Catherine II et la colonisation déguisée en « découverte »
Pour déconstruire le mensonge poutinien, il faut remonter à ses racines historiques — et démontrer que ces racines sont elles-mêmes empoisonnées. Le terme « Novorossiya » a été inventé par l’Empire russe à la fin du XVIIIe siècle pour désigner les territoires du sud-est de l’Ukraine qu’il venait de coloniser. Le mot lui-même — « Nouvelle Russie » — révèle la logique impériale à l’oeuvre : en nommant ces terres « russes », l’Empire effaçait d’un trait de plume les populations qui y vivaient avant la conquête. Les Tatars de Crimée, les Cosaques zaporogues, les communautés ukrainiennes autochtones — tous invisibilisés par un acte de baptême colonial. Nommer, c’est posséder. Renommer, c’est conquérir. Et l’Empire russe était passé maître dans l’art de la conquête par le vocabulaire. L’historien américain Timothy Snyder, professeur à l’Université Yale, l’un des plus grands spécialistes de l’Europe de l’Est, a décortiqué cette mécanique impériale avec une rigueur implacable : « Toute l’histoire du colonialisme implique de nier qu’un autre peuple est réel. Elle implique de nier qu’un autre État est réel. » Et il ajoute : « C’est, bien sûr, la prémisse de l’invasion russe de l’Ukraine. »
La « Novorossiya » historique correspondait à un gouvernorat — une division administrative de l’Empire russe — dont les frontières exactes ont varié au fil du temps et qui n’avaient rien à voir avec les revendications contemporaines de Poutine. Les historiens sérieux sont unanimes : cette entité administrative n’a jamais été un État, n’a jamais eu de gouvernement propre, n’a jamais exprimé une volonté politique autonome. C’était un outil de gestion coloniale, pas une nation. Et Poutine, en ressuscitant ce terme mort, accomplit un acte de nécromancie politique : il ranime un cadavre administratif de l’ère impériale pour justifier une guerre du XXIe siècle. C’est comme si la France revendiquait l’Algérie au nom des départements d’outre-mer de la période coloniale. Ou comme si l’Angleterre exigeait le retour de l’Inde au motif que le Raj britannique en avait fait une province de la Couronne. L’absurdité historique de la revendication russe est vertigineuse. Mais le danger, lui, est bien réel.
Poutine déterre un cadavre administratif du XVIIIe siècle pour justifier le meurtre au XXIe. C’est la définition même de la nécropolitique : gouverner par les morts, au nom des morts, et en produisant des morts. La Novorossiya n’est pas un territoire. C’est un alibi historique taillé sur mesure pour un criminel de guerre.
La Moscovie rebaptisée : quand l’Empire russe s’est inventé une histoire
Timothy Snyder pousse l’analyse plus loin, et c’est dévastateur. Il rappelle que la Moscovie a été rebaptisée « Empire russe » en 1721, par référence à l’ancienne Rus’ — une entité médiévale dont le centre était Kyiv, pas Moscou, et qui avait cessé d’exister depuis un demi-millénaire à cette date. L’impératrice russe a ensuite proclamé qu’elle avait « restauré ce qui avait été pris » — le mythe d’une Rus’ restaurée, fondement de toute la mythologie impériale russe. Snyder qualifie cela de mythe politique, distinct de l’histoire : « Il y a une différence entre un mythe, qu’un tyran utilise pour vous dire qui vous êtes et ce que vous devez faire, et une histoire, qui montre des structures mais aussi des possibilités. » Poutine ne fait pas de l’histoire. Il fait du mythe. Il utilise des noms et des dates comme des armes, en les arrachant de leur contexte, en les déformant, en les instrumentalisant pour servir une idéologie de conquête. La « Novorossiya » est le chapitre le plus récent de cette falsification millénaire.
2014 : la première mort et la première résurrection de la Novorossiya
Surkov, Glazyev et les cartes télévisées
La « Novorossiya » n’est pas apparue dans le vocabulaire de Poutine en décembre 2025. Sa première résurrection moderne date de 2014, l’année de l’annexion de la Crimée et du début de la guerre dans le Donbas. Timothy Snyder décrit le moment avec une précision d’historien : « Alors que Surkov et Glazyev tentaient d’organiser des rébellions armées dans le sud-est de l’Ukraine en mars 2014, les cartes de la Novorossiya ont inondé les écrans de télévision russes. » Vladislav Surkov, le « cardinal gris » du Kremlin, architecte de la guerre hybride et de la désinformation institutionnelle, et Sergueï Glazyev, conseiller économique de Poutine, ont été les cerveaux opérationnels de cette offensive sémantique. Avant même que les premiers « hommes verts » — ces soldats russes sans insignes — n’apparaissent dans les rues de Donetsk et Louhansk, le mot « Novorossiya » avait déjà préparé le terrain. La propagande précède toujours l’invasion. Le mot précède toujours la balle.
En 2014, Poutine et ses stratèges espéraient que le terme servirait de catalyseur pour des soulèvements pro-russes dans tout le sud-est de l’Ukraine. Le projet « Novorossiya » devait créer un arc territorial reliant la Crimée annexée au Donbas insurgé, englobant Odessa, Mykolaïv, Kherson, Zaporizhzhia, Dnipropetrovsk, Kharkiv. Mais le projet a échoué. Les soulèvements attendus ne se sont pas produits. Les populations locales n’ont pas adhéré au récit impérial. Une étude menée en 2014 a révélé que l’idée de la Novorossiya n’était soutenue que par 20 à 25 % de la population dans les oblasts ciblés par le projet de Poutine. Les chercheurs de l’Université de Cambridge ont documenté cet échec avec rigueur : « En réalité, il n’y a jamais eu de Novorossiya. En tant que projet idéologique, il n’a pas réussi à s’implanter dans les esprits de ceux qui vivent sur ses supposés territoires. » Et ils ajoutent un coup de grâce académique : « La propagande de construction identitaire dans le Donbas après 2014 était vague, mal conçue et rapidement oubliée. Les tentatives politiques d’invoquer la Novorossiya ont été abandonnées dès l’été 2015. »
La Novorossiya a échoué en 2014 parce que les gens qui vivent sur ses « territoires » ne voulaient pas en faire partie. Elle a échoué parce que l’identité ne se décrète pas depuis un bureau du Kremlin. Mais Poutine n’a pas retenu la leçon. Onze ans plus tard, il ressort le même cadavre du même placard, persuadé que cette fois, l’incantation fonctionnera. La définition de la folie, disait Einstein, c’est de refaire la même chose en espérant un résultat différent.
L’échec qui ne guérit pas : pourquoi Poutine persiste
Si la Novorossiya a été abandonnée comme projet politique concret dès l’été 2015, pourquoi Poutine la ressuscite-t-il en décembre 2025 ? La réponse tient dans la nature même du régime. Portnikov l’a formulé sans détours : Poutine ne cherche pas la Novorossiya, ni même la Crimée. Son unique objectif géopolitique est la restauration de la Fédération de Russie dans les frontières de l’Union soviétique et la reconstitution de sa sphère d’influence en Europe centrale et orientale. L’Ukraine, la Biélorussie, le Kazakhstan et les autres anciennes républiques soviétiques sont destinées, dans cette vision impériale, à devenir des composantes de la Fédération de Russie ou d’une nouvelle Union eurasiatique. La « Novorossiya » n’est donc pas une fin en soi. C’est un outil. Un levier rhétorique dans une stratégie de reconquête impériale bien plus vaste. Chaque fois que Poutine prononce ce mot, il teste les limites de l’acceptable. Il pousse un peu plus loin le curseur de ses exigences. Et si l’Occident ne réagit pas, il interprète ce silence comme une permission.
Le dictionnaire du Kremlin — décryptage d'un lexique de guerre
« Opération militaire spéciale » : le premier mensonge fondateur
La « Novorossiya » ne fonctionne pas seule. Elle fait partie d’un arsenal linguistique complet que le Kremlin a déployé pour contrôler le récit de sa guerre d’agression. Le terme fondateur de cet arsenal est « opération militaire spéciale » — ou « SVO » en russe (spetsialnaïa voïennaïa operatsia). En refusant d’appeler « guerre » ce qui est, de fait, la plus grande guerre terrestre en Europe depuis 1945, Moscou accomplit plusieurs objectifs simultanés. Il minimise l’échelle de la violence. Il restreint le débat intérieur — en Russie, le simple fait d’utiliser le mot « guerre » pour désigner le conflit en Ukraine est passible de poursuites pénales. Il évite de reconnaître l’Ukraine comme un État souverain attaqué, ce qui aurait des conséquences juridiques considérables en droit international. Le mot « opération » suggère quelque chose de limité, de contrôlé, de technique. La réalité — des centaines de milliers de morts, des millions de déplacés, des villes entières rasées — est tout sauf limitée. Mais dans le monde orwellien du Kremlin, les mots ne désignent pas la réalité. Ils la remplacent.
En juin 2025, Poutine a franchi un palier supplémentaire dans le délire impérial en déclarant que « toute l’Ukraine est à nous » parce qu’il considère les Russes et les Ukrainiens comme « un seul peuple ». Cette affirmation, qui contredit des siècles d’histoire, des décennies de droit international et la volonté explicite de 44 millions d’Ukrainiens, est le point d’aboutissement logique de la terminologie de guerre du Kremlin. Si les Ukrainiens ne sont pas un peuple distinct, alors l’Ukraine n’est pas un pays réel. Si l’Ukraine n’est pas un pays réel, alors l’envahir n’est pas une agression — c’est une « réunification ». Et si c’est une « réunification », alors la Novorossiya, le Donbas, la Crimée ne sont que des « régions qui rentrent au bercail ». Vous voyez le mécanisme ? Chaque mot est une brique dans un édifice de justification dont la conclusion logique est l’annexion totale d’un pays souverain.
Le dictionnaire du Kremlin est un manuel de guerre déguisé en lexique. Chaque terme — « opération spéciale », « dénazification », « Novorossiya » — est un missile sémantique visant à détruire la réalité. Car si vous contrôlez les mots, vous contrôlez la pensée. Et si vous contrôlez la pensée, vous n’avez plus besoin de contrôler le terrain — il viendra à vous.
« RPD », « RPL », « dénazification » : les autres armes du lexique
Le vocabulaire de guerre du Kremlin est un arsenal complet. Les « Républiques populaires » de Donetsk (RPD) et de Louhansk (RPL) sont des créations purement russes, des entités fantoches dont les « gouvernements » sont des marionnettes de Moscou et dont les « armées » sont dirigées par des officiers du GRU russe. En les désignant comme des « républiques populaires », le Kremlin crée l’illusion d’une autodétermination locale — alors qu’il s’agit d’une occupation militaire à peine déguisée. Le terme « dénazification » est peut-être le plus obscène de tous. Poutine justifie l’invasion d’un pays dont le président, Volodymyr Zelensky, est juif et dont le grand-père a combattu les nazis dans l’Armée rouge, au nom de la lutte contre le nazisme. L’inversion est vertigineuse. Le pays qui envahit, qui bombarde les civils, qui torture les prisonniers, qui déporte les enfants, se présente comme le libérateur antifasciste. George Orwell n’aurait pas osé écrire un scénario aussi grotesque.
Timothy Snyder et la démolition académique du mythe
Le colonialisme russe démasqué par l’histoire
Timothy Snyder, historien à Yale, auteur de « Terres de sang » et de « De la tyrannie », est peut-être le déconstructeur le plus redoutable du mythe poutinien. Sa thèse est limpide et dévastatrice : la guerre de la Russie en Ukraine est une guerre coloniale — « coloniale au sens où la Russie entendait conquérir, dominer, déplacer, exploiter » — et impériale — « au sens où, en choisissant de mener cette guerre, les élites russes se définissaient consciemment comme un empire, par opposition à un État normal ». Cette double qualification — coloniale et impériale — est le cadre analytique le plus pertinent pour comprendre l’usage du terme Novorossiya. Quand Poutine dit « Novorossiya », il ne fait pas de l’histoire. Il fait du colonialisme. Il revendique des territoires au nom d’une « découverte » impériale qui a effacé les populations autochtones. C’est le même mécanisme que celui des puissances coloniales européennes qui « découvraient » des terres déjà peuplées depuis des millénaires.
Snyder trace une généalogie historique impitoyable. La colonisation russe de l’Ukraine « devient prononcée comme forme d’empire au XIXe siècle, quand commence cette idée, cette sorte d’idée ethnique impériale, que l’Ukraine n’est pas un lieu distinct, que la langue ukrainienne n’existe pas vraiment, que la culture ukrainienne n’existe pas, et que si elle semble exister, elle devrait être bannie ». Deux siècles plus tard, Poutine reprend exactement le même discours. Dans son essai de 2021, « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », il a qualifié Russes et Ukrainiens de « un seul peuple » et affirmé qu’il n’y avait « aucune base historique » pour l’idée d’un peuple ukrainien distinct. C’est du négationnisme identitaire. C’est la négation de l’existence même d’une nation de 44 millions de personnes. Et le terme « Novorossiya » est l’instrument sémantique de cette négation : si ces terres sont la « Nouvelle Russie », alors leurs habitants sont russes, qu’ils le veuillent ou non.
Snyder a mis les mots sur le crime : colonialisme. Quand vous rebaptisez une terre pour effacer son peuple, c’est du colonialisme. Quand vous prétendez « découvrir » un territoire que d’autres habitent depuis des siècles, c’est du colonialisme. La Novorossiya est un acte colonial, pas un acte historique. Et Poutine n’est pas un historien — c’est un colonisateur qui se déguise en professeur d’histoire.
Le mythe contre l’histoire : la guerre des récits
La distinction que fait Snyder entre mythe et histoire est fondamentale pour comprendre la stratégie du Kremlin. « Les dirigeants de la Russie sont obsédés par l’idée d’un mythe dans le passé, qui, selon eux, détermine l’avenir », écrit-il. Ce mythe — celui d’une Rus’ éternelle, d’une fraternité slave indivisible, d’un territoire russe spolié — n’est pas de l’histoire. C’est de la propagande. L’histoire montre que l’Ukraine a une identité distincte, une langue distincte, une culture distincte, une trajectoire politique distincte. L’histoire montre que Kyiv était un centre de civilisation quand Moscou n’était qu’un village forestier. L’histoire montre que le concept de Novorossiya était un outil colonial, pas une réalité nationale. Mais Poutine ne se soucie pas de l’histoire. Il se soucie du mythe. Car le mythe, contrairement à l’histoire, ne peut être ni contesté ni réfuté dans l’univers clos de la propagande d’État. Le mythe est un article de foi. Et dans la Russie de Poutine, la foi impériale a remplacé la raison historique.
La recherche de Cambridge — le peuple qui a dit non
L’échec de la propagande sur le terrain
L’une des démonstrations les plus accablantes de la vacuité du concept de Novorossiya vient de la recherche académique. L’Université de Cambridge a mené des études approfondies sur l’impact de la propagande russe dans les régions ciblées par le projet Novorossiya. Leurs conclusions sont sans appel : « En réalité, il n’y a jamais eu de Novorossiya. En tant que projet idéologique, il n’a pas réussi à s’implanter dans les esprits de ceux qui vivent sur ses supposés territoires dans l’est et le sud de l’Ukraine, et a été abandonné par la Russie et les autorités des « Républiques populaires » de Donetsk et Louhansk dès qu’il est devenu politiquement incommode. » Ce verdict académique est un coup de massue contre le récit du Kremlin. La Novorossiya n’a jamais existé comme réalité politique. Elle n’a jamais été voulue par les populations concernées. Elle n’a même pas survécu à un an de propagande intensive. Les chercheurs de Cambridge ont noté que la propagande de construction identitaire dans le Donbas était « vague, mal conçue et rapidement oubliée ».
Ces résultats devraient être brandis dans chaque négociation internationale, à chaque table diplomatique où le terme « Novorossiya » est mentionné. Quand Poutine parle de « libérer la Novorossiya », il parle de « libérer » des gens qui ne veulent pas être « libérés », d’un joug qui n’existe pas, au nom d’une identité qu’ils rejettent. Une étude RAND de 2025 a également examiné la portée globale de la propagande russe, concluant que la préoccupation que les récits extrémistes russes puissent devenir populaires auprès du public international « est justifiée — mais ne devrait pas être surestimée ». La propagande de Poutine a de la portée. Elle n’a pas de profondeur. Elle atteint les oreilles. Elle ne convainc pas les coeurs. Et c’est là sa faiblesse fondamentale : vous pouvez bombarder un peuple jusqu’à ce qu’il se soumette, mais vous ne pouvez pas propagander un peuple jusqu’à ce qu’il change d’identité.
Cambridge a prouvé ce que le bon sens dictait : on ne crée pas une nation par décret télévisé. Les gens qui vivent dans les « territoires » de la Novorossiya n’en veulent pas. Ils n’en ont jamais voulu. Et toute la puissance de la machine de propagande russe n’a pas réussi à changer cette réalité. Le peuple a dit non. Poutine fait semblant de ne pas avoir entendu.
L’identité ukrainienne renforcée par l’agression
L’ironie suprême du projet Novorossiya est qu’il a produit l’exact opposé de son objectif. Loin de russifier le sud-est de l’Ukraine, l’agression russe a renforcé l’identité ukrainienne dans ces régions comme jamais auparavant. Des villes comme Kharkiv — largement russophone avant 2014 — sont devenues des bastions du patriotisme ukrainien. Des populations qui parlaient russe au quotidien se sont tournées vers l’ukrainien par choix politique. La guerre de Poutine a forgé l’identité ukrainienne avec plus d’efficacité que des décennies de politique culturelle n’auraient pu le faire. Chaque bombe russe tombée sur Kharkiv a cimenté un peu plus l’appartenance de ses habitants à l’Ukraine. Chaque drone Shahed lancé sur Odessa a renforcé la détermination de cette ville historiquement cosmopolite à rester ukrainienne. Poutine voulait créer la Novorossiya. Il a créé une Ukraine plus unie et plus déterminée que jamais. C’est la plus grande défaite de sa guerre linguistique.
Les mots comme instruments juridiques — pourquoi la terminologie est un enjeu de droit
La précision des mots détermine la responsabilité
La guerre des mots n’est pas qu’un exercice rhétorique. Elle a des conséquences juridiques concrètes. En droit international, les termes utilisés pour décrire un conflit déterminent les responsabilités légales des parties. Appeler l’invasion de l’Ukraine une « opération militaire spéciale » a des implications juridiques précises : cela permet à Moscou d’éviter les obligations qui incombent à un État en guerre au sens du droit humanitaire international. De même, qualifier les territoires occupés de « Novorossiya » plutôt que de « territoires ukrainiens occupés » est un acte juridique autant que linguistique. Si ces terres sont la « Novorossiya », alors la Russie ne les occupe pas — elle les « récupère ». Si elle les « récupère », elle n’est pas soumise aux Conventions de Genève sur l’occupation militaire. Si elle n’est pas soumise à ces conventions, les civils ukrainiens sous occupation n’ont aucune protection juridique. Vous voyez comment un simple mot peut priver des millions de personnes de leurs droits fondamentaux ?
C’est précisément pour cette raison que les juristes internationaux, les organisations de défense des droits de l’homme et les instances judiciaires internationales insistent sur la précision terminologique. La Cour pénale internationale, qui a émis un mandat d’arrêt contre Poutine pour la déportation d’enfants ukrainiens, utilise le vocabulaire du droit, pas celui de la propagande. Elle parle d’« invasion », d’« occupation », de « crimes de guerre ». Chaque fois qu’un média, qu’un diplomate, qu’un analyste reprend le terme « Novorossiya » sans le contextualiser comme un outil de propagande, il participe — consciemment ou non — à la stratégie du Kremlin. Les mots ne sont pas neutres. Ils ne l’ont jamais été. Et dans cette guerre, ils sont des armes aussi mortelles que les Shahed et les missiles Kinjal.
Quand l’Occident accepte le vocabulaire du Kremlin, il accepte sa logique. Dire « Novorossiya » sans guillemets, sans contexte, sans déconstruction, c’est offrir à Poutine sa victoire sémantique — la seule qu’il soit encore capable de remporter. Chaque mot que nous choisissons est un acte politique. Et dans cette guerre, les mots que nous refusons d’utiliser sont aussi importants que les armes que nous acceptons de livrer.
L’essai de 2021 : le manifeste du négationnisme identitaire
Le document fondateur de la guerre linguistique de Poutine est son essai de juillet 2021, « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », publié sept mois avant l’invasion à grande échelle. Ce texte de plusieurs milliers de mots est un monument de falsification historique. Poutine y affirme que Russes et Ukrainiens sont « un seul peuple », que l’Ukraine moderne est « entièrement le produit de l’ère soviétique », et que l’indépendance ukrainienne est le résultat d’une « injustice historique ». Snyder a qualifié cet essai de texte « fondé sur un besoin politique, pas sur un fait historique », ajoutant avec une ironie mordante qu’« il y a quelque chose de pathétique chez quelqu’un d’aussi versé dans le mensonge que Poutine qui croit réellement aux mensonges qu’on lui a racontés quand il était jeune ». L’essai de 2021 est le cadre théorique dont la « Novorossiya » est l’application pratique. Si les Ukrainiens sont des Russes égarés, alors la Novorossiya est leur chemin de retour. Si l’Ukraine est une aberration historique, alors la « libération » de la Novorossiya est une correction. Le mécanisme intellectuel est d’une cohérence terrifiante — si l’on accepte les prémisses. Mais les prémisses sont fausses. Entièrement. Totalement. Historiquement démontrablement fausses.
La propagande au quotidien — comment les mots du Kremlin infectent le débat mondial
Le piège du « les deux côtés ont leurs raisons »
Le danger le plus insidieux de la terminologie du Kremlin n’est pas son usage par les propagandistes russes. C’est son infiltration dans le discours occidental. Combien de fois avez-vous entendu un commentateur, un analyste, un politicien utiliser l’expression « le conflit en Ukraine » au lieu de « l’invasion russe de l’Ukraine » ? Combien de fois avez-vous lu « la crise ukrainienne » au lieu de « la guerre d’agression russe » ? Chaque euphémisme est une petite victoire pour Moscou. Chaque formulation neutre qui efface l’agresseur et la victime est un cadeau à la propagande. Le « bothsidisme » — cette tendance à présenter « les deux côtés » comme ayant des arguments équivalents — est l’allié objectif du Kremlin. Car quand vous mettez sur un pied d’égalité l’agresseur et l’agressé, le conquérant et le conquis, le menteur et le véridique, vous créez un brouillard moral dans lequel la vérité se noie.
L’étude RAND de 2025 sur la portée de la propagande russe dans le contexte de la guerre en Ukraine apporte un éclairage nuancé mais inquiétant. Si la propagande russe ne convainc pas massivement les publics internationaux, elle réussit à semer le doute, à fragmenter les consensus, à ralentir les prises de décision. Et c’est exactement son objectif. Moscou ne cherche pas à convaincre le monde que la Novorossiya existe. Il cherche à créer suffisamment de confusion pour que le monde hésite, tergiverser, temporise. Pendant que les diplomates débattent de la signification du terme, les soldats russes avancent. Pendant que les analystes décortiquent la propagande, les civils ukrainiens meurent. Le temps gagné par la confusion sémantique est du temps perdu pour la défense de l’Ukraine.
La propagande du Kremlin n’a pas besoin d’être crue. Elle a juste besoin d’être discutée. Chaque minute passée à débattre de la « légitimité » du concept de Novorossiya est une minute où l’Occident ne livre pas d’armes, ne renforce pas de sanctions, ne soutient pas l’Ukraine. Poutine ne cherche pas notre adhésion. Il cherche notre paralysie. Et chaque fois que nous « nuançons » au lieu d’agir, il a gagné.
Les médias face à la manipulation linguistique
Les médias internationaux ont une responsabilité particulière dans cette guerre des mots. Quand un journal de référence titre « Poutine veut libérer la Novorossiya » sans guillemets autour de « libérer », sans explication du caractère propagandiste du terme, il normalise le discours du Kremlin. Quand un correspondant reprend l’expression « opération militaire spéciale » sans la qualifier d’euphémisme, il participe à la manipulation. Le journalisme rigoureux exige de nommer les choses par leur nom. L’invasion est une invasion. L’occupation est une occupation. La Novorossiya est un concept de propagande impériale, pas un territoire géographique. Et le rôle du journaliste n’est pas de relayer le vocabulaire d’un régime autoritaire, mais de le déconstruire, de le contextualiser, de le démasquer.
L'Ukraine réelle contre la Russie imaginaire
Kyiv existait quand Moscou n’était qu’une clairière
Timothy Snyder insiste sur un point que les propagandistes du Kremlin préfèrent ignorer : « Mon point de vue sincère est que l’Ukraine est le pays le plus intéressant d’Europe ; elle a l’histoire la plus intéressante d’Europe. » Et il ajoute : « Ce n’est pas seulement un lieu qui se définit par la Russie. C’est un lieu qui nous aide à nous définir nous-mêmes. » L’Ukraine n’est pas un appendice de la Russie. Elle est une civilisation à part entière, avec une histoire qui précède celle de la Moscovie de plusieurs siècles. Kyiv, fondée au Ve siècle, était un centre politique, religieux et culturel majeur quand Moscou n’existait pas encore. La Rus’ de Kyiv — le berceau que Moscou revendique comme le sien — avait son centre à Kyiv, pas à Moscou. Les princes de Kyiv régnaient sur un territoire qui s’étendait de la Baltique à la mer Noire quand les futurs fondateurs de Moscou n’étaient encore que des seigneurs forestiers sans importance. La prétention de Moscou à être l’héritière de la Rus’ est un vol d’identité historique d’une audace inouïe — l’équivalent d’un fils adoptif qui réclamerait l’héritage du fils biologique en niant son existence.
Et c’est précisément cette richesse historique que le terme « Novorossiya » cherche à effacer. En rebaptisant des territoires ukrainiens « Nouvelle Russie », Poutine nie des siècles d’histoire ukrainienne. Il efface les Cosaques zaporogues, qui ont forgé une tradition démocratique unique en Europe. Il efface la Horde des mers, les comptoirs commerciaux grecs et génois de la côte nord de la mer Noire. Il efface les communautés tatares de Crimée. Il efface tout ce qui ne correspond pas à son récit de « terre russe éternelle ». La Novorossiya n’est pas un acte de mémoire. C’est un acte d’amnésie forcée. Un effacement à l’échelle d’un sous-continent.
Poutine prétend que la Novorossiya est « russe depuis toujours ». L’histoire montre que Kyiv brillait quand Moscou n’existait pas. Que les Cosaques défendaient leurs libertés quand les tsars imposaient le servage. Que la culture ukrainienne florissait malgré des siècles de répression impériale. La Novorossiya n’est pas un souvenir — c’est une amnésie. Un effacement. Un crime contre la mémoire.
Le peuple ukrainien comme preuve vivante contre le mythe
La meilleure réfutation du concept de Novorossiya n’est pas dans les livres d’histoire. Elle est dans les rues de Kherson, de Kharkiv, d’Odessa, de Zaporizhzhia. Elle est dans le visage de cette grand-mère de Kherson qui a accueilli les soldats ukrainiens avec des larmes de joie lors de la libération de la ville en novembre 2022. Elle est dans le courage de ces civils de Marioupol qui ont résisté pendant des semaines dans les caves de l’usine Azovstal. Elle est dans la détermination de ces habitants de Kharkiv qui reconstruisent leurs immeubles bombardés entre deux alertes aériennes. Ces gens — que Poutine appelle des « Russes égarés » — se battent, souffrent et meurent pour rester ukrainiens. Leur sang versé est la preuve la plus éloquente que la Novorossiya est un mensonge. On ne meurt pas pour défendre une identité qui n’existe pas. On ne résiste pas pendant quatre ans d’invasion pour un drapeau auquel on ne croit pas. Le peuple ukrainien, par sa résistance même, a enterré le concept de Novorossiya plus profondément que n’importe quel article académique.
Les négociations de 2026 — le piège sémantique qui se referme
Quand Poutine pose ses conditions dans le langage de la propagande
Le contexte dans lequel Poutine a ressuscité le terme Novorossiya en décembre 2025 est crucial. Il l’a fait au sortir d’une rencontre avec les émissaires de Trump, dans un moment où des négociations de paix sont évoquées. Ce timing n’est pas un hasard. En introduisant le terme « Novorossiya » dans le cadre des discussions diplomatiques, Poutine tente d’imposer sa terminologie comme cadre de négociation. Si les diplomates occidentaux acceptent de discuter de la « Novorossiya » plutôt que des « territoires ukrainiens occupés », ils auront déjà concédé un terrain sémantique décisif. Car discuter des contours de la Novorossiya, c’est accepter implicitement son existence. C’est reconnaître que ces territoires ont une identité distincte de celle de l’Ukraine. C’est offrir à Poutine la victoire linguistique qu’il cherche depuis 2014.
Portnikov a lancé un avertissement direct : la mention de la Novorossiya par Poutine en ce moment montre qu’il perçoit les États-Unis comme prêts au compromis et qu’il élargit ses exigences en conséquence. Les analystes géopolitiques sont unanimes : « Les deux camps comprennent que prolonger la guerre à grande échelle comporte des risques de déstabilisation », mais « les deux camps estiment que continuer la guerre pourrait améliorer leur position de négociation en 2026 ». Dans ce contexte, le terme « Novorossiya » est un marqueur de position maximale. Poutine ouvre les enchères au plus haut, sachant qu’il devra probablement céder du terrain. Mais si sa position de départ est la « libération de la Novorossiya », même un compromis signifierait la reconnaissance de facto de l’annexion de vastes portions du territoire ukrainien. Le mot est le premier missile des négociations. Et il a déjà été lancé.
Si l’Occident accepte de négocier sur la base du vocabulaire de Poutine, il a déjà perdu. Discuter de la « Novorossiya », c’est la faire exister. Et faire exister un territoire imaginaire, c’est transformer un mensonge en réalité diplomatique. La première bataille des négociations de 2026 ne se jouera pas sur les cartes — elle se jouera sur les mots. Et pour l’instant, Poutine est le seul à comprendre cet enjeu.
L’urgence d’un contre-discours occidental
L’Occident a désespérément besoin d’un contre-discours à la hauteur de la menace sémantique. Il ne suffit pas de rejeter le terme « Novorossiya ». Il faut expliquer pourquoi ce terme est toxique. Il faut démontrer — avec des faits historiques, des données académiques, des témoignages — que ce concept est un instrument de guerre, pas un héritage culturel. Il faut que chaque diplomate, chaque analyste, chaque journaliste qui se retrouve face au terme « Novorossiya » ait les outils intellectuels pour le déconstruire en temps réel. Car la guerre des mots se perd quand on ne la mène pas. Et pour l’instant, le Kremlin mène cette guerre presque seul, avec une discipline et une cohérence que l’Occident fragmenté est incapable d’égaler.
La responsabilité de chacun — quand chaque citoyen devient linguiste de guerre
Le pouvoir des mots que nous choisissons
Vous, qui lisez ces lignes. Vous, citoyen d’une démocratie. Vous, électeur, contribuable, lecteur, internaute. Vous avez un pouvoir que vous ne soupçonnez peut-être pas. Le pouvoir de choisir vos mots. Chaque fois que vous parlez de cette guerre, vous faites un choix linguistique. Et ce choix a des conséquences. Dire « la guerre en Ukraine » plutôt que « l’invasion russe de l’Ukraine » n’est pas neutre. Dire « le conflit russo-ukrainien » plutôt que « l’agression russe contre l’Ukraine » n’est pas neutre. Reprendre le terme « Novorossiya » sans l’entourer de guillemets et de contexte critique n’est pas neutre. Chaque mot que nous choisissons est un acte. Chaque formulation est une prise de position. Et dans cette guerre où les mots tuent autant que les armes, notre vigilance linguistique est une forme de résistance.
Le philosophe du langage Ludwig Wittgenstein écrivait que « les limites de mon langage signifient les limites de mon monde ». Poutine l’a compris. En imposant son langage, il tente d’imposer son monde — un monde où la Novorossiya existe, où l’Ukraine n’est pas un vrai pays, où l’invasion est une libération, où le crime est une correction historique. Notre responsabilité, en tant que citoyens libres, est de refuser ce monde. De refuser ce langage. De nommer les choses par leur nom : invasion, occupation, agression, propagande, mensonge. Car tant que nous disposons de mots libres pour dire la vérité, la vérité a une chance. Le jour où nous accepterons le vocabulaire du Kremlin, nous aurons perdu bien plus qu’une guerre de mots. Nous aurons perdu notre capacité à penser librement.
Chaque mot est un choix. Chaque choix est un acte. Quand vous dites « Novorossiya » sans guillemets, vous participez — peut-être sans le savoir — à la guerre de Poutine. Quand vous dites « territoires ukrainiens occupés », vous résistez. La résistance commence dans le vocabulaire. Et le vocabulaire, contrairement aux armes, est accessible à chacun d’entre nous.
L’appel aux intellectuels et aux institutions
Les universités, les centres de recherche, les institutions internationales ont un rôle crucial à jouer. Le travail de Timothy Snyder à Yale, les recherches de l’Université de Cambridge, les analyses de RAND — tout cela constitue un arsenal intellectuel contre la propagande. Mais cet arsenal est trop souvent confiné aux cercles académiques. Il doit être vulgarisé, diffusé, rendu accessible au grand public. Chaque citoyen devrait savoir ce qu’est la « Novorossiya » — et surtout ce qu’elle n’est pas. Chaque citoyen devrait pouvoir déconstruire la propagande du Kremlin avec les outils de la raison et de l’histoire. C’est un impératif démocratique. Car une démocratie qui ne sait pas reconnaître la propagande est une démocratie vulnérable. Et une démocratie vulnérable est une démocratie en sursis.
La Novorossiya est morte — mais Poutine refuse de l'enterrer
Un fantôme au service d’un empire en déclin
La « Novorossiya » est un fantôme. Un revenant politique que Poutine invoque à chaque fois qu’il a besoin de justifier une escalade. En 2014, le fantôme devait provoquer des soulèvements. Il a échoué. En 2022, le fantôme devait légitimer l’invasion. Il a convaincu les Russes, mais personne d’autre. En 2025, le fantôme est ressuscité pour élargir les exigences territoriales dans un contexte de négociations potentielles. Le mot change de fonction selon les besoins du moment, mais sa substance reste la même : un néant historique au service d’une ambition impériale. Le jour où Poutine cessera de prononcer le mot « Novorossiya », ce sera le signe que le régime a renoncé à son projet de reconquête impériale. Ce jour n’est pas encore venu. Et tant qu’il ne viendra pas, ce mot-fantôme continuera de hanter les négociations, de perturber les analyses et de justifier les crimes.
Mais les fantômes, aussi terrifiants soient-ils, finissent par se dissiper. La Novorossiya n’a pas survécu à son premier test de réalité en 2014. Elle ne survivra pas au deuxième. Car les peuples ne se laissent pas rebaptiser. Les identités ne se laissent pas effacer. Et l’Ukraine — cette nation que Poutine nie, que ses propagandistes effacent, que ses soldats tentent de détruire — est plus vivante, plus déterminée, plus ukrainienne que jamais. La Novorossiya est un cadavre sémantique. L’Ukraine est un corps vivant. Et dans la bataille entre les morts et les vivants, les vivants finissent toujours par l’emporter.
La Novorossiya mourra avec le régime qui l’a inventée. Ce n’est qu’un mot — un mot vide, un mot toxique, un mot-arme. Mais les mots vides ne résistent pas à la réalité éternellement. Et la réalité, c’est 44 millions d’Ukrainiens qui refusent d’être rebaptisés, recatégorisés, recolonisés. La réalité est plus forte que la propagande. Toujours. C’est la seule certitude que cette guerre nous laisse.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion. Il reflète le point de vue personnel de son auteur, Maxime Marquette, et non une position éditoriale institutionnelle. Les faits rapportés s’appuient sur des sources vérifiables citées en fin d’article. L’analyse, les interprétations et le ton engagé relèvent de la liberté d’expression du chroniqueur. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre opinion.
Sources primaires
Timothy Snyder — Putin’s Genocidal Myth
University of Cambridge — The failure of Russian propaganda
CNN — Putin vows Russia will seize Donbas region by any means
Sources secondaires
Ukrainian World Congress — Portnikov: Putin signals expanding territorial ambition
RAND Corporation — Measuring the Reach of Russia’s Propaganda
US Naval Institute — Justifying Invasion: A Case Study in Russian Propaganda
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