réalité est tout autre. Les démocrates du Congrès estiment que seule la moitié environ des documents collectés a été publiée. Près de trois millions de pages supplémentaires sont retenues pour diverses raisons : présence de matériel d’exploitation sexuelle d’enfants, protection des droits des victimes, privilège juridique. Et 200 000 pages sont retenues au nom du secret professionnel avocat-client. Trois millions de pages publiées. Trois millions de pages retenues. L’opération de transparence cache exactement autant qu’elle révèle. C’est un jeu de miroirs digne des meilleurs illusionnistes.
Et au sein même des documents publiés, le caviardage est omniprésent. Des noms sont effacés. Des passages entiers sont noircis. Des photographies sont floutées. Le paradoxe est saisissant : le ministère de la Justice publie les noms des victimes — des femmes qui n’ont rien demandé, des survivantes qui veulent oublier — tout en protégeant les noms de certains agresseurs présumés. Les reporters de NPR ont trouvé des exemples de noms et de photographies de victimes non caviardés, tandis que le nom d’Epstein lui-même était masqué dans ses propres communications. Comment est-ce possible ? Comment un gouvernement peut-il simultanément exposer les victimes et protéger les coupables, puis annoncer qu’il a rempli ses obligations légales ? La réponse, du point de vue européen, est que la transparence américaine n’est pas un droit. C’est un instrument politique. On publie ce qui sert le pouvoir en place. On retient ce qui le menace. Et on emballe le tout dans un discours de vertu démocratique qui ne trompe plus personne sur le Vieux Continent.
Trois millions de pages publiées, trois millions retenues. Les noms des victimes en clair, les noms des puissants caviardés. Si cela ne vous rappelle pas les méthodes des régimes autoritaires qui publient des rapports de transparence sans transparence aucune, c’est que vous n’avez jamais ouvert un livre d’histoire. L’Amérique fait exactement ce qu’elle reproche aux autres. Mais elle le fait en anglais, avec des graphiques, et avec un communiqué de presse.
Le regard des journalistes européens
La couverture européenne de cette publication est révélatrice. Le Temps de Genève parle d’une nouvelle salve de documents. La Libre Belgique énumère les noms avec la précision clinique d’un rapport d’autopsie. France 24 titre sur les personnalités citées avec une retenue qui contraste avec l’hystérie des médias américains. Euronews contextualise en rappelant l’Epstein Files Transparency Act. Chacun, à sa manière, applique le regard critique que la presse européenne porte traditionnellement sur les affaires américaines. Un regard qui n’est ni complaisant ni hostile, mais qui possède la distance nécessaire pour voir ce que les acteurs du drame ne veulent pas voir. Et ce que voit ce regard, c’est un pays qui se proclame leader du monde libre tout en étant incapable de juger les crimes de ses propres élites. Un pays qui exporte des valeurs démocratiques tout en baignant dans l’impunité oligarchique. Un pays qui donne des leçons de droits de l’homme à la Chine, à la Russie, à l’Iran, tout en ayant hébergé pendant des décennies le réseau de pédocriminalité organisée le plus sophistiqué de l’histoire moderne.
Les rédactions européennes ne se contentent pas de relayer les informations américaines. Elles les analysent, les contextualisent, les confrontent. Elles rappellent que la France a son propre passif dans cette affaire. Elles soulignent que le Royaume-Uni a sacrifié un prince pour sauver sa monarchie. Elles interrogent les connexions entre Epstein et les réseaux européens de pouvoir. En somme, elles font ce que le journalisme est censé faire : questionner le pouvoir, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne. Et dans cette affaire, le pouvoir questionné est le plus grand du monde. Ce qui rend le questionnement d’autant plus nécessaire et d’autant plus dangereux.
Richard Branson et Steve Tisch : les oubliés du scandale
Le milliardaire britannique et l’ami encombrant
Le regard européen s’arrête aussi sur Richard Branson, le flamboyant cofondateur de Virgin Group, milliardaire britannique dont l’image de rebelle capitaliste a séduit des générations d’entrepreneurs européens. Les fichiers publiés évoquent une relation amicale entre Branson et Epstein. Des photographies montrent les deux hommes ensemble. La proximité est documentée. Pour le Royaume-Uni, déjà traumatisé par la chute d’Andrew, cette révélation est un nouveau coup. Branson n’est pas un aristocrate protégé par les murs d’un palais. C’est un self-made man, un symbole de la méritocratie britannique, un homme qui incarne la promesse que le talent et l’audace peuvent mener au sommet sans compromission. Et voilà que ce symbole, lui aussi, est éclaboussé par la fange Epstein. L’île de Necker, propriété de Branson dans les Caraïbes, et l’île de Little Saint James, propriété d’Epstein, se trouvaient à quelques miles nautiques l’une de l’autre. Voisins de paradis. Voisins d’enfer.
De l’autre côté de l’Atlantique, Steve Tisch, copropriétaire des Giants de New York et producteur du film Forrest Gump, fait son entrée dans la galerie des éclaboussés. Les emails révèlent des échanges avec Epstein dans lesquels les deux hommes discutaient de plusieurs femmes. Dans un message de 2013, Tisch demandait des détails sur une fille ukrainienne qu’il avait rencontrée après un déjeuner chez Epstein. Une fille ukrainienne. L’expression, dans le contexte de ce réseau, fait froid dans le dos. Tisch a déclaré regretter profondément cette brève association avec Epstein. Il a précisé n’être jamais allé sur l’île. Mais les emails sont là. Les échanges sur les femmes sont là. Et le regret profond, exprimé des années après les faits, ne suffit pas à effacer la trace numérique d’une complicité, même passive, avec un réseau d’exploitation.
Un producteur hollywoodien demande à un pédocriminel des nouvelles d’une fille ukrainienne. Un milliardaire britannique entretient une amitié avec un prédateur sexuel condamné. Et dans les deux cas, la réponse est la même : des regrets. Des regrets exprimés quand il est trop tard, quand les documents sont publics, quand le déni n’est plus possible. L’Europe connaît bien ce genre de regrets. Ce sont les regrets de ceux qui n’ont jamais pensé être pris.
Le sport, le cinéma, la tech : aucun sanctuaire
Ce qui frappe le regard européen dans la liste grandissante des noms liés à Epstein, c’est l’universalité de la contamination. Ce n’est pas un secteur qui est touché. C’est tous les secteurs. La politique avec Trump et les conseillers d’Obama. La tech avec Musk et Gates. La finance avec Lutnick et Warsh. Le cinéma avec Tisch et Ratner. Le sport avec les propriétaires de franchises. L’aristocratie avec Andrew et Branson. La monarchie avec Buckingham Palace. Le réseau Epstein n’était pas un club spécialisé. C’était un réseau transversal qui traversait toutes les frontières — géographiques, professionnelles, culturelles, idéologiques. Et c’est précisément cette transversalité qui terrifie l’Europe. Car si chaque secteur du pouvoir américain est contaminé, que reste-t-il de la confiance que l’Europe place dans ses partenaires transatlantiques ? Si le président, le patron de la Fed, le secrétaire au Commerce, le dirigeant de la plus grande banque d’investissement, le propriétaire de la plus grande plateforme sociale, l’héritier de la monarchie britannique sont tous, à des degrés divers, liés au même réseau criminel, alors le monde occidental a un problème qui dépasse infiniment le cadre d’une affaire judiciaire.
Les citoyens européens, lecteurs des journaux qui déclinent ces révélations jour après jour, comprennent instinctivement ce que leurs dirigeants peinent à formuler : le système international dans lequel ils vivent est dirigé par des personnes dont la moralité privée est en contradiction absolue avec les valeurs publiques qu’ils professent. L’Europe a fait l’expérience, au XXe siècle, de ce que coûte la confiance aveugle dans des élites moralement corrompues. Elle a payé ce prix en millions de vies. Et voilà qu’au XXIe siècle, les mêmes mécanismes de corruption systémique réapparaissent, habillés de nouveaux atours — la tech, la philanthropie, l’innovation — mais portés par les mêmes instincts : la domination, le secret, l’impunité.
La France face à ses propres fantômes
L’avenue Foch et les silences de la justice
Il serait hypocrite de la part de la France de se draper dans la vertu en pointant du doigt Washington. Car la France a ses propres comptes à rendre dans l’affaire Epstein. Le 22 avenue Foch, dans le seizième arrondissement de Paris, était le point d’ancrage européen du réseau. Un appartement de luxe dans l’un des quartiers les plus huppés de la capitale, à deux pas de l’Arc de Triomphe, dans un immeuble où résonnaient les pas de jeunes filles dont certaines n’avaient pas encore l’âge de voter. Le parquet de Paris n’a ouvert une enquête préliminaire qu’en août 2019, après la mort d’Epstein. Après. Pas avant. Pas pendant les décennies où le réseau fonctionnait. Pas quand les premiers signaux d’alerte avaient été lancés par des victimes courageuses. Après. Quand le principal accusé était mort et ne pouvait plus parler. La perquisition de l’appartement de l’avenue Foch n’a eu lieu qu’en septembre 2019. L’appel à témoins n’a été lancé qu’en novembre 2019. Vingt ans après les premiers faits. Vingt ans de silence institutionnel français.
L’association Innocence en Danger a martelé que la France est concernée par ce dossier, citant des sources indiquant que plusieurs victimes du réseau étaient de nationalité française. Une victime a témoigné avoir été droguée et violée par Brunel dans un appartement parisien avenue Hoche au début des années 1990. Selon son récit, des réceptions y étaient organisées quotidiennement, avec la présence de riches hommes d’affaires accompagnés de très jeunes filles. Avenue Hoche. À quelques minutes à pied des Champs-Élysées. En plein cœur de Paris. Sous les fenêtres de la République française. Des hommes d’affaires. Des jeunes filles. Des réceptions quotidiennes. Et personne n’a rien vu. Personne n’a rien entendu. Personne n’a rien signalé. La France qui donne des leçons de morale au monde entier avait, sous ses propres fenêtres, un réseau de prédation sexuelle organisée par un complice de l’homme le plus dangereux du siècle. Et elle n’a rien fait.
Nous pointons du doigt l’Amérique, et c’est légitime. Mais quand nous posons ce doigt accusateur, regardons-le bien. Il est taché du même sang. Le 22 avenue Foch était à Paris, pas à New York. Les victimes françaises étaient françaises, pas américaines. Et Jean-Luc Brunel est mort dans une prison française, pas américaine. Notre indignation face aux États-Unis est justifiée. Notre silence face à nos propres défaillances est inexcusable.
Les noms français qui manquent encore
L’émission Complément d’enquête de France 2 a révélé l’existence de témoins de premier ordre dans le volet français qui n’ont jamais été interrogés. Des noms soigneusement anonymisés dans les documents américains déclassifiés. Des Français. Probablement des personnalités. Probablement des hommes de pouvoir. La justice française dispose-t-elle de ces noms ? Et si oui, pourquoi n’agit-elle pas ? La mort de Jean-Luc Brunel a provoqué l’extinction de l’action publique dans le principal volet français de l’affaire. Mais l’extinction de l’action publique contre un seul accusé ne devrait pas signifier l’extinction de l’enquête sur un réseau entier. D’autres personnes ont été impliquées. D’autres noms circulent. D’autres victimes attendent. La question que chaque citoyen français devrait poser à son gouvernement est simple : que sait la France, et que cache-t-elle ?
En 2026, alors que les États-Unis, malgré tous leurs défauts et toute leur hypocrisie, ont au moins publié trois millions de pages de documents, la France n’a publié rien. Aucun document. Aucune liste. Aucune révélation. Le secret de l’instruction est invoqué, comme toujours, comme un bouclier qui protège non pas les victimes, mais les accusés potentiels. La France, qui se targue d’être le pays de Voltaire et de Zola, le pays du J’accuse et de l’engagement intellectuel, se comporte dans cette affaire comme une monarchie du silence. Elle attend. Elle temporise. Elle caviarde à sa manière — non pas en noircissant des pages, mais en n’ouvrant jamais le dossier. Le résultat est le même : l’opacité au service de l’impunité. Et les victimes françaises de Jeffrey Epstein et de Jean-Luc Brunel continuent de porter seules le poids d’une vérité que leur propre pays refuse d’affronter.
L'Europe doit-elle demander des comptes ?
La souveraineté morale en question
Face à l’ampleur des révélations, une question se pose avec une urgence croissante : l’Europe peut-elle continuer à traiter l’affaire Epstein comme un scandale étranger ? La réponse, si l’on est honnête, est non. L’affaire Epstein est un scandale transatlantique. Ses ramifications touchent le Royaume-Uni, la France, et probablement d’autres pays européens dont les noms sont encore caviardés dans les documents américains. Les victimes n’étaient pas seulement américaines. Les complices n’étaient pas seulement américains. Les bénéficiaires du réseau n’étaient pas seulement américains. L’Europe a-t-elle les moyens, les outils juridiques, la volonté politique d’ouvrir ses propres enquêtes ? Le Parlement européen peut-il exiger une commission d’enquête sur les connexions européennes du réseau Epstein ? Les parlements nationaux — l’Assemblée nationale en France, la Chambre des communes au Royaume-Uni, le Bundestag en Allemagne — peuvent-ils demander la déclassification des documents qui les concernent ?
La réponse devrait être oui. Mais elle ne le sera probablement pas. Car les mêmes mécanismes de protection des élites qui fonctionnent aux États-Unis fonctionnent aussi en Europe. Les mêmes réseaux d’influence, les mêmes solidarités de classe, les mêmes omertàs institutionnelles opèrent des deux côtés de l’Atlantique. Et les victimes, qu’elles soient américaines, françaises, britanniques ou ukrainiennes, sont confrontées au même mur de silence. L’Europe a l’occasion historique de montrer qu’elle peut faire mieux que l’Amérique. Qu’elle peut enquêter avec rigueur, juger avec équité, protéger les victimes plutôt que les bourreaux. Mais cette occasion ne se présentera pas indéfiniment. Les documents vieillissent. Les témoins disparaissent. Les mémoires s’effacent. Et les puissants, eux, ont tout le temps du monde.
L’Europe regarde l’Amérique et voit ses propres failles. Elle voit les mêmes élites intouchables, les mêmes justices à deux vitesses, les mêmes victimes abandonnées. La seule différence, c’est que l’Amérique a au moins commencé à ouvrir le dossier. L’Europe, elle, n’a même pas encore trouvé la clé.
Les leçons pour la démocratie européenne
L’affaire Epstein, vue d’Europe, est un manuel de ce qu’il ne faut pas faire. Elle enseigne que la richesse sans contrôle engendre la prédation. Que le pouvoir sans transparence engendre l’impunité. Que la justice sans courage engendre le silence. Et que le silence, dans ce contexte, n’est pas neutre. Il est complice. Les institutions européennes — la Commission européenne, la Cour européenne des droits de l’homme, les tribunaux nationaux — ont la responsabilité de tirer les leçons de ce désastre. De renforcer les mécanismes de contrôle sur les réseaux financiers transnationaux. D’améliorer la coopération judiciaire internationale en matière de pédocriminalité. De protéger réellement les lanceurs d’alerte et les victimes qui osent parler. Car la prochaine affaire Epstein ne se passera pas nécessairement aux États-Unis. Elle peut se passer à Monaco, à Genève, à Londres, à Paris. Les prédateurs ne respectent pas les frontières. Seule la justice, si elle en a le courage, peut les arrêter.
Les 3 millions de pages publiées par le DOJ le 30 janvier 2026 ne sont pas la fin de l’histoire. Elles en sont à peine le prologue. Car la vérité complète sur le réseau Epstein — ses ramifications internationales, ses protecteurs institutionnels, ses victimes innombrables — reste enfouie sous des couches de caviardage, de privilège juridique, de raison d’État et de lâcheté politique. L’Europe, si elle veut mériter les valeurs qu’elle proclame, doit exiger cette vérité. Non pas par curiosité voyeuriste, mais par devoir moral. Envers les victimes françaises de l’avenue Foch. Envers les survivantes britanniques du prince Andrew. Envers les jeunes filles ukrainiennes dont les noms circulent dans les emails de producteurs hollywoodiens. Envers toutes celles et tous ceux que le système a broyés pour protéger les puissants.
L'abîme moral transatlantique
Le mot de la fin qui ne finit jamais
Ce que l’Europe voit en regardant l’affaire Epstein, ce n’est pas un scandale américain. C’est un scandale occidental. Un scandale qui concerne chaque démocratie, chaque institution, chaque citoyen qui a cru, naïvement peut-être, que le pouvoir pouvait être transparent, que la justice pouvait être égale, que les enfants pouvaient être protégés. Les noms de Trump, Musk, Gates, Lutnick, Warsh, Ruemmler, Andrew, Branson, Tisch, Brunel ne sont pas des accidents individuels. Ils sont les symptômes d’une maladie systémique. Une maladie qui ronge le cœur de nos démocraties, qui corrompt nos institutions, qui trahit nos enfants. Et cette maladie ne sera pas guérie par la publication de documents, aussi massive soit-elle. Elle ne sera guérie que par un changement radical dans la manière dont nos sociétés traitent le pouvoir, la richesse et la responsabilité. L’Europe a la possibilité de mener ce changement. Elle a les outils juridiques, les traditions démocratiques, la conscience historique nécessaires. Mais a-t-elle le courage ?
Virginia Giuffre est morte avant de voir la vérité triompher. Jean-Luc Brunel est mort avant d’être jugé. Les trois fillettes de France sont devenues des femmes adultes qui portent des cicatrices invisibles. Et quelque part, dans un bureau luxueux de Manhattan, de Mayfair ou du seizième arrondissement, un homme puissant consulte les documents publiés en cherchant son nom. S’il ne le trouve pas, il respire. S’il le trouve caviardé, il sourit. Car le système, encore une fois, l’a protégé.
L’Europe regarde l’Amérique et comprend enfin : les monstres ne sont pas de l’autre côté de l’océan. Ils sont partout où le pouvoir est absolu et le contrôle absent. Ils sont dans les palais, dans les tours de verre, dans les îles privées et dans les appartements de l’avenue Foch. La question n’est plus de savoir qui figure sur la liste d’Epstein. La question est de savoir qui aura le courage de brûler cette liste et de reconstruire, à sa place, un monde où les enfants ne sont pas à vendre.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
L’Express — Elon Musk, Donald Trump, Bill Gates… De nouveaux noms révélés dans l’affaire Epstein
CBS News — Massive trove of Epstein files released by DOJ, including 3 million documents and photos
NPR — DOJ releases tranche of Epstein files, says it has met its legal obligations
Sources secondaires
Le Temps — La justice américaine publie une nouvelle salve de documents sur l’affaire Epstein
France 24 — Affaire Epstein : le Français Jean-Luc Brunel, ex-agent de top models, retrouvé mort
3644071.html »>France Info — Jean-Luc Brunel, un Français au cœur du réseau de Jeffrey Epstein
CNBC — Epstein files: Trump, Howard Lutnick, Steve Tisch in latest DOJ release
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