Vladimir Poutine attendait. Il attend toujours, d’ailleurs, depuis que les sanctions occidentales ont transformé la Russie en paria international. Depuis que son « opération spéciale » en Ukraine a fait de lui l’homme le plus isolé de la planète. Depuis que seule la Chine, immense et puissante, lui tend encore une main fraternelle. Une main qui n’est jamais gratuite.
L’appel entre Xi et Poutine fut plus court mais tout aussi chargé de sens. Les deux hommes se sont congratulés pour leurs soixante-quinze ans de relations diplomatiques entre leurs pays. Soixante-quinze ans. Presque une vie humaine. Une éternité en politique internationale. Et dans ce bref échange, ils ont réaffirmé ce que le monde redoutait : leur alliance ne faiblit pas. Elle se renforce.
Quand deux empires se serrent la main par-dessus les décombres de l’ordre mondial, c’est nous tous qui devrions frissonner.
Le partenariat stratégique sino-russe, qualifié par les deux pays de relation « sans limites », continue de défier les pronostics de ceux qui prédisaient sa désagrégation sous le poids des sanctions et des pressions occidentales. Au contraire, la guerre en Ukraine semble avoir cimenté cette alliance contre-nature entre le géant économique chinois et la puissance militaire russe affaiblie mais toujours nucléaire.
L'art de la corde raide
Comprenons bien ce qui se joue ici. Xi Jinping marche sur un fil invisible tendu entre deux précipices. D’un côté, les États-Unis, premier partenaire commercial de la Chine, dont le marché reste vital pour l’économie chinoise. De l’autre, la Russie, alliée stratégique, réservoir d’énergie et de matières premières, bouclier géopolitique face à l’encerclement américain.
Choisir l’un, c’est perdre l’autre. Ne pas choisir, c’est risquer de mécontenter les deux. Alors Xi fait ce qu’il fait de mieux : il temporise. Il sourit. Il promet. Il ne s’engage jamais vraiment. C’est une danse millénaire, celle de l’empire du Milieu qui a survécu à tant de tempêtes en sachant plier sans jamais rompre.
La vraie puissance ne crie pas. Elle murmure, et le monde entier tend l’oreille.
Les analystes occidentaux se perdent en conjectures. La Chine va-t-elle lâcher la Russie pour apaiser les Américains ? Va-t-elle au contraire renforcer son soutien à Moscou pour contrer l’hégémonie américaine ? Ces questions, posées ainsi, ratent l’essentiel. La Chine ne raisonne pas en termes de choix binaires. Elle pense en décennies, en siècles parfois. Et dans cette perspective longue, maintenir des relations équilibrées avec toutes les grandes puissances n’est pas une faiblesse. C’est une stratégie.
Trump, l'inconnu dans l'équation
Le retour de Donald Trump à la présidence américaine change pourtant la donne. L’homme est imprévisible, colérique, capable de déclencher une guerre commerciale sur un coup de tête ou de serrer la main d’un dictateur par pur calcul médiatique. Xi Jinping le connaît. Ils ont déjà dansé ensemble lors du premier mandat Trump, entre menaces tarifaires et dîners fastueux à Mar-a-Lago.
Cette fois, Trump arrive avec des promesses encore plus agressives. Des tarifs de 60% sur les importations chinoises. Une volonté affichée de découpler les économies américaine et chinoise. Une rhétorique belliqueuse qui ravit sa base électorale mais inquiète les marchés mondiaux. Et pourtant, dans cet appel du 17 janvier, les deux hommes semblaient cordiaux. Presque amicaux.
Les hommes forts aiment se reconnaître entre eux. C’est leur force. C’est aussi leur aveuglement.
Trump a évoqué la possibilité d’un accord commercial, d’une relation « mutuellement bénéfique ». Des mots que Pékin accueille avec prudence. Car derrière les sourires et les poignées de main virtuelles, les contentieux s’accumulent. Taïwan reste le point de friction majeur, cette île démocratique que la Chine considère comme une province rebelle et que les États-Unis se sont engagés à défendre. La mer de Chine méridionale, parsemée de bases militaires chinoises illégales, continue d’être un terrain de confrontation. Et la guerre technologique, de Huawei aux semi-conducteurs, ne montre aucun signe d’apaisement.
Poutine, le partenaire encombrant
Du côté russe, la situation est tout autre. Vladimir Poutine n’est plus l’égal de Xi Jinping. La guerre en Ukraine a épuisé son armée, vidé ses coffres, isolé son pays. La Russie, qui se rêvait superpuissance renaissante, est devenue le junior partner d’une relation où la Chine dicte de plus en plus les termes. Poutine le sait. Il l’accepte. A-t-il vraiment le choix ?
Les échanges commerciaux entre les deux pays ont explosé depuis 2022. Le gaz russe coule désormais vers l’est plutôt que vers l’ouest. Le yuan remplace progressivement le dollar dans les transactions bilatérales. Les entreprises chinoises s’engouffrent dans le vide laissé par le retrait des compagnies occidentales. C’est une aubaine pour Pékin, qui sécurise ses approvisionnements énergétiques à des prix défiant toute concurrence.
Dans le grand jeu des nations, celui qui a le plus besoin de l’autre finit toujours par payer le prix fort.
Mais cette dépendance croissante de la Russie envers la Chine n’est pas sans risques pour Pékin. Car soutenir un pays sous sanctions, c’est s’exposer aux sanctions secondaires américaines. Plusieurs banques chinoises ont déjà fait les frais de leur trop grande proximité avec le système financier russe. Le commerce bilatéral, bien qu’en hausse, reste prudent, soumis à des contrôles stricts pour éviter les représailles occidentales.
L'Ukraine, l'éléphant dans la pièce
On ne peut pas parler des relations sino-russes sans évoquer l’Ukraine. Ce conflit, entré dans sa troisième année, a redessiné les alliances mondiales comme aucun autre événement depuis la fin de la Guerre froide. Et la position de la Chine reste, officiellement du moins, celle d’une neutralité bienveillante envers son allié russe.
Pékin n’a jamais condamné l’invasion. Pékin a fourni à Moscou une bouée de sauvetage économique. Pékin relaie la propagande russe sur les causes du conflit. Mais Pékin n’a pas non plus fourni d’armes létales, refusant de franchir cette ligne rouge qui déclencherait une rupture totale avec l’Occident. C’est un équilibre subtil, périlleux, que Xi Jinping maintient avec une habileté remarquable.
La neutralité, dans une guerre, n’existe pas. Il n’y a que des degrés d’engagement que l’on choisit de cacher.
L’appel avec Trump a certainement abordé ce sujet. Le président américain a promis de mettre fin à la guerre « en 24 heures », une fanfaronnade que personne ne prend au sérieux. Mais sa volonté de négocier directement avec Poutine, en contournant l’Ukraine et l’Union européenne, pourrait créer des opportunités que la Chine surveillera de près. Car si les États-Unis se désengagent d’Ukraine, c’est tout l’édifice de la sécurité européenne qui vacille. Et dans les ruines de cet édifice, la Chine pourrait trouver de nouveaux espaces d’influence.
Les non-dits de la diplomatie téléphonique
Que se sont-ils vraiment dit, ces trois hommes les plus puissants de la planète ? Les communiqués officiels sont des exercices de langue de bois où chaque mot est pesé, chaque formule validée par des armées de conseillers. Mais entre les lignes, on peut lire les véritables enjeux.
À Trump, Xi a probablement offert des gages de bonne volonté sur le fentanyl, cette drogue synthétique qui ravage l’Amérique et dont les précurseurs chimiques proviennent largement de Chine. Il a peut-être évoqué des achats supplémentaires de produits agricoles américains, une carotte que Pékin agite régulièrement. Et sur TikTok, il a dû plaider la cause de ByteDance, l’entreprise mère, tout en laissant entendre qu’un compromis était possible.
Les vraies négociations ne portent jamais sur ce qui est dit. Elles portent sur ce qui est compris.
À Poutine, Xi a réaffirmé son soutien indéfectible. Un soutien qui a ses limites, certes, mais qui reste la seule ancre stable dans la tempête que traverse la Russie. Il a probablement discuté des prochaines livraisons de pétrole et de gaz, des projets d’infrastructure communs, peut-être même de coopération militaire dans des domaines non létaux. Et surtout, il lui a assuré que la Chine ne le lâcherait pas, quoi qu’en disent les Occidentaux.
Le message à l'Europe
Dans ce triangle diplomatique, il y a un grand absent : l’Europe. Et cette absence est en soi un message. Xi Jinping n’a pas appelé Ursula von der Leyen. Il n’a pas appelé Emmanuel Macron. Il n’a pas appelé Olaf Scholz. Le Vieux Continent, empêtré dans ses divisions internes et sa dépendance américaine, ne compte plus vraiment dans le grand jeu.
C’est une leçon cruelle pour les Européens, qui se croyaient encore des acteurs majeurs de la scène mondiale. La vérité est que les décisions qui façonneront le XXIe siècle se prennent à Washington, Pékin et Moscou. Bruxelles, Paris ou Berlin ne sont que des spectateurs, parfois consultés, rarement écoutés.
L’Europe rêve encore d’un monde multipolaire où sa voix compte. Ce monde n’existe plus, s’il a jamais existé.
Pourtant, l’Union européenne aurait tant à dire. Elle est le premier marché d’exportation de la Chine. Elle fournit à l’Ukraine l’essentiel de son soutien économique et une part croissante de son aide militaire. Elle subit de plein fouet les conséquences du conflit russo-ukrainien, de l’inflation énergétique à la crise des réfugiés. Mais dans la nouvelle architecture du pouvoir mondial, les Européens sont relégués au rang de variable d’ajustement.
Les implications pour Taïwan
Derrière tous ces échanges diplomatiques se profile l’ombre de Taïwan. Cette île de 24 millions d’habitants, démocratique et prospère, est devenue le point focal de la rivalité sino-américaine. Xi Jinping n’a jamais caché son intention de réunifier Taïwan à la Chine continentale, par la force si nécessaire. Trump, de son côté, a tenu des propos contradictoires sur l’engagement américain à défendre l’île.
L’appel du 17 janvier a-t-il abordé ce sujet brûlant ? Certainement, même si les communiqués officiels restent vagues. Trump a peut-être cherché à obtenir des assurances de Pékin sur le maintien du statu quo. Xi a probablement rappelé que Taïwan était une affaire intérieure chinoise dans laquelle les États-Unis n’avaient pas à s’immiscer. Dialogue de sourds, comme toujours sur ce dossier.
Taïwan est le fil rouge de toutes les tensions. Le jour où ce fil se rompra, c’est le monde entier qui basculera.
Mais la vraie question est ailleurs. Si Trump décide de réduire l’engagement américain en Asie-Pacifique, comme il l’a fait lors de son premier mandat au Moyen-Orient, quelles seront les conséquences pour Taïwan ? Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie pourront-ils compenser un éventuel retrait américain ? Et l’Europe, si prompte à donner des leçons de démocratie, sera-t-elle prête à défendre Taïwan si les États-Unis s’en désintéressent ?
Le commerce comme arme de guerre
Au cœur de toutes ces manœuvres diplomatiques se trouve le commerce international. Les tarifs douaniers de Trump, les sanctions contre la Russie, les restrictions technologiques imposées à la Chine : tout cela participe d’une même logique de guerre économique qui a remplacé les conflits armés directs entre grandes puissances.
La Chine l’a bien compris. Elle diversifie ses partenaires commerciaux, renforce ses liens avec le Sud global, développe ses propres technologies pour réduire sa dépendance aux composants américains. Le projet des Nouvelles routes de la soie, malgré ses difficultés, continue de tisser un réseau d’influence économique chinoise sur tous les continents.
L’argent n’a pas d’odeur, dit-on. Mais il a une couleur : celle du pouvoir.
Trump, de son côté, croit aux vertus du protectionnisme. Il pense que des tarifs élevés forceront les entreprises à relocaliser leur production aux États-Unis, créant des emplois et renforçant l’économie américaine. C’est une vision simpliste qui ignore les réalités de l’économie mondialisée, mais elle a le mérite de la clarté. Et elle séduit une partie de l’électorat américain, fatigué de voir les usines fermer et les emplois partir vers l’Asie.
Vers un nouvel ordre mondial ?
Ce que ces appels téléphoniques révèlent, c’est l’émergence d’un nouvel ordre mondial où les règles établies après 1945 ne s’appliquent plus. L’ONU est paralysée par les vetos croisés. L’OMC est contournée par des accords bilatéraux. Le droit international est bafoué sans conséquences. Chaque grande puissance fait sa propre loi, et les plus faibles subissent.
La Chine, la Russie et, d’une certaine manière, l’Amérique de Trump partagent une même vision : celle d’un monde où la force prime sur le droit, où les sphères d’influence remplacent la souveraineté des nations, où le multilatéralisme n’est qu’une façade derrière laquelle s’exercent les rapports de pouvoir bruts.
Nous avons cru que l’histoire avait une fin. Elle n’a fait que reprendre son cours tragique.
Pour les petits pays, pour les démocraties fragiles, pour les peuples qui aspirent à la liberté, ce nouveau monde est terrifiant. Car dans ce monde, personne ne viendra les défendre. Personne ne sanctionnera leurs oppresseurs. Personne ne fera respecter les traités qu’ils ont signés de bonne foi. Ils sont seuls, livrés à eux-mêmes, dans une jungle où seuls les forts survivent.
Ce que l'avenir nous réserve
Alors, que nous réservent les prochains mois ? Les prochaines années ? Difficile de prédire l’avenir dans un monde aussi volatil. Mais quelques tendances se dessinent.
L’axe sino-russe va se renforcer, malgré les pressions occidentales. La complémentarité entre les deux pays est trop forte, les intérêts communs trop nombreux, pour qu’ils se séparent. Poutine a besoin de Xi pour survivre. Xi a besoin de Poutine pour contrer l’Amérique. C’est un mariage de raison, certes, mais il durera tant que les deux parties y trouvent leur compte.
Les alliances entre nations ne sont jamais éternelles. Mais certaines peuvent durer assez longtemps pour changer le monde.
Les relations sino-américaines resteront tendues, oscillant entre coopération et confrontation selon les sujets et les humeurs de Trump. Il y aura des moments de détente, peut-être même des accords partiels. Mais la rivalité structurelle entre les deux superpuissances ne disparaîtra pas. Elle est inscrite dans la logique même de leurs systèmes politiques et économiques.
L’Europe, elle, devra choisir. Suivre aveuglément l’Amérique, au risque de sacrifier ses intérêts économiques ? S’autonomiser, au risque de perdre la protection américaine ? Ou tenter un impossible équilibre, au risque de mécontenter tout le monde ? Aucune de ces options n’est satisfaisante. Mais l’inaction n’en est pas une non plus.
Épilogue : Le monde après le 17 janvier
Le 17 janvier 2025, trois hommes ont parlé au téléphone. Trois hommes qui, ensemble, contrôlent près de la moitié du PIB mondial, la quasi-totalité des arsenaux nucléaires, et les destinées de milliards d’êtres humains. Ce qu’ils se sont dit reste en partie secret. Mais ce qu’ils ont montré est clair : le monde d’hier est mort. Celui de demain reste à inventer.
Xi Jinping, en orchestrant ces deux appels le même jour, a envoyé un message limpide. La Chine ne sera pas l’alliée de l’Amérique contre la Russie. Elle ne sera pas non plus le vassal de la Russie contre l’Amérique. Elle sera elle-même, poursuivant ses propres intérêts avec une détermination froide et une patience infinie. C’est la voie chinoise, celle qui a permis à cette civilisation de traverser les millénaires.
L’histoire jugera ces hommes. Mais c’est nous qui vivrons avec les conséquences de leurs décisions.
Pour nous, simples citoyens de ce village global devenu champ de bataille, il ne reste qu’à observer, à comprendre, et à espérer. Espérer que la raison l’emporte sur l’hubris. Que la diplomatie prévienne la guerre. Que quelque part, dans ces palais du pouvoir, des hommes et des femmes travaillent encore pour la paix.
Mais l’espoir, dans le monde tel qu’il devient, est un luxe que beaucoup ne peuvent plus se permettre. Alors nous continuerons à regarder, impuissants, ces géants jouer avec nos destins comme avec des pions sur un échiquier. Et nous prierons pour que leur partie ne finisse pas en chaos.
Car au bout du compte, ce ne sont pas les présidents et les premiers ministres qui paient le prix des guerres et des crises. Ce sont les peuples. Ce sont les anonymes. Ce sont ceux qui n’ont jamais demandé à être les figurants de ces drames géopolitiques. C’est nous. C’est vous. C’est tout le monde.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette chronique reflète l’analyse personnelle du rédacteur basée sur les informations disponibles au moment de la rédaction. Les événements décrits s’appuient sur des sources officielles et des rapports médiatiques vérifiés. Les interprétations et projections sont celles du chroniqueur et n’engagent que lui. Le rédacteur n’a aucun lien financier ou politique avec les gouvernements ou entités mentionnés dans cet article. Cette chronique a pour vocation d’éclairer le lecteur sur les dynamiques géopolitiques complexes et de susciter la réflexion, non de promouvoir une position partisane.
Sources
Sources primaires
United24 Media – Xi Speaks With Trump and Putin, Signals Continued China-Russia Alignment
Ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine – Communiqués officiels
Site officiel du Kremlin – Déclarations présidentielles
Sources secondaires
Reuters – Couverture internationale des relations sino-américaines et sino-russes
BBC News World – Analyses géopolitiques
Financial Times – Analyses économiques et diplomatiques internationales
Foreign Policy Magazine – Analyses des relations internationales
South China Morning Post – Couverture des affaires chinoises et asiatiques
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