Observons le spectacle grotesque qui se joue sous nos yeux, jour après jour, sommet après sommet. D’un côté, les réunions du Conseil européen se succèdent, produisant des communiqués martiaux promettant un soutien sans faille à Kiev. Les déclarations sont martiales, les mots sont forts, la détermination semble inébranlable. Les chefs d’État européens rivalisent d’emphase pour affirmer leur solidarité avec le peuple ukrainien. Ils visitent Kiev sous les sirènes d’alerte aérienne, se font photographier dans les bunkers avec Zelensky, prononcent des discours émouvants devant la Rada ukrainienne. De l’autre côté, dans l’ombre des projecteurs médiatiques, les terminaux méthaniers européens accueillent à bras ouverts les cargaisons russes. Les douaniers tamponnent les documents sans sourciller. Les entreprises encaissent leurs bénéfices. Les actionnaires touchent leurs dividendes. Cette schizophrénie politique aurait de quoi faire rire aux larmes si elle n’avait pas des conséquences aussi tragiques pour des millions de personnes.
Prenons l’exemple de la France, ce pays qui se veut le phare de la civilisation européenne. Emmanuel Macron n’a-t-il pas déclaré à maintes reprises que la Russie ne devait pas gagner cette guerre? N’a-t-il pas évoqué l’envoi de troupes européennes en Ukraine, provoquant l’émoi des chancelleries du monde entier? N’a-t-il pas posé en chef de guerre, organisateur d’une coalition de soutien à Kiev, défenseur acharné de la souveraineté ukrainienne? Pendant ce temps, dans l’ombre des discours flamboyants, les importations françaises de GNL russe ont non seulement continué mais ont augmenté, alimentant les centrales électriques et les industries hexagonales avec le gaz du Kremlin. TotalEnergies, fleuron industriel français, reste actionnaire du projet Yamal à hauteur de 19,4%, une participation que le groupe refuse obstinément de céder malgré les appels répétés des organisations humanitaires et des militants anti-guerre. Les dividendes coulent vers Paris pendant que les missiles russes s’abattent sur les maternités ukrainiennes.
L’Espagne, championne autoproclamée des droits de l’homme, membre fondateur de toutes les coalitions progressistes, reste l’un des premiers importateurs européens de gaz russe malgré une légère baisse récente. Ses terminaux de regazéification tournent à plein régime pour traiter les cargaisons venues de l’Arctique. Le gouvernement de Madrid vote toutes les sanctions à Bruxelles puis accueille les méthaniers russes dans ses ports méditerranéens et atlantiques. La Belgique, siège des institutions européennes qui votent sanction après sanction, proclamation après proclamation, accueille régulièrement des méthaniers en provenance de Yamal dans son port de Zeebrugge, devenu en janvier 2026 le premier récepteur européen de gaz russe. Le coeur battant de l’Europe démocratique pompe le sang de la guerre russe.
Sebastian Rötters, spécialiste des sanctions chez Urgewald, a résumé cette situation avec une formule cinglante: « Pendant que Bruxelles célèbre le dernier accord pour éliminer progressivement le gaz russe, nos ports continuent de servir de poumon logistique pour le plus grand terminal GNL de Russie, Yamal. » Cette phrase devrait être gravée dans le marbre de chaque institution européenne comme un rappel permanent de notre hypocrisie collective. Chaque cargaison déchargée dans un terminal européen dépose directement dans un coffre de guerre finançant le massacre de l’Ukraine, a-t-il ajouté sans ambages.
La dissonance cognitive européenne a atteint un niveau clinique qui mériterait l’intervention de psychiatres plutôt que de diplomates professionnels.
Le mensonge de la diversification énergétique et ses promesses envolées dans les limbes
On nous avait promis une révolution énergétique. On nous avait juré que l’Europe tournerait définitivement la page de sa dépendance au gaz russe. Les dirigeants s’étaient succédé aux tribunes pour annoncer des plans ambitieux de diversification. Le gaz américain allait affluer par millions de tonnes dans nos terminaux. Le gaz qatari allait remplir nos réserves stratégiques. Le gaz norvégien et algérien allaient se substituer aux molécules russes. REPowerEU, le grand plan européen lancé en mai 2022 dans l’urgence et l’émotion post-invasion, devait nous libérer du joug énergétique de Moscou en quelques années seulement. Les objectifs étaient ambitieux: réduire de deux tiers les importations de gaz russe avant la fin de 2022, puis les éliminer complètement d’ici 2027.
Les conférences de presse étaient impressionnantes. Les PowerPoint étaient convaincants. Les courbes montraient une baisse continue des importations russes vers zéro. Les ministres de l’Énergie paradaient, fiers d’annoncer chaque nouveau terminal de regazéification, chaque nouveau contrat avec un fournisseur alternatif, chaque nouveau partenariat stratégique avec des pays producteurs. L’Europe allait enfin s’émanciper de cette dépendance toxique qui la rendait vulnérable au chantage de Poutine. C’était beau, c’était grand, c’était européen. Les communiqués triomphaux se succédaient, célébrant chaque étape supposée vers l’indépendance énergétique.
Quatre ans plus tard, où en sommes-nous exactement? Les importations de GNL russe ont augmenté de 8%. Voilà le bilan. Voilà le résultat concret de toutes ces belles paroles, de tous ces plans grandioses, de toutes ces promesses solennelles. Le plan REPowerEU est devenu REPowerRussia. Les investissements dans les infrastructures gazières alternatives se sont révélés insuffisants, retardés, mal calibrés. Les contrats à long terme avec d’autres fournisseurs n’ont pas compensé les volumes russes, et parfois ces autres fournisseurs ont eux-mêmes préféré vendre leur gaz à l’Asie où le prix était plus avantageux. Les terminaux américains ne peuvent pas produire suffisamment pour satisfaire la demande européenne. Le Qatar a ses propres engagements avec ses clients asiatiques traditionnels. Et pendant ce temps, le terminal de Yamal tourne à plein régime, expédiant ses cargaisons vers une Europe officiellement hostile mais pratiquement accueillante.
L’interdiction européenne de transbordement, entrée en vigueur en mars 2025, était censée entraver les réexportations de GNL russe vers l’Asie en empêchant le rechargement des cargaisons dans les ports européens. L’idée semblait logique: si nous ne pouvons pas arrêter d’acheter du gaz russe, empêchons au moins la Russie d’utiliser nos ports comme plaques tournantes pour ses exportations mondiales. Mais cette politique a produit l’effet inverse de celui escompté. Les cargaisons qui auraient pu être réexportées vers l’Asie sont désormais consommées directement en Europe, augmentant paradoxalement notre dépendance au lieu de la réduire. C’est un cas d’école de politique mal conçue produisant des effets contre-productifs.
Les promesses européennes ont la solidité d’un château de cartes face à un vent de réalité économique et d’intérêts corporatifs.
L'argent du sang coule à flots vers les coffres du Kremlin
Chaque cargaison de GNL russe débarquée en Europe représente des millions d’euros qui vont directement dans les caisses de l’État russe. Il ne s’agit pas d’une métaphore ou d’une exagération rhétorique. C’est un fait comptable vérifiable, documenté, incontestable. Ces fonds permettent à Vladimir Poutine de financer sa machine de guerre, d’acheter des drones iraniens Shahed qui viennent terroriser les populations civiles ukrainiennes chaque nuit, de payer les salaires des soldats envoyés mourir au front, de produire les missiles qui détruisent les hôpitaux, les écoles, les centrales électriques ukrainiennes. Le lien entre nos achats de gaz et les bombes qui tombent sur l’Ukraine n’est pas une abstraction militante, c’est une chaîne causale directe et documentée.
Les économistes ont estimé que les revenus gaziers et pétroliers représentent entre 30 et 40% du budget fédéral russe. Ce n’est pas marginal, c’est substantiel. C’est la colonne vertébrale du financement de l’État russe et donc de sa guerre d’agression. Ana Maria Jaller-Makarewicz, analyste à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), a noté que le seul mois de décembre 2025 a vu l’importation de 2,3 milliards de mètres cubes de gaz russe vers l’Europe, soit une augmentation de 9% par rapport à l’année précédente. En continuant nos achats, en augmentant même ces achats de 8%, nous finançons littéralement l’effort de guerre du Kremlin. Nous ne sommes pas des spectateurs passifs de cette guerre. Nous sommes des financeurs actifs, des contributeurs involontaires mais réels au trésor de guerre de Poutine.
Chaque famille européenne qui allume son chauffage au gaz contribue, malgré elle et souvent sans le savoir, à l’achat d’un obus qui ira peut-être frapper une école ukrainienne, un hôpital, un immeuble d’habitation. Cette réalité est insupportable à entendre, mais elle est incontestable à établir. La chaîne de causalité est claire: nous achetons du gaz, la Russie reçoit de l’argent, cet argent finance l’armée russe, cette armée tue des Ukrainiens. C’est aussi simple et aussi terrible que cela. Nos gouvernements le savent. Nos entreprises énergétiques le savent. Nos dirigeants politiques le savent. Et ils continuent néanmoins, protégés par le voile confortable de l’anonymat des marchés énergétiques et la complexité des flux commerciaux internationaux.
En 2025, le projet Yamal à lui seul a généré 8,4 milliards de dollars pour la Russie grâce aux exportations vers l’Europe. Huit milliards quatre cents millions de dollars. Avec cette somme, on pourrait acheter des milliers de missiles de croisière, des centaines de drones, des dizaines de systèmes d’artillerie. On pourrait payer les salaires de centaines de milliers de soldats pendant plusieurs mois. On pourrait financer des mois entiers d’opérations militaires offensives. Et c’est exactement ce qui se passe. Notre argent tue. Nos euros sont convertis en munitions. Nos factures de gaz deviennent des bordereaux de livraison pour les arsenaux russes.
Nous sommes tous, collectivement et individuellement, les bailleurs de fonds involontaires d’une guerre d’agression caractérisée par des crimes contre l’humanité.
L'excuse pathétique de la sécurité énergétique et son usure morale progressive
Face à ces accusations documentées, les gouvernements européens brandissent invariablement l’argument de la sécurité énergétique. Il faut, nous dit-on avec des airs graves et responsables, assurer l’approvisionnement des ménages et des entreprises. Il faut éviter les pénuries, les rationnements, les black-outs. Les familles ne peuvent pas être laissées dans le froid. L’industrie ne peut pas être paralysée. L’économie européenne, déjà fragilisée par les crises successives, ne peut pas se permettre une rupture brutale avec le gaz russe sans subir des conséquences catastrophiques. Ces arguments sont présentés avec une telle assurance qu’on pourrait presque y croire.
Cet argument aurait pu être recevable, voire respectable, dans les premiers mois du conflit, lorsque l’urgence était réelle et les alternatives limitées. Mais nous sommes en février 2026. Quatre années entières se sont écoulées depuis le début de l’invasion. Quarante-huit mois. Presque mille cinq cents jours. Quatre ans pendant lesquels les alternatives auraient pu être développées avec la détermination appropriée. Quatre ans pendant lesquels les économies d’énergie auraient pu être réalisées à grande échelle. Quatre ans pendant lesquels la transition vers les énergies renouvelables aurait pu être considérablement accélérée. Quatre ans pendant lesquels nous aurions pu démontrer que nos valeurs valent quelques sacrifices temporaires.
L’Europe a su trouver des alternatives pour le pétrole russe, imposant un embargo maritime qui a réellement affecté les revenus de Moscou. Pourquoi serait-ce impossible pour le gaz? D’autres pays ont prouvé que c’était faisable. Les États baltes ont complètement cessé leurs importations de gaz russe. La Pologne a drastiquement réduit sa dépendance. Ces exemples montrent que c’est une question de volonté politique, pas d’impossibilité technique. Mais la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne préfèrent l’argument du pragmatisme économique, qui est en réalité un euphémisme pour désigner la lâcheté politique.
Au lieu de faire des efforts réels, qu’avons-nous fait? Nous avons augmenté nos achats de 8%. Non pas réduit, non pas stabilisé, mais augmenté. La part européenne des exportations de Yamal est passée de 75,4% en 2024 à 76,1% en 2025, selon les données d’Urgewald. Nous sommes devenus encore plus dépendants du gaz russe, pas moins. L’excuse de la sécurité énergétique est devenue le paravent derrière lequel se cache la lâcheté politique la plus crasse. Elle est devenue la formule magique qui permet de concilier les discours belliqueux et les pratiques accommodantes. Elle est devenue l’alibi parfait pour continuer à faire des affaires comme si de rien n’était tout en posant pour les photos avec des drapeaux ukrainiens épinglés sur les revers des vestons.
L’excuse de la sécurité énergétique est devenue le cache-sexe derrière lequel se dissimule une lâcheté politique institutionnalisée.
Le deux poids deux mesures qui insulte l'Ukraine quotidiennement
Imaginons un instant la situation vue de Kiev, depuis les abris anti-bombes, depuis les hôpitaux où arrivent les blessés, depuis les morgues où s’entassent les corps. Les Ukrainiens voient l’Europe leur livrer des armes au compte-gouttes, souvent en retard de plusieurs mois, parfois insuffisantes en quantité et en qualité. Ils entendent les débats interminables dans les parlements européens sur l’envoi de tel ou tel système d’armement. Ils constatent les hésitations, les tergiversations, les conditions posées à l’utilisation de ces équipements. On leur demande de ne pas frapper le territoire russe avec les missiles qu’on leur fournit, ou seulement dans un rayon limité. On leur demande de faire la guerre avec des contraintes que personne n’imposerait à son propre pays en situation de survie existentielle.
Et dans le même temps, ces mêmes Ukrainiens apprennent par les rapports des organisations internationales que l’Europe a augmenté de 8% ses achats de gaz russe. Que les euros européens continuent de couler vers Moscou en flux continu et croissant. Que les discours de solidarité prononcés dans leurs capitales ne sont que des mots creux démentis par les faits comptables. Que leurs amis européens financent leur ennemi tout en leur demandant de se battre avec des moyens limités et des règles d’engagement restrictives. Comment ne pas comprendre leur amertume? Comment ne pas partager leur indignation? Comment oser encore les regarder en face lors des sommets internationaux?
Le président Zelensky a la politesse diplomatique de ne pas trop insister sur ce point en public. Il sait que l’unité occidentale est fragile et qu’il ne peut pas se permettre de froisser ses alliés en les accusant ouvertement d’hypocrisie. Mais chaque Ukrainien conscient de cette réalité doit se demander si l’Europe est vraiment de son côté ou si elle joue simplement un rôle pour les caméras tout en préservant ses intérêts commerciaux en coulisses. Cette ambiguïté est corrosive pour la confiance et pour l’alliance. Elle mine la crédibilité européenne et alimente les discours de ceux qui affirment que l’Occident n’est pas un partenaire fiable.
Pendant que l’Europe débat pendant des mois de la livraison de chars Leopard ou de missiles Taurus, pendant que chaque système d’artillerie fait l’objet de négociations interminables et de conditions restrictives, les méthaniers continuent leur ronde macabre toutes les 32 heures. Nous chipotons sur les munitions mais nous ne chipotions pas sur les millions de tonnes de gaz. Nous imposons des restrictions sur l’utilisation des armes que nous fournissons mais nous n’imposons aucune restriction sur les revenus que nous offrons à l’ennemi. Le contraste est tellement flagrant qu’il en devient obscène.
L’Ukraine se bat avec des armes européennes comptées au compte-gouttes contre une armée financée par l’argent européen qui coule à flots: c’est le comble de l’absurde stratégique.
Les profiteurs de guerre installés confortablement dans nos propres rangs européens
Il convient de nommer les responsables, car ils ont des noms, des adresses, des conseils d’administration, des assemblées générales d’actionnaires. Les entreprises énergétiques européennes qui continuent d’acheter le gaz russe ne sont pas des victimes innocentes des circonstances géopolitiques. Elles font des choix délibérés, motivés par la recherche du profit maximal pour leurs actionnaires. Le gaz russe reste moins cher que certaines alternatives, malgré les risques réputationnels. Les marges sont meilleures. Les actionnaires sont satisfaits. Les bonus des dirigeants sont préservés. Les dividendes continuent d’être versés.
TotalEnergies, Engie, Shell, BP, tous ces géants de l’énergie ont des explications sérieuses à fournir à l’opinion publique et à l’histoire. Le cas de TotalEnergies est particulièrement emblématique. Le groupe français détient 19,4% du projet Yamal et refuse obstinément de se retirer, invoquant des arguments juridiques et financiers. Patrick Pouyanné, son PDG, multiplie les déclarations ambiguës, affirmant à la fois son soutien à l’Ukraine et son refus de céder ses actifs russes. Cette position est intenable moralement, mais elle est apparemment tenable financièrement, et c’est tout ce qui compte dans les conseils d’administration des multinationales de l’énergie.
Ces entreprises publient des rapports annuels luxueux vantant leurs engagements ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), leurs politiques de diversité et d’inclusion, leur contribution au développement durable et à la transition énergétique. Elles dépensent des millions en communication pour polir leur image, en greenwashing pour masquer leur empreinte carbone, en relations publiques pour séduire les investisseurs socialement responsables. Et pendant ce temps, leurs navires affrétés transportent le gaz qui finance les charniers ukrainiens. Le greenwashing a cédé la place au peacewashing: on prétend oeuvrer pour un monde meilleur tout en alimentant la machine de destruction.
Deux entreprises européennes contrôlent l’essentiel de la logistique du transport maritime entre Yamal et l’Europe. Seapeak, basée au Royaume-Uni, assure 37,3% des expéditions de GNL de Yamal. Dynagas, société grecque, en assure 34,3%. Ensemble, ces deux entreprises contrôlent plus de 70% du commerce de navette entre Yamal et l’Union européenne, opérant 11 des 14 méthaniers de classe Arc7 disponibles. Sans ces transporteurs européens, les exportations arctiques russes de GNL seraient paralysées pendant environ six mois par an, car la navigation en Arctique est impossible sans ces navires spécialisés à coque renforcée. Nous fournissons donc non seulement le marché mais aussi la logistique qui permet à la Russie d’exporter son gaz.
Les marchands d’énergie européens sont devenus, de fait, les complices objectifs et grassement rémunérés d’une guerre d’agression caractérisée.
Le silence assourdissant des institutions supposées nous protéger et nous représenter
Où est la Commission européenne dans ce débat crucial? Où sont les sanctions tant promises et maintes fois annoncées sur le GNL russe? Ursula von der Leyen multiplie les déclarations martiales, les visites à Kiev, les tweets de soutien à l’Ukraine. Elle pose avec Zelensky, elle promet des munitions, elle annonce des aides financières, elle parle de solidarité indéfectible et de valeurs européennes non négociables. Mais les actes décisifs ne suivent pas. Le GNL russe continue de couler vers l’Europe sans entraves sérieuses, et en quantités croissantes.
Certes, le Conseil européen et le Parlement européen ont conclu un accord en décembre 2025 pour interdire les importations de GNL russe à partir d’avril 2026 et les importations de gaz par gazoduc à partir de juin 2026, avec des interdictions complètes sur les contrats à long terme entrant en vigueur en 2027. Mais ces délais sont-ils acceptables? Pourquoi attendre encore des mois alors que la guerre fait rage et que chaque jour de délai signifie plus d’argent pour Moscou et plus de morts pour l’Ukraine? Et surtout, qui nous garantit que ces interdictions seront effectivement mises en oeuvre et non pas une fois de plus repoussées ou assorties d’exceptions?
Depuis des mois, un embargo sur le GNL russe est discuté, débattu, analysé, étudié, rapporté, puis systématiquement repoussé ou dilué. Les lobbys gaziers font leur travail de sape dans les couloirs feutrés de Bruxelles. Les réunions avec les commissaires se multiplient. Les études d’impact sont commandées pour gagner du temps. Les États membres les plus dépendants freinent des quatre fers, invoquant leurs situations particulières. La Hongrie de Viktor Orbán bloque ouvertement toute mesure contraignante, mais d’autres pays jouent un jeu plus subtil, approuvant publiquement le principe d’un embargo tout en oeuvrant discrètement pour l’empêcher ou le retarder indéfiniment.
Le Parlement européen a bien voté des résolutions appelant à un embargo total sur les hydrocarbures russes. Les députés ont voté à une large majorité, les journalistes ont rendu compte, les militants ont applaudi. Mais ces résolutions n’ont aucune force contraignante. Elles sont de simples déclarations d’intention, des voeux pieux sans effet juridique. Elles restent lettre morte, oubliées dans les tiroirs de la bureaucratie bruxelloise dès le lendemain de leur adoption. Pendant ce temps, imperturbablement, les méthaniers continuent leur ronde macabre entre Yamal et les ports européens, toutes les 32 heures, comme une horloge bien réglée de la honte européenne.
L’Union européenne démontre une fois de plus son incapacité chronique à transformer les paroles en actes quand des intérêts économiques puissants sont en jeu.
La mémoire courte et la conscience tranquille de l'opinion publique européenne
On pourrait croire que les images de Boutcha, ces corps de civils abandonnés dans les rues, les mains liées dans le dos, auraient marqué les consciences européennes de manière indélébile. On pourrait penser que Marioupol, cette ville martyrisée réduite en cendres avec ses dizaines de milliers de morts ensevelis sous les décombres, serait gravée dans notre mémoire collective. On pourrait imaginer qu’Irpin, Bucha, Izioum et tant d’autres lieux de massacre auraient créé un sursaut moral durable. Que les témoignages des victimes, les rapports détaillés des organisations humanitaires, les enquêtes minutieuses sur les crimes de guerre auraient forgé une détermination inébranlable à ne plus jamais financer les bourreaux. Il n’en est rien.
L’opinion publique européenne s’est habituée à la guerre en Ukraine comme on s’habitue à un bruit de fond désagréable mais constant. Elle est passée du choc initial, des manifestations spontanées dans les rues de Paris, Berlin et Bruxelles, de l’accueil ému des réfugiés ukrainiens dans les gares et les foyers, à une forme d’indifférence routinière qui permet de vaquer à ses occupations quotidiennes sans être dérangé. Les drapeaux ukrainiens ont disparu des fenêtres et des photos de profil sur les réseaux sociaux. Les manifestations de soutien se sont espacées puis ont pratiquement cessé. L’Ukraine est devenue un sujet parmi d’autres dans le flux incessant de l’information continue, entre les résultats sportifs et les scandales politiques du moment.
Et dans ce contexte d’amnésie collective, d’anesthésie morale généralisée, l’augmentation des importations de gaz russe passe presque inaperçue. Un article ici ou là dans les pages économiques des journaux, quelques tweets indignés vite oubliés dans le tourbillon des réseaux sociaux, et la vie continue. Les familles européennes allument leur chauffage sans penser aux conséquences, sans se demander d’où vient le gaz qui réchauffe leur salon, sans imaginer que leurs euros contribuent peut-être à financer le missile qui frappera demain un immeuble d’habitation à Kharkiv.
C’est peut-être cela le plus révoltant de tout: notre capacité collective à normaliser l’innommable, à accepter l’inacceptable, à vivre avec l’insupportable comme s’il s’agissait de la routine ordinaire des affaires internationales. Nous avons développé des mécanismes de défense psychologique qui nous permettent de compartimenter notre indignation théorique et nos pratiques réelles. Nous condamnons verbalement la guerre russe tout en finançant concrètement la machine de guerre russe. Et nous arrivons à vivre avec cette contradiction sans éprouver de malaise existentiel.
Nous avons collectivement choisi le confort de l’oubli plutôt que l’inconfort de la cohérence morale qui exigerait des sacrifices concrets.
L'échec patent de la diplomatie énergétique comme arme de guerre économique
Les dirigeants européens avaient annoncé avec emphase que les sanctions énergétiques mettraient la Russie à genoux. Que l’économie russe s’effondrerait sous le poids des restrictions. Que le rouble deviendrait du papier sans valeur. Que Poutine serait contraint de négocier par la force des réalités économiques, car son économie ne pourrait pas supporter la perte des revenus européens. Force est de constater que ces prédictions optimistes se sont révélées largement erronées, et que ceux qui les formulaient étaient soit naïfs soit menteurs.
L’économie russe a su s’adapter avec une résilience que peu d’experts occidentaux avaient anticipée. De nouveaux marchés ont été trouvés en Asie, notamment en Chine et en Inde, deux géants démographiques et économiques ravis de profiter des rabais russes pour diversifier leurs approvisionnements énergétiques. Les routes commerciales ont été réorganisées. Les systèmes de paiement alternatifs ont été développés pour contourner le système SWIFT. Et l’Europe, ironie suprême, continue d’acheter, offrant au Kremlin le meilleur des deux mondes: des débouchés asiatiques en expansion et un marché européen qui refuse de se fermer complètement malgré quatre ans de guerre et de discours martiaux.
Cette diplomatie énergétique a échoué parce qu’elle n’a jamais été sérieusement mise en oeuvre avec la détermination et la cohérence nécessaires. Les sanctions ont été trouées d’exceptions dès leur conception, permettant à certains pays de continuer à importer du gaz russe sous divers prétextes. Les délais de mise en application ont été trop généreux, laissant amplement le temps aux adaptations et aux contournements. Les contournements flagrants ont été tolérés avec une complaisance à peine dissimulée, comme si l’essentiel était de maintenir une façade de sanctions plutôt que d’obtenir des résultats concrets.
Le résultat est désormais évident pour quiconque veut bien regarder les chiffres en face: quatre ans après le début de l’invasion, la Russie continue de vendre son gaz à l’Europe, et en quantités croissantes. Nos sanctions ressemblent à une passoire d’apparat: impressionnantes à première vue pour les photographes et les communiqués de presse, mais totalement inefficaces à l’usage. Nous avons créé une illusion de pression économique qui nous permet de nous donner bonne conscience tout en préservant nos approvisionnements énergétiques. C’est le pire des deux mondes: nous n’avons ni la pureté morale de ceux qui auraient rompu tous les liens économiques, ni l’efficacité pragmatique de ceux qui auraient assumé ouvertement leur dépendance.
Nos sanctions ressemblent à une passoire: impressionnantes à première vue pour les discours officiels, mais totalement perméables aux flux de gaz et d’argent.
Les générations futures nous jugeront avec la sévérité que nous méritons amplement
Il viendra un jour où cette période sera étudiée dans les manuels d’histoire, analysée par les chercheurs, disséquée par les philosophes politiques. Les générations futures se pencheront sur notre époque avec le recul nécessaire pour porter un jugement éclairé. Et ce jugement risque fort d’être sévère, accablant même. Les historiens de demain auront accès à tous les documents, toutes les statistiques, tous les témoignages, toutes les archives déclassifiées. Ils verront clairement ce que nous refusons de voir aujourd’hui, ce que nous choisissons de ne pas regarder en face.
Comment expliquerons-nous à nos enfants et petits-enfants que nous avons financé une guerre tout en prétendant la condamner? Comment justifierons-nous cette dissonance grotesque entre nos paroles et nos actes, entre nos valeurs proclamées et nos comportements réels? Quels arguments avancerons-nous pour expliquer que nous savions, que nous avions les moyens d’agir autrement, et que nous avons choisi délibérément de ne pas le faire? Que répondrons-nous quand ils nous demanderont pourquoi nous avons préféré notre confort immédiat aux principes que nous leur enseignions dans les écoles?
Nous sommes en train d’écrire une page sombre de l’histoire européenne. Une page marquée par la lâcheté institutionnalisée, l’hypocrisie assumée et la primauté des intérêts économiques sur les valeurs morales que nous prétendons incarner depuis l’après-guerre. Cette augmentation de 8% des importations de gaz russe n’est pas qu’une statistique parmi d’autres dans les rapports des analystes énergétiques. C’est le symbole de notre faillite collective, la preuve tangible de notre indignité morale, le marqueur historique de notre incapacité à être à la hauteur des principes que nous proclamons.
Nos ancêtres qui ont reconstruit l’Europe sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale, qui ont créé les institutions européennes pour garantir la paix et la prospérité, qui ont ancré nos sociétés dans les valeurs de démocratie, de liberté et de droits de l’homme, que penseraient-ils de nous s’ils voyaient ce que nous faisons? Ils avaient fait le serment du plus jamais ça. Ils avaient juré de ne plus jamais fermer les yeux devant l’agression, de ne plus jamais financer les agresseurs, de ne plus jamais sacrifier les principes sur l’autel des intérêts économiques. Et nous, leurs héritiers, nous avons trahi ce serment en augmentant nos achats de gaz russe de 8%.
L’histoire ne pardonne pas aux lâches, et nous sommes en train de mériter pleinement ce qualificatif pour les générations à venir.
Un appel solennel à la cohérence ou au silence définitif sur les valeurs européennes
Face à cette situation intenable, deux options s’offrent à nous, et seulement deux. La première consiste à assumer pleinement notre dépendance au gaz russe et à cesser définitivement les discours moralisateurs sur le soutien à l’Ukraine. Ce serait au moins honnête, même si moralement indéfendable. On ne pourrait plus nous accuser d’hypocrisie si nous reconnaissions ouvertement que nos intérêts économiques passent avant nos valeurs déclarées. Ce serait une capitulation morale explicite, assumée, mais au moins une capitulation cohérente avec nos actes. Cessons les larmes de crocodile, cessons les déclarations martiales, cessons les poses héroïques aux côtés de Zelensky si nous ne sommes pas prêts à joindre les actes aux paroles.
La seconde option, la seule honorable, consiste à mettre enfin nos actes en cohérence avec nos paroles et à décréter un embargo total et effectif sur les hydrocarbures russes, quelles qu’en soient les conséquences économiques pour nos sociétés. Oui, cela coûtera cher. Oui, cela impliquera des sacrifices. Oui, certaines industries souffriront, certains emplois seront perdus, certaines factures augmenteront. Oui, nous devrons peut-être réduire notre consommation d’énergie, baisser le thermostat de quelques degrés, accepter des inconvénients dans notre quotidien confortable. Mais c’est le prix de la dignité morale, le coût de la cohérence entre les principes et les actes, le tribut nécessaire pour pouvoir regarder nos enfants dans les yeux et leur dire que nous avons été à la hauteur.
Urgewald a souligné que l’Europe a une opportunité claire d’agir ensemble pour couper ces revenus en sanctionnant les transporteurs maritimes dont dépend Yamal pour ses opérations. Sans les méthaniers de classe Arc7 opérés par des entreprises européennes, le terminal russe serait paralysé pendant la majeure partie de l’année. C’est un levier concret, actionnable immédiatement, qui ne nécessite pas de longues négociations diplomatiques ni de compromis avec les récalcitrants. Il suffit d’une décision politique ferme pour priver la Russie de l’infrastructure logistique qui lui permet d’exporter son gaz vers nos marchés.
Mais cette position intermédiaire que nous occupons actuellement, ces protestations verbales véhémentes accompagnées d’achats massifs en augmentation, cette indignation de façade doublée d’une complaisance de fait, est tout simplement insupportable et ne peut plus durer. Elle insulte les victimes ukrainiennes qui meurent chaque jour sous les bombes financées par nos euros. Elle ridiculise nos prétentions historiques à défendre des valeurs universelles héritées des Lumières. Elle révèle au monde entier la béance abyssale entre l’Europe que nous prétendons être et celle que nous sommes réellement.
Le temps des demi-mesures et des faux-semblants est révolu: il faut choisir son camp une bonne fois pour toutes et assumer les conséquences de ce choix.
Conclusion: le prix réel de notre lâcheté collective européenne
Cette hausse de 8% des importations de gaz russe n’est pas un accident statistique, pas une anomalie conjoncturelle, pas le résultat de circonstances imprévisibles ou de forces économiques irrésistibles sur lesquelles nous n’aurions aucune prise. Elle est le fruit de choix politiques délibérés, de priorités économiques cyniquement assumées, d’une absence de courage collectif qui devrait tous nous faire honte profondément. Nous avons choisi, en toute connaissance de cause, de financer la guerre plutôt que de supporter les inconvénients d’un sevrage énergétique que nous aurions pu et dû accomplir.
Les chiffres sont implacables: 1,69 million de tonnes en janvier 2026, 92,6% de la production de Yamal absorbée par les acheteurs européens, 7,2 milliards d’euros versés à Moscou en 2025 pour le seul projet Yamal, un méthanier russe déchargeant sa cargaison dans un port européen toutes les 32 heures. Ces chiffres ne mentent pas. Ils racontent l’histoire vraie de notre hypocrisie, bien loin des discours officiels et des communiqués triomphants sur les sanctions européennes. Ils documentent notre participation active au financement de la machine de guerre qui détruit l’Ukraine jour après jour.
Chaque jour qui passe, chaque cargaison débarquée dans nos ports, chaque euro versé vers Moscou prolonge le conflit et multiplie les victimes. Les dirigeants ukrainiens ont beau nous supplier de couper le robinet, nous faisons obstinément la sourde oreille, préférant le confort de nos certitudes économiques à l’inconfort des choix moraux difficiles. Car au fond, notre confort passe avant leur survie. Notre prospérité vaut plus que leurs vies. Notre croissance économique est plus importante que leur existence nationale. C’est cela, la terrible vérité que ces 8% révèlent dans toute sa cruauté insoutenable.
À tous ceux qui se demandent comment les Européens peuvent prétendre vouloir la paix en Ukraine tout en achetant 8% de gaz en plus à Poutine, la réponse est finalement simple et brutale: ils ne le peuvent pas. C’est rigoureusement impossible. C’est une contradiction dans les termes, une impossibilité logique et morale qu’aucune rhétorique diplomatique ne peut résoudre. Et tant que cette contradiction persistera, nous serons complices de cette guerre. Pas seulement spectateurs lointains et impuissants. Complices actifs et payants. Financeurs volontaires du massacre.
Le réveil sera brutal quand l’histoire rendra son verdict, quand les archives seront ouvertes, quand les historiens auront accès à tous les documents qui montreront clairement les choix qui ont été faits et les alternatives qui ont été délibérément écartées. Espérons qu’il ne soit pas trop tard pour changer de trajectoire, pour retrouver une forme de dignité collective, pour mériter à nouveau le respect de ceux qui nous regardent et surtout de ceux qui viendront après nous. Mais au vu des derniers chiffres, au vu de cette augmentation de 8% qui est une gifle à la face de l’Ukraine et de nos propres valeurs proclamées, l’espoir s’amenuise de jour en jour, de cargaison en cargaison, d’euro en euro versé dans les coffres du Kremlin.
Signé: Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette chronique exprime le point de vue personnel et assumé de l’auteur sur la question des importations européennes de gaz naturel liquéfié russe dans le contexte du conflit armé en Ukraine. Les données statistiques citées proviennent de sources publiques vérifiables, incluant principalement le rapport de l’organisation allemande Urgewald publié le 4 février 2026, les analyses du Kyiv Independent, les statistiques de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), ainsi que les données publiées par Brussels Signal et High North News.
L’auteur déclare n’avoir aucun lien financier, direct ou indirect, avec des entreprises du secteur énergétique européen ou russe, ni avec des organisations politiques ou militantes liées au conflit ukrainien. Cette chronique n’a été ni commandée, ni rémunérée, ni influencée par une quelconque organisation gouvernementale, non gouvernementale, militante ou commerciale. Elle représente exclusivement l’opinion personnelle de l’auteur, fondée sur l’analyse des données publiquement disponibles.
Le genre journalistique de ce texte est la chronique d’opinion, qui par nature mêle analyse factuelle et commentaire éditorial engagé. Les faits rapportés sont vérifiables auprès des sources citées. Les jugements de valeur et les appréciations morales relèvent de la responsabilité exclusive de l’auteur. Ce texte vise à stimuler le débat démocratique sur la cohérence entre les positions diplomatiques européennes et les réalités commerciales, et à interpeller les citoyens sur les implications éthiques de nos choix collectifs en matière de politique énergétique.
Sources
Kyiv Independent – European LNG imports from key Russian terminal rise 8% year-over-year
Brussels Signal – EU imports of Russian LNG gave Moscow 7.2bn euros in 2025
Urgewald – 2025 EU imports from the Kremlin’s flagship Yamal LNG project hit 7.2 billion euros
gCaptain – EU Buys 93 Percent of Yamal LNG As Imports Surge
High North News – EU Spent 7.2 Billion On Russian LNG in 2025
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