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OPINION : Novorossiya — quand Poutine transforme les mots en armes de guerre et la propagande en territoire
Crédit: Adobe Stock

Catherine II et la colonisation déguisée en « découverte »

Pour déconstruire le mensonge poutinien, il faut remonter à ses racines historiques — et démontrer que ces racines sont elles-mêmes empoisonnées. Le terme « Novorossiya » a été inventé par l’Empire russe à la fin du XVIIIe siècle pour désigner les territoires du sud-est de l’Ukraine qu’il venait de coloniser. Le mot lui-même — « Nouvelle Russie » — révèle la logique impériale à l’oeuvre : en nommant ces terres « russes », l’Empire effaçait d’un trait de plume les populations qui y vivaient avant la conquête. Les Tatars de Crimée, les Cosaques zaporogues, les communautés ukrainiennes autochtones — tous invisibilisés par un acte de baptême colonial. Nommer, c’est posséder. Renommer, c’est conquérir. Et l’Empire russe était passé maître dans l’art de la conquête par le vocabulaire. L’historien américain Timothy Snyder, professeur à l’Université Yale, l’un des plus grands spécialistes de l’Europe de l’Est, a décortiqué cette mécanique impériale avec une rigueur implacable : « Toute l’histoire du colonialisme implique de nier qu’un autre peuple est réel. Elle implique de nier qu’un autre État est réel. » Et il ajoute : « C’est, bien sûr, la prémisse de l’invasion russe de l’Ukraine. »

La « Novorossiya » historique correspondait à un gouvernorat — une division administrative de l’Empire russe — dont les frontières exactes ont varié au fil du temps et qui n’avaient rien à voir avec les revendications contemporaines de Poutine. Les historiens sérieux sont unanimes : cette entité administrative n’a jamais été un État, n’a jamais eu de gouvernement propre, n’a jamais exprimé une volonté politique autonome. C’était un outil de gestion coloniale, pas une nation. Et Poutine, en ressuscitant ce terme mort, accomplit un acte de nécromancie politique : il ranime un cadavre administratif de l’ère impériale pour justifier une guerre du XXIe siècle. C’est comme si la France revendiquait l’Algérie au nom des départements d’outre-mer de la période coloniale. Ou comme si l’Angleterre exigeait le retour de l’Inde au motif que le Raj britannique en avait fait une province de la Couronne. L’absurdité historique de la revendication russe est vertigineuse. Mais le danger, lui, est bien réel.

Poutine déterre un cadavre administratif du XVIIIe siècle pour justifier le meurtre au XXIe. C’est la définition même de la nécropolitique : gouverner par les morts, au nom des morts, et en produisant des morts. La Novorossiya n’est pas un territoire. C’est un alibi historique taillé sur mesure pour un criminel de guerre.

La Moscovie rebaptisée : quand l’Empire russe s’est inventé une histoire

Timothy Snyder pousse l’analyse plus loin, et c’est dévastateur. Il rappelle que la Moscovie a été rebaptisée « Empire russe » en 1721, par référence à l’ancienne Rus’ — une entité médiévale dont le centre était Kyiv, pas Moscou, et qui avait cessé d’exister depuis un demi-millénaire à cette date. L’impératrice russe a ensuite proclamé qu’elle avait « restauré ce qui avait été pris » — le mythe d’une Rus’ restaurée, fondement de toute la mythologie impériale russe. Snyder qualifie cela de mythe politique, distinct de l’histoire : « Il y a une différence entre un mythe, qu’un tyran utilise pour vous dire qui vous êtes et ce que vous devez faire, et une histoire, qui montre des structures mais aussi des possibilités. » Poutine ne fait pas de l’histoire. Il fait du mythe. Il utilise des noms et des dates comme des armes, en les arrachant de leur contexte, en les déformant, en les instrumentalisant pour servir une idéologie de conquête. La « Novorossiya » est le chapitre le plus récent de cette falsification millénaire.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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