La version présidentielle contre la réalité
Revenons à cette scène du Cabinet américain. Donald Trump, entouré de ses ministres, annonce avec la solennité d’un chef d’État victorieux qu’il a obtenu de Poutine une promesse de ne pas frapper les villes ukrainiennes pendant une semaine. « À cause du froid extrême », précise-t-il. Comme si le froid n’existait pas les autres semaines. Comme si le gel mortel qui a frappé l’Ukraine en janvier 2026 était un phénomène temporaire qui allait gentiment se dissiper le dimanche suivant. La réalité est exactement l’inverse : les météorologues annonçaient que le froid allait s’aggraver à partir du dimanche. Que les températures allaient chuter encore plus bas. Que la semaine suivante serait encore plus brutale. Le cessez-le-feu — si tant est qu’on puisse appeler cela un cessez-le-feu — allait donc expirer précisément au moment où les Ukrainiens en auraient le plus besoin. On ne peut pas inventer un scénario plus cruel. On ne peut pas dessiner un piège plus parfait. La trêve qui expire quand le froid tue. Quelqu’un, quelque part, a calculé cela. Quelqu’un a regardé les prévisions météorologiques et s’est dit : oui, dimanche, c’est parfait.
Est-ce que Trump savait que la Russie ne parlait que de deux jours ? Est-ce qu’il a délibérément exagéré pour se donner le beau rôle ? Est-ce que son entourage l’a informé des nuances de la position russe avant qu’il ne prenne la parole devant son Cabinet ? Ces questions restent sans réponse, mais elles disent tout sur le fossé qui sépare la communication trumpienne de la réalité diplomatique. Car pendant que Trump célébrait sa victoire imaginaire, le président Volodymyr Zelensky était contraint de rappeler au monde une vérité simple : « Il n’y a pas de cessez-le-feu. Il n’y a pas d’accord officiel sur un cessez-le-feu, tel qu’il en est habituellement conclu lors de négociations. Il n’y a eu aucun dialogue direct et aucun accord direct sur cette question entre nous et la Russie. » Ces mots de Zelensky, prononcés le 30 janvier devant les journalistes, sont d’une clarté dévastatrice. Ils révèlent l’étendue de la farce.
Trump a vendu au monde un cessez-le-feu qui n’existe pas. Poutine a offert une pause qui ne vaut rien. Et entre ces deux ego surdimensionnés, quarante-quatre millions d’Ukrainiens retiennent leur souffle. Voilà où en est la diplomatie en 2026 : un spectacle de dupes joué sur le dos de ceux qui meurent.
Zelensky, l’homme seul face au théâtre des puissants
Volodymyr Zelensky a choisi ses mots avec une précision chirurgicale. « C’est une initiative du côté américain », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Nous la voyons comme une opportunité plutôt qu’un accord. » Le président ukrainien marchait sur un fil. D’un côté, il ne pouvait pas humilier Trump en rejetant ouvertement son annonce — car l’Ukraine dépend vitalement de l’aide américaine. De l’autre, il devait rappeler au monde que ce supposé cessez-le-feu n’avait aucune consistance juridique, aucune force contraignante, aucun mécanisme de vérification. Zelensky a offert un geste de bonne volonté remarquable : « Si la Russie ne frappe pas notre infrastructure énergétique, nous ne frapperons pas la leur. » Mais qui surveille ? Qui vérifie ? Qui sanctionne si la Russie reprend ses bombardements le lundi matin à l’aube ? Personne. Il n’y a aucun mécanisme. Il n’y a aucun observateur. Il n’y a que la parole de Vladimir Poutine — un homme qui a promis de ne jamais envahir l’Ukraine quelques jours avant de l’envahir. Un homme qui a promis des corridors humanitaires à Marioupol avant de les bombarder. Un homme dont la parole ne vaut rien.
La solitude de Zelensky dans cette séquence est frappante. Il doit simultanément remercier Trump pour son initiative, douter publiquement de la sincérité russe, et préparer son peuple à la possibilité que tout recommence dès le dimanche soir. Il doit être diplomate, réaliste et protecteur en même temps. Pendant ce temps, dans les stations de métro de Kyiv, des familles entières dorment sur des matelas de fortune, les enfants serrés contre leurs parents sous des couvertures insuffisantes, les vieillards toussant dans l’air humide des tunnels, les bébés pleurant dans l’obscurité. Pour ces gens-là, la confusion diplomatique entre Trump et Peskov n’est pas un débat abstrait. C’est une question de vie ou de mort.
111 drones dans la nuit — le cessez-le-feu version Poutine
La nuit du 30 janvier : un répit en trompe-l’oeil
Les chiffres de cette nuit du 30 janvier racontent une histoire que les mots de Peskov tentent de masquer. 111 drones de différents types. Un missile balistique. Six civils tués. Vingt blessés. Voilà le cessez-le-feu russe. Voilà la pause humanitaire annoncée par Trump. Il est vrai que Kyiv n’a pas été directement ciblée cette nuit-là. Les forces aériennes ukrainiennes l’ont confirmé. Mais c’est l’ensemble du pays qui a tremblé. Les régions de première ligne ont reçu plus de cent drones. Des familles ont été arrachées à leur sommeil par les sirènes. Des maisons ont été détruites. Des vies ont été brisées. Et tout cela est considéré comme compatible avec la promesse faite à Trump parce que Kyiv, techniquement, a été épargnée. Quel monde avons-nous construit quand le bombardement de tout un pays sauf sa capitale est présenté comme un geste de paix ? Quand six morts dans une nuit sont considérés comme un progrès ? Quand vingt blessés sont le prix acceptable d’une négociation qui n’en est pas une ?
Le détail qui fait froid dans le dos est celui-ci : le matin du 30 janvier, Zelensky a noté sur les réseaux sociaux qu’il n’y avait eu « aucune frappe sur les installations énergétiques la nuit dernière ». Mais il a immédiatement ajouté : « Hier après-midi, notre infrastructure énergétique dans plusieurs régions a été touchée. » En d’autres termes, la Russie a frappé les installations énergétiques ukrainiennes quelques heures avant que le supposé cessez-le-feu n’entre en vigueur. Comme un fumeur qui s’allume une dernière cigarette avant d’arrêter. Sauf qu’ici, les cigarettes sont des missiles et les poumons qui brûlent sont ceux des centrales électriques qui alimentent des millions de foyers. Kateryna Serzhan, une résidente de Kyiv, a raconté que sa famille n’avait eu de l’électricité que pendant une heure et demie. Que les chauffages à batterie fournissaient à peine de la chaleur. « Nous étions préparés à un hiver difficile », a-t-elle confié, « mais cette fois, en plus des coupures de courant causées par les bombardements, il y a eu un froid extrême. »
Cent onze drones dans la nuit, et on appelle ça un cessez-le-feu. Six morts, et on appelle ça de la diplomatie. À quel moment avons-nous accepté que le massacre à petit feu d’un peuple soit le prix de la « stabilité internationale » ? Je refuse cette normalisation de l’horreur.
Le bilan humain que personne ne veut voir
Pendant que Trump et Peskov se disputaient sur le nombre de jours, l’Organisation des Nations unies publiait des chiffres qui auraient dû faire la une de chaque journal du monde. 10,8 millions de personnes en Ukraine ont besoin d’aide humanitaire. 10,8 millions. L’ONU a lancé un appel humanitaire de 2,31 milliards de dollars pour 2026, destiné à soutenir 4,12 millions de personnes confrontées aux besoins les plus graves. Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Volker Türk, a qualifié les attaques russes de « cruelles », avertissant que « les civils supportent le poids de ces attaques » et que le ciblage des infrastructures civiles constitue « une violation claire des règles de la guerre ». Mais ces mots, aussi justes soient-ils, n’arrêtent pas un seul drone. Ces mots ne réchauffent pas un seul appartement. Ces mots ne raniment pas un seul enfant mort de froid dans une maternité bombardée de Kharkiv. En janvier 2026, les frappes russes sur Kharkiv ont endommagé des immeubles résidentiels, provoqué des incendies dans des tours d’habitation et touché un foyer pour personnes déplacées, un hôpital et une maternité. Quatorze personnes ont été blessées, dont une femme enceinte et un enfant. Est-ce que cette femme enceinte savait que Trump avait annoncé un cessez-le-feu ? Est-ce que cet enfant comprenait la différence entre un accord d’une semaine et une pause de deux jours ?
Abu Dhabi : les négociations qui ne négocient rien
Des discussions « historiques » aux résultats fantômes
Pour comprendre la farce du cessez-le-feu du dimanche, il faut remonter quelques jours en arrière, aux pourparlers trilatéraux d’Abu Dhabi des 23 et 24 janvier 2026. C’était la première fois depuis l’invasion russe à grande échelle que des responsables ukrainiens, russes et américains se retrouvaient autour d’une même table. Les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner étaient présents. Du côté russe, Igor Kostyukov, chef de la direction du renseignement militaire, Youri Ouchakov, conseiller présidentiel, et Kirill Dmitriev. Du côté ukrainien, Rustem Umerov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense. Un responsable américain a qualifié ces deux jours de « historiques ». Les Émirats arabes unis ont parlé de discussions « constructives et positives ». Le Kremlin a dit que c’était « constructif mais qu’un travail sérieux restait à faire ». Tout le monde a souri. Tout le monde s’est congratulé. Et rien n’a été résolu.
Car le noeud gordien reste le même depuis quatre ans : le Donbass. La Russie exige la totalité de la région est de l’Ukraine, y compris les territoires qu’elle ne contrôle pas encore militairement. L’Ukraine refuse de céder un seul centimètre carré de territoire qu’elle contrôle. Zelensky l’a dit avec une clarté implacable : « Nous avons dit à plusieurs reprises que nous sommes prêts à des compromis qui mènent à une fin réelle de la guerre, mais qui ne sont en aucun cas liés à des modifications de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. » Witkoff et Kushner sont repartis en déclarant que les « accords fonciers » étaient le dernier point de blocage. Comme si des millions de vies, des villes entières, des communautés enracinées depuis des générations, pouvaient être réduites à une transaction immobilière. Comme si le Donbass était un terrain à acheter ou à vendre. L’obscénité du langage révèle l’obscénité de l’approche.
On négocie des territoires comme on négocie des contrats de béton. On échange des villes contre des promesses. On marchande des frontières au-dessus de la tête de millions de civils qui n’ont rien demandé. Abu Dhabi restera dans l’histoire comme le lieu où la diplomatie a parlé immobilier pendant que l’Ukraine mourait d’hypothermie.
Le plan en vingt-huit points qui empoisonne tout
Au coeur de l’impasse se trouve le plan de paix en vingt-huit points de l’administration Trump, porté par Steve Witkoff. Ce plan relègue le cessez-le-feu au dernier point — le vingt-huitième — et exige que Zelensky cède le Donbass avant même que les armes ne se taisent. Avez-vous mesuré l’absurdité de cette séquence ? On demande à un pays en guerre de céder son territoire avant d’obtenir un cessez-le-feu. C’est comme demander à quelqu’un de vider son compte bancaire avant de lui garantir la sécurité. C’est la capitulation déguisée en négociation. Les Européens l’ont compris. Le plan européen alternatif exige l’inverse : le cessez-le-feu d’abord, les négociations territoriales ensuite. Il ne demande pas à Kyiv de se retirer du Donbass. Il ne ferme pas la porte à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Mais ce plan est ignoré, marginalisé, écarté. Comme l’a dit Norbert Röttgen, un législateur conservateur allemand de premier plan : « Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique n’est pas de notre côté dans une question de guerre et de paix en Europe. »
L'Ukraine gèle — et le monde regarde ailleurs
Moins vingt-deux degrés et pas de chauffage
Les chiffres de la catastrophe énergétique ukrainienne sont si vertigineux qu’ils en deviennent abstraits. Il faut les ramener à l’échelle humaine pour comprendre ce que signifie un cessez-le-feu de deux jours. En janvier 2026, la capacité de production électrique de l’Ukraine a été réduite à 14 gigawatts — moins de la moitié des 33,7 gigawatts disponibles avant l’invasion. Cela crée un déficit de 3 gigawatts pendant les pics de demande hivernaux. Le maire de Kyiv, Vitali Klitschko, a déclaré que la capitale ne disposait que d’environ la moitié de l’électricité dont elle a besoin, avec 1 700 mégawatts nécessaires pour alimenter les services de ses 3,6 millions d’habitants. « C’est la première fois dans l’histoire de notre ville que, par un froid aussi extrême, la majeure partie de la ville a été laissée sans chauffage et avec un énorme manque d’électricité », a-t-il déclaré. 335 000 résidents de Kyiv se sont retrouvés sans électricité après les attaques. 5 635 immeubles d’habitation étaient sans chauffage. Des gens dormaient dans le métro. Plus de 1 200 espaces chauffés sécurisés fonctionnaient dans la ville, auxquels s’ajoutaient 68 points de chauffage supplémentaires mis en place par les services d’urgence.
Imaginez cette scène. Vous êtes une mère de famille à Kyiv. Il fait moins vingt-deux degrés dehors. Votre appartement n’a pas de chauffage depuis trois jours. L’électricité revient par intermittences d’une heure et demie. Vos enfants portent trois couches de vêtements pour dormir. Vous entendez à la radio que le président américain a obtenu un cessez-le-feu. Votre coeur bondit. Puis vous apprenez que ce cessez-le-feu ne dure que jusqu’à dimanche. Que dès lundi, les missiles peuvent revenir. Que la semaine prochaine sera encore plus froide. Que ferez-vous ? Où irez-vous ? Quel espoir vous reste-t-il quand la communauté internationale considère que deux jours sans bombes sur votre ville est un accomplissement diplomatique ? Le président Zelensky a déclaré l’état d’urgence pour le secteur énergétique. La Première ministre Yulia Svyrydenko a introduit des mesures d’urgence, dont la réduction des couvre-feux nocturnes pour permettre aux gens d’accéder aux centres de chauffage. Les vacances scolaires à Kyiv ont été prolongées jusqu’au 1er février. Des mesures de survie. Pas des mesures de vie.
Il y a quelque chose de profondément obscène dans le contraste entre la chaleur des salons diplomatiques d’Abu Dhabi et le froid mortel des appartements de Kyiv. Les négociateurs sirotent du café dans des palais climatisés pendant que des vieillards ukrainiens meurent de froid dans leurs propres maisons. C’est une obscénité que l’histoire ne pardonnera pas.
La mauvaise foi russe : un schéma qui ne trompe plus personne
Le précédent de mai 2025
Quiconque est surpris par la mauvaise foi russe n’a pas suivi l’histoire. En mai 2025, Moscou avait annoncé un cessez-le-feu de trois jours pour des « considérations humanitaires ». L’Ukraine a accusé la Russie de l’avoir violé presque immédiatement. Le schéma est toujours le même : la Russie annonce une trêve, la communauté internationale salue, les médias titrent « espoir de paix », et puis les missiles reprennent. Le cessez-le-feu énergétique précédent, négocié en 2025, avait expiré le 18 avril et n’avait pas été renouvelé. Les deux camps s’étaient mutuellement accusés de violations. La Russie accusait l’Ukraine de frappes sur les installations énergétiques en Koursk, Bryansk et Crimée. L’Ukraine accusait la Russie de frapper les infrastructures civiles presque chaque nuit depuis le 18 mars. C’est un cycle infernal, un manège sanglant qui tourne et retourne et dont chaque révolution emporte des vies civiles.
La Russie utilise les trêves comme des armes. Pas des armes conventionnelles, mais des armes de communication. Chaque cessez-le-feu annoncé permet à Moscou de projeter une image de bonne volonté tout en continuant sa guerre d’usure. Chaque pause temporaire permet de repositionner des troupes, de recharger des systèmes d’armes, de planifier la prochaine vague d’attaques. Le président Zelensky l’a compris. Il a averti que la Russie préparait « une nouvelle frappe massive » et que les services de renseignement ukrainiens le confirmaient. « Les États-Unis, l’Europe et tous nos partenaires doivent comprendre à quel point cela discrédite les discussions diplomatiques. Chaque frappe russe y contribue. » Ces paroles sont d’une lucidité implacable. Chaque missile tiré pendant une prétendue trêve ne détruit pas seulement un bâtiment — il détruit la confiance dans l’ensemble du processus diplomatique.
Combien de « cessez-le-feu » violés faudra-t-il avant que le monde comprenne que le mot même n’a aucun sens dans la bouche du Kremlin ? Combien de trêves fantômes, combien de pauses-pipeau, combien de silences de dupes avant qu’on cesse de prendre les promesses de Poutine au sérieux ?
Marioupol, Bucha, et la mémoire courte du monde
Il faut se souvenir de Marioupol. Il faut se souvenir des corridors humanitaires promis par la Russie pour l’évacuation des civils — des corridors qui ont été bombardés alors que des femmes et des enfants tentaient de fuir. Il faut se souvenir de Bucha, où les troupes russes ont laissé derrière elles des corps dans les rues, les mains liées dans le dos, des traces de torture sur les cadavres. Il faut se souvenir de chaque promesse brisée, de chaque engagement trahi, de chaque mot prononcé par Moscou qui s’est révélé être un mensonge. Et il faut garder cette mémoire à l’esprit quand Peskov dit, avec son calme olympien, que la Russie a accepté de ne pas bombarder Kyiv pendant deux jours. Deux jours. C’est l’étendue de la générosité d’un régime qui a détruit des milliers de vies, rasé des villes entières, provoqué la plus grande crise humanitaire européenne depuis la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que quelqu’un, quelque part, trouve cela acceptable ? Est-ce que quelqu’un, quelque part, considère que quarante-huit heures sans bombes sur une seule ville constitue un progrès vers la paix ?
L'Europe, spectatrice impuissante de sa propre tragédie
Le continent qui a perdu sa voix
L’Europe observe ce spectacle avec un mélange de rage et d’impuissance qui devrait alarmer chaque citoyen européen. Selon le Conseil européen des relations étrangères, le cessez-le-feu précaire entre l’Ukraine et la Russie est dicté par l’épuisement ukrainien et l’insistance américaine, pas par la diplomatie européenne. L’Europe — le continent où se déroule cette guerre, le continent dont la sécurité est en jeu, le continent dont les frontières sont menacées — est marginalisée. Les discussions ont lieu entre Washington, Moscou et Kyiv. Pas entre Bruxelles, Berlin ou Paris. L’Europe est réduite au rôle de spectatrice d’une guerre qui se joue sur son propre sol. Le président polonais Nawrocki l’a dit sans détour : « Que ce soit un accord de paix signé ou non, la Russie restera une menace pour l’Europe. » Ces mots devraient résonner comme une sirène d’alarme dans chaque capitale européenne. Ils disent une vérité fondamentale : cette guerre ne concerne pas seulement l’Ukraine. Elle concerne l’ordre européen tout entier.
Les analystes de Chatham House ont formulé un avertissement glaçant : « Si Donald Trump croyait pouvoir persuader Vladimir Poutine de signer un cessez-le-feu complet en Ukraine, il l’apprend à ses dépens : la Russie est intéressée par la paix, mais uniquement à ses propres conditions. » Et ces conditions, nous les connaissons : le Donbass en totalité, la neutralisation de l’Ukraine, la fin de toute perspective d’adhésion à l’OTAN. Un cessez-le-feu qui laisse l’Ukraine sans protection ne serait qu’une pause avant une guerre plus large. Exactement comme l’ont prédit les experts. Exactement comme l’a prouvé l’histoire. Car n’oublions pas : la Russie a annexé la Crimée en 2014, et le monde a regardé ailleurs. La Russie a alimenté la guerre du Donbass pendant huit ans, et le monde a regardé ailleurs. La Russie a envahi l’Ukraine en 2022, et le monde a été « choqué ». Mais chaque fois, la Russie a fait exactement ce qu’elle avait annoncé. Chaque fois, les signes étaient là. Chaque fois, nous avons choisi de ne pas les voir.
L’Europe a délégué sa sécurité à un homme qui négocie ses intérêts personnels, pas les nôtres. Trump marchande avec Poutine pendant que nos frontières tremblent. Le réveil sera brutal, et nous l’aurons mérité.
Les garanties de sécurité — l'éléphant dans la pièce
Ce que Zelensky demande et que personne ne veut donner
Zelensky a été d’une clarté totale sur ce point : toute paix doit être accompagnée de garanties de sécurité occidentales incluant un engagement américain. Sans cela, tout cessez-le-feu est une invitation à une future invasion. « La seule façon de dissuader la Russie d’une telle agression future est une garantie de sécurité occidentale qui inclut un appui américain », a-t-il déclaré. Zelensky a ajouté que le Royaume-Uni et la France étaient « prêts à engager réellement leurs forces sur le terrain » pour surveiller un accord de cessez-le-feu, « mais l’appui du président Trump est nécessaire ». Un document définissant les garanties de sécurité américaines pour l’Ukraine dans un scénario d’après-guerre serait « prêt à 100 % », selon Zelensky, bien qu’il doive encore être formellement signé. Le problème est là : ce document existe, mais il n’est pas signé. Il est « prêt » mais il reste dans un tiroir. Et tant qu’il reste dans ce tiroir, l’Ukraine est nue face à la menace russe.
Car voici ce que Trump ne dit pas quand il annonce son cessez-le-feu de week-end : que se passe-t-il après ? Si la Russie reprend ses bombardements lundi, que fait l’Amérique ? Si Poutine lance une nouvelle offensive au printemps, que fait l’OTAN ? Si un accord de paix est signé mais que la Russie le viole — comme elle a violé tous les accords précédents — qui intervient ? Personne ne répond à ces questions. Personne ne veut y répondre. Car y répondre impliquerait de prendre des engagements contraignants. Et prendre des engagements contraignants impliquerait de risquer quelque chose. Et les grands de ce monde, en ce moment, ne veulent rien risquer. Ils veulent un cessez-le-feu qu’ils puissent célébrer sur les réseaux sociaux. Ils veulent une photo de poignée de mains. Ils veulent pouvoir dire qu’ils ont « oeuvré pour la paix ». Le reste — les vies détruites, les villes rasées, les familles brisées — n’est qu’un détail administratif.
Un cessez-le-feu sans garantie de sécurité, c’est un bandage sur une artère sectionnée. Ça arrête le sang une minute. Et puis ça reprend, plus fort, plus rouge, plus mortel. Zelensky le sait. Poutine le sait. Seul Trump semble l’ignorer.
Le temps, allié de Moscou
Chaque jour qui passe profite à Poutine
Voici la vérité stratégique que personne ne veut entendre : chaque jour de négociation est un jour gagné par la Russie. Pendant que les diplomates discutent, les troupes russes avancent. Pas de manière spectaculaire, pas de manière décisive, mais méthodiquement, centimètre par centimètre, village par village. L’avantage numérique de la Russie en effectifs et ses avancées incrémentales sur le champ de bataille signifient qu’elle est disposée à continuer la guerre et qu’elle gagne du temps en prolongeant les discussions. C’est la stratégie que les experts militaires appellent la « guerre d’usure » — et la Russie y excelle. Elle a les ressources, elle a les effectifs, elle a la profondeur stratégique. Ce que l’Ukraine n’a pas. Ce que l’Ukraine n’a jamais eu.
Le cessez-le-feu de deux jours s’inscrit parfaitement dans cette logique. Il offre à la Russie une pause opérationnelle pour repositionner ses forces, réapprovisionner ses stocks de munitions, reposer ses équipages de drones. Il offre à Moscou un avantage diplomatique — « Voyez, nous avons accepté la demande de Trump, c’est l’Ukraine qui ne veut pas la paix. » Et il offre à Poutine ce qu’il désire le plus : du temps. Du temps pour consolider ses positions. Du temps pour épuiser l’Ukraine. Du temps pour fracturer l’alliance occidentale. Du temps pour attendre que le monde se lasse, que les médias se tournent vers la prochaine crise, que les opinions publiques européennes oublient. Le temps est l’arme la plus redoutable de Poutine. Et chaque cessez-le-feu bidon, chaque pause diplomatique, chaque round de négociations qui ne mène nulle part lui en donne davantage.
Poutine ne négocie pas la paix. Il négocie le temps. Chaque heure passée autour d’une table est une heure que ses soldats passent à creuser des tranchées, à avancer d’un mètre, à consolider une conquête. La diplomatie est devenue sa meilleure arme de guerre.
La question qui hante : et si c'était chez nous ?
Le miroir insoutenable
Fermez les yeux. Imaginez que c’est Paris qui est bombardée. Imaginez que c’est Lyon qui n’a plus de chauffage. Imaginez que c’est Marseille qui est plongée dans le noir à moins vingt degrés. Imaginez qu’un président étranger annonce qu’il a obtenu un cessez-le-feu de deux jours. Deux jours. Pas un mois. Pas une semaine. Deux jours. Est-ce que vous applaudiriez ? Est-ce que vous diriez « merci » ? Est-ce que vous accepteriez qu’on négocie la cession de la Bretagne en échange de cette pause de quarante-huit heures ? Non. Bien sûr que non. Vous seriez en rage. Vous seriez dans la rue. Vous exigeriez des comptes. Alors pourquoi acceptons-nous pour l’Ukraine ce que nous refuserions pour nous-mêmes ? Pourquoi cette double mesure ? Pourquoi cette indifférence qui se drape dans le réalisme diplomatique ? L’Ukraine est à deux heures d’avion de Paris. Ses enfants ressemblent aux nôtres. Ses villes ressemblent aux nôtres. Sa souffrance devrait être la nôtre.
Je pense à cette femme enceinte de Kharkiv, blessée lors d’un bombardement russe en janvier. Je ne connais pas son nom. Je ne connais pas son visage. Mais je sais qu’elle portait la vie dans son ventre au moment où les éclats de missile ont frappé sa maternité. Je sais qu’elle faisait partie des quatorze blessés de cette attaque qui a touché un hôpital, un foyer pour déplacés et des immeubles résidentiels. Est-ce que Trump a pensé à elle quand il a négocié ses deux jours de pause ? Est-ce que Peskov a pensé à elle quand il a refusé de préciser les termes de l’accord ? Est-ce que quiconque, dans les couloirs dorés du pouvoir, a pensé à cette femme et à l’enfant qu’elle porte ? La réponse, nous la connaissons tous. La réponse, c’est le silence.
Nous vivons dans un monde où la vie d’une femme enceinte bombardée dans une maternité ukrainienne vaut moins qu’un tweet présidentiel. Un monde où quatorze blessés dans un hôpital sont un « incident mineur » dans le grand récit de la géopolitique. Ce monde me dégoûte.
La Norvège donne — le monde regarde
200 millions de dollars face à des milliards de destructions
Dans ce paysage de désolation, il y a eu un geste. Un seul. La Norvège a offert une subvention initiale de 200 millions de dollars pour aider l’Ukraine à faire face à ses problèmes énergétiques, en réponse à l’appel international lancé par le ministre des Affaires étrangères ukrainien Andrii Sybiha. 200 millions. C’est généreux. C’est remarquable. Et c’est dérisoire. Face à un pays dont l’infrastructure énergétique a été systématiquement détruite pendant quatre ans, face à des dommages qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars, face à un hiver qui ne fait que commencer, 200 millions sont une goutte d’eau dans un océan de souffrance. Mais au moins, la Norvège agit. Que font les autres ? Que fait la France ? Que fait l’Allemagne ? Que font les pays qui se gargarisent de solidarité européenne dans leurs discours et comptent leurs sous dans leurs budgets ? Le contraste entre la rhétorique et l’action est si immense qu’il en devient obscène.
Le ministre Sybiha a organisé cet appel international parce que son pays est au bord du gouffre. Pas un gouffre métaphorique. Un gouffre réel, où des gens meurent de froid, où des nouveau-nés naissent dans des maternités sans électricité, où des vieillards s’éteignent dans des appartements glacials sans que personne ne le sache. L’Ukraine ne demande pas la charité. L’Ukraine demande la survie. Et la communauté internationale lui offre un cessez-le-feu de deux jours et une subvention de 200 millions. C’est comme offrir un pansement à quelqu’un qui se noie. Le geste est touchant. Il ne sauve personne.
La générosité norvégienne met en lumière la lâcheté du reste du monde. Un seul pays agit pendant que les autres « condamnent » et « expriment leur inquiétude ». Les condamnations ne réchauffent pas. Les inquiétudes n’allument pas la lumière. Seuls les actes comptent, et les actes sont cruellement absents.
Dimanche arrive — et après ?
Le compte à rebours vers le néant
Au moment où j’écris ces lignes, le 1er février approche. Dimanche. Le jour où la « trêve » — si tant est qu’on puisse utiliser ce mot — est censée expirer. Et personne ne sait ce qui va se passer. Une nouvelle série de pourparlers est prévue ce jour-là. Les négociateurs devaient retourner aux Émirats arabes unis pour un nouveau round de discussions. Mais quelles discussions ? Pour quels résultats ? Le Donbass n’aura pas changé de place. Les exigences russes n’auront pas diminué. La volonté ukrainienne de ne pas céder son territoire n’aura pas faibli. Tout ce qui aura changé, c’est le nombre de morts. Le nombre de bâtiments détruits. Le nombre de familles brisées. Le compteur de la souffrance aura tourné, comme il tourne chaque jour depuis février 2022, et rien ni personne ne semble capable de l’arrêter.
Les prévisions météorologiques pour la semaine suivante sont terrifiantes. Les températures vont continuer de chuter. Le froid extrême qui a frappé l’Ukraine en janvier n’est qu’un avant-goût de ce qui vient. Et si les frappes reprennent lundi, si les missiles s’abattent à nouveau sur les centrales électriques, si les drones reviennent hanter le ciel de Kyiv, alors les conséquences seront catastrophiques. Plus de chauffage. Plus d’électricité. Plus d’eau chaude. Dans un froid polaire. Pour des millions de personnes. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est une question de survie biologique. Et le monde, ce lundi matin, se réveillera, fera son café, lira les nouvelles en diagonale, et passera à autre chose.
Le 1er février 2026 ne sera pas un jour comme les autres pour les Ukrainiens. Ce sera le jour où ils sauront si la pause de deux jours était un premier pas vers la paix ou simplement la respiration du bourreau avant le prochain coup. Je redoute la réponse. Tout le monde devrait la redouter.
Ce que cette confusion révèle sur l'état du monde
Un ordre international en ruines
Cette confusion autour du cessez-le-feu est bien plus qu’un incident diplomatique. Elle est le symptôme d’un ordre international en décomposition. Quand le président des États-Unis annonce un accord que le Kremlin contredit le lendemain, quand le pays agressé dit qu’il n’y a aucun accord, quand personne ne sait ce qui a été convenu ni avec qui, nous ne sommes plus dans le domaine de la diplomatie. Nous sommes dans le domaine du chaos. Un chaos qui a un coût humain. Un chaos qui tue. La confusion n’est pas un accident. Elle est stratégique. Moscou prospère dans le flou, dans l’ambiguïté, dans les zones grises. Plus la situation est confuse, plus la Russie a de marge de manoeuvre. Plus les termes sont vagues, plus elle peut les interpréter à sa guise. Le cessez-le-feu de deux jours/une semaine/peut-être/on verra est l’incarnation parfaite de cette stratégie.
Et pendant ce temps, l’Ukraine saigne. L’Ukraine gèle. L’Ukraine attend. Elle attend que le monde se réveille. Elle attend que les puissants cessent de jouer avec sa vie. Elle attend un vrai cessez-le-feu — pas une pause de week-end. Elle attend de vraies garanties — pas des documents dans des tiroirs. Elle attend la justice — pas la charité. Et chaque jour qui passe, chaque heure de confusion diplomatique, chaque tweet présidentiel contredit par le Kremlin, est un jour de plus où l’espoir s’amenuise. Un jour de plus où le froid avance. Un jour de plus où le monde prouve à l’Ukraine que ses promesses de solidarité ne valent guère plus que le cessez-le-feu de Poutine : du vent, du bruit, et rien.
Quand l’histoire regardera en arrière cette séquence — un cessez-le-feu de deux jours annoncé comme une victoire alors que des millions de personnes gelaient dans le noir — elle ne verra pas de la diplomatie. Elle verra l’un des plus grands abandons moraux de notre époque. Et nous étions tous témoins. Et nous n’avons rien fait.
Le mot de la fin — une honte qui nous regarde
Le prix du silence
Un cessez-le-feu de quarante-huit heures. C’est ce que le monde a offert à l’Ukraine en janvier 2026. Quarante-huit heures de répit. Quarante-huit heures pendant lesquelles une seule ville — Kyiv — serait peut-être, éventuellement, à peu près épargnée. Pendant que le reste du pays continuait de brûler. Pendant que les drones continuaient de voler. Pendant que les civils continuaient de mourir. Cette honte n’est pas celle de Trump seul. Elle n’est pas celle de Poutine seul. Elle est la nôtre. Celle de chaque citoyen qui regarde les nouvelles et hausse les épaules. Celle de chaque gouvernement qui « condamne » sans agir. Celle de chaque institution internationale qui rédige des rapports que personne ne lit. La confusion entre Trump et Peskov est un miroir. Il ne reflète pas seulement leur incompétence ou leur cynisme. Il reflète notre indifférence.
Quarante-huit heures. C’est le prix que le monde met sur la vie de quarante-quatre millions d’Ukrainiens. Quarante-huit heures de silence dans un ciel qui, dès lundi, se remplira à nouveau de drones. Quarante-huit heures, et nous appelons cela de la diplomatie. C’est la honte de notre siècle, et elle porte nos noms à tous.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Russia says pause in strikes on Kyiv energy targets will last only to Sunday — The Washington Post
Russia says it agreed to pause strikes on Kyiv until Sunday at Trump’s request — CNN
Confusion in Kyiv and Moscow after Trump says Putin agreed to pause attacks for a week — NBC News
Sources secondaires
Ukraine: Deadly Russian strikes push civilians deeper into winter crisis — UN News
Deliberate torment: Ukrainians left without heating after Russian attacks — Al Jazeera
Trump says Russia to pause bombing Kyiv during extreme winter conditions — Al Jazeera
Quieter night in Ukraine after Trump says Putin agreed to halt Russia’s bombardment — CBS News
Trump pressures Ukraine to accept peace deal — Chatham House
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