Historiquement, la Russie a toujours compté sur sa profondeur territoriale comme atout stratégique majeur, un avantage géographique qui a façonné sa doctrine militaire depuis des siècles. Dans les guerres passées, des campagnes napoléoniennes à la Seconde Guerre mondiale, cette immense étendue a absorbé les offensives ennemies, permettant à Moscou de gagner le temps nécessaire pour mobiliser ses ressources et lancer des contre-offensives décisives qui ont renversé le cours de l’histoire. Le général Hiver et les distances infinies ont vaincu plus d’envahisseurs que les armées russes elles-mêmes, créant un mythe d’invincibilité territoriale profondément ancré dans la psyché nationale russe. Le conflit actuel remet fondamentalement en question cette donnée stratégique séculaire.
Les frappes ukrainiennes dans les régions de Koursk, Briansk et Belgorod démontrent que le territoire russe n’est plus un sanctuaire inaccessible et que la géographie ne protège plus comme autrefois. Les installations militaires, les dépôts logistiques, les systèmes de défense aérienne et les infrastructures de commandement et contrôle situés à des centaines de kilomètres de la ligne de front sont désormais à portée des capacités de frappe ukrainiennes. Cette réalité nouvelle contraint la Russie à disperser ses forces, à renforcer la protection d’installations auparavant considérées comme hors de portée et à repenser l’ensemble de son dispositif défensif, détournant des ressources considérables des opérations offensives qui étaient censées achever rapidement ce conflit.
Cette érosion de la profondeur stratégique russe constitue peut-être le développement le plus significatif de ce conflit sur le plan de la théorie militaire et pourrait transformer durablement la réflexion stratégique mondiale. Elle suggère que les avantages géographiques traditionnels peuvent être neutralisés par les technologies modernes de frappe de précision et de surveillance permanente. Les drones, les missiles de croisière et les systèmes de guidage avancés compriment l’espace stratégique et rendent toute installation militaire potentiellement vulnérable, quelle que soit sa distance du front. Cette évolution pourrait avoir des implications considérables pour la réflexion stratégique bien au-delà de ce conflit spécifique, remettant en cause les doctrines de défense de nombreux pays qui comptaient sur leur profondeur territoriale.
La destruction confirmée du radar du système S-400 près de Krasnoïé dans la région de Belgorod, suite aux opérations du 4 février, illustre parfaitement cette nouvelle réalité. Ce système, censé protéger l’espace aérien russe contre toute intrusion, est devenu lui-même une cible vulnérable. L’ironie stratégique est saisissante : le bouclier devient la cible, le protecteur doit être protégé, créant une spirale de dispersion des ressources défensives qui affaiblit l’ensemble du dispositif russe. Chaque radar détruit ouvre une brèche dans le parapluie défensif, facilitant les frappes suivantes dans une logique d’effet cumulatif que l’Ukraine exploite méthodiquement.
L'asymétrie inversée ou quand le plus faible frappe en profondeur
La théorie militaire classique associe généralement les capacités de frappe en profondeur aux puissances disposant de ressources militaires supérieures et de budgets de défense colossaux. Les frappes stratégiques, qu’elles soient menées par des bombardiers lourds, des missiles de croisière ou des systèmes balistiques, nécessitent traditionnellement des investissements considérables et une supériorité technologique marquée que seuls quelques États peuvent se permettre. Seules les grandes puissances pouvaient historiquement projeter leur puissance sur de grandes distances avec une efficacité significative. Ce que l’Ukraine accomplit renverse ce paradigme et ouvre de nouvelles perspectives pour les nations confrontées à des adversaires disposant de moyens conventionnels supérieurs.
En combinant des drones de conception nationale, des technologies adaptées du secteur civil, des renseignements fournis par ses partenaires et une innovation tactique constante, l’Ukraine a créé une capacité de frappe en profondeur qui défie les assumptions traditionnelles de la théorie militaire. Le coût unitaire de ces opérations reste une fraction de celui des systèmes qu’elles neutralisent, créant une équation économique extraordinairement favorable au défenseur. Détruire un radar de S-400 valant plusieurs dizaines de millions de dollars avec un drone coûtant quelques dizaines de milliers de dollars représente un ratio coût-efficacité qui bouleverse les calculs traditionnels de l’attrition militaire. Cette asymétrie économique pourrait s’avérer aussi décisive que l’asymétrie militaire qu’elle contribue à équilibrer.
Cette démocratisation des capacités de frappe en profondeur a des implications géopolitiques considérables qui dépassent largement le cadre de ce conflit. Elle suggère qu’à l’avenir, des nations de taille moyenne disposant d’une base industrielle moderne et d’un accès aux technologies de l’information pourraient développer des capacités de dissuasion ou de riposte significatives face à des adversaires plus puissants. Cette évolution pourrait modifier les calculs stratégiques dans de nombreuses régions du monde et contribuer paradoxalement à la stabilité internationale en augmentant les coûts potentiels de l’agression pour tout agresseur potentiel.
Le système de lance-roquettes multiples Tornado-S de calibre 300mm détruit sur l’axe sud de la Slobojantchina illustre parfaitement cette dynamique. Ce système sophistiqué, capable d’engager des cibles jusqu’à 120 kilomètres de distance avec une précision remarquable, représente un investissement considérable pour la Russie. Sa destruction par des moyens ukrainiens relativement peu coûteux démontre que la sophistication technologique et le prix élevé ne garantissent plus la survie sur le champ de bataille moderne. L’Ukraine a appris à identifier les vulnérabilités de ces systèmes et à les exploiter avec une efficacité redoutable qui remet en question les doctrines d’acquisition militaire traditionnelles.
L'impact psychologique et politique sur la société russe
Au-delà de leurs effets militaires directs, ces frappes portent un message politique puissant qui résonne tant à Moscou que dans les foyers russes des régions frontalières. La capacité ukrainienne à frapper le territoire russe contredit frontalement le récit officiel selon lequel l’« opération militaire spéciale » se déroule selon le plan prévu et ne menace pas la sécurité de la Russie elle-même. Chaque explosion sur le sol russe, chaque système de défense aérienne neutralisé rappelle aux citoyens russes que cette guerre a des conséquences qui dépassent les frontières de l’Ukraine et peuvent toucher leur propre territoire, leurs propres villes, leurs propres familles.
Cette dimension psychologique ne doit pas être sous-estimée dans l’évaluation de l’impact stratégique de ces opérations, car les guerres se gagnent aussi dans les esprits. Les guerres modernes se gagnent autant dans l’espace informationnel que sur le champ de bataille physique. La capacité à démontrer sa résilience et sa puissance, même en position de défense, contribue à maintenir le soutien national et international indispensable à la poursuite de l’effort de guerre. Pour l’Ukraine, chaque frappe réussie sur le territoire russe renforce la détermination nationale et conforte les partenaires occidentaux dans leur soutien. Inversement, les échecs répétés à protéger son propre territoire sapent la crédibilité du commandement militaire russe et peuvent influencer les calculs politiques du Kremlin.
Les autorités russes se trouvent confrontées à un dilemme communicationnel impossible à résoudre de manière satisfaisante. Reconnaître les frappes ukrainiennes légitime les capacités de l’adversaire et révèle les failles de la défense russe, tandis que les minimiser ou les nier érode la crédibilité auprès d’une population qui constate directement les effets de ces attaques dans les régions concernées. Cette tension entre la propagande officielle et la réalité vécue par les habitants des régions frontalières pourrait, à terme, affecter le consensus social autour de la poursuite du conflit. Les frappes ukrainiennes ne visent pas seulement à détruire du matériel mais aussi à saper la volonté politique qui soutient l’effort de guerre russe.
La frappe contre les installations du régiment Akhmat dans la région de Koursk amplifie cette dimension psychologique. En ciblant une unité étroitement associée au dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov, l’Ukraine envoie un message qui résonne dans les cercles du pouvoir russe : personne n’est à l’abri, aucune connexion politique ne protège contre les capacités de frappe ukrainiennes. Cette dimension symbolique renforce l’effet démoralisateur des frappes et contribue à éroder la confiance dans la capacité de l’appareil militaire russe à protéger ses propres forces, même les plus privilégiées politiquement.
La dégradation systématique des capacités de guerre électronique russes
La frappe contre la station de guerre électronique dans la région de Briansk près du village de Kistiôr s’inscrit dans une campagne délibérée visant à éroder les capacités russes dans le domaine électromagnétique. Ce domaine, souvent invisible pour le public mais crucial pour les opérations militaires modernes, représente un multiplicateur de force majeur dont l’importance a été particulièrement mise en évidence par ce conflit. Les systèmes russes de guerre électronique ont posé des défis considérables aux opérations ukrainiennes depuis le début de l’invasion, brouillant les communications, perturbant les systèmes de guidage GPS et détectant les émissions radar et radio des forces ukrainiennes.
En ciblant systématiquement ces actifs, l’Ukraine cherche à dégager l’espace électromagnétique nécessaire à ses propres opérations et à retourner contre la Russie l’un de ses avantages technologiques traditionnels. Chaque station de guerre électronique détruite améliore l’efficacité des drones ukrainiens, augmente la précision des munitions guidées par GPS et facilite les communications sur le champ de bataille. Cette stratégie illustre une compréhension sophistiquée de la guerre multidimensionnelle, où les actions dans un domaine créent des effets dans un autre, et où la supériorité dans le spectre électromagnétique peut compenser des désavantages dans d’autres domaines comme le nombre de troupes ou la quantité d’artillerie.
La guerre électronique russe, longtemps considérée comme l’un des points forts de l’armée de Moscou et vantée par les experts militaires du monde entier, se révèle plus vulnérable qu’anticipé face à un adversaire déterminé et adaptatif. Les systèmes sophistiqués comme le Borisoglebsk-2, malgré leurs capacités impressionnantes sur le papier, restent des cibles physiques qui peuvent être localisées et détruites. Cette vulnérabilité rappelle une vérité fondamentale de la guerre que la technologie ne peut effacer : aucun système d’armes, aussi avancé soit-il, n’est invincible face à un adversaire déterminé et créatif qui a appris à identifier ses faiblesses.
L’Ukraine a développé une expertise remarquable dans l’identification et l’élimination des systèmes de guerre électronique russes. En combinant renseignement technique, surveillance par drones et frappes de précision, les forces ukrainiennes ont créé une méthodologie efficace pour neutraliser ces systèmes critiques. Cette capacité représente un avantage tactique considérable qui se traduit par une amélioration progressive de l’efficacité des opérations ukrainiennes dans tous les domaines, de l’artillerie guidée aux drones de reconnaissance en passant par les communications de commandement.
Le ciblage du régiment Akhmat comme message politique et militaire
L’attaque contre le point de contrôle de drones du régiment spécial Akhmat près de Koutchérovo dans la région de Koursk mérite une attention particulière car elle transcende la simple dimension militaire pour entrer dans le domaine du symbolique et du politique. Ce régiment, composé de combattants tchétchènes et étroitement associé au dirigeant Ramzan Kadyrov, occupe une place particulière dans l’architecture militaire et politique russe. Kadyrov a fait de ses forces un instrument de promotion personnelle, multipliant les vidéos de propagande et les déclarations martiales sur les réseaux sociaux. Ses hommes ont été présentés comme l’élite des forces russes, déployés dans les secteurs les plus contestés du conflit.
Frapper spécifiquement une installation de cette unité envoie un message qui résonne au-delà du champ de bataille et atteint les cercles du pouvoir à Moscou et à Grozny. Cela démontre que les capacités de renseignement ukrainiennes permettent d’identifier et de cibler des unités spécifiques, y compris celles bénéficiant d’un statut particulier et d’une protection politique au plus haut niveau. Cela rappelle également que l’engagement dans ce conflit comporte des risques réels, même pour les forces qui se présentent comme les plus aguerries et les mieux connectées politiquement. L’aura d’invincibilité que Kadyrov a cultivée autour de ses forces se trouve directement contestée par cette frappe précise.
L’impact de cette frappe sur le moral de l’unité et sur les calculs de ceux qui considèrent un engagement aux côtés de la Russie pourrait dépasser son effet militaire immédiat. Les forces tchétchènes, comme d’autres unités paramilitaires russes, reposent en partie sur leur réputation pour attirer des recrues et maintenir la discipline dans leurs rangs. Démontrer leur vulnérabilité affecte cette réputation et peut compliquer le recrutement futur. Plus largement, cette frappe illustre la capacité ukrainienne à cibler non seulement du matériel mais aussi des symboles, ajoutant une dimension psychologique et politique à la campagne de frappes en profondeur.
La destruction confirmée des dommages au point de contrôle de drones affecte également les capacités opérationnelles de l’unité de manière significative. Les drones sont devenus essentiels aux opérations militaires modernes, servant à la reconnaissance, au guidage de l’artillerie et aux frappes directes. Priver une unité de sa capacité à contrôler ses drones réduit considérablement son efficacité sur le champ de bataille et la prive d’un avantage tactique crucial. Cette frappe combine donc efficacement impact militaire, symbolique et psychologique dans une seule action, illustrant la sophistication croissante de la stratégie de ciblage ukrainienne.
La logistique comme véritable centre de gravité stratégique
La frappe contre le centre logistique de Makiïvka dans la région de Donetsk s’inscrit dans une stratégie plus large d’interdiction qui vise le véritable talon d’Achille de toute force militaire moderne : sa chaîne d’approvisionnement. Les armées contemporaines consomment des quantités phénoménales de munitions, de carburant et d’équipements divers pour maintenir leurs opérations. Une division blindée moderne peut brûler des milliers de litres de carburant quotidiennement en opérations actives. L’artillerie russe, fer de lance de sa stratégie offensive, tire des milliers d’obus chaque jour, nécessitant un flux logistique continu et massif pour maintenir ce tempo de feu dévastateur.
Toute interruption de cette chaîne d’approvisionnement se traduit immédiatement par une dégradation des capacités combatives et limite la liberté d’action opérationnelle des forces engagées. Les chars s’immobilisent faute de carburant, l’artillerie se tait faute de munitions, les véhicules de combat restent en panne faute de pièces de rechange. En ciblant les centres logistiques, l’Ukraine applique une pression constante sur le système de soutien russe, le contraignant à disperser ses stocks, à utiliser des itinéraires plus longs et plus vulnérables, et à consacrer des ressources croissantes à la protection d’installations jadis considérées comme sûres car situées loin du front. Cette stratégie vise explicitement à réduire les capacités offensives de l’armée russe.
Cette approche reconnaît que la puissance de feu russe, bien que considérable et souvent dévastatrice, dépend entièrement d’une infrastructure de soutien vulnérable. Plutôt que d’affronter directement cette puissance de feu dans des batailles d’attrition coûteuses en hommes et en matériel, l’Ukraine choisit de l’asphyxier en coupant ses lignes d’alimentation. Cette stratégie s’inspire des meilleures traditions de l’art de la guerre, où la victoire s’obtient souvent en attaquant les points faibles plutôt que les points forts de l’adversaire. Makiïvka n’est pas seulement un dépôt détruit mais un maillon brisé dans une chaîne que la Russie doit constamment reconstituer sous les frappes.
La logistique russe souffre déjà de problèmes structurels hérités de décennies de sous-investissement et de corruption endémique. Les frappes ukrainiennes exploitent et amplifient ces vulnérabilités préexistantes, créant un effet multiplicateur qui dépasse l’impact immédiat de chaque frappe individuelle. Chaque centre logistique détruit force la Russie à réorganiser ses flux d’approvisionnement, à allonger ses lignes de communication et à exposer davantage de véhicules de transport aux interdictions ukrainiennes. Cette spirale négative érode progressivement la capacité russe à soutenir des opérations offensives à grande échelle.
L'érosion progressive du parapluie de défense aérienne russe
La confirmation des dommages infligés au radar du système S-400 près de Krasnoïé dans la région de Belgorod constitue peut-être l’élément le plus significatif de ces opérations récentes sur le plan stratégique à long terme. Le S-400 représente la pierre angulaire de la défense aérienne russe, un système présenté par Moscou comme impénétrable et vendu à plusieurs pays comme garantie ultime de souveraineté aérienne face aux menaces les plus avancées. L’Inde, la Turquie et la Chine ont acquis ce système précisément en raison de cette réputation d’invincibilité soigneusement cultivée par le marketing militaire russe. Chaque composant de ce système neutralisé par l’Ukraine crée une brèche dans le bouclier défensif russe et, au-delà, érode la crédibilité commerciale du complexe militaro-industriel russe sur les marchés internationaux.
Les implications stratégiques de cette érosion progressive sont considérables et dépassent le cadre de ce conflit spécifique pour affecter l’ensemble de l’industrie de défense russe. La défense aérienne russe doit désormais protéger non seulement contre les menaces traditionnelles mais aussi contre ses propres vulnérabilités nouvellement exposées. Les radars, lanceurs et postes de commandement du S-400 deviennent eux-mêmes des cibles prioritaires, nécessitant une protection qui détourne des ressources d’autres missions défensives. Cette inversion où le système défensif devient une cible à protéger plutôt qu’une protection illustre les paradoxes de la guerre moderne où chaque capacité crée de nouvelles vulnérabilités et où rien n’est acquis définitivement.
À terme, cette pression continue pourrait ouvrir des corridors aériens permettant des opérations ukrainiennes plus ambitieuses dans l’espace aérien contesté. Si l’Ukraine parvient à dégrader suffisamment la défense aérienne russe dans certains secteurs, des options jusqu’ici impossibles pourraient s’ouvrir, incluant des frappes aériennes conventionnelles plus audacieuses ou des opérations aéromobiles en profondeur. Plus immédiatement, chaque radar détruit facilite les opérations de drones et améliore l’efficacité des frappes de précision. L’accumulation de ces effets pourrait, à terme, modifier fondamentalement l’équilibre aérien du conflit en faveur de l’Ukraine.
La vulnérabilité démontrée du S-400 aura également des répercussions sur le marché international de l’armement. Les pays qui ont investi des milliards dans ce système observent attentivement ses performances en Ukraine et pourraient reconsidérer leurs choix d’acquisition futurs. Cette dimension commerciale, bien que secondaire sur le plan militaire immédiat, affecte les ressources financières que la Russie peut tirer de ses exportations d’armement et contribue à l’isolement économique imposé par les sanctions occidentales. La guerre en Ukraine devient ainsi un test grandeur nature qui expose les limites des systèmes d’armes russes au monde entier.
La neutralisation du Tornado-S et l'affaiblissement de la puissance de feu russe
La destruction du système de lance-roquettes multiples Tornado-S de calibre 300mm sur l’axe sud de la Slobojantchina prive les forces russes d’une capacité de frappe précieuse et difficilement remplaçable dans les circonstances actuelles. Ce système, capable d’engager des cibles à 120 kilomètres avec une précision remarquable grâce à ses munitions guidées, représente l’évolution moderne de l’artillerie russe et incarne la doctrine de destruction massive que Moscou applique depuis le début de ce conflit. Sa perte affecte directement la capacité russe à mener des frappes de suppression contre les défenses ukrainiennes et à appuyer les opérations offensives dans ce secteur critique du front.
Cette frappe illustre également la vulnérabilité des systèmes d’armes sophistiqués face aux tactiques asymétriques développées par l’Ukraine avec une créativité remarquable. Le Tornado-S, malgré sa puissance impressionnante et sa portée considérable, reste un système détectable et localisable par des moyens de surveillance modernes. Les besoins logistiques associés à son emploi, incluant les véhicules de rechargement et les stocks de roquettes, le temps nécessaire au rechargement et la chaleur dégagée lors des tirs créent des signatures exploitables par les systèmes de surveillance ukrainiens. La sophistication technologique n’est pas une garantie d’invulnérabilité face à un adversaire créatif et déterminé qui a appris à exploiter chaque faiblesse avec une efficacité redoutable.
La destruction systématique des systèmes d’artillerie à longue portée russes s’inscrit dans une stratégie visant à réduire progressivement la zone d’insécurité que ces armes créent pour les forces ukrainiennes et les populations civiles. Chaque Tornado-S éliminé réduit la portée à laquelle les positions ukrainiennes peuvent être frappées, améliorant la sécurité des lignes arrière et facilitant les mouvements logistiques indispensables au soutien des opérations. Cette dynamique cumulative, si elle se poursuit au rythme actuel, pourrait modifier significativement l’équilibre des feux sur le front et créer les conditions pour des opérations offensives ukrainiennes plus ambitieuses.
Le Tornado-S représente une évolution plus légère de la plateforme Smerch, elle-même héritière de la tradition soviétique des lance-roquettes multiples qui remonte à la Seconde Guerre mondiale. Cette lignée technologique a longtemps constitué un avantage russe, permettant des saturations d’artillerie dévastatrices. La capacité ukrainienne à neutraliser ces systèmes démontre que cet avantage traditionnel peut être contesté et que la supériorité en puissance de feu ne suffit plus à garantir le succès militaire face à un adversaire capable de frapper les systèmes d’armes eux-mêmes plutôt que leurs effets.
Vers une stratégie d'attrition intelligente et soutenable
L’ensemble de ces opérations s’inscrit dans ce que l’on pourrait qualifier de stratégie d’attrition intelligente, une approche qui optimise le rapport entre les ressources investies et les dommages infligés à l’adversaire. Plutôt que de chercher des gains territoriaux coûteux en hommes et en matériel dans des assauts frontaux contre des positions fortifiées et défendues par un adversaire disposant de réserves humaines considérables, l’Ukraine choisit de dégrader méthodiquement les capacités adverses en ciblant les systèmes de haute valeur et les infrastructures de soutien. Cette approche reconnaît la réalité du déséquilibre des forces tout en exploitant les avantages asymétriques dont dispose l’Ukraine, notamment sa supériorité en matière d’innovation, de renseignement et de motivation.
Cette stratégie présente plusieurs avantages qui la rendent particulièrement adaptée à la situation ukrainienne et aux contraintes auxquelles Kiev fait face. Elle préserve les forces ukrainiennes en évitant les assauts frontaux contre des positions fortifiées défendues par un adversaire disposant de réserves humaines plus importantes et d’une artillerie supérieure en nombre. Elle impose un coût disproportionné à l’adversaire, qui doit remplacer des systèmes coûteux et complexes dont la production prend du temps et nécessite des composants souvent affectés par les sanctions. Elle dégrade progressivement la capacité russe à soutenir des opérations offensives et maintient la pression sur Moscou. Elle démontre aux partenaires occidentaux que leur soutien produit des résultats tangibles, justifiant sa poursuite et son renforcement.
Cette approche s’inscrit également dans une perspective temporelle favorable à l’Ukraine si certaines conditions sont maintenues. Chaque mois qui passe voit l’industrie de défense ukrainienne se renforcer, les livraisons occidentales se poursuivre et les capacités de frappe en profondeur s’améliorer qualitativement et quantitativement. Parallèlement, la Russie puise dans des stocks hérités de l’ère soviétique qui ne sont pas infinis et dont le remplacement dépasse les capacités actuelles de son industrie soumise aux sanctions. Le temps, souvent considéré comme l’allié de la Russie en raison de sa profondeur stratégique et de ses ressources humaines, pourrait paradoxalement jouer contre elle si l’Ukraine parvient à maintenir ce rythme d’attrition sur les systèmes de haute valeur russes.
L’attrition intelligente diffère de l’attrition classique par son caractère sélectif et ciblé. Plutôt que de chercher à infliger des pertes maximales en termes absolus, elle vise les nœuds critiques du système adverse : les systèmes de commandement, les capacités de guerre électronique, les défenses aériennes, les hubs logistiques. La destruction d’un radar de S-400 ou d’une station de guerre électronique a des effets multiplicateurs qui dépassent largement la valeur intrinsèque du matériel détruit. Cette approche économise les ressources ukrainiennes tout en maximisant l’impact stratégique de chaque frappe.
Les implications pour les perspectives de résolution du conflit
Ces développements opérationnels ont des implications directes sur les perspectives de résolution du conflit et sur les calculs stratégiques des parties en présence. La capacité ukrainienne à infliger des pertes significatives aux forces russes, même sans percée territoriale majeure, modifie l’équation stratégique de manière profonde. Pour la Russie, la perspective d’une guerre d’attrition prolongée où ses actifs de haute valeur sont systématiquement dégradés devient de plus en plus coûteuse, tant économiquement que politiquement. Pour l’Ukraine, la démonstration de sa capacité à projeter sa puissance offre un levier dans toute négociation future et renforce sa position diplomatique.
La question centrale devient alors celle de la soutenabilité respective des deux parties dans ce nouveau paradigme de conflit qui ne ressemble à aucun précédent historique récent. La Russie dispose certes de réserves considérables en termes de population et de territoire, mais la reconstitution de systèmes sophistiqués comme le S-400 ou le Tornado-S prend du temps et des ressources que les sanctions occidentales rendent plus difficiles à mobiliser. L’Ukraine, soutenue par ses partenaires occidentaux, continue de développer ses capacités indigènes tout en recevant des équipements modernes. L’équation de cette guerre d’attrition pourrait évoluer de manière inattendue si le rythme des pertes russes en systèmes de haute valeur dépasse durablement celui de la reconstitution.
Ces frappes démontrent également que l’Ukraine dispose de leviers de pression qui ne dépendent pas uniquement des gains territoriaux mesurables sur une carte. Dans une éventuelle négociation, la capacité à menacer le territoire et les actifs militaires russes constitue un atout que Kiev n’avait pas il y a encore quelques mois. Cette évolution pourrait modifier les termes de tout accord futur, l’Ukraine n’étant plus seulement en position de défendre son territoire mais aussi de menacer les capacités de projection de puissance russes sur leur propre sol. La dynamique du conflit s’en trouve fondamentalement altérée en faveur de Kiev.
Les négociations futures, si elles ont lieu, se dérouleront dans un contexte où l’Ukraine aura démontré sa capacité à imposer des coûts significatifs à la Russie bien au-delà de la ligne de front. Cette réalité affectera nécessairement les positions des deux parties et pourrait ouvrir des possibilités de compromis qui semblaient impossibles lorsque la Russie se croyait capable de l’emporter par la seule supériorité numérique et la profondeur stratégique. Le calcul coûts-bénéfices de Moscou évolue avec chaque système de haute valeur détruit.
Un modèle pour les conflits futurs et le rôle du soutien occidental
Au-delà du conflit ukrainien lui-même, ces développements pourraient redéfinir la conduite des guerres conventionnelles au XXIe siècle et influencer la réflexion stratégique mondiale pour les décennies à venir. L’intégration des drones, des capacités de frappe de précision à longue portée et des opérations dans le spectre électromagnétique crée de nouvelles possibilités pour les nations confrontées à des adversaires conventionnellement supérieurs. La démocratisation des technologies de drones et la prolifération des munitions guidées de précision modifient l’équilibre traditionnel entre attaque et défense, entre grandes puissances et puissances moyennes déterminées à défendre leur souveraineté.
Les leçons de ce conflit seront étudiées par les états-majors du monde entier et pourraient transformer les doctrines militaires pour les décennies à venir, remettant en cause de nombreuses certitudes établies. La vulnérabilité des systèmes de défense aérienne face aux attaques de saturation par drones, l’importance critique de la guerre électronique, la nécessité de protéger les lignes logistiques contre les frappes de précision et la valeur des capacités de frappe en profondeur seront intégrées dans les doctrines militaires futures. L’Ukraine, par nécessité et par ingéniosité, est devenue un laboratoire de l’innovation militaire dont les enseignements transformeront la réflexion stratégique bien au-delà de ses frontières.
Il serait toutefois erroné de considérer ces succès ukrainiens comme le seul résultat des efforts nationaux, aussi remarquables soient-ils. Le soutien occidental, sous forme de renseignements, de formation, d’équipements et de financement, a joué un rôle essentiel dans le développement des capacités de frappe ukrainiennes. Les données satellitaires fournies par les partenaires permettent d’identifier les cibles, l’expertise technique accélère le développement des systèmes indigènes, et les transferts de technologie améliorent les performances des équipements ukrainiens. Cette symbiose entre les capacités ukrainiennes et le soutien occidental constitue l’un des facteurs clés de ces succès et souligne l’importance d’un soutien soutenu et croissant pour maintenir cette dynamique favorable.
Le soutien occidental à l’Ukraine n’est pas seulement une question de solidarité ou de valeurs, bien que ces dimensions soient importantes et ne doivent pas être négligées. Il s’agit également d’un investissement dans la sécurité européenne et dans la crédibilité de l’ordre international fondé sur des règles qui protège tous les États. Démontrer qu’une agression ne paie pas, que la communauté internationale peut soutenir efficacement une nation victime d’agression et que la supériorité militaire brute ne garantit pas la victoire sont des messages qui résonnent bien au-delà de l’Ukraine et dissuadent de futures agressions ailleurs dans le monde. Chaque succès ukrainien renforce cette dissuasion collective.
Conclusion : une guerre qui se gagne aussi dans la profondeur stratégique
Les frappes ukrainiennes contre le centre logistique de Makiïvka, les installations du régiment Akhmat près de Koutchérovo, la station de guerre électronique de Briansk près de Kistiôr, le système Tornado-S sur l’axe sud de la Slobojantchina, le terrain d’entraînement de Prymorskyï Posad et le radar du S-400 près de Krasnoïé illustrent une vérité fondamentale de la guerre moderne que ce conflit a remise en lumière avec une clarté saisissante : les batailles se gagnent certes sur la ligne de front, mais les guerres se décident souvent dans la profondeur. En ciblant systématiquement les capacités de soutien, de commandement, de protection électronique et de défense aérienne russes, l’Ukraine applique une pression stratégique qui transcende les gains territoriaux immédiats et érode méthodiquement la capacité russe à poursuivre ce conflit.
Cette approche requiert patience, persévérance et soutien continu, mais elle offre une voie vers une issue favorable que les opérations frontales seules ne peuvent garantir dans les circonstances actuelles. Ses effets ne se manifestent pas dans des cartes montrant des avancées spectaculaires, mais dans l’érosion progressive de la capacité russe à soutenir ce conflit à long terme. Chaque système de défense aérienne neutralisé, chaque centre logistique détruit, chaque station de guerre électronique éliminée, chaque système d’artillerie longue portée mis hors service rapproche le jour où l’équation militaire basculera définitivement en faveur de l’Ukraine et où la fin de ce conflit deviendra envisageable dans des conditions acceptables pour Kiev.
Dans cette guerre d’attrition intelligente, la profondeur stratégique que la Russie a toujours considérée comme son atout majeur depuis les guerres napoléoniennes pourrait paradoxalement devenir sa vulnérabilité. Chaque installation à protéger, chaque ligne logistique à sécuriser, chaque système d’armes à défendre disperse les ressources russes et les expose aux frappes ukrainiennes de plus en plus précises et nombreuses. L’Ukraine, en frappant en profondeur, oblige la Russie à défendre partout et donc à ne défendre nulle part adéquatement. Cette inversion du rapport entre espace et sécurité pourrait bien constituer le facteur décisif de ce conflit et offrir aux générations futures un nouveau paradigme de la guerre défensive où le plus faible peut tenir tête au plus fort par l’intelligence et la détermination.
Le 5 février 2026 restera peut-être dans l’histoire militaire comme le jour où la démonstration de la capacité de frappe en profondeur ukrainienne a atteint un nouveau palier qualitatif. La combinaison de frappes simultanées contre des cibles diverses réparties sur plusieurs régions, tant en territoire occupé qu’en Russie même, illustre une coordination et une capacité de planification qui témoignent de la maturité atteinte par les forces armées ukrainiennes. Cette évolution, fruit de deux années d’apprentissage sous le feu, transforme l’Ukraine en une puissance militaire régionale dont les capacités dépassent désormais ce que beaucoup d’observateurs auraient cru possible au début de ce conflit.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette chronique d’opinion exprime les analyses et interprétations personnelles de l’auteur concernant les implications stratégiques des opérations militaires ukrainiennes récentes annoncées le 5 février 2026. Elle s’appuie sur les informations publiées par l’État-major général des forces armées ukrainiennes et relayées par l’agence Ukrinform, ainsi que sur des analyses stratégiques publiquement disponibles. Les conclusions tirées quant aux perspectives du conflit et aux équilibres stratégiques relèvent de l’interprétation de l’auteur et ne prétendent pas constituer des prédictions certaines. Les pertes et dommages mentionnés sont ceux rapportés par les sources ukrainiennes et n’ont pas été indépendamment vérifiés par des observateurs neutres. Les opinions exprimées n’engagent que leur auteur et ne représentent pas nécessairement celles de la rédaction. L’auteur n’a aucun lien financier ou personnel avec les parties au conflit.
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