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CHRONIQUE : Le crépuscule de la vérité sous l’empire Bezos
Crédit: Adobe Stock

L’illusion d’une protection par l’abondance

Lorsque Jeff Bezos a acquis le journal, l’idée dominante était que la technologie pourrait résoudre tous les maux de la presse écrite. On pensait que l’innovation algorithmique, la diffusion numérique massive et l’injection de capitaux suffiraient à garantir l’indépendance et la survie du journalisme d’élite. C’était une illusion séduisante, mais dangereuse. Elle a fait oublier une vérité fondamentale : la technologie n’est qu’un outil, un véhicule. Le moteur, c’est l’humain. C’est la capacité d’un reporter à sentir le mensonge dans la voix d’un homme politique, à passer des nuits entières à fouiller dans des archives poussiéreuses, à risquer sa sécurité pour rapporter une vérité qui dérange.

En réduisant les effectifs, on ne fait pas que « rationaliser » la production, on ampute le journal de son âme. L’IA peut résumer des communiqués de presse, elle peut générer des articles basiques sur le sport ou la bourse, mais elle ne peut pas ressentir l’injustice, elle ne peut pas pleurer devant les ruines d’une ville bombardée, elle ne peut pas insuffler cette colère righteous qui donne au journalisme sa puissance. Le mythe du sauveur technologique s’effondre sous le poids de sa propre arrogance. On se rend compte trop tard que la richesse financière ne crée pas la richesse intellectuelle, et que sans les hommes et les femmes qui portent les stylos (ou les claviers), le plus puissant des émetteurs ne diffuse que du silence.

Cette désillusion est d’autant plus violente qu’elle était prévisible. De nombreux observateurs avaient mis en garde contre cette logique purement gestionnaire. Ils craignaient que le journal ne devienne un jouet de laboratoire, un terrain d’expérimentation pour de nouvelles formes de diffusion, sacrifiant le contenu au profit du contenant. C’est exactement ce qui se produit. La priorité est donnée à l’optimisation des revenus, à l’abonnement numérique, à l’engagement des lecteurs sur les réseaux sociaux, plutôt qu’à la profondeur et à la qualité des enquêtes. Le lecteur est devenu un « utilisateur », un point de données, et le journaliste est devenu un « producteur de contenu », interchangeable et dispensable.

Il est navrant de constater que la plus grande richesse du 21ème siècle, la donnée, a fini par étouffer la plus ancienne richesse de l’humanité, le récit, transformant les sentinelles de la démocratie en simples ouvriers d’une usine à clics.

L’isolement des journalistes face aux algorithmes

Le résultat de cette politique, c’est l’isolement croissant des journalistes au sein même de leur propre maison. Ils se sentent étrangers aux décisions stratégiques, réduits à l’impuissance face à des outils qu’ils ne maîtrisent pas et dont ils sont les victimes. Les algorithmes dictent désormais ce qui doit être écrit, sur quels sujets il faut miser pour maximiser le trafic, quelles titres accrocheurs utiliser pour piéger le regard furtif de l’internaute. C’est une inversion totale du paradigme journalistique classique, où c’était l’importance de l’information qui déterminait le traitement, et non l’appétit supposé du public.

Cette soumission aux algorithmes crée une angoisse diffuse, un sentiment de perte de contrôle. Le journaliste ne sait plus pour qui il écrit. Ne sait plus quelle est sa mission. Est-ce d’informer le citoyen pour qu’il puisse voter en connaissance de cause ? Ou est-ce de retenir l’abonné pour qu’il ne se désabonne pas à la fin du mois ? Cette confusion morale est dévastatrice. Elle conduit à l’autocensure, à la prudence, à l’évitement des sujets complexes ou difficiles qui pourraient faire fuir une partie de l’audience. Et c’est précisément ce que les pouvoirs en place espèrent : une presse docile, angoissée par ses chiffres, qui ose à peine écorcher la vérité de peur de perdre quelques pourcents de revenus.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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