Sept fantômes dans la nuit iranienne
Pour comprendre l’ampleur du bluff iranien, il faut d’abord mesurer l’ampleur de la destruction. L’Opération Midnight Hammer n’était pas une frappe symbolique. C’était la plus grande opération de combat utilisant des bombardiers B-2 de toute l’histoire militaire américaine, et la deuxième plus longue mission jamais effectuée par cette flotte depuis 2001. Plus de 125 aéronefs ont participé à la mission. Les sept B-2 Spirit ont décollé des États-Unis peu après minuit, heure de l’Est, ravitaillés en vol à plusieurs reprises pendant dix-huit heures de vol pour atteindre leurs cibles. Six autres B-2 avaient été envoyés sur l’île de Guam comme leurres, une diversion spectaculaire pour détourner l’attention iranienne vers le Pacifique alors que la véritable force de frappe filait silencieusement vers l’est. Les chasseurs iraniens n’ont jamais décollé. Les systèmes de missiles sol-air iraniens, y compris ceux fournis par la Russie, n’ont rien détecté. L’effet de surprise fut total. Quand le premier Massive Ordnance Penetrator a percé la montagne de Fordow, l’Iran dormait encore.
À Fordow précisément, douze MOP ont été larguées sur deux puits de ventilation distincts. Chaque bombe portait un fusible programmé individuellement pour maximiser l’effet de destruction en profondeur. Le général Caine a expliqué le mécanisme avec une précision chirurgicale : « Une bombe produit trois effets destructeurs : le souffle, la fragmentation et la surpression. Dans ce cas, le mécanisme principal de destruction était un mélange de surpression et de souffle se propageant dans les tunnels ouverts, détruisant le matériel critique. » Imaginez la scène sous la montagne : une onde de choc monstrueuse se propageant à travers des kilomètres de galeries souterraines, pulvérisant des milliers de centrifugeuses d’une fragilité extrême, arrachant les tuyauteries, soufflant les systèmes électriques. Les centrifugeuses, ces machines tournant à des dizaines de milliers de tours par minute, sont d’une sensibilité absolue à la moindre vibration. Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, l’a confirmé : « Étant donné la puissance explosive utilisée et la haute sensibilité des centrifugeuses à toute vibration, il est probable que des dommages très significatifs ont été causés. » Probable. Pas certain. Car personne ne peut encore descendre vérifier.
Sept bombardiers invisibles, quatorze bombes capables de percer des dizaines de mètres de roche, et un régime qui prétend que rien ne s’est passé. La disproportion entre la puissance de feu déployée et le déni affiché est si grotesque qu’elle en devient presque comique. Presque.
Le bilan des images satellites
Les images ne mentent pas, contrairement aux régimes autoritaires. À Natanz, le plus grand site d’enrichissement iranien abritant environ deux tiers des centrifugeuses installées du pays, les images de Maxar Technologies du 22 juin révèlent un cratère d’environ 5,5 mètres de diamètre directement au-dessus du complexe militaire souterrain. Les quatre halls en surface étaient complètement effondrés dès le 15 juin, après les premières frappes israéliennes. Les images du 22 juin montrent des mouvements de terre massifs, signe que les dommages s’étendaient bien au-delà de la surface. À Ispahan, le Centre de technologie nucléaire présentait des dégâts considérables sur l’ensemble du site : plus d’une douzaine de bâtiments totalement détruits, s’ajoutant aux quatre déjà frappés par les attaques israéliennes précédentes. Le directeur Grossi de l’AIEA a confirmé que « les dernières attaques ont endommagé d’autres bâtiments à Ispahan » et que « les entrées des tunnels souterrains du site ont été touchées ». En résumé, les trois sites majeurs du programme nucléaire iranien ont subi des dommages extrêmement sévères, tant en surface qu’en profondeur. Et c’est depuis ces ruines que le régime proclame son invincibilité.
Le fossé entre le discours et les décombres
Quand « intact » signifie « en ruines »
Il y a quelque chose de profondément surréaliste dans la rhétorique iranienne post-frappes. Le mot « intact », utilisé par le vice-ministre Khatibzadeh, appartient normalement au vocabulaire de ce qui n’a pas été touché, de ce qui demeure entier, de ce qui fonctionne. Or, au moment même où il prononçait ce mot, les inspecteurs de l’AIEA n’avaient plus accès à aucun des sites bombardés. L’agence onusienne avait retiré tous ses inspecteurs d’Iran pour des raisons de sécurité, y compris des menaces du régime. Quand vous interdisez à quiconque de venir constater que votre maison est « intacte », c’est généralement que les murs ne tiennent plus debout. Le ministre Araghchi a lui-même admis qu’aucun enrichissement n’avait lieu « en ce moment ». En ce moment. Deux mots qui disent tout. Si les installations étaient véritablement intactes, pourquoi les centrifugeuses ne tourneraient-elles pas ? Pourquoi l’uranium ne serait-il pas en train d’être enrichi ? La réponse est simple et cruelle : parce que les centrifugeuses sont probablement des débris sous des tonnes de gravats.
Qui se souvient de Mohammad Saïd al-Sahhaf ? Ce ministre irakien de l’Information qui, en 2003, proclamait devant les caméras que les troupes américaines n’étaient nulle part à Bagdad alors que les chars Abrams roulaient à quelques centaines de mètres derrière lui. Le monde entier l’avait surnommé « Comical Ali ». Aujourd’hui, le régime iranien tout entier semble avoir adopté sa méthode. Nier l’évidence, proclamer la victoire dans la défaite, transformer chaque cratère en preuve de résilience. La différence, c’est que Comical Ali faisait au moins rire. La version iranienne, elle, joue avec le feu nucléaire. Car derrière cette façade de bravade, se pose la question la plus dangereuse : si le régime se sent humilié et acculé, jusqu’où est-il prêt à aller pour restaurer sa crédibilité ? La bravade d’un régime blessé n’est jamais simplement du théâtre. C’est parfois le prélude à des décisions désespérées.
Quand un régime interdit aux inspecteurs de venir constater que tout va bien, c’est la définition même du bluff. L’Iran joue une partie de poker avec des cartes brûlées, dans un casino en flammes, et prétend avoir une quinte flush royale.
Les chiffres qui démentent la bravade
Les évaluations des services de renseignement américains racontent une histoire bien différente du récit héroïque de Téhéran. L’évaluation initiale de la Defense Intelligence Agency, basée sur les premières analyses de dommages du Commandement central américain, estimait que le programme nucléaire iranien avait été reculé de quelques mois seulement. Mais une évaluation ultérieure du Pentagone, datée de juillet 2025, revoyait ce chiffre nettement à la hausse : le programme serait retardé d’environ deux ans. Le porte-parole du Pentagone, Sean Parnell, a confirmé que les frappes avaient « dégradé le programme d’un à deux ans ». La directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, affirmait quant à elle que les installations avaient été « détruites » et qu’il faudrait « des années » pour les reconstruire. Même en prenant l’estimation la plus conservatrice, un recul de plusieurs mois pour un programme qui se targuait d’être invulnérable constitue un aveu d’échec retentissant. Et si l’on retient l’estimation du Pentagone, deux ans de retard pour un programme nucléaire, c’est une éternité géopolitique. C’est deux ans pendant lesquels l’Iran ne peut pas brandir la menace nucléaire. Deux ans de vulnérabilité absolue.
Le savoir-faire, cette arme à double tranchant
L’argument des mollahs : on sait, donc on peut
Reconnaissons-le avec honnêteté intellectuelle : l’argument de Larijani sur le savoir-faire n’est pas entièrement faux. Des experts internationaux parmi les plus respectés ont abondé dans son sens. Kenneth Pollack, vice-président pour la politique au Middle East Institute, l’a formulé avec une clarté brutale : « Le simple fait est qu’Israël n’allait jamais pouvoir éliminer entièrement la capacité de l’Iran à construire des armes nucléaires si les Iraniens choisissent de le faire. Le savoir est tout simplement trop répandu dans le système iranien. » C’est une vérité fondamentale de l’ère nucléaire. Vous pouvez bombarder des centrifugeuses, vous pouvez cratrériser des montagnes, vous pouvez réduire des laboratoires en cendres. Mais vous ne pouvez pas bombarder un cerveau. Vous ne pouvez pas faire disparaître la connaissance accumulée par des milliers de physiciens, d’ingénieurs et de techniciens pendant des décennies. L’Iran a développé son programme nucléaire pendant plus de quarante ans. Des générations de scientifiques ont été formées. Des thèses ont été écrites, des formules maîtrisées, des processus perfectionnés. Tout cela existe dans les esprits, dans les archives, dans les universités. C’est le paradoxe de l’ère atomique : une fois que vous savez fabriquer une bombe, vous ne pouvez pas désapprendre.
Mais voilà le piège de cet argument : savoir et pouvoir sont deux choses radicalement différentes. Je sais comment fonctionne un moteur de Formule 1, cela ne signifie pas que je peux en construire un dans mon garage. L’Iran sait enrichir l’uranium à 90 %. Mais peut-il le faire maintenant que ses centrifugeuses sont en morceaux, que ses sites sont sous des tonnes de décombres, que son infrastructure électrique est dévastée ? Le savoir-faire sans les moyens matériels, c’est comme une recette de cuisine sans ingrédients ni four. Vous pouvez réciter la recette par coeur, mais vous ne cuisinerez rien. David Albright, du Institute for Science and International Security, a résumé la situation avec justesse : « Le programme a été sérieusement reculé, mais il reste beaucoup de choses en suspens. » Ces choses en suspens sont précisément ce qui empêche le monde de dormir.
L’Iran brandit le savoir-faire comme un bouclier magique. Mais le savoir-faire sans les centrifugeuses, c’est un architecte devant un terrain vague. Il peut dessiner des plans magnifiques, mais il n’a plus ni briques ni ciment pour construire quoi que ce soit.
Les scientifiques assassinés, l’autre blessure
Ce que le régime ne dit pas, ou dit à demi-mot, c’est que le savoir-faire lui-même a été ciblé bien avant les bombes de juin. Pendant des années, une campagne d’assassinats méthodique a décimé l’élite scientifique nucléaire iranienne. Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le père du programme nucléaire militaire iranien, a été tué en novembre 2020 dans une opération attribuée au Mossad. Avant lui, d’autres physiciens et ingénieurs clés avaient été éliminés. L’équipe de PBS Frontline, lors de son reportage en Iran en septembre 2025, a pu filmer les lieux où des scientifiques iraniens avaient été assassinés. Les autorités iraniennes les ont amenés là, comme pour montrer au monde les cicatrices de cette guerre invisible. Mais ces cicatrices racontent aussi une vulnérabilité que le régime refuse d’admettre : le capital humain est aussi destructible que les centrifugeuses. L’analyse du CSIS a explicitement mentionné la destruction de « capital humain » parmi les conséquences des frappes. On ne parle pas ici de machines mais de personnes. De vies. De cerveaux irremplaçables qui ne peuvent pas être reconstruits comme une usine.
Les 400 kilos qui hantent le monde
L’uranium fantôme de l’Iran
Derrière la façade de bravade, se cache le véritable cauchemar : 400 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %. C’est le chiffre rapporté par l’AIEA dans son rapport du 31 mai 2025, trois semaines avant les frappes. 408,6 kilogrammes exactement, une augmentation de près de 50 % en quelques mois à peine. Assez pour fabriquer environ dix bombes nucléaires si l’uranium est enrichi jusqu’au grade militaire. Jeffrey Lewis, expert en non-prolifération, a posé le doigt sur la plaie : « Aujourd’hui, l’Iran possède toujours ce matériel et nous ne savons toujours pas où il se trouve. » Ces mots glacent le sang. Quatre cents kilos d’uranium hautement enrichi quelque part en Iran, dans un endroit que personne ne connaît, que personne ne peut inspecter, et dont le régime refuse de révéler l’emplacement. David Albright a renchéri : « Je pense qu’il faut présumer que des quantités significatives de cet uranium enrichi existent toujours, donc ce n’est pas terminé, loin de là. » Voilà la vérité nue derrière le bluff : même si les installations sont en ruines, le combustible de la bombe existe toujours.
Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a fourni une évaluation glaçante. Selon lui, la plus grande partie de l’uranium hautement enrichi iranien resterait ensevelie dans les sites détruits par les frappes, à Ispahan, Fordow et en partie à Natanz. Ensevelie, mais pas détruite. L’uranium ne brûle pas comme du bois. Il ne s’évapore pas sous les bombes. Il reste. Sous les décombres, contaminé peut-être, dispersé possiblement, mais toujours là. Et l’AIEA a besoin de la coopération pleine et entière de l’Iran pour accéder à ces installations massivement endommagées. Une coopération que Téhéran refuse catégoriquement de fournir. Les inspecteurs ne sont autorisés qu’à visiter les sites non bombardés. Autrement dit, les Iraniens vous laissent regarder la pièce propre de la maison mais vous interdisent d’ouvrir la porte de la cave inondée.
Quatre cents kilos d’uranium enrichi introuvable dans un pays qui refuse les inspections. Si ce n’est pas la définition d’un cauchemar géopolitique, je ne sais pas ce qui l’est. Le régime des mollahs joue à cache-cache avec le matériau le plus dangereux de la planète.
La montagne de Pickaxe — le secret dans le secret
Et puis il y a Pickaxe Mountain. Ce nom, qui semble sorti d’un roman d’espionnage, désigne une installation souterraine située à deux kilomètres au sud de Natanz. Elle n’a pas été ciblée par les frappes. L’activité y est toujours en cours. Les analystes spéculent que cette montagne pourrait abriter des composants de centrifugeuses, des assemblages prêts à l’emploi, ou même une partie des 400 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % dont la localisation reste un mystère. Avez-vous entendu parler de Pickaxe Mountain dans les communiqués triomphalistes de la Maison-Blanche ? Non. Parce que ce qui n’a pas été touché ne fait pas de belles photos satellites. Mais c’est peut-être là que se joue le véritable avenir du programme nucléaire iranien. Dans le silence d’une montagne que personne n’a bombardée.
Le régime des mollahs — blessé mais pas mort
L’effondrement de la dissuasion iranienne
Il faut replacer le bluff nucléaire dans son contexte plus large : l’effondrement stratégique de la République islamique en 2025. Début 2024, l’Iran semblait au sommet de sa puissance régionale, étendant son influence à travers son réseau de proxies, se rapprochant du statut de seuil nucléaire, projetant une image de confiance inébranlable. Puis tout s’est effondré. Israël, un pays de dix millions d’habitants avec une armée modeste, a sévèrement affaibli l’axe de proxies iranien, détruit la majorité des défenses aériennes stratégiques à longue portée de l’Iran, et considérablement réduit ses capacités de production de missiles balistiques. Le Hezbollah au Liban, les milices en Irak et en Syrie, le Hamas à Gaza : un à un, les piliers de l’influence iranienne ont été ébranlés ou détruits. Ce que Téhéran croyait être un bouclier impénétrable s’est révélé être un château de cartes. La croyance fondamentale qui protégeait le régime depuis des décennies, l’idée qu’on ne pouvait pas frapper l’Iran sans subir des représailles massives, s’est volatilisée en quelques semaines de juin 2025.
L’analyste Shahram Kholdi observe que Téhéran ne lit pas ce moment comme une défaite. Le leadership iranien internalise 2025 à travers un prisme survivaliste qui encourage la défiance plutôt que la retenue. C’est là que réside le danger véritable. Un régime qui se perçoit comme survivant plutôt que comme vaincu ne cherche pas la négociation. Il cherche la revanche. Avi Melamed, analyste de la région, pointe cependant un changement psychologique significatif à l’intérieur de l’Iran : « Beaucoup de citoyens iraniens n’ont plus peur de ce régime. » Cette phrase porte en elle le germe d’une transformation profonde. Quand un peuple cesse de craindre ses dirigeants, les jours de ces dirigeants sont comptés. Peut-être pas demain. Peut-être pas l’année prochaine. Mais le processus est irréversible.
Le régime iranien est comme un boxeur qui a encaissé trop de coups. Il tient encore debout, il agite les poings, il crie qu’il est invincible. Mais ses jambes tremblent, son oeil est fermé, et le public commence à quitter la salle. La bravade nucléaire est le dernier round d’un combat déjà perdu.
Les 21 000 arrestations de juin
Si le régime était si confiant, si solide, si invincible, pourquoi a-t-il arrêté 21 000 personnes en juin 2025 ? Ce chiffre, rapporté par de multiples sources, témoigne de la panique intérieure qui règne derrière les murs de la République islamique. Vingt-et-un mille arrestations en un seul mois. Ce sont des mères arrachées à leurs enfants. Des étudiants tirés de leurs salles de cours. Des ouvriers cueillis à la sortie de leurs usines. Tout cela pour une seule raison : le régime a peur. Peur que la colère populaire, alimentée par les bombardements et l’humiliation nationale, ne se retourne contre lui. Les manifestations qui ont éclaté en décembre 2025 confirment que cette peur était fondée. L’appareil coercitif iranien, aussi brutal soit-il, ne peut pas indéfiniment contenir la frustration d’un peuple de 93 millions de personnes. La question n’est plus de savoir si le régime peut réprimer, il l’a fait à de multiples reprises. La question est de savoir s’il peut maintenir cette répression sous une pression économique prolongée, des sanctions internationales renforcées et une humiliation militaire historique.
L'AIEA aveuglée — le monde navigue à vue
Des inspecteurs persona non grata
La dimension la plus terrifiante du bluff iranien n’est pas ce que le régime dit. C’est ce qu’il cache. Depuis les frappes de juin 2025, l’AIEA est pratiquement aveugle en Iran. En juillet 2025, Téhéran a suspendu sa coopération avec l’agence. Tous les inspecteurs ont quitté le pays avant le 4 juillet. Quand quelques-uns ont été autorisés à revenir pour superviser le rechargement du réacteur de Bushehr, ils ont dû repartir aussitôt après. En novembre 2025, le régime a officiellement mis fin à toute coopération restante avec les inspecteurs nucléaires internationaux, après que le conseil des gouverneurs de l’AIEA a adopté une résolution ordonnant à l’Iran de clarifier le statut de son stock d’uranium enrichi. La réponse de Téhéran a été de claquer la porte. Larijani lui-même avait prévenu dans son interview à PBS Frontline : « Si les mécanismes de snapback sont appliqués, nous mettrons fin à notre participation avec l’AIEA. » Il a tenu parole. Aujourd’hui, l’agence onusienne ne peut pas vérifier la taille ni la localisation du stock iranien d’uranium hautement enrichi. Au dernier décompte, le pays possédait assez de matière quasi militaire pour alimenter dix bombes nucléaires si elle était enrichie davantage.
Imaginez un instant ce que cela signifie concrètement. Un pays qui possède 400 kilos d’uranium enrichi à 60 %, suffisamment pour neuf armes nucléaires selon les calculs de l’Institute for Science and International Security, qui pourrait convertir ce stock en uranium de qualité militaire en trois semaines au site de Fordow, a expulsé tous les inspecteurs internationaux. Et nous sommes censés croire sur parole que ce pays n’a aucune intention de fabriquer une arme. La naïveté a ses limites. Même Grossi a qualifié la vérification du stock iranien de « depuis longtemps en retard », un euphémisme diplomatique pour dire « nous ne savons plus rien et c’est terrifiant ». Pendant ce temps, le régime joue les invincibles. Et le monde regarde, impuissant, un pays au bord du seuil nucléaire disparaître derrière un rideau d’opacité totale.
L’Iran a expulsé les yeux du monde et prétend n’avoir rien à cacher. C’est comme un suspect qui refuse de se soumettre au détecteur de mensonges tout en jurant être innocent. La transparence est le langage de la confiance. L’opacité est celui de la bombe.
L’ombre de Khamenei
Et puis il y a cette information qui devrait empêcher de dormir chaque responsable occidental. Selon des sources citées par l’Institut pour les études politiques internationales à Téhéran, le Guide suprême Ali Khamenei aurait autorisé en octobre 2025 le développement d’ogives nucléaires miniaturisées pour missiles balistiques. L’enrichissement à 90 %, le grade militaire, pourrait être atteint en quelques semaines en utilisant le stock existant et les centrifugeuses avancées restantes. Si cette information est exacte, et elle émane de sources que les analystes prennent au sérieux, alors le bluff iranien n’est peut-être pas un bluff du tout. C’est peut-être le rideau de fumée derrière lequel se cache la décision la plus dangereuse de l’histoire moderne du Moyen-Orient. Proclamer son invincibilité pour gagner du temps. Jouer les victimes pour détourner l’attention. Et pendant que le monde débat du bluff, assembler discrètement les composants de l’impensable.
La riposte iranienne — le désespoir en actes
L’attaque contre la base américaine au Qatar
Le bluff a ses limites, même pour les mollahs. Quand le régime a riposté aux frappes américaines en attaquant une base militaire américaine au Qatar, il a révélé la profondeur de son désespoir. Ce n’est pas la réponse d’un pays confiant et invincible. C’est le geste rageur d’un régime acculé qui frappe là où il peut encore frapper, non pas là où ce serait stratégiquement pertinent. Une base au Qatar. Pas une riposte massive contre Israël. Pas une fermeture du détroit d’Ormuz. Pas le déchaînement apocalyptique que le régime promettait depuis des décennies à quiconque oserait toucher à ses installations nucléaires. Non. Une base au Qatar. La montagne a accouché d’une souris en treillis militaire. Un conseiller iranien a déclaré à la télévision d’État que les exigences américaines « se traduisent par : désarmez-vous pour que nous puissions vous frapper quand bon nous semble ». Il y a dans cette phrase une lucidité involontaire. Car c’est exactement ce qui s’est passé. L’Iran a passé des décennies à construire une dissuasion qui, le jour venu, n’a dissuadé personne.
Les programmes militaires iraniens sont maintenant en phase de « réparation et récupération », selon les propres termes du vice-ministre. CNN a rapporté des signes que l’Iran accélère la reconstruction de son programme de missiles balistiques. Mais reconstruire sous sanctions internationales renforcées, sans accès aux marchés technologiques mondiaux, avec un réseau de proxies décimé et une population de plus en plus hostile, c’est comme essayer de rebâtir une maison pendant un tremblement de terre. Le Conseil de sécurité de l’ONU a réimposé des sanctions en septembre 2025. L’isolement de l’Iran est plus profond qu’il ne l’a jamais été depuis la révolution de 1979. Et c’est dans ce contexte de faiblesse maximale que le régime proclame que sa technologie nucléaire est indestructible. Le contraste est si violent qu’il en devient pathétique.
Quand votre « riposte dévastatrice » tant promise se résume à une attaque sur une base au Qatar, le monde entier comprend que le tigre de papier n’a plus de griffes. Le régime iranien rugit encore, mais c’est le rugissement d’un animal blessé, pas celui d’un prédateur.
Les sanctions de septembre — l’étau se resserre
Le retour des sanctions par les Nations Unies en septembre 2025 a porté un coup supplémentaire au régime déjà chancelant. L’économie iranienne, déjà exsangue après des années de pressions américaines, subit désormais l’ensemble du régime de sanctions multilatéral. Les importations de technologie sont bloquées. Les transactions financières sont surveillées. Les partenaires commerciaux se détournent. Pour un pays qui prétend pouvoir reconstruire son programme nucléaire grâce à son savoir-faire, l’absence d’accès aux matières premières, aux équipements de précision et aux composants technologiques est un obstacle considérable. Le savoir-faire ne fabrique pas des centrifugeuses à partir de rien. Il faut de l’acier maraging, des alliages spécifiques, de l’électronique de pointe. Et tout cela est désormais sous embargo.
Le paradoxe nucléaire — la destruction qui accélère la menace
Le piège de la frappe préventive
Voici le paradoxe le plus cruel de cette situation : les frappes qui étaient censées éliminer la menace nucléaire iranienne pourraient bien l’avoir accélérée. Avant juin 2025, l’Iran était un État au seuil nucléaire. Il avait la capacité de fabriquer une bombe mais avait choisi, par retenue stratégique, de ne pas franchir le pas. Les services de renseignement américains eux-mêmes évaluaient que l’Iran « ne construisait pas d’arme nucléaire ». C’était un choix calculé : rester au bord du précipice sans sauter, pour bénéficier de la dissuasion sans en payer le prix diplomatique. Mais les frappes ont détruit ce calcul. Si votre statut de seuil ne vous protège pas, alors autant franchir le pas. C’est la logique implacable que les analystes redoutent. Dans l’immédiat après-frappes, le soutien populaire en Iran pour le développement d’armes nucléaires a augmenté significativement. Les responsables iraniens remettent en question les bénéfices de l’adhésion au Traité de non-prolifération. La logique est brutale : à quoi bon respecter les règles si on vous bombarde quand même ?
C’est la tragédie des frappes préventives contre les programmes nucléaires. Elles peuvent retarder le programme. Elles peuvent détruire les installations. Mais elles renforcent la motivation. Elles transforment un choix stratégique en obsession nationale. Elles convertissent une ambiguïté calculée en détermination absolue. Demandez aux Nord-Coréens. Après avoir été classés dans l’« axe du mal » par George W. Bush, ils n’ont eu de cesse de se doter de la bombe. Et ils l’ont fait. L’Iran pourrait suivre le même chemin, mais avec des ressources bien supérieures et un stock de matière fissile déjà en main. Les bombes américaines ont peut-être détruit les centrifugeuses d’aujourd’hui, mais elles ont peut-être aussi créé les bombes nucléaires de demain.
C’est l’ironie la plus amère de cette histoire : en voulant empêcher l’Iran d’avoir la bombe, on lui a peut-être donné la raison ultime de la fabriquer. Les frappes ont détruit des machines, mais elles ont forgé une détermination. Et la détermination est plus dure que le béton de Fordow.
La question du seuil atomique
La communauté internationale est désormais confrontée à un dilemme existentiel. L’Iran est blessé, humilié, isolé, mais pas éliminé. Son savoir-faire existe toujours. Son uranium enrichi est probablement toujours là, quelque part sous les décombres ou dans les entrailles de Pickaxe Mountain. Ses scientifiques survivants sont probablement plus motivés que jamais. Et les inspecteurs qui pourraient nous dire ce qui se passe réellement sont interdits d’accès. Nous sommes plus aveugles sur le programme nucléaire iranien qu’à aucun moment depuis les révélations de 2002. Et c’est précisément dans cette obscurité que les décisions les plus dangereuses se prennent. Quand personne ne regarde, tout devient possible.
Trump et la guerre des récits
« Totalement et complètement oblitéré »
Il serait malhonnête de ne parler que du bluff iranien sans évoquer le bluff américain. Le président Trump a proclamé que les frappes avaient « complètement et totalement oblitéré » les installations nucléaires iraniennes. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a déclaré que les « ambitions nucléaires de l’Iran ont été anéanties ». La Maison-Blanche est allée jusqu’à publier un communiqué officiel intitulé « Les installations nucléaires de l’Iran ont été oblitérées — et les suggestions contraires sont de la désinformation ». Quand le rapport classifié de la Defense Intelligence Agency a fuité, suggérant que les frappes n’avaient reculé le programme que de quelques mois, la Maison-Blanche l’a qualifié de « complètement faux ». Deux récits opposés. Deux bluffs symétriques. D’un côté, l’Iran qui prétend être invincible. De l’autre, l’Amérique qui prétend avoir tout détruit. La vérité, comme toujours, se trouve quelque part entre les deux. Ni invincible, ni oblitéré. Gravement endommagé, significativement retardé, mais pas éliminé.
Cette guerre des récits n’est pas anecdotique. Elle a des conséquences concrètes sur la politique à venir. Si les Américains croient sincèrement avoir oblitéré le programme, ils risquent de baisser la garde. Si les Iraniens croient sincèrement être invincibles, ils risquent de prendre des risques insensés. Les deux bluffs se nourrissent mutuellement dans une escalade de déni qui rend le monde plus dangereux. Kenneth Pollack a touché juste : le programme n’est pas détruit, la capacité demeure, et la décision de franchir le seuil nucléaire reste entre les mains de Téhéran. Toute la question est de savoir si les frappes ont rendu cette décision plus ou moins probable. Et la réponse, malheureusement, penche du mauvais côté.
Il y a deux menteurs dans cette histoire, et aucun des deux ne sert la paix. Le bluff iranien nourrit le bluff américain qui nourrit le bluff iranien, dans une spirale où la vérité est la première victime et où la sécurité mondiale est le dommage collatéral.
Le cessez-le-feu du 24 juin et ses faux-semblants
Le cessez-le-feu du 24 juin 2025 a mis fin à douze jours de guerre ouverte entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Douze jours qui ont redessiné l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Mais un cessez-le-feu n’est pas une paix. C’est une pause. Et pendant cette pause, chaque camp reconstruit, recalcule, replanifie. L’Iran est enfermé dans un refus total de négocier tant que la demande de zéro enrichissement reste sur la table. Les États-Unis et Israël ont démontré qu’ils étaient prêts à frapper. La fenêtre diplomatique que les analystes évoquent comme une opportunité issue des frappes pourrait bien se refermer avant même d’avoir été ouverte. Car qui négocie depuis une position de faiblesse perçue ? Pas un régime théocratique dont la survie repose sur le mythe de l’invincibilité.
2026 — l'année de tous les dangers
L’épreuve de vérité pour le régime
Nous sommes en janvier 2026, et les questions qui se posent sont vertigineuses. L’Iran peut-il réellement reconstruire son programme nucléaire ? Combien de temps lui faudra-t-il ? Les centrifugeuses avancées de type IR-6 et IR-8 qui avaient été installées à Fordow et Natanz peuvent-elles être remplacées sous sanctions ? Les matières premières nécessaires peuvent-elles être importées clandestinement ? Le régime a-t-il secrètement développé des sites alternatifs ? Et surtout, la question qui hante : le Guide suprême a-t-il pris la décision de franchir le Rubicon nucléaire ? Les experts du House of Commons Library britannique identifient 2026 comme l’année qui testera les limites de l’endurance de Téhéran. Les sanctions mordent. L’économie souffre. La population gronde. L’appareil militaire est en reconstruction. Le réseau de proxies est en lambeaux. Tout converge vers un point de rupture.
Et c’est là que le bluff nucléaire prend sa dimension la plus dangereuse. Un régime acculé, convaincu que la communauté internationale ne lui offrira jamais la sécurité qu’il cherche, pourrait conclure que seule la bombe le protégera. Le paradoxe ultime : le bluff d’invincibilité pourrait devenir réalité non pas parce que l’Iran est fort, mais précisément parce qu’il est faible. C’est quand un animal est le plus blessé qu’il est le plus dangereux. C’est quand un régime n’a plus rien à perdre qu’il prend les risques les plus insensés. Les prochains mois nous diront si le bluff iranien était vraiment un bluff, ou le prélude à quelque chose de bien plus terrifiant.
2026 est l’année où le masque de l’invincibilité iranienne tombera pour de bon. Soit le régime s’effondre sous le poids de ses contradictions, soit il franchit le seuil nucléaire dans un acte de désespoir. Dans les deux cas, le monde retiendra son souffle.
Le spectre de la cascade nucléaire
Et si le bluff devenait réalité, les conséquences dépasseraient largement les frontières iraniennes. L’Arabie saoudite a déjà laissé entendre qu’elle développerait ses propres capacités nucléaires si l’Iran obtenait la bombe. La Turquie, l’Égypte, les Émirats suivraient probablement. C’est le cauchemar de la cascade nucléaire au Moyen-Orient : une région déjà explosive transformée en poudrière atomique. Les experts de The Conversation avertissent que l’action militaire américaine en Iran « risque de déclencher une cascade nucléaire régionale et mondiale ». Chaque bombe larguée sur Fordow n’a pas seulement creusé un cratère dans la montagne iranienne. Elle a peut-être ouvert une fissure dans l’ensemble du régime de non-prolifération mondial.
Le dernier bluff — quand la bravade devient prophétie
La leçon de l’histoire nucléaire
Larijani avait raison sur un point, un seul, mais un point essentiel. Le savoir nucléaire ne s’efface pas. L’Allemagne d’après-guerre le savait. Le Japon le sait encore. Tout pays ayant développé une expertise nucléaire avancée la conserve indéfiniment. Mais Larijani avait tort sur tout le reste. Le programme peut être retardé. Les installations peuvent être détruites. Les scientifiques peuvent être éliminés. Les matériaux peuvent être placés sous embargo. Le temps peut être gagné. Et dans le jeu géopolitique, le temps est la monnaie la plus précieuse. Deux ans de retard, c’est deux ans pendant lesquels le régime peut tomber. Deux ans pendant lesquels la population peut se soulever. Deux ans pendant lesquels la diplomatie peut, peut-être, trouver une issue. Le bluff iranien est un écran de fumée qui masque une réalité crue : le régime est plus vulnérable qu’il ne l’a jamais été, et sa bravade est le dernier rempart psychologique d’une théocratie qui sent le sol se dérober sous ses pieds.
Ce qui me hante, en écrivant ces lignes, ce n’est pas le bluff lui-même. Les régimes autoritaires bluffent toujours. C’est dans leur ADN. Ce qui me hante, c’est le moment où le bluff cesse d’en être un. Le moment où, dans un bunker quelque part sous Téhéran, un vieillard en turban décide que la survie du régime passe par l’impensable. Ce moment n’est peut-être jamais venu. Il ne viendra peut-être jamais. Mais chaque bombe larguée sur Fordow, chaque sanction imposée, chaque humiliation infligée rapproche ce moment d’un millimètre. Et avec 400 kilos d’uranium enrichi dont personne ne connaît la localisation, un millimètre peut séparer le bluff de l’apocalypse.
Le bluff iranien est la dernière danse d’un régime qui refuse de quitter la scène. Mais attention : dans l’histoire, les régimes les plus dangereux ne sont pas les plus forts. Ce sont ceux qui n’ont plus rien à perdre. Et l’Iran de 2026 ressemble terriblement à un animal acculé dont le dernier recours pourrait être le feu nucléaire.
La phrase qui hante
Un jour, peut-être, des archéologues du futur découvriront les ruines de Fordow sous leur montagne crevée. Ils trouveront des centrifugeuses tordues comme des sculptures abstraites, des tunnels effondrés, des cendres gris-bleu qui racontent la violence d’une nuit de juin 2025. Et quelque part, peut-être, ils trouveront les traces de 400 kilos d’uranium dont le monde entier a perdu la trace. Ils se demanderont alors comment l’humanité a pu laisser un régime en ruines jouer les invincibles avec le matériau de l’apocalypse. Et ils n’auront pas de réponse. Parce que nous n’en avons pas non plus.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est un commentaire d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
CNN — Early US intel assessment suggests strikes on Iran did not destroy nuclear sites (juin 2025)
Al Jazeera — Iran’s foreign minister says strikes won’t stop nuclear programme (décembre 2025)
Sources secondaires
CSIS — Damage to Iran’s Nuclear Program: Can It Rebuild? (2025)
IISS — Iran’s nuclear programme after the strikes (juillet 2025)
Iran International — Bruised but undeterred: Iran braces for more risks in 2026 (décembre 2025)
House of Commons Library — Iran: Impacts of June 2025 Israel and US strikes (2025)
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