Le ciel ukrainien, champ de bataille de toutes les terreurs
Protéger le ciel est la priorité principale en ce moment. Ces mots de Fedorov résonnent avec une gravité que seuls ceux qui ont vécu sous les bombardements peuvent véritablement comprendre. Imaginez un instant. Vous êtes à Kharkiv, deuxième ville d’Ukraine, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière russe. Il est trois heures du matin. Le hurlement d’une sirène antiaérienne vous arrache au sommeil. Vous avez quelques secondes pour attraper votre enfant endormi et dévaler les escaliers vers l’abri le plus proche. Le sol tremble. Le plafond craque. Dehors, le ciel s’illumine d’une lumière orange obscène — un missile balistique vient de frapper un immeuble résidentiel à trois rues de chez vous. Ça sent la poudre, le béton pulvérisé, et quelque chose de plus terrible que vous n’osez pas nommer. Quand Fedorov dit que protéger le ciel est la priorité, il ne parle pas d’une abstraction géostratégique. Il parle de cette mère à Kharkiv. De ce père à Odessa. De cette grand-mère à Dnipro qui n’a plus d’électricité depuis des jours parce que la Russie a délibérément ciblé les centrales électriques.
Les priorités de coopération convenues entre l’Ukraine et l’OTAN comprennent le renforcement des systèmes de défense aérienne, le développement des capacités Patriot, des F-16 et des HIMARS, et la recherche de la supériorité technologique par des efforts conjoints. Derrière chacun de ces termes techniques se cache une réalité humaine déchirante. Les batteries Patriot, ce ne sont pas des jouets militaires — ce sont des boucliers qui permettent à des hôpitaux de continuer à fonctionner, à des écoles de rester debout, à des enfants de grandir avec un toit au-dessus de leur tête. Les F-16, ce ne sont pas des symboles de puissance — ce sont les gardiens d’un ciel qui, sans eux, reste ouvert aux missiles de croisière et aux drones kamikazes qui transforment la nuit ukrainienne en enfer. Et les HIMARS, ces lance-roquettes de précision, ce sont les instruments qui permettent de frapper les dépôts de munitions russes avant qu’ils ne deviennent les armes de la prochaine destruction.
Je me demande parfois si ceux qui, dans les capitales occidentales, débattent encore de l’opportunité d’envoyer tel ou tel système d’armes à l’Ukraine réalisent qu’ils débattent, en réalité, du droit de vivre de millions de personnes. Chaque jour de débat est un jour de bombardement. Chaque hésitation est un cimetière qui s’agrandit.
L’appel de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN
Le 16 janvier 2026, le Bureau de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN a publié une lettre ouverte à ses membres, appelant à accélérer la livraison de systèmes de défense aérienne et de missiles air-air à l’Ukraine. Cette lettre faisait suite à une demande directe du président de la Rada ukrainienne. Elle appelait à financer pleinement la liste PURL de l’OTAN, à accélérer les transferts de systèmes AIM et d’intercepteurs Patriot, et à raccourcir les délais de livraison. Quand une assemblée parlementaire doit écrire des lettres ouvertes pour demander ce qui devrait être une évidence morale, c’est que quelque chose ne tourne pas rond dans la mécanique de solidarité occidentale. Combien de lettres ouvertes faut-il pour sauver une vie ? Combien de réunions faut-il pour livrer un missile intercepteur qui empêchera un immeuble de s’effondrer sur ses habitants endormis ?
La réalité brutale, c’est que la défense aérienne ukrainienne reste insuffisante face au volume de feu russe. La Russie tire des centaines de drones et de missiles chaque semaine, saturant les défenses, épuisant les stocks d’intercepteurs, forçant l’Ukraine à faire des choix impossibles : protéger cette ville ou cette autre ? Ce quartier résidentiel ou cette infrastructure énergétique ? Ces choix ne devraient pas exister. Aucune nation ne devrait avoir à choisir lesquels de ses citoyens seront protégés et lesquels seront abandonnés à la loterie des bombes. Et pourtant, c’est exactement la réalité que vit l’Ukraine chaque nuit. L’accord avec l’OTAN sur les priorités de défense aérienne est donc bien plus qu’un document technique — c’est une promesse. La promesse que le ciel ukrainien ne sera pas abandonné. Reste à savoir si cette promesse sera tenue à temps.
Le format Ramstein — la mécanique de survie qui grince
Quand la bureaucratie devient une question de vie ou de mort
Le format Ramstein, du nom de la base aérienne américaine en Allemagne où se réunissent régulièrement les alliés de l’Ukraine pour coordonner l’aide militaire, est devenu le cœur battant de la survie ukrainienne. C’est là que se prennent les décisions qui déterminent si l’Ukraine aura assez de munitions pour le mois suivant, assez de blindés pour tenir une ligne de front qui s’étire sur plus de mille kilomètres, assez de systèmes de défense aérienne pour que les villes ne soient pas réduites en ruines fumantes. Lors de la réunion Ramstein de décembre 2025, quinze nations avaient pris des engagements spécifiques pour renforcer les capacités militaires de l’Ukraine en 2026. L’Allemagne, à elle seule, s’était engagée à fournir 11,5 milliards d’euros en 2026 pour soutenir la défense ukrainienne, en se concentrant sur la défense aérienne, les drones et les munitions d’artillerie. Onze virgule cinq milliards. Le chiffre donne le vertige. Il dit aussi l’ampleur du gouffre dans lequel l’Ukraine se trouve.
Mais Fedorov, dans son accord avec l’OTAN, a insisté sur un point crucial : la vitesse. La coordination au sein du format Ramstein doit permettre des prises de décision plus rapides et des livraisons accélérées. Ce n’est pas un caprice bureaucratique. C’est une nécessité vitale. Quand un soldat ukrainien dans une tranchée du Donbass attend un lot de munitions promis il y a trois mois, quand un opérateur de Patriot voit ses stocks d’intercepteurs fondre comme neige au soleil face aux vagues de drones russes, chaque semaine de retard est une condamnation. Les procédures occidentales, conçues pour le temps de paix, grincent horriblement quand elles sont confrontées au rythme effréné d’une guerre d’usure. L’Ukraine n’a pas besoin de promesses pour dans six mois. Elle a besoin de munitions pour demain matin.
Le format Ramstein est la preuve vivante que la solidarité occidentale existe — mais aussi que cette solidarité souffre d’une lenteur qui tue. Si l’on mesurait l’efficacité de l’aide en vies sauvées par jour de délai évité, peut-être que les bureaucrates à Bruxelles marcheraient un peu plus vite dans les couloirs.
Quinze nations, un engagement, mille urgences
Les quinze nations qui se sont engagées à Ramstein représentent une coalition impressionnante sur le papier. Mais la réalité du terrain est souvent bien différente des discours officiels. Les engagements pris lors des réunions Ramstein ne se traduisent pas toujours en livraisons concrètes dans les délais annoncés. Les chaînes logistiques sont complexes, les stocks occidentaux ne sont pas inépuisables, et les industries de défense européennes, après des décennies de sous-investissement, peinent à monter en cadence de production. Comment expliquer à une mère ukrainienne que le système de défense aérienne qui aurait pu protéger son quartier est encore sur une chaîne de montage en Europe de l’Ouest ? Comment justifier auprès d’un commandant de brigade que les obus d’artillerie promis arriveront le mois prochain alors que ses hommes en ont besoin aujourd’hui ? C’est dans cet écart entre la promesse et la réalité, entre l’engagement et la livraison, que se joue le destin de l’Ukraine.
La Pologne joue un rôle particulièrement crucial dans cette mécanique logistique. Environ 90 % de l’aide internationale transite par le territoire polonais, y compris l’aide destinée à renforcer la résilience énergétique de l’Ukraine. Fedorov a eu des entretiens séparés avec le ministre polonais de la Défense, Władysław Kosiniak-Kamysz, portant sur le renforcement de la défense aérienne, le développement des drones et les transferts d’avions. La Pologne n’est pas seulement un allié politique de l’Ukraine — c’est l’artère vitale par laquelle coule le sang logistique qui maintient l’Ukraine en vie. Si cette artère se bloque, si les corridors de transit sont perturbés, c’est toute la chaîne de survie qui s’effondre.
JATEC — le pont stratégique entre deux mondes
Quand l’expérience du champ de bataille rencontre la doctrine atlantique
Le Centre conjoint d’analyse, de formation et d’éducation NATO-Ukraine, connu sous son acronyme JATEC, installé en Pologne, est peut-être l’un des éléments les plus méconnus et les plus essentiels de la coopération ukraino-otanienne. Son Conseil consultatif supérieur a tenu sa troisième réunion au début de 2026 pour définir les priorités de l’année. Et ces priorités disent tout de la transformation en cours : développement des systèmes non habités et innovation, numérisation et gestion, médecine et éducation militaire, résistance nationale et défense globale, transformation et interopérabilité. Ce ne sont pas des mots creux. Chacun de ces domaines reflète une leçon payée au prix du sang sur le champ de bataille ukrainien. Sergiy Boyev, premier vice-ministre de la Défense, l’a dit avec une clarté qui devrait faire réfléchir chaque stratège de l’OTAN : JATEC est en train de devenir un pont stratégique entre l’Ukraine et l’OTAN.
Ce qui rend le JATEC si précieux, c’est qu’il fonctionne dans les deux sens. L’Ukraine ne se contente pas de recevoir des enseignements de l’OTAN — elle partage son expérience de combat, ses innovations nées de l’urgence, ses solutions testées au feu. Avez-vous réalisé ce que cela signifie ? Un pays en guerre, saignant de mille blessures, bombardé quotidiennement, trouve encore la force et la lucidité de documenter, d’analyser, de codifier son expérience de combat pour la partager avec ses alliés. C’est comme si un patient en pleine opération chirurgicale prenait des notes pour aider les futurs chirurgiens. Boyev a ajouté que la tâche de l’Ukraine n’est pas seulement de s’adapter à l’Alliance, mais aussi de contribuer des solutions uniques, testées au combat, à l’architecture commune de sécurité. Ces mots portent en eux une dignité qui force le respect.
L’Ukraine ne mendie pas l’OTAN. Elle la construit. Elle y apporte ce qu’aucun exercice militaire, aucune simulation informatique, aucun war game ne pourra jamais reproduire : l’expérience brute, sanglante, irremplaçable d’une guerre réelle contre la deuxième armée du monde. Si l’OTAN ne saisit pas cette opportunité, c’est elle qui sera la grande perdante.
Les priorités 2026 du JATEC — une feuille de route pour l’avenir
Les priorités 2026 du JATEC sont un miroir de ce que cette guerre a enseigné au monde sur la nature des conflits modernes. La priorité donnée aux systèmes non habités — les drones, en langage courant — reflète la révolution tactique qui s’est opérée dans les steppes ukrainiennes. Cette guerre a montré que des drones à quelques centaines de dollars pouvaient détruire des chars à plusieurs millions, que la supériorité numérique en drones pouvait compenser une infériorité en artillerie, que l’innovation décentralisée — des volontaires ukrainiens bricolant des drones FPV dans des garages — pouvait faire trembler une superpuissance militaire. La numérisation et la gestion reflètent la leçon que le champ de bataille moderne est autant un champ de données qu’un champ de tir. Et l’interopérabilité — ce mot technique qui cache une réalité vitale — signifie que les systèmes ukrainiens et otaniens doivent pouvoir communiquer, se comprendre, agir ensemble comme un seul organisme.
Le JATEC s’était déjà réuni à Bydgoszcz, en Pologne, en février 2025, puis à Kyiv en avril. Le fait qu’une réunion ait eu lieu à Kyiv — une capitale régulièrement visée par des missiles balistiques — dit tout de la détermination des participants. Vous imaginez la scène ? Des officiers de l’OTAN assis dans une salle de conférence à Kyiv, discutant d’interopérabilité et de médecine militaire, pendant que les sirènes antiaériennes hurlent à l’extérieur. C’est dans ces moments-là que les mots prennent leur véritable poids. C’est dans ces moments-là que la coopération cesse d’être un concept et devient un acte de bravoure partagé.
UNITE — Brave NATO : quand l'innovation épouse la survie
Cinquante millions d’euros pour forger les armes de demain
Le programme UNITE — Brave NATO, lancé le 25 novembre 2025, est peut-être la manifestation la plus concrète et la plus ambitieuse de la nouvelle ère de coopération entre l’Ukraine et l’OTAN. Son nom complet — Ukraine-NATO Innovation, Technology and Engineering — dit son ambition. Son budget — qui pourrait atteindre 50 millions d’euros pour 2026 après un pilote initial de 10 millions — dit son sérieux. Et sa philosophie dit tout de ce que cette guerre a changé dans la pensée stratégique occidentale : les innovations testées au combat en Ukraine doivent être adaptées aux standards OTAN et intégrées dans les systèmes de défense de l’Alliance. Pour la première fois, la relation n’est plus à sens unique. L’Ukraine n’est plus seulement un bénéficiaire de la technologie occidentale — elle est un fournisseur d’innovation. Les entreprises ukrainiennes du cluster Brave1, ces start-ups de la guerre qui développent des drones, des systèmes anti-drones, des solutions de communication sécurisée, sont invitées à concourir aux côtés d’entreprises otaniennes pour résoudre les défis les plus urgents du champ de bataille.
Fedorov a déclaré : Nous apprécions énormément que l’OTAN développe ce tout nouveau partenariat avec l’Ukraine dans le domaine des innovations. Derrière cette formule diplomatique se cache une fierté légitime. L’Ukraine, après quatre ans de guerre totale, n’est pas à genoux. Elle innove. Elle crée. Elle invente des solutions que les armées les plus puissantes du monde veulent adopter. Les domaines de la première compétition sont éloquents : contre-systèmes aériens non habités, renforcement de la défense aérienne, sécurisation des communications sur la ligne de front. La secrétaire générale adjointe de l’OTAN, Radmila Shekerinska, a souligné que le programme serait bénéfique pour les deux parties, où des innovateurs des deux côtés travailleraient ensemble pour relever les défis urgents du champ de bataille.
UNITE — Brave NATO pourrait devenir le modèle de ce que la coopération militaire devrait être au XXIe siècle : non pas un flux descendant de la grande alliance vers le petit partenaire, mais un échange horizontal où chacun apporte ce qu’il a de meilleur. L’Ukraine apporte le feu du combat. L’OTAN apporte la profondeur industrielle. Ensemble, ils forgent quelque chose que la Russie ne pourra jamais reproduire.
Le premier concours : février 2026
Les entreprises pourront soumettre leurs candidatures conjointes dès février 2026. Les gagnants du premier concours UNITE — Brave NATO seront annoncés au printemps 2026, lors du deuxième Forum des innovateurs de la défense NATO-Ukraine. L’Agence OTAN de communication et d’information (NCIA) a été choisie pour exécuter cette première compétition, et le ministère ukrainien de la Transformation numérique y contribuera à hauteur égale. C’est un détail qui en dit long : l’Ukraine, en pleine guerre, avec une économie dévastée, avec des infrastructures en ruine, trouve encore les moyens de co-financer un programme d’innovation avec l’OTAN. Ce n’est pas de l’aide — c’est un investissement partagé. Et cet investissement dit au monde que l’Ukraine ne se voit pas comme une victime éternelle. Elle se voit comme un partenaire. Comme un égal.
Les futures phases du programme se concentreront sur des domaines comme les systèmes SIGINT, la navigation robuste en environnement électromagnétique contesté, et les systèmes terrestres non habités. Chacun de ces domaines est né de la réalité brutale du champ de bataille ukrainien. La guerre électronique russe, parmi les plus sophistiquées au monde, a forcé l’Ukraine à développer des solutions de navigation et de communication capables de fonctionner dans un environnement saturé de brouillage. Ces solutions, nées de la nécessité, sont exactement ce dont l’OTAN a besoin pour préparer ses forces à d’éventuels conflits futurs. La guerre en Ukraine n’est pas seulement une tragédie — elle est aussi le plus grand laboratoire militaire du XXIe siècle. Et UNITE — Brave NATO est l’instrument qui permet de transformer les leçons sanglantes du terrain en capacités pour l’ensemble de l’Alliance.
Les entretiens avec les Pays-Bas — les alliés fidèles du ciel
Ruben Brekelmans et la dimension néerlandaise de la défense ukrainienne
Fedorov a également tenu des entretiens séparés avec le ministre néerlandais de la Défense, Ruben Brekelmans, portant sur le renforcement de la défense aérienne, le développement des drones et l’expansion des capacités de production. Les Pays-Bas ne sont pas le plus grand pays d’Europe. Ils ne possèdent pas la plus grande armée. Mais ils ont été, depuis le début de cette guerre, l’un des alliés les plus constants et les plus déterminés de l’Ukraine. Ce sont les Pays-Bas qui ont été parmi les premiers à pousser pour la livraison de F-16 à l’Ukraine. Ce sont les Pays-Bas qui ont contribué à former les pilotes ukrainiens. Ce sont les Pays-Bas qui, malgré leur taille modeste, ont montré que la volonté politique compte autant que le budget de défense.
L’expansion des capacités de production est un sujet particulièrement crucial. La guerre d’usure que mène la Russie repose sur un calcul simple et cynique : épuiser les stocks occidentaux, fatiguer les opinions publiques, attendre que la lassitude finisse par avoir raison de la solidarité. Face à cette stratégie, la seule réponse efficace est d’augmenter massivement la production d’armes et de munitions en Europe. La discussion entre Fedorov et Brekelmans sur les capacités de production reflète une prise de conscience essentielle : l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre avec les surplus des arsenaux occidentaux. Elle a besoin d’une industrie de défense européenne capable de produire à un rythme de guerre. Et c’est exactement ce que Fedorov, l’homme du numérique, l’homme de l’innovation, tente de construire avec chacun de ses partenaires.
Les Pays-Bas rappellent au monde une vérité que les grandes puissances oublient parfois : dans la solidarité, ce n’est pas la taille qui compte, mais la constance. Un petit pays avec une grande volonté vaut plus qu’un géant qui hésite.
La diplomatie des entretiens bilatéraux
Ces entretiens bilatéraux, multipliés en marge de l’accord global avec l’OTAN, révèlent une stratégie ukrainienne d’une finesse remarquable. Fedorov ne se contente pas de négocier avec l’Alliance dans son ensemble. Il tisse, pays par pays, un réseau de relations bilatérales qui renforcent et complètent l’engagement collectif. Avec la Pologne, c’est la logistique et les transferts d’avions. Avec les Pays-Bas, c’est la défense aérienne et la production. Avec l’Allemagne, c’est le financement massif. Chaque pièce du puzzle est positionnée avec une précision qui témoigne d’une maturité stratégique impressionnante pour un pays qui se bat pour sa survie. Ceux qui voient encore l’Ukraine comme un État faible et dépendant n’ont pas compris la leçon. L’Ukraine est en train de devenir, sous le feu ennemi, l’un des acteurs stratégiques les plus sophistiqués du continent européen.
Et c’est là que réside la dimension humaine la plus poignante de cette histoire. Derrière chaque entretien bilatéral, derrière chaque accord de coopération, il y a des hommes et des femmes ukrainiens qui travaillent jour et nuit, souvent depuis des bunkers, souvent sans électricité stable, souvent sans savoir si leur maison sera encore debout quand ils rentreront. Des diplomates qui préparent des dossiers techniques à la lumière de bougies. Des officiers qui codifient leur expérience de combat entre deux alertes aériennes. Des ingénieurs qui développent des prototypes de drones dans des ateliers improvisés. C’est cette Ukraine-là que le monde doit voir. Pas seulement l’Ukraine des tranchées et des ruines. L’Ukraine qui construit, qui innove, qui forge son avenir dans la fournaise du présent.
L'initiative PURL — la liste qui sauve des vies
Les besoins prioritaires, traduits en acier et en missiles
L’initiative PURL — Prioritised Ukraine Requirements List, la liste des besoins prioritaires de l’Ukraine — est le mécanisme par lequel l’OTAN identifie, hiérarchise et coordonne les livraisons d’équipement militaire à l’Ukraine. Fedorov a expressément remercié l’Alliance pour la coordination efficace de l’aide dans ce cadre. Mais derrière cette gratitude diplomatique, il y a une réalité que peu d’observateurs mesurent. Chaque ligne de cette liste représente un besoin vital. Chaque équipement qui n’est pas livré à temps est une bataille perdue, un soldat tombé, un village abandonné. La PURL n’est pas un catalogue d’achats. C’est une ordonnance médicale pour un pays en état d’urgence. Et comme toute ordonnance, elle ne vaut rien si les médicaments arrivent trop tard.
L’Assemblée parlementaire de l’OTAN a d’ailleurs appelé, dans sa lettre ouverte du 16 janvier, à financer pleinement la PURL. Le fait que cet appel ait été nécessaire est en soi révélateur. Si la PURL n’est pas pleinement financée, c’est que certains alliés n’ont pas encore traduit leurs paroles en actes. C’est que certains gouvernements préfèrent les déclarations de solidarité aux transferts de matériel. C’est que, quelque part dans une capitale occidentale, un fonctionnaire a décidé que le budget ne permettait pas de financer cette ligne de la PURL, sans peut-être réaliser que cette ligne représente un système de défense aérienne qui protégerait un hôpital pédiatrique à Mykolaïv.
La PURL est le document le plus important que la plupart des Occidentaux ne liront jamais. Chaque ligne est une prière écrite en termes techniques. Chaque case non cochée est un SOS resté sans réponse. Et nous, dans nos capitales tranquilles, nous avons le culot de parler de « fatigue de l’Ukraine » ?
Le paradoxe de la gratitude ukrainienne
Il y a quelque chose de profondément troublant dans la gratitude que l’Ukraine exprime régulièrement envers ses alliés. Fedorov remercie l’OTAN. Zelensky remercie chaque pays qui envoie de l’aide. Les soldats ukrainiens remercient pour chaque obus reçu. Mais cette gratitude, aussi sincère soit-elle, masque une injustice fondamentale. L’Ukraine ne devrait pas avoir à remercier le monde libre pour sa survie. L’Ukraine est en train de défendre les valeurs que l’Occident prétend incarner — la démocratie, la souveraineté, le droit international, l’intégrité territoriale. Aider l’Ukraine n’est pas un acte de charité. C’est un acte d’autodéfense du monde libre. Si la Russie gagne en Ukraine, le message envoyé à chaque dictateur de la planète sera limpide : la force brute paie. Les frontières ne comptent pas. Les règles sont pour les faibles.
Nous, citoyens des pays alliés de l’Ukraine, devons comprendre cette vérité inconfortable : l’Ukraine ne nous doit rien. C’est nous qui lui devons tout. Elle saigne pour que nous n’ayons pas à le faire. Elle meurt pour que nos frontières restent en paix. Elle se sacrifie pour que l’ordre international que nous avons construit après 1945 ne s’effondre pas sous les chenilles des chars russes. Et quand Fedorov remercie l’OTAN pour la coordination efficace de l’aide, il fait preuve d’une élégance qui devrait nous faire honte. Parce que cette aide, aussi importante soit-elle, n’est jamais assez. Jamais assez rapide. Jamais assez complète. Jamais à la hauteur du sacrifice ukrainien.
La supériorité technologique — l'arme que Moscou ne peut pas voler
L’innovation comme stratégie de survie asymétrique
Parmi les priorités clés convenues entre l’Ukraine et l’OTAN figure la recherche de la supériorité technologique par des efforts conjoints. Ce mot — supériorité — est lourd de sens quand il est prononcé par un pays qui fait face à un adversaire disposant de ressources humaines et matérielles infiniment supérieures. La Russie peut mobiliser des centaines de milliers de soldats. Elle peut produire des milliers d’obus par jour. Elle peut acheter des drones iraniens et des composants nord-coréens. L’Ukraine ne peut pas gagner la guerre des chiffres. Elle le sait. L’OTAN le sait. Et c’est pourquoi la supériorité technologique n’est pas un luxe — c’est la seule voie vers la survie. Si chaque drone ukrainien est plus intelligent, plus précis, plus efficace que son équivalent russe, alors la masse ne suffit plus. Si chaque système de défense aérienne peut intercepter plus de cibles avec moins d’intercepteurs, alors l’équation change. Si l’intelligence artificielle permet de prédire les mouvements ennemis avant qu’ils ne se produisent, alors la guerre d’usure devient une guerre d’intelligence.
Fedorov, avec son parcours de ministre du numérique, est parfaitement positionné pour mener cette transformation. Il comprend que la guerre moderne est une guerre de données, d’algorithmes, de vitesse de décision. Il comprend que les start-ups ukrainiennes qui développent des systèmes d’IA pour le ciblage ou la reconnaissance sont aussi importantes que les brigades blindées. Et il comprend que l’OTAN, avec ses budgets de recherche colossaux et ses centres d’excellence, est le partenaire idéal pour amplifier cette innovation ukrainienne. La synergie est évidente : l’Ukraine a l’urgence et l’expérience du feu, l’OTAN a les ressources et les infrastructures. Ensemble, ils peuvent créer un écosystème d’innovation de défense que la Russie, avec son économie de guerre centralisée et son système de corruption endémique, ne pourra jamais égaler.
La vraie supériorité n’est pas dans le nombre de chars ou la taille de l’arsenal nucléaire. Elle est dans la capacité à innover plus vite que l’ennemi. Et dans cette course, un pays libre où chaque ingénieur peut créer, expérimenter et échouer sans craindre la prison battra toujours une dictature où la peur étouffe la créativité.
Fedorov et le partage d’expertise : donner autant que recevoir
Fedorov a déclaré que l’Ukraine était prête à partager ses solutions, notamment dans la lutte contre les drones Shahed, et que les données du champ de bataille et l’expérience pratique ukrainiennes pouvaient être utiles au renforcement des capacités des forces armées alliées. Cette offre n’est pas anodine. Elle renverse la dynamique traditionnelle de l’aide militaire. L’Ukraine ne vient pas les mains vides à la table de l’OTAN. Elle apporte un trésor que personne d’autre ne possède : quatre ans d’expérience de combat contre une armée conventionnelle majeure, dans un environnement technologique du XXIe siècle. Les données sur la performance réelle des systèmes d’armes en conditions de combat, les tactiques anti-drones développées sous le feu, les méthodes de guerre électronique perfectionnées jour après jour — tout cela vaut de l’or pour n’importe quelle armée qui veut se préparer aux conflits de demain.
Les forces armées polonaises, en particulier, ont tout intérêt à absorber cette expertise ukrainienne. La Pologne, qui partage une frontière avec l’enclave russe de Kaliningrad et avec la Biélorussie alliée de Moscou, sait qu’elle pourrait être la prochaine cible si l’Ukraine tombe. L’expérience ukrainienne dans la lutte contre les drones Shahed — ces drones kamikazes iraniens qui terrorisent les nuits ukrainiennes avec leur bourdonnement sinistre de tondeuse à gazon de la mort — est directement transposable à la défense polonaise. C’est la beauté amère de cette coopération : l’Ukraine paye en sang ce que ses alliés reçoivent en connaissance.
Le contexte géopolitique — entre Abou Dhabi et Washington, Kyiv trace sa route
La diplomatie du désespoir et de la détermination
L’accord entre l’Ukraine et l’OTAN sur les priorités de coopération ne peut être compris en dehors du contexte géopolitique tumultueux de ce janvier 2026. Les pourparlers trilatéraux entre la Russie, l’Ukraine et les États-Unis à Abou Dhabi — les premiers depuis le début de l’invasion à grande échelle — ont ouvert un canal diplomatique inédit mais fragile. Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche, a envoyé ses émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner pour tenter de négocier une résolution. Mais les conditions de la Russie restent inchangées et inacceptables : la cession des quatre régions — Donetsk, Louhansk, Zaporijia, Kherson — plus la Crimée, l’abandon des livraisons d’armes occidentales et la renonciation à toute adhésion à l’OTAN. En d’autres termes : capitulation. Habillée en paix.
C’est dans ce contexte que l’accord Ukraine-OTAN prend toute sa dimension. Pendant que la Russie exige que l’Ukraine renonce à l’OTAN, l’Ukraine et l’OTAN approfondissent leur coopération. Pendant que Moscou rêve d’une Ukraine neutralisée, désarmée, soumise, Kyiv et Bruxelles construisent des ponts institutionnels de plus en plus solides. Le message est clair : l’Ukraine ne sera pas neutralisée. L’Ukraine ne renoncera pas à son ancrage occidental. Et chaque nouvel accord de coopération avec l’OTAN est un clou de plus dans le cercueil des ambitions impériales de Poutine. Est-ce que cela irrite Moscou ? Sans doute. Est-ce que cela rend la paix plus difficile ? Peut-être. Mais une paix qui exige de l’Ukraine qu’elle renonce à sa sécurité n’est pas une paix — c’est une sentence de mort à retardement.
L’OTAN n’est pas le problème de cette guerre. L’OTAN est la raison pour laquelle cette guerre ne s’est pas étendue à la Pologne, aux pays baltes, à la Moldavie. Ceux qui accusent l’élargissement de l’Alliance d’avoir provoqué le conflit confondent la cause et l’alibi. Le seul responsable de cette guerre est l’homme qui l’a déclenchée depuis le Kremlin.
L’ombre de Trump sur la solidarité atlantique
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a injecté une dose massive d’incertitude dans la solidarité atlantique. L’administration Trump, avec son approche transactionnelle des relations internationales, a soufflé le chaud et le froid sur l’Ukraine. D’un côté, les émissaires américains ont participé aux pourparlers d’Abou Dhabi et se sont dits confiants que Zelensky et Poutine étaient très proches d’une rencontre. De l’autre, Trump a annoncé que Poutine avait accepté de ne pas frapper les infrastructures énergétiques ukrainiennes pendant une semaine — comme si une pause d’une semaine dans le bombardement de civils était une victoire diplomatique. Une semaine. Sept jours sans bombes sur les centrales électriques. Est-ce que quelqu’un, quelque part, trouve cela suffisant ? Dans ce climat d’incertitude, l’accord entre l’Ukraine et l’OTAN sur les priorités de coopération prend une valeur supplémentaire. C’est une police d’assurance. Un ancrage qui ne dépend pas des humeurs d’un seul homme à Washington.
Le sommet de Davos, quelques jours plus tôt, avait donné un autre signal. Zelensky y avait déclaré avoir trouvé un accord avec Trump sur les garanties de sécurité, affirmant que les garanties de sécurité étaient prêtes et que le document devait être signé par les présidents. Mais de quelles garanties parle-t-on ? Des garanties crédibles, contraignantes, capables de dissuader une future agression russe ? Ou des promesses sur papier qui s’envoleront au premier changement d’administration ? L’Ukraine a déjà été trahie une fois par des garanties de sécurité — celles du Mémorandum de Budapest de 1994, où elle avait renoncé à son arsenal nucléaire en échange de promesses que la Russie a piétinées en 2014. Kyiv ne commettra pas deux fois la même erreur. Et c’est pourquoi l’ancrage institutionnel à l’OTAN, concret, mesurable, est infiniment plus précieux que n’importe quelle promesse présidentielle.
La Pologne — l'artère vitale de la résistance ukrainienne
Quatre-vingt-dix pour cent de l’aide passe par Varsovie
Le chiffre est stupéfiant : environ 90 % de l’aide internationale destinée à l’Ukraine transite par le territoire polonais. Neuf colis sur dix. Neuf convois sur dix. Neuf systèmes d’armes sur dix. La Pologne n’est pas simplement un voisin solidaire — elle est la colonne vertébrale logistique de la résistance ukrainienne. Sans la Pologne, sans ses routes, ses voies ferrées, ses entrepôts, ses terminaux, l’aide occidentale à l’Ukraine serait une rivière sans lit. Les entretiens entre Fedorov et Kosiniak-Kamysz sur la coopération en matière de défense prennent une dimension particulière quand on comprend cette réalité logistique. Chaque amélioration de la coordination polono-ukrainienne se traduit directement en efficacité sur le champ de bataille. Chaque jour gagné dans le transit d’un système de défense aérienne à travers la Pologne, c’est un jour de plus où ce système protège le ciel ukrainien.
La discussion sur les transferts d’avions entre la Pologne et l’Ukraine ouvre des perspectives fascinantes. La Pologne, qui modernise sa propre flotte aérienne avec des F-35 américains, pourrait transférer certains de ses appareils plus anciens à l’Ukraine. Chaque avion transféré est un pilote ukrainien qui peut mieux défendre son pays. Chaque appareil supplémentaire dans le ciel ukrainien réduit la supériorité aérienne que la Russie tente d’imposer. Pensez à ce que cela représente pour un pilote ukrainien. Monter dans un cockpit, sachant que sa mission pourrait être la dernière, mais sachant aussi que grâce à un allié qui a eu le courage de partager ses ressources, il a une chance de plus de revenir vivant. C’est ça, la solidarité concrète. Pas des discours. Des avions.
La Pologne porte un fardeau que peu de pays européens réalisent. Elle est la porte d’entrée de la survie ukrainienne, et cette porte reste ouverte malgré les risques, malgré la fatigue, malgré la proximité terrifiante du conflit. L’histoire retiendra que quand l’Ukraine a eu besoin d’un rempart, la Pologne a été ce rempart.
L’énergie, l’autre front de cette guerre
L’aide qui transite par la Pologne ne se limite pas aux armes et aux munitions. Elle inclut aussi l’aide destinée à renforcer la résilience énergétique de l’Ukraine — un front souvent oublié mais absolument crucial. La stratégie russe de bombardement systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes est l’un des aspects les plus cruels de cette guerre. En ciblant les centrales électriques, les transformateurs, les réseaux de distribution, la Russie ne vise pas des objectifs militaires. Elle vise des civils. Elle vise des familles qui grelottent dans le noir en plein hiver. Elle vise des hôpitaux qui ne peuvent plus opérer. Elle vise des systèmes de chauffage qui s’éteignent alors que les températures plongent sous zéro. C’est une guerre contre la vie quotidienne. Une guerre contre le droit élémentaire à la chaleur, à la lumière, à l’eau courante.
Le fait que Trump ait demandé — et obtenu — une pause d’une semaine dans les bombardements énergétiques montre à quel point la situation est désespérée. Une semaine de répit. Sept jours pendant lesquels les équipes de réparation ukrainiennes — ces héros anonymes qui travaillent vingt heures par jour dans le froid glacial pour rétablir l’électricité — pourront peut-être colmater quelques brèches dans un réseau qui ressemble à un gruyère. Sept jours pendant lesquels des personnes âgées pourront allumer leur chauffage. Sept jours pendant lesquels des bébés dans des maternités auront de l’électricité pour leurs couveuses. Et après ? Après, les bombes recommenceront. À moins que la défense aérienne — celle-là même dont Fedorov et l’OTAN ont fait la priorité numéro un — ne soit suffisamment renforcée pour protéger ces infrastructures vitales.
L'Allemagne — le géant qui s'éveille
Onze virgule cinq milliards d’euros : le prix de la conscience
L’engagement allemand de 11,5 milliards d’euros pour 2026 mérite qu’on s’y arrête un instant. L’Allemagne, ce pays qui a passé des décennies à croire que le commerce avec la Russie garantirait la paix, qui a construit Nord Stream 1 et 2 comme des cordons ombilicaux énergétiques avec Moscou, qui a laissé sa Bundeswehr dépérir au point que ses soldats s’entraînaient avec des manches à balai en guise de fusils — cette Allemagne-là met aujourd’hui 11,5 milliards sur la table pour la défense de l’Ukraine. C’est un réveil. Un réveil douloureux, tardif, insuffisant peut-être, mais réel. Berlin concentre cet investissement sur la défense aérienne, les drones et les munitions d’artillerie — exactement les trois domaines qui correspondent aux priorités convenues entre Fedorov et l’OTAN.
Mais 11,5 milliards, est-ce suffisant ? Rapporté au PIB allemand — plus de quatre mille milliards d’euros —, cela représente environ 0,3 %. Moins d’un tiers de pour cent. Quand on met ce chiffre en face des dizaines de milliards que la Russie injecte chaque année dans sa machine de guerre, quand on pense aux milliers de vies ukrainiennes perdues, quand on mesure l’ampleur de la destruction — des villes entières rasées, des millions de déplacés, une économie dévastée —, on se demande si l’Allemagne a vraiment compris l’enjeu. Ou si elle fait juste assez pour apaiser sa conscience sans véritablement changer le cours de la guerre.
L’Allemagne paie aujourd’hui le prix de décennies d’aveuglement volontaire face à la Russie. Chaque euro envoyé à l’Ukraine est un euro de rédemption pour une politique qui a nourri le monstre qu’on combat aujourd’hui. Nord Stream n’était pas un pipeline — c’était un pacte faustien. Et le diable est venu réclamer son dû.
La montée en puissance industrielle : le vrai défi
Au-delà des chiffres, le véritable défi pour l’Allemagne et l’ensemble de l’Europe est la montée en puissance industrielle. Les industries de défense européennes, après la Guerre froide, ont été réduites, rationalisées, optimisées pour le temps de paix. Les chaînes de production sont calibrées pour des commandes modestes, des livraisons programmées, des cycles longs. La guerre en Ukraine a révélé brutalement l’inadéquation de ce modèle. L’Ukraine consomme en quelques semaines ce que l’Europe produit en plusieurs mois. Les stocks d’obus de 155 mm, par exemple, ont fondu à une vitesse alarmante, et les commandes passées pour les reconstituer prennent des mois, voire des années, à être honorées.
C’est dans ce contexte que les discussions entre Fedorov et ses homologues sur l’expansion des capacités de production prennent tout leur sens. Il ne suffit pas de promettre des milliards. Il faut que ces milliards se transforment en usines, en chaînes de montage, en obus, en missiles, en drones. Et il faut que cette transformation se fasse à une vitesse qui corresponde au rythme de la guerre, pas au rythme de la bureaucratie européenne. Chaque mois de retard dans la montée en cadence de la production est un mois pendant lequel l’Ukraine se bat avec des ressources insuffisantes. Un mois pendant lequel des soldats meurent faute de munitions. Un mois pendant lequel le calcul cynique de Poutine — user l’Ukraine et ses alliés — se rapproche de sa réalisation.
L'interopérabilité — parler le même langage sous les bombes
Le défi technique qui change tout
L’interopérabilité. Ce mot technique, presque ennuyeux, cache l’un des enjeux les plus cruciaux de la coopération Ukraine-OTAN. Interopérabilité signifie que les systèmes militaires ukrainiens et otaniens peuvent fonctionner ensemble, communiquer, échanger des données, coordonner des opérations en temps réel. Cela semble simple. Ce ne l’est pas du tout. L’Ukraine a hérité d’un arsenal soviétique qui parle un langage technique radicalement différent de celui de l’OTAN. Les calibres ne sont pas les mêmes. Les fréquences radio ne sont pas les mêmes. Les protocoles de communication ne sont pas les mêmes. Depuis quatre ans, l’Ukraine effectue une transition colossale — passer d’un système militaire post-soviétique à un système compatible OTAN — tout en menant une guerre existentielle. C’est comme reconstruire un avion en plein vol, pendant qu’on vous tire dessus.
Les priorités 2026 du JATEC incluent explicitement l’interopérabilité comme domaine clé. La standardisation des processus, le partage de données, l’utilisation d’outils analytiques communs — tout cela vise à rapprocher les deux systèmes au point qu’ils puissent fonctionner comme un seul. C’est un travail de titan. Mais c’est aussi un investissement pour l’avenir. Une Ukraine interopérable avec l’OTAN est une Ukraine qui peut recevoir et utiliser n’importe quel système d’armes allié sans délai d’adaptation. C’est une Ukraine qui peut participer à des opérations conjointes. C’est, en définitive, une Ukraine qui est déjà, de facto, un membre fonctionnel de l’Alliance, même si l’adhésion formelle reste un sujet politiquement sensible.
L’interopérabilité, c’est le mariage avant la cérémonie. L’Ukraine et l’OTAN apprennent à vivre ensemble, à se comprendre, à agir ensemble, avant que le monde ne soit prêt à officialiser l’union. Et quand le jour viendra — car il viendra —, la transition sera naturelle, parce que le travail de fond aura été fait dans le sang et dans la sueur.
Le signal envoyé à Moscou
Chaque pas vers l’interopérabilité est un signal envoyé à Moscou. Un signal qui dit : votre guerre n’a pas seulement échoué à éloigner l’Ukraine de l’Occident — elle l’a rapprochée. Votre invasion n’a pas seulement échoué à détruire l’identité ukrainienne — elle l’a renforcée. Votre tentative d’empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN n’a pas seulement échoué — elle a accéléré l’intégration fonctionnelle de l’Ukraine dans les structures de l’Alliance. C’est le paradoxe ultime de cette guerre. En voulant empêcher l’élargissement de l’OTAN, Poutine a poussé la Finlande et la Suède dans les bras de l’Alliance, et il a transformé l’Ukraine en un partenaire de facto plus intégré que jamais.
L’histoire a un sens de l’ironie que les dictateurs ne comprennent jamais. Poutine voulait une zone tampon. Il a obtenu une forteresse. Il voulait une Ukraine faible et divisée. Il a obtenu une Ukraine unie, combative, technologiquement avancée, et de plus en plus intégrée dans le système de sécurité occidental. Chaque accord comme celui du 31 janvier 2026 entre Fedorov et l’OTAN est une preuve supplémentaire de cet échec stratégique russe. L’Ukraine n’est pas seulement en train de survivre à cette guerre. Elle est en train de s’en servir comme tremplin vers une intégration occidentale que personne n’aurait cru possible il y a encore cinq ans.
Le dernier cri d'un peuple qui refuse de se taire
Quand la résilience devient le plus grand acte de résistance
L’accord du 31 janvier 2026 entre l’Ukraine et l’OTAN est bien plus qu’un communiqué de presse. C’est un cri. Le cri d’un peuple qui refuse d’être réduit au silence. Le cri d’une nation qui, après quatre ans de guerre, après des dizaines de milliers de morts, après des millions de déplacés, après des villes entières rayées de la carte, continue de construire, d’innover, de négocier, de se projeter dans un avenir que beaucoup considèrent comme incertain. Vous vous souvenez de ce que disaient les analystes en février 2022 ? Kyiv tombera en trois jours. L’Ukraine n’a pas d’armée crédible. Zelensky fuira à la première occasion. Nous sommes en janvier 2026. Kyiv est debout. L’armée ukrainienne est devenue l’une des forces les plus expérimentées au monde. Et Zelensky est toujours là, à Kyiv, dans le bureau dont il aurait dû fuir il y a quatre ans.
C’est cette résilience qui se reflète dans chaque ligne de l’accord avec l’OTAN. C’est cette détermination qui pousse Fedorov à multiplier les entretiens bilatéraux, à approfondir les partenariats technologiques, à codifier l’expérience de combat pour la partager avec les alliés. L’Ukraine ne demande pas la pitié. Elle demande le respect. Et elle le mérite. Chaque soldat ukrainien dans une tranchée, chaque ingénieur dans un atelier de drones, chaque diplomate dans une salle de négociation, chaque citoyen qui descend dans un abri au milieu de la nuit — tous, collectivement, écrivent la page la plus héroïque de l’histoire européenne depuis 1945.
Dans cent ans, quand les historiens étudieront cette époque, ils ne parleront pas des hésitations occidentales ni des calculs cyniques du Kremlin. Ils parleront d’un peuple qui a choisi la liberté quand tout l’invitait à la soumission, qui a choisi l’avenir quand le présent n’était que ruines, qui a choisi l’OTAN quand on lui proposait la capitulation. Et ils diront : c’est ce peuple-là qui a sauvé l’Europe.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Ukraine, NATO agree on key cooperation priorities – Fedorov (Ukrinform)
Ukraine and NATO outline JATEC priorities for 2026 (Ministry of Defence of Ukraine)
Sources secondaires
NATO-Ukraine JATEC Sets 2026 Priorities on Innovation and Interoperability (Mezha)
The Assembly’s ongoing engagement in support of Ukraine (NATO Parliamentary Assembly)
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