Une architecture diplomatique fragile construite sur des ruines
Le plan de paix en 20 points, devoile par Zelensky le 23 decembre 2025, est le fruit de semaines de negociations frenetiques entre Washington et Kiev. Il represente une version epuree d’un document initial de 28 points que l’Ukraine avait rejete parce qu’il penchait trop en faveur de Moscou. « Nous avons de grandes realisations », avait declare Zelensky apres sa rencontre avec Trump a Mar-a-Lago le 28 decembre. « Un plan de paix en 20 points, 90% approuve, des garanties de securite Etats-Unis-Ukraine, 100% approuvees. Les garanties de securite Etats-Unis-Europe-Ukraine, presque approuvees. La dimension militaire, 100% approuvee. » Des chiffres impressionnants, des pourcentages rassurants. Mais que valent 90% quand les 10% restants concernent le territoire — c’est-a-dire la terre sur laquelle des gens vivent, meurent et enterrent leurs morts ? Ces dix pour cent sont un ocean de souffrance que les statistiques ne peuvent pas mesurer.
Le document aborde tout : les garanties de securite, la dimension militaire, un « plan de prosperite » pour la reconstruction, les questions energetiques, les prisonniers de guerre. Les negociations se sont deroulees a Geneve, Miami, Berlin et Mar-a-Lago — une geographie de la diplomatie qui ressemble a un circuit de Formule 1 ou les pilotes sont des destins humains. Mais au coeur de ce document, une blessure ouverte que personne ne sait comment refermer : la question des territoires. Le Donbass. La Crimee. Zaporijjia. Des noms qui ne sont pas des pions sur un echiquier, mais des lieux ou des enfants allaient a l’ecole, ou des grands-parents cultivaient leur jardin, ou des couples se mariaient sous le soleil d’ete ukrainien. Trump lui-meme a reconnu que le territoire reste « le probleme le plus epineux ». C’est un euphemisme d’une obscenite diplomatique rare.
Quand on reduit la vie de millions de personnes a des « points » dans un document, on a deja perdu quelque chose d’essentiel. Un plan de paix, ce n’est pas un contrat immobilier. C’est un serment fait aux vivants et aux morts. Et ce serment ne vaut que si ceux qui le signent ont l’intention de le tenir.
Les garanties de securite — un parapluie nucleaire ou un parapluie en papier ?
L’offre americaine est sans precedent, il faut le reconnaitre. Pour la premiere fois, Trump a mis sur la table une garantie de securite de type OTAN pour l’Ukraine. Le texte du projet d’accord stipule que toute « attaque armee significative, deliberee et soutenue » de la Russie contre l’Ukraine serait consideree comme « une attaque menacant la paix et la securite de la communaute transatlantique », et que les Etats-Unis et leurs allies repondraient en consequence — y compris par la force militaire. Ce langage est puissant. Il ressemble a l’article 5 du traite de l’OTAN. Mais ressembler n’est pas etre. L’Ukraine ne serait pas membre de l’OTAN. Ces garanties devraient etre approuvees par le Congres americain — ce meme Congres qui a bloque pendant des mois l’aide militaire a l’Ukraine. Et elles auraient une date d’expiration. Que se passe-t-il au bout de quinze ans ? Qui sera president des Etats-Unis en 2041 ? Qui promet aujourd’hui que la promesse de demain sera tenue ?
La France et le Royaume-Uni se sont joints a l’effort. Le president Macron a annonce des progres sur les garanties de securite et le projet de rassembler les pays de la Coalition des volontaires a Paris. Le deploiement de forces de maintien de la paix sur le territoire ukrainien est evoque. Mais voila le probleme fondamental que personne ne veut affronter : Poutine n’a jamais respecte un seul engagement international qu’il a signe. Pas les accords de Minsk. Pas le Memorandum de Budapest. Pas les accords de cessez-le-feu. Des bouts de papier signes a Moscou ont la duree de vie d’un flocon de neige dans un incendie. Alors pourquoi cette fois serait-elle differente ? Parce que les Etats-Unis sont garants ? Peut-etre. Mais les Etats-Unis etaient aussi garants du Memorandum de Budapest en 1994, quand l’Ukraine a renonce a ses armes nucleaires en echange de garanties de securite. On connait la suite.
La question territoriale — la blessure que les mots ne peuvent pas refermer
Le Donbass, ou la geographie de la douleur
Zelensky l’a dit avec une clarte devastatrice : « Tout tourne autour de la partie orientale de notre pays. Tout tourne autour des territoires. » Le Donbass — cette region industrielle de l’est de l’Ukraine — est devenu l’epicentre d’un seisme geopolitique dont les repliques se font sentir jusqu’a Washington, Bruxelles et Pekin. Les forces russes controlent environ 80% du Donbass. L’Ukraine s’accroche au dernier quart avec une tenacite qui defie l’entendement. Moscou exige un retrait total des forces ukrainiennes de la region. Kiev propose de « rester ou nous sommes » — un gel des lignes de front qui transformerait la carte actuelle en nouvelle frontiere. Entre ces deux positions, un gouffre. Et dans ce gouffre, des villages ou il n’y a plus personne pour negocier quoi que ce soit, parce que tout le monde est mort ou a fui.
La proposition americaine de zones economiques libres pour les territoires contestes est une tentative creative de contourner l’impasse. Mais qu’est-ce qu’une « zone economique libre » quand les batiments sont en ruines, les champs sont mines et les habitants ont ete deportes ? C’est du Powerpoint diplomatique projete sur un paysage de desolation. Volodymyr, un agriculteur de la region de Donetsk, ne se soucie pas des concepts juridiques internationaux. Il veut savoir s’il pourra un jour retourner sur sa terre. Olena, enseignante a Lougansk, veut savoir si son ecole existe encore. Dmytro, ancien mineur reconverti en soldat, veut savoir si les camarades qu’il a perdus sont morts pour quelque chose ou pour rien. Ce sont ces visages qui devraient etre assis a la table des negociations. Pas des diplomates en costume qui n’ont jamais entendu une bombe tomber.
La terre ne se negocie pas comme on negocie un bail commercial. Chaque hectare du Donbass est imbibe du sang de ceux qui l’ont defendu. Proposer a l’Ukraine de renoncer a ses territoires, c’est lui demander de trahir ses morts. Et aucun plan en 20 points ne peut effacer cette trahison.
La Crimee et la centrale de Zaporijjia — les elephants dans la salle de negociation
Et puis il y a la Crimee. Annexee par la Russie en 2014, transformee en base militaire geante, peuplee de centaines de milliers de colons russes — ce territoire est devenu le symbole le plus visible de l’expansionnisme de Poutine. Le plan initial americain demandait a l’Ukraine de reconnaitre la Crimee comme territoire russe. Un coup de poignard diplomatique que Zelensky a du encaisser en silence. Car refuser Trump, c’est risquer de perdre le seul allie qui peut forcer Poutine a la table. Accepter, c’est trahir les Tatars de Crimee, les Ukrainiens deplaces, et le droit international lui-meme. Quel choix est-ce la ? Quel leader devrait etre force a choisir entre sa conscience et la survie de son pays ?
La centrale nucleaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe, pose un probleme d’une autre nature. Washington a propose une gestion tripartite — Ukraine, Russie et Etats-Unis, chacun controlant 33%. Kiev a rejete l’idee d’un controle russe sur une infrastructure nucleaire situee sur son propre territoire, proposant plutot une gestion conjointe americano-ukrainienne avec 50% de l’electricite dirigee vers les territoires controles par Kiev. On parle ici d’une centrale nucleaire situee en zone de guerre, qui a deja frole la catastrophe a plusieurs reprises. Confier un tiers du controle a l’agresseur qui l’a occupee illegalement — est-ce de la diplomatie ou de la demence ? Le spectre de Tchernobyl plane sur chaque discussion concernant Zaporijjia, mais apparemment, les negociateurs ont la memoire courte et l’inconscience longue.
Abou Dhabi — quand le desert accueille le froid de la guerre
La premiere reunion trilaterale depuis le debut de l’invasion
Les 23 et 24 janvier 2026, les gratte-ciel de verre d’Abou Dhabi ont ete le decor d’une scene surreelle : des representants de l’Ukraine, de la Russie et des Etats-Unis, assis autour d’une table dans un hotel climatise, pendant que des missiles russes continuaient de frapper des villes ukrainiennes. C’est la premiere reunion trilaterale depuis le 24 fevrier 2022, le jour ou Poutine a decide que les frontieres internationales n’etaient que des suggestions. Zelensky a qualifie les discussions de « constructives » — un mot que les diplomates utilisent quand ils veulent dire que personne n’a quitte la salle en claquant la porte, mais que rien n’a vraiment avance non plus. Steve Witkoff, l’envoye americain, a affirme que l’accord serait « pratiquement conclu » a l’exception de la question territoriale. A l’exception de la question territoriale. C’est comme dire qu’un avion est pret a voler a l’exception des moteurs.
Pendant ce temps, a Moscou, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, confirmait qu’un prochain cycle de negociations etait prevu a Abou Dhabi. La Russie accepte de parler, mais elle ne dit rien. C’est sa strategie depuis le debut : occuper l’espace diplomatique sans jamais rien conceder. Poutine veut, a minima, conserver l’ensemble du Donbass, dont ses forces controlent environ 80%. Il veut que l’Ukraine abandonne toute aspiration a rejoindre l’OTAN. Il veut interdire les troupes de maintien de la paix occidentales. Il veut des restrictions politiques et militaires que Kiev qualifie de capitulation pure et simple. Ce ne sont pas des positions de negociation — ce sont des ultimatums deguises en diplomatie. Et chaque jour que la communaute internationale traite ces ultimatums comme des « propositions », elle normalise l’inacceptable.
Abou Dhabi, avec son luxe obscene et ses tours de verre qui defient le ciel, etait peut-etre le pire endroit pour parler de la guerre. Ou peut-etre le meilleur. Parce que rien ne revele mieux l’absurdite de ce conflit que de voir des diplomates discuter du sort de villages en ruines dans un palace a cinq etoiles.
La danse macabre de la diplomatie russe
Youri Ouchakov, le conseiller diplomatique de Poutine, a decrit les discussions comme « utiles a tous egards ». Traduction du langage kremlinien : la Russie a ecoute, a pris note, et n’a rien concede. C’est le schema classique de la diplomatie russe depuis 2014 : negocier pour gagner du temps, gagner du temps pour consolider les territoires occupes, consolider les territoires pour negocier en position de force. Un cercle vicieux ou la diplomatie devient l’arme de celui qui a le plus de patience — et le moins de respect pour la vie humaine. Poutine ne negocie pas pour la paix. Il negocie pour la victoire. Et tant que l’Occident confondra les deux, l’Ukraine continuera de payer le prix de cette confusion en sang.
Il faut rappeler un fait que les analystes geopolitiques oublient trop facilement : la Russie a refuse a plusieurs reprises tout appel au cessez-le-feu. Poutine a systematiquement refuse de negocier directement avec Zelensky. Les bombardements n’ont pas diminue pendant les « discussions constructives ». Le metro de Kiev a ete a l’arret a cause de coupures de courant massives provoquees par des frappes russes sur les infrastructures energetiques — au moment meme ou des diplomates russes parlaient de « paix » a Abou Dhabi. Cette schizophrenie strategique n’est pas un accident. C’est un calcul froid : frapper et negocier en meme temps, pour que l’Ukraine arrive a la table affaiblie, desesperes et prete a accepter n’importe quoi. Sauf que Zelensky n’est pas n’importe qui.
Trump et l'Ukraine — un protecteur imprevisible
Le marchandage transactionnel du president americain
Donald Trump aborde la guerre en Ukraine comme il aborde tout : en homme d’affaires. Pour lui, la paix est un « deal », les territoires sont des actifs immobiliers, et les garanties de securite sont des clauses contractuelles avec des dates d’expiration. Lors de la rencontre de Mar-a-Lago le 28 decembre 2025, Trump avait declare que les equipes etaient « beaucoup plus proches, peut-etre tres proches » d’un accord. Il avait parle avec Poutine, puis avec Zelensky, jonglant entre les deux comme un agent immobilier entre un acheteur et un vendeur. « Dans quelques semaines, nous saurons d’une maniere ou d’une autre », avait-il ajoute. Quelques semaines. Pour decider du destin d’un pays de 44 millions d’habitants. Pour tracer des frontieres qui determineront qui vivra libre et qui vivra sous occupation. Le tempo de Trump est celui du deal, pas celui de l’histoire.
Mais il faut aussi reconnaitre une verite inconfortable : c’est Trump qui a mis les garanties de securite sur la table. Aucune administration americaine precedente ne l’avait fait avec autant de clarte. Le plan en 20 points est brutal, imparfait, et penche dangereusement vers les exigences de Moscou. Mais il existe. Il offre a l’Ukraine quelque chose que les discours inspires d’Obama et la prudence calculee de Biden ne lui avaient jamais offert : un engagement ecrit de defense militaire americaine. C’est insuffisant ? Oui. C’est inegal ? Oui. C’est une base de negociation plutot qu’un accord final ? Absolument. Mais c’est aussi la premiere fois que l’Ukraine a quelque chose de concret a montrer a son peuple — autre que des promesses vagues et des declarations de solidarite vides de contenu.
Trump est a la diplomatie ce qu’un chirurgien avec des gants de boxe est a la medecine : brut, imprecis, potentiellement dangereux, mais parfois capable de resoudre ce que les methodes delicates n’ont pas su guerir. Le probleme, c’est que le patient est l’Ukraine, et qu’une erreur se paie en vies humaines.
Le Congres americain — l’autre champ de bataille
Les garanties de securite proposees devraient etre approuvees par le Congres americain, ainsi que par les parlements des autres pays impliques. C’est la que le beau discours se heurte au mur de la realite politique. Le Congres qui a bloque pendant des mois l’aide a l’Ukraine en 2024 va-t-il voter des garanties de securite contraignantes pour quinze ans ? Les Republicains les plus isoles, ceux qui considerent que l’Ukraine n’est pas une priorite americaine, vont-ils accepter de s’engager a defendre militairement un pays europeen ? Chaque senateur qui vote contre ces garanties signe un arret de mort potentiel pour des civils ukrainiens. Chaque representant qui hesite choisit, consciemment ou non, de laisser Poutine dicter les termes de la paix. Le destin de l’Ukraine ne se joue pas seulement a Kiev et a Moscou — il se joue dans les couloirs du Capitole, entre les bureaux de lobbyistes et les calculs electoraux de mi-mandat.
Et il y a le facteur temps. Trump veut un accord rapide — un succes diplomatique qu’il peut brandir devant les cameras. Poutine veut du temps — pour consolider ses positions, pour epuiser l’Ukraine, pour attendre que l’attention mondiale se tourne ailleurs. Zelensky, coince entre ces deux temporalites, doit jongler avec l’urgence americaine et la patience russe. C’est un exercice d’equilibriste au-dessus d’un gouffre, ou la moindre erreur de timing peut couter des milliers de vies. L’Ukraine a besoin de paix, mais pas a n’importe quel prix. Elle a besoin de securite, mais pas d’une securite qui expire comme un yaourt. Et elle a besoin d’allies, mais pas d’allies qui la traitent comme un probleme a resoudre plutot que comme un peuple a defendre.
L'Europe, spectatrice embarrassee ou actrice decisive ?
La coalition des volontaires — une armee de bonnes intentions
La France et le Royaume-Uni se sont positionnes comme les piliers europeens de la securite ukrainienne. Le president Macron a evoque le deploiement de forces de maintien de la paix et la Coalition des volontaires rassemblee a Paris. Mais combien de soldats ? Avec quelles regles d’engagement ? Pour combien de temps ? Ces questions restent sans reponse. L’Europe, cette vieille dame fatiguee par ses propres crises, est-elle vraiment prete a mettre des bottes sur le sol ukrainien ? A risquer la vie de ses soldats pour defendre des frontieres qui ne sont pas les siennes ? L’histoire recente suggere que non. L’Europe excelle dans l’art de la declaration solennelle et du communique de presse. Elle est moins douee pour l’art de la guerre — meme quand cette guerre se deroule a ses portes.
Katarina, une diplomate europeenne qui a participe aux discussions preparatoires, confie en coulisses que « les Europeens sont terrifies a l’idee que Trump signe un accord avec Poutine sans eux ». Ce n’est pas de la paranoiia — c’est un scenario plausible. Trump a demontre a maintes reprises son mepris pour les institutions multilaterales. Un accord bilateral Washington-Moscou qui decide du sort de l’Ukraine sans consulter Bruxelles n’est pas un cauchemar diplomatique — c’est un risque reel. Et si ce scenario se realise, l’Europe se retrouvera avec un voisin en ruines, une frontiere instable et la certitude humiliante qu’elle n’a pas ete capable de defendre ses propres interets strategiques. Le reveil serait brutal. La honte serait eternelle.
L’Europe parle beaucoup, agit peu et s’etonne ensuite que personne ne la prenne au serieux. Quand l’histoire de cette guerre sera ecrite, le chapitre europeen risque d’etre le plus court et le plus embarrassant. A moins que les Europeens ne decident, enfin, que defendre l’Ukraine, c’est se defendre soi-meme.
Le role crucial de la France et du Royaume-Uni
Paris et Londres ont un role specifique dans cette architecture de securite. Le Royaume-Uni, puissance nucleaire et membre permanent du Conseil de securite de l’ONU, apporte une credibilite militaire que peu de pays europeens possedent. La France, autre puissance nucleaire avec une force de projection significative, est le seul pays de l’UE capable de deployer des troupes rapidement sur un theatre d’operations lointain. Ensemble, ils pourraient former l’epine dorsale d’une force de securite europeenne pour l’Ukraine. Mais le mot cle est « pourraient ». Car entre la capacite et la volonte, il y a un gouffre que seul le courage politique peut franchir. Et le courage politique, en Europe, est une denree aussi rare que le petrole en Suisse.
Ce qui se joue dans les prochaines semaines depasse la question ukrainienne. C’est l’ordre international d’apres-guerre qui est en jeu. Si Poutine obtient ce qu’il veut — des territoires conquis par la force reconnus par la communaute internationale — alors chaque dictateur en herbe sur la planete prendra note. La Chine regardera Taiwan d’un oeil nouveau. L’Iran recalculera ses ambitions regionales. La Coree du Nord se sentira validee dans son chantage nucleaire. Le message serait clair et devastateur : la force prime sur le droit, et l’invasion paie. C’est ce monde-la que nous voulons leguer a nos enfants ? C’est cette lecon que nous voulons enseigner a la prochaine generation de tyrans ?
Les voix ukrainiennes — ceux qui negocient avec leur vie, pas avec des mots
Visages de la resistance ordinaire
Pendant que les diplomates comptent les points et les pourcentages, Irina Kovalenko, 34 ans, infirmiere a Kharkiv, continue de soigner des blesses dans un hopital dont la moitie des fenetres sont soufflees. Elle n’a pas lu le plan en 20 points. Elle ne sait pas ce qu’est une « zone economique libre ». Ce qu’elle sait, c’est que le sang est rouge, que les os cassent avec un bruit qu’on n’oublie jamais, et que les cris des enfants blesses sont le pire son qui existe sur cette Terre. Irina veut la paix. Mais pas la paix de ceux qui n’ont rien a perdre — la paix de ceux qui ont deja tout perdu et qui refusent de perdre en plus leur dignite.
Oleksandr, 58 ans, ancien professeur d’histoire a Marioupol, vit desormais dans un centre pour deplaces a Dnipro. Sa ville natale n’existe plus. Son appartement est un tas de gravats. Son ecole est un cimetiere. Quand on lui parle des negociations, ses yeux s’emplissent d’une colere froide. « Ils parlent de compromis », dit-il. « Quel compromis ? On m’a vole ma vie. On a tue mes voisins. On a detruit ma ville. Et maintenant, on me demande d’accepter que ceux qui ont fait ca gardent ce qu’ils ont pris ? » La voix d’Oleksandr tremble, mais pas de peur — de rage. Une rage qui est celle de millions d’Ukrainiens qui regardent les negociations avec un melange d’espoir et de terreur. L’espoir que ca s’arrete. La terreur que ca s’arrete mal.
Les negociateurs devraient etre obliges de passer une semaine dans un abri anti-aerien de Kharkiv avant de s’asseoir a une table de negociation. Peut-etre que l’odeur de la poudre et le son des sirenes leur rappelleraient que ce ne sont pas des chiffres qu’ils manipulent — ce sont des destins.
La fatigue de guerre — un ennemi silencieux
Apres trois ans de guerre totale, l’Ukraine est epuisee. Pas vaincue — epuisee. C’est une nuance cruciale. Les soldats au front sont fatigues. Les civils sont fatigues. Les enfants qui ont grandi avec le son des sirenes sont fatigues. Natalia, 42 ans, mere de deux enfants a Kiev, raconte que sa fille de sept ans ne sursaute meme plus quand les sirenes retentissent. « Elle se leve calmement, prend son doudou et descend a la cave. Comme si c’etait normal. » Ce n’est pas normal. Rien de tout cela n’est normal. Mais la normalisation de l’horreur est peut-etre la victoire la plus cruelle de Poutine — avoir transforme la terreur en routine, la peur en habitude, l’anormal en quotidien.
Cette fatigue pese sur les negociations. Zelensky le sait. Il sait que son peuple veut la paix, mais il sait aussi que son peuple ne veut pas la reddition. C’est l’equilibre le plus difficile de sa presidence : donner a son peuple l’espoir d’une fin tout en lui garantissant que cette fin ne sera pas une defaite. Chaque concession qu’il fait a la table de negociation doit etre justifiee devant les meres qui ont perdu un fils, les epouses qui ont perdu un mari, les enfants qui ont perdu un pere. Ce n’est pas de la politique — c’est de la comptabilite funebre. Et Zelensky, qu’on l’aime ou qu’on le critique, porte ce poids avec une dignite que peu de dirigeants dans l’histoire ont su montrer dans des circonstances aussi terribles.
La fatigue de guerre est l’arme secrete de Poutine — celle qu’il n’a meme pas besoin de fabriquer. Elle se construit toute seule, nuit apres nuit, sirene apres sirene, dans le coeur de chaque Ukrainien qui se demande combien de temps encore il faudra tenir. Mais la fatigue n’est pas la defaite. Et tant que l’Ukraine se leve chaque matin, elle n’a pas perdu.
La Russie — le negociateur qui bombarde pendant qu'il parle
Les positions maximalistes de Moscou
Il faut regarder en face ce que Moscou demande pour comprendre l’ampleur du gouffre entre les deux parties. La Russie exige le retrait total des forces ukrainiennes du Donbass. Elle exige la reconnaissance de la Crimee comme territoire russe. Elle exige la fin de toute aspiration ukrainienne a rejoindre l’OTAN. Elle exige une interdiction des troupes occidentales de maintien de la paix sur le sol ukrainien. Elle exige des restrictions politiques et militaires qui transformeraient l’Ukraine en un Etat vassal, libre sur le papier mais soumis dans les faits. Ce ne sont pas des conditions de paix — ce sont des conditions de reddition. Et le fait que ces conditions soient discutees serieusement dans les capitales occidentales montre a quel point la boussole morale de la diplomatie internationale s’est dereglée.
Pendant que les diplomates russes prononcent des mots de paix a Abou Dhabi, les generaux russes ordonnent des frappes sur les infrastructures energetiques ukrainiennes. Le metro de Kiev a ete mis a l’arret par des coupures de courant massives. Des milliers d’immeubles ont ete prives de chauffage en plein hiver. Les temperatures descendent sous zero, et des familles entieres grelottent dans des appartements glaces pendant que Peskov parle de « discussions constructives ». C’est la strategie de Poutine dans sa forme la plus cynique : utiliser l’hiver comme une arme, le froid comme un outil de coercition, la souffrance civile comme un levier de negociation. Chaque degre perdu dans un appartement de Kharkiv est une pression supplementaire sur Zelensky pour accepter des conditions inacceptables.
Negocier avec Poutine, c’est jouer aux echecs avec un homme qui retourne le plateau a chaque fois qu’il est en train de perdre. Les regles n’existent que pour les autres. La bonne foi est un concept etranger. Et la paix n’est qu’un mot qu’il utilise pour gagner du temps entre deux offensives.
Le piege du temps qui joue contre l’Ukraine
La Russie joue la montre. Chaque semaine de negociation supplementaire est une semaine de plus pour consolider ses positions dans les territoires occupes, pour russifier les populations restantes, pour detruire les traces de la culture ukrainienne. Des passeports russes sont distribues de force. Les ecoles enseignent en russe. L’histoire de l’Ukraine est effacee des manuels scolaires. Les enfants sont deportes vers des familles russes. C’est un genocide culturel qui se deroule en temps reel, et chaque jour de negociation est un jour de plus ou cette realite se solidifie. Poutine ne negocie pas pour la paix — il negocie pour transformer l’occupation en fait accompli. Et quand le fait accompli sera suffisamment ancien, il dira que ces territoires ont « toujours ete russes ». L’histoire, apres tout, appartient a ceux qui l’ecrivent. Et Poutine ecrit la sienne avec du sang et des decrets.
Combien de temps l’Ukraine peut-elle encore tenir sans un cessez-le-feu ? Combien de temps avant que la fatigue ne se transforme en resignation ? Combien de temps avant que les allies occidentaux, distraits par leurs propres crises, ne tournent le regard ailleurs ? Ces questions hantent les nuits de Zelensky. Elles devraient hanter les notres aussi. Car l’Ukraine ne se bat pas seulement pour elle-meme. Elle se bat pour un principe : celui qui dit que les frontieres ne se changent pas par la force, que les peuples ont le droit de choisir leur destin, que la brutalite ne paie pas. Si ce principe meurt en Ukraine, il mourra partout. Et nous serons tous un peu plus vulnérables dans le monde qu’il laissera derrière lui.
La semaine prochaine — le rendez-vous avec l'histoire
Ce qui se joue dans les prochains jours
Zelensky a annonce que Kiev se preparait a des rencontres diplomatiques « la semaine prochaine », possiblement des le 1er fevrier 2026. Le texte sur les garanties de securite propose par les Etats-Unis est, selon Zelensky, « entierement finalise ». Kiev attend desormais que ses partenaires fixent une date et un lieu pour la signature officielle. Un prochain cycle de negociations est prevu a Abou Dhabi. La Russie et l’Ukraine ont accepte une treve limitee de quelques jours apres une proposition de Trump, mais ses modalites restent floues. Aucun compromis n’a ete trouve sur la question des territoires. Les prochains jours seront donc decisifs. Pas au sens journalistique galvaude du terme — au sens litteral. Des vies humaines dependent de ce qui se passera autour de ces tables de negociation.
Mais il faut aussi etre honnete : meme dans le meilleur des scenarios, la paix sera imparfaite. Elle laissera des territoires occupes, des familles separees, des plaies ouvertes qui mettront des generations a cicatriser. L’Ukraine ne retrouvera pas le pays qu’elle etait avant le 24 fevrier 2022. Ce pays-la n’existe plus. Il a ete pulverise par les missiles russes, noye sous les bombes, enterre sous les decombres. Ce qui peut etre sauve, c’est l’avenir — un avenir ou l’Ukraine existe encore comme nation souveraine, libre de ses choix, protegee par des garanties credibles et reconstruite avec l’aide de la communaute internationale. C’est un avenir possible. Mais il faut que quelqu’un ait le courage de le construire. Et pour l’instant, le seul qui semble pret a le faire, c’est un ancien comedien devenu president de guerre, debout dans la tempete, qui tend la main a un monde qui hesite encore a la saisir.
La semaine prochaine, des hommes en costume decideront du sort de millions de personnes en tee-shirt de survie. C’est la terrible asymetrie de la diplomatie en temps de guerre : ceux qui decident ne souffrent jamais des consequences de leurs decisions.
Les scenarios possibles — entre espoir et cauchemar
Trois scenarios se dessinent pour les prochaines semaines. Le premier — le plus optimiste — voit les negociations aboutir a un cessez-le-feu assorti de garanties de securite credibles et d’un gel des lignes de front, repoussant la question territoriale a des negociations ulterieures. Le deuxieme — le plus probable — voit les discussions s’enliser sur la question du Donbass, avec des rounds de negociation supplementaires qui s’etendent sur des semaines, voire des mois, pendant que la guerre continue de faire des victimes. Le troisieme — le plus terrifiant — voit les negociations echouer completement, Trump se desinteresser du dossier, et l’Ukraine se retrouver seule face a une Russie dont la machine de guerre, malgre ses difficultes economiques, continue de produire des bombes et des cercueils.
Quel que soit le scenario, une chose est certaine : Zelensky a fait son choix. Il a choisi la diplomatie sans renoncer a la resistance. Il a choisi de tendre la main sans plier le genou. Il a choisi de negocier debout, le regard droit, meme quand tout le pousse a baisser les yeux. C’est peut-etre insuffisant. C’est peut-etre naif. C’est peut-etre meme voue a l’echec. Mais c’est courageux. Et dans un monde ou le courage est devenu une denree rare, cela merite d’etre reconnu. L’histoire jugera Zelensky non pas sur le resultat des negociations — car il ne controle pas toutes les variables — mais sur le fait qu’il a essaye. Qu’il n’a jamais cesse d’essayer. Et que meme au bord du precipice, il a refuse de capituler.
Le verdict — l'Ukraine ne negocie pas sa survie, elle la defend
La difference entre compromis et capitulation
Il y a un mot que les commentateurs occidentaux utilisent avec une legerete qui frise l’indecence : « compromis ». Ils disent que l’Ukraine doit faire des compromis. Que la paix exige des compromis. Que Zelensky doit etre « realiste » et accepter des compromis. Mais un compromis, par definition, suppose que les deux parties cedent quelque chose. Qu’est-ce que la Russie a cede ? Rien. Pas un metre carre de territoire occupe. Pas un seul des enfants deportes. Pas une seule excuse pour les villes detruites. Le mot « compromis » est un masque que l’on pose sur le visage de la capitulation pour la rendre presentable. Et l’Ukraine n’a pas survecu a trois ans de guerre pour capituler devant un euphemisme.
Zelensky l’a compris. C’est pourquoi il tend la main tout en gardant l’autre sur le coeur. Il accepte de s’asseoir a la table, mais il refuse de ramper jusqu’a cette table. Il est pret a discuter des garanties de securite, de la reconstruction, de l’avenir energetique de son pays. Mais il n’est pas pret a signer l’arret de mort de sa nation. La difference est fondamentale. Et tant que cette difference sera respectee, il y a de l’espoir. Pas beaucoup. Pas assez. Mais de l’espoir quand meme. C’est tout ce qui reste a un peuple qui se bat depuis mille jours contre un ennemi qui a tout : le nombre, les armes, le petrole et la brutalite. L’Ukraine n’a que son courage. Mais parfois, le courage suffit.
L’Ukraine ne negocie pas sa survie — elle la defend, pied a pied, mot a mot, point par point. Et si le monde la laisse tomber apres tout ce qu’elle a endure, ce n’est pas l’Ukraine qui aura echoue. C’est le monde.
La phrase qui restera
Quand cette guerre sera finie — et elle finira, parce que toutes les guerres finissent — on se souviendra de janvier 2026 comme du moment ou tout pouvait basculer. Le moment ou un president en guerre a choisi la diplomatie sans abandonner la dignite. Le moment ou une nation entiere a retenu son souffle en attendant de savoir si la paix etait possible ou si le cauchemar continuerait. On se souviendra de Zelensky debout a Vilnius, annoncant des rencontres « la semaine prochaine », la voix posee mais le regard brulant. On se souviendra de ce geste — tendre la main a ceux qui tiennent votre destin entre leurs doigts — comme l’un des actes les plus courageux et les plus desesperes de ce siecle.
Et on se souviendra aussi de nous. De ce que nous avons fait. De ce que nous n’avons pas fait. De notre silence quand il fallait crier. De notre inaction quand il fallait agir. De notre confort quand d’autres mouraient. L’Ukraine nous regarde. L’histoire nous regarde. Et un jour, nos enfants nous demanderont : « Qu’est-ce que vous avez fait quand l’Ukraine se battait pour sa vie ? » Que repondrons-nous ?
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflete le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position editoriale institutionnelle. Les faits rapportes s’appuient sur des sources verifiables citees en fin d’article. L’analyse, les interpretations et le ton engage relevent de la liberte d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invite a consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Kyiv ready for talks next week with US over Russia proposals, Zelensky — Inquirer.net
Negociations americano-russes sur l’Ukraine : reunion trilaterale a Abu Dhabi — Euronews
Sources secondaires
Trump, Zelenskyy hail progress towards Russia-Ukraine peace deal — Al Jazeera
U.S. offers Ukraine 15-year security guarantee as part of peace plan — NPR
Ukraine presents changes to U.S.-proposed peace plan with Russia — The Washington Post
Un obstacle majeur entrave la paix en Ukraine : la question des territoires occupes — Slate.fr
Guerre en Ukraine : Trump et Zelensky evoquent des progres — Touteleurope.eu
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