Pour comprendre pourquoi la Chine pourrait prétendre à un rôle de médiateur dans le conflit ukrainien, il convient d’examiner les atouts dont dispose Pékin dans cette entreprise délicate. Contrairement à d’autres acteurs internationaux, la Chine entretient des relations substantielles avec toutes les parties prenantes du conflit, directement ou indirectement impliquées.
Avec la Russie, la Chine a développé depuis deux décennies un partenariat stratégique de plus en plus étroit. Xi Jinping et Vladimir Poutine se sont rencontrés plus de quarante fois entre 2013 et 2025, tissant une relation personnelle que peu de dirigeants mondiaux peuvent revendiquer. Ce lien privilégié confère à Pékin une capacité d’influence sur Moscou que ni les Européens ni les Américains ne possèdent. La dépendance économique croissante de la Russie envers la Chine, conséquence des sanctions occidentales, renforce encore ce levier.
Avec les États-Unis, malgré une rivalité systémique indéniable, la Chine maintient des canaux de communication fonctionnels. Les échanges commerciaux bilatéraux restent colossaux, créant une interdépendance que ni Washington ni Pékin ne peuvent ignorer. La conversation entre Xi et Trump illustre cette capacité à dialoguer malgré les différends : les deux dirigeants ont abordé des sujets sensibles comme Taïwan tout en discutant d’accords commerciaux mutuellement bénéfiques.
Avec l’Ukraine, certes, les relations sont plus distantes, mais pas inexistantes. Avant la guerre, la Chine était un partenaire commercial important de Kiev, notamment dans le secteur agricole. Xi Jinping s’est entretenu avec Volodymyr Zelensky en avril 2023, rompant un silence diplomatique de plusieurs mois. Cette ouverture, bien que timide, démontre que des canaux de communication existent et pourraient être réactivés si les circonstances l’exigeaient.
Une neutralité calculée mais crédible
La position officielle de la Chine sur le conflit ukrainien, souvent qualifiée de neutralité pro-russe par les observateurs occidentaux, présente en réalité des nuances qui méritent examen. Pékin n’a jamais explicitement soutenu l’invasion russe et a constamment appelé au respect de l’intégrité territoriale des États, principe cardinal de sa propre politique étrangère. Simultanément, la Chine a refusé de condamner la Russie et s’est abstenue lors des votes aux Nations unies censurant l’agression.
Cette ambiguïté, souvent critiquée en Occident, pourrait paradoxalement constituer un atout dans une perspective de médiation. Un médiateur efficace doit être acceptable pour toutes les parties, ce qui exclut généralement les acteurs ayant pris position trop ouvertement pour l’un des camps. La Chine, en maintenant une posture équilibrée, préserve sa capacité à dialoguer avec tous les protagonistes sans être perçue comme partisane par aucun d’entre eux.
L’ambiguïté chinoise sur l’Ukraine n’est pas de l’indécision mais de la stratégie. En refusant de s’enfermer dans un camp, Pékin préserve ses options futures et maintient une position de médiateur potentiel que des engagements plus tranchés auraient irrémédiablement compromise.
Le plan de paix chinois : une base de négociation sous-estimée
En février 2023, la Chine a publié un document intitulé Position de la Chine sur le règlement politique de la crise ukrainienne, comportant douze points. Ce texte, souvent réduit à un exercice de communication par les commentateurs occidentaux, mérite une relecture attentive dans le contexte actuel.
Le premier point appelle au respect de la souveraineté de tous les pays, principe qui, interprété de bonne foi, exigerait le retrait des forces russes du territoire ukrainien. Le deuxième point préconise l’abandon de la mentalité de guerre froide, critique implicite de l’élargissement de l’OTAN souvent invoqué par Moscou pour justifier son agression. Le troisième point demande un cessez-le-feu et la reprise des négociations, objectif partagé par tous les acteurs fatigués par quatre années de conflit.
Les points suivants abordent la protection des civils, l’aide humanitaire, la sécurité des installations nucléaires, la stabilité des chaînes alimentaires mondiales, et la reconstruction post-conflit. Le dixième point, particulièrement significatif, appelle à mettre fin aux sanctions unilatérales, reflétant une préoccupation chinoise constante mais aussi un argument susceptible d’intéresser Moscou dans le cadre de négociations.
Certes, ce plan présente des lacunes évidentes. Il ne propose pas de mécanisme concret pour le retrait des troupes russes, ne mentionne pas explicitement la Crimée ou le Donbass, et reste vague sur les garanties de sécurité. Néanmoins, il offre un cadre suffisamment flexible pour servir de base à des discussions plus approfondies, si les parties manifestaient une volonté réelle de négocier.
Au-delà des critiques occidentales
Les critiques occidentales du plan chinois, bien que partiellement fondées, pèchent souvent par excès de suspicion. Le chancelier allemand Olaf Scholz a estimé que ce document n’était pas un véritable plan de paix parce qu’il n’exigeait pas le retrait des forces russes. Cette objection, compréhensible du point de vue ukrainien, méconnaît la nature même d’une médiation : un médiateur ne peut imposer de conditions préalables à l’une des parties sans perdre immédiatement sa crédibilité auprès de l’autre.
Le professeur Benjamin Ho de l’École S. Rajaratnam d’études internationales observe que la Chine cherche à se positionner de manière équidistante entre Poutine et Trump, préservant ainsi sa marge de manoeuvre internationale. Cette stratégie d’équilibre, loin de refléter une complicité avec Moscou, témoigne d’une compréhension sophistiquée des dynamiques de médiation internationale.
Juger un plan de médiation à l’aune de nos propres préférences revient à confondre arbitrage et partisanerie. Le plan chinois n’est pas parfait, mais son existence même démontre une volonté d’engagement constructif que d’autres grandes puissances n’ont pas manifestée avec la même constance.
Les pourparlers d'Abou Dhabi : une opportunité pour l'implication chinoise
Les négociations en cours à Abou Dhabi entre représentants américains, ukrainiens et russes constituent un développement significatif, le premier cycle de discussions directes depuis des années. Les désaccords portent sur trois points majeurs : les garanties de sécurité post-conflit, le contrôle de la région du Donbass dans l’est de l’Ukraine, et le statut d’une centrale nucléaire dans le sud du pays.
Les États-Unis jouent actuellement le rôle de médiateur principal, position que l’administration Trump a activement recherchée. Néanmoins, la crédibilité américaine comme arbitre impartial reste contestée par Moscou, qui perçoit Washington comme un belligérant indirect ayant massivement armé l’Ukraine. Cette suspicion russe pourrait limiter la portée des concessions que Moscou accepterait dans un cadre exclusivement américano-centré.
C’est précisément ici que l’implication chinoise pourrait s’avérer décisive. Xi Jinping a exprimé son soutien aux pourparlers trilatéraux d’Abou Dhabi, signal positif quoique prudent. Une médiation complémentaire chinoise, travaillant en parallèle ou en coordination avec les efforts américains, pourrait rassurer Moscou sur l’équité du processus tout en maintenant la pression nécessaire pour des concessions substantielles.
Les conditions d’une médiation réussie
Pour que la Chine puisse jouer un rôle constructif dans la résolution du conflit, plusieurs conditions devraient être réunies. Premièrement, Kiev devrait accepter Pékin comme interlocuteur légitime, ce qui suppose un assouplissement de la méfiance ukrainienne envers un partenaire perçu comme pro-russe. Le ministre ukrainien de la Défense Oleksii Reznikov avait déclaré que l’Ukraine accepterait la Chine comme médiateur uniquement si Pékin parvenait à convaincre Moscou de se retirer des territoires occupés, condition exigeante mais pas insurmontable.
Deuxièmement, les États-Unis devraient accepter de partager leur rôle de médiateur, perspective à laquelle l’administration Trump pourrait être réceptive si elle y voyait une voie vers une résolution rapide du conflit, objectif affiché du président américain. La conversation entre Xi et Trump suggère une ouverture au dialogue sur ce dossier.
Troisièmement, la Russie devrait manifester une volonté réelle de négocier, au-delà des déclarations de façade. L’invitation de Poutine en Chine et l’intensité des échanges sino-russes récents pourraient indiquer une évolution de la position de Moscou, peut-être lassée par un conflit coûteux et incertaine de ses perspectives militaires à long terme.
Une médiation efficace requiert l’acceptation de toutes les parties, condition rarement réunie dans les conflits contemporains. La Chine, malgré les suspicions qu’elle suscite, reste l’un des rares acteurs potentiellement acceptables par Moscou, Kiev et Washington simultanément.
Les avantages stratégiques d'une médiation chinoise réussie
Si la Chine parvenait à faciliter une résolution du conflit ukrainien, les bénéfices pour Pékin seraient considérables. Sur le plan du prestige international, un succès diplomatique de cette envergure consacrerait définitivement la Chine comme puissance mondiale de premier rang, capable non seulement de rivaliser économiquement avec les États-Unis mais aussi de les égaler voire de les surpasser dans le domaine diplomatique.
Le professeur Dylan Loh de l’Université technologique de Nanyang à Singapour observe que ces appels consécutifs démontrent que Xi peut tenir audience et facilement décrocher son téléphone pour parler aux deux dirigeants forts du monde. Cette capacité de dialogue simultané constitue un actif diplomatique précieux, que peu de dirigeants mondiaux peuvent revendiquer.
Sur le plan économique, la fin du conflit ukrainien permettrait une normalisation progressive des échanges commerciaux entre l’Europe et la Russie, réduisant la dépendance excessive de Moscou envers Pékin. Paradoxalement, cette évolution servirait les intérêts chinois à long terme : un partenaire russe moins dépendant serait aussi moins encombrant, moins susceptible d’entraîner la Chine dans des aventures non désirées.
Sur le plan géopolitique, une médiation réussie renforcerait la crédibilité des initiatives chinoises de gouvernance mondiale, notamment l’Initiative de sécurité globale et l’Initiative de civilisation globale promues par Xi Jinping. Ces concepts, souvent perçus en Occident comme de la rhétorique creuse, gagneraient en substance s’ils étaient associés à un succès diplomatique tangible.
Un précédent pour d’autres crises
La médiation chinoise entre l’Iran et l’Arabie saoudite en mars 2023, ayant abouti à un rétablissement des relations diplomatiques entre les deux rivaux régionaux, offre un précédent encourageant. Ce succès, largement inattendu, a démontré que la Chine pouvait jouer un rôle constructif dans la résolution de conflits auxquels elle n’était pas directement partie, pour autant qu’elle disposât d’un levier suffisant sur les protagonistes.
L’Ukraine représenterait un défi d’une tout autre ampleur, impliquant des enjeux existentiels pour les parties et des implications directes pour l’ordre de sécurité européen. Néanmoins, le précédent irano-saoudien suggère que la diplomatie chinoise possède des capacités sous-estimées, susceptibles de produire des résultats surprenants dans des contextes apparemment bloqués.
Le succès engendre le succès en diplomatie. La médiation irano-saoudienne a démontré que la Chine pouvait transcender son image de puissance exclusivement économique pour devenir un acteur diplomatique de premier plan. L’Ukraine pourrait confirmer cette évolution si les circonstances le permettent.
Les obstacles à surmonter : méfiance et intérêts divergents
Malgré ces perspectives encourageantes, d’importants obstacles subsistent sur la voie d’une médiation chinoise effective. Le premier, et non le moindre, concerne la méfiance persistante des acteurs occidentaux et ukrainiens envers les intentions réelles de Pékin.
La professeure Kimberly Marten de l’Université Columbia exprime ce scepticisme de manière directe : elle peine à croire que la Chine puisse agir en artisan de la paix parce que Pékin a été trop proche de la Russie. Cette perception, largement partagée dans les capitales occidentales, constitue un handicap que la diplomatie chinoise devra surmonter pour être acceptée comme médiatrice crédible.
Le deuxième obstacle concerne les divergences d’intérêts entre la Chine et les parties au conflit. Pékin souhaite certes la fin des hostilités, mais pas à n’importe quel prix. Une victoire ukrainienne totale, avec récupération de tous les territoires perdus y compris la Crimée, pourrait créer un précédent embarrassant pour les revendications chinoises sur Taïwan. Inversement, une victoire russe consacrant l’annexion de territoires par la force validerait un principe que la Chine elle-même a constamment rejeté dans sa rhétorique officielle.
Le troisième obstacle réside dans la complexité des enjeux négociés à Abou Dhabi. Les questions de garanties de sécurité, de statut des territoires contestés et de contrôle des infrastructures critiques touchent aux intérêts vitaux des parties, rendant tout compromis extrêmement difficile. Un médiateur, aussi talentueux soit-il, ne peut créer une volonté de paix qui n’existe pas.
La question de l’impartialité
L’approche médiatrice chinoise, caractérisée par des gestes diplomatiques de haute visibilité avec peu de suivi concret et une neutralité pro-russe, risque de saper la crédibilité de Pékin comme arbitre neutre, compte tenu de ses interactions significatives avec la Russie comparées à son engagement limité avec l’Ukraine. Cette analyse du German Marshall Fund souligne une faiblesse structurelle de la position chinoise.
Pour surmonter cette perception, la Chine devrait intensifier ses contacts avec Kiev, peut-être à travers un nouvel entretien Xi-Zelensky ou la nomination d’un envoyé spécial de haut rang. Des gestes concrets, comme une contribution humanitaire substantielle à l’Ukraine ou une pression visible sur Moscou pour respecter le droit humanitaire, renforceraient la crédibilité médiatrice chinoise aux yeux des sceptiques.
La neutralité n’est pas l’équidistance des actes mais la perception qu’en ont les parties. La Chine devra fournir des efforts supplémentaires pour convaincre Kiev et ses alliés de sa bonne foi, efforts qui semblent désormais à sa portée si elle choisit de les consentir.
Le contexte domestique chinois : une motivation supplémentaire
Les analystes notent que le contexte intérieur chinois pourrait influencer la propension de Xi Jinping à rechercher des succès diplomatiques internationaux. La récente enquête anticorruption visant Zhang Youxia, général de haut rang de l’Armée populaire de libération, a provoqué des ondes de choc parmi les observateurs de la défense. Cette affaire suggère des tensions au sein de l’appareil militaire chinois que Xi pourrait chercher à contrebalancer par des démonstrations de maîtrise sur la scène internationale.
Les appels consécutifs à Poutine et Trump, dans ce contexte, pourraient servir un objectif de communication interne autant qu’externe. En démontrant sa capacité à dialoguer avec les dirigeants des deux plus grandes puissances mondiales, Xi renforce son image de leader indispensable, seul capable de naviguer les complexités de la géopolitique contemporaine. Cette dimension de politique intérieure ne diminue pas la sincérité de l’ambition médiatrice chinoise mais en éclaire les motivations multiples.
L’économie chinoise, bien que toujours puissante, traverse une période de turbulences marquée par une crise immobilière persistante, un chômage des jeunes préoccupant, et une croissance ralentie. Dans ce contexte difficile, un succès diplomatique majeur comme la résolution du conflit ukrainien offrirait au régime une victoire symbolique précieuse, détournant l’attention des problèmes intérieurs et renforçant la légitimité du Parti communiste.
La stabilité comme valeur cardinale
La diplomatie chinoise, sous Xi Jinping, accorde une importance primordiale à la stabilité, tant domestique qu’internationale. Le conflit ukrainien représente un facteur de déstabilisation globale que Pékin préférerait voir résolu, même si certains observateurs occidentaux suspectent la Chine de tirer profit de la prolongation des hostilités.
Poutine lui-même a déclaré que, dans un contexte de turbulences mondiales croissantes, le lien de politique étrangère entre Moscou et Pékin reste un facteur majeur de stabilisation. Cette déclaration, au-delà de sa dimension propagandiste, reflète une réalité : la coordination sino-russe contribue à une certaine prévisibilité des relations internationales, même si cette prévisibilité ne sert pas nécessairement les intérêts occidentaux.
La stabilité n’est pas nécessairement synonyme de statu quo. Une médiation chinoise réussie pourrait produire une stabilité nouvelle, différente de l’ordre antérieur mais potentiellement plus durable parce que négociée plutôt qu’imposée.
Les dirigeants occidentaux face au dilemme chinois
L’afflux récent de dirigeants occidentaux vers Pékin témoigne d’une évolution significative des perceptions. Le Premier ministre canadien Mark Carney, le Premier ministre britannique Keir Starmer, et bientôt le chancelier allemand Friedrich Merz ont tous effectué ou prévoient des visites en Chine, cherchant à renforcer leurs liens bilatéraux malgré les différends persistants sur l’Ukraine et d’autres dossiers.
Cette ouverture occidentale répond à plusieurs facteurs. Les tensions avec l’administration Trump sur les tarifs douaniers, les menaces d’annexion du Groenland visant le Danemark, allié de l’OTAN, et la marginalisation de l’Europe dans les pourparlers de paix sur l’Ukraine ont incité certains dirigeants européens à diversifier leurs options diplomatiques. La Chine, malgré ses ambiguïtés, apparaît comme un interlocuteur potentiellement plus prévisible que l’Amérique de Trump.
Le président français Emmanuel Macron, s’exprimant au Forum économique mondial de Davos en janvier 2026, a spécifiquement appelé à un accroissement des investissements directs chinois dans des secteurs clés européens pour stimuler la croissance et faciliter les transferts technologiques. Cette déclaration, impensable il y a quelques années dans le contexte des tensions sino-européennes, illustre un pragmatisme croissant face aux réalités économiques.
Une convergence d’intérêts possible
Paradoxalement, les difficultés des relations transatlantiques pourraient favoriser une convergence d’intérêts entre l’Europe et la Chine sur le dossier ukrainien. Les deux parties souhaitent une résolution du conflit qui ne soit pas dictée exclusivement par Washington, et les deux parties ont intérêt à préserver un ordre international multilatéral plutôt qu’unipolaire.
Cette convergence potentielle ne signifie pas une alliance, ni même un rapprochement stratégique. Les divergences sino-européennes sur les droits de l’homme, le commerce, et l’ordre régional asiatique demeurent profondes. Néanmoins, sur le dossier spécifique de l’Ukraine, une coopération ponctuelle entre Bruxelles et Pékin n’est pas inconcevable si elle permettait d’accélérer la fin des hostilités.
La diplomatie n’est pas un jeu à somme nulle. Une implication chinoise constructive dans la résolution du conflit ukrainien ne diminuerait pas nécessairement l’influence européenne ; elle pourrait au contraire offrir à l’Europe un partenaire supplémentaire dans sa quête de paix.
La dimension taïwanaise : un parallèle inévitable
Toute analyse de la politique ukrainienne de la Chine doit prendre en compte la dimension taïwanaise, omniprésente dans les calculs de Pékin. Xi Jinping a rappelé à Trump que la question de Taïwan constituait l’enjeu le plus important des relations sino-américaines, soulignant que l’île était territoire chinois que Pékin ne permettrait jamais d’être séparé. Il a exhorté Washington à faire preuve d’une extrême prudence concernant les ventes d’armes à Taïwan.
Cette insistance sur Taïwan, dans le contexte d’une conversation portant également sur l’Ukraine, n’est pas anodine. Pour Pékin, les deux dossiers sont liés par la question fondamentale du respect de l’intégrité territoriale et de la non-ingérence dans les affaires intérieures des États. La Chine ne peut soutenir ouvertement l’annexion de territoires ukrainiens par la Russie sans créer un précédent susceptible d’être retourné contre ses propres revendications sur Taïwan.
Inversement, une résolution du conflit ukrainien qui consacrerait le principe de l’intégrité territoriale renforcerait la position chinoise sur Taïwan, du moins dans la rhétorique officielle. Ce calcul complexe explique en partie l’ambiguïté de la position chinoise : ni soutien explicite à la Russie, ni condamnation, mais une posture d’équilibre permettant de préserver toutes les options futures.
Trump et la tentation du marchandage
La réponse de Trump aux préoccupations chinoises sur Taïwan mérite attention. Selon les comptes rendus officiels, le président américain a indiqué qu’il valorisait les préoccupations chinoises sur Taïwan et s’engageait à maintenir la communication pour préserver la stabilité bilatérale. Cette formulation, volontairement vague, laisse ouverte la possibilité d’un marchandage où des concessions sur Taïwan pourraient être échangées contre une coopération chinoise sur d’autres dossiers.
Cette perspective inquiète légitimement les défenseurs de Taïwan et les alliés asiatiques des États-Unis. Néanmoins, elle pourrait aussi, paradoxalement, inciter la Chine à jouer un rôle plus constructif sur l’Ukraine, si Pékin percevait une telle implication comme susceptible de lui valoir des contreparties sur le dossier taïwanais. La diplomatie transactionnelle de Trump, souvent critiquée, pourrait ainsi produire des effets inattendus.
Les dossiers internationaux ne sont jamais isolés les uns des autres. L’Ukraine et Taïwan, bien que géographiquement distants, sont liés dans les calculs stratégiques des grandes puissances. Comprendre ces interconnexions est essentiel pour anticiper les évolutions diplomatiques.
Vers un nouveau concert des nations ?
Les appels de Xi Jinping à Poutine et Trump, considérés dans leur ensemble, suggèrent l’émergence possible d’un nouveau mode de gouvernance internationale, où les trois principales puissances mondiales coordonneraient leurs approches des crises majeures. Ce modèle, qui rappelle le Concert européen du XIXe siècle, présente des avantages et des inconvénients évidents.
Du côté des avantages, une coordination trilatérale Chine-États-Unis-Russie permettrait de résoudre plus efficacement les conflits impliquant l’une ou l’autre de ces puissances, en garantissant que toute solution bénéficie d’un soutien suffisant pour être durable. Elle réduirait également les risques d’escalade non contrôlée entre puissances nucléaires, en institutionnalisant des canaux de communication permanents.
Du côté des inconvénients, un tel concert des grandes puissances marginaliserait inévitablement les acteurs moyens et petits, dont les intérêts seraient sacrifiés aux équilibres entre géants. L’Ukraine elle-même, dans ce scénario, verrait son avenir décidé par d’autres, perspective difficilement acceptable pour une nation qui s’est battue précisément pour affirmer sa souveraineté.
Le rôle des puissances moyennes
L’absence de l’Europe dans la séquence diplomatique de cette semaine est révélatrice. Aucun dirigeant européen n’a été inclus dans les conversations Xi-Poutine ou Xi-Trump, alors même que le conflit ukrainien se déroule aux portes de l’Union européenne. Cette marginalisation reflète une réalité de puissance que les Européens peinent à accepter : dans les négociations de haute géopolitique, seuls les acteurs disposant de capacités militaires et économiques de premier rang ont voix au chapitre.
Pour autant, les puissances moyennes ne sont pas condamnées à l’impuissance. L’Union européenne, si elle parvenait à surmonter ses divisions internes et à développer une politique étrangère véritablement commune, pourrait aspirer à un siège à la table des négociations. La France et l’Allemagne, individuellement ou conjointement, pourraient jouer un rôle de facilitateur complémentaire aux efforts chinois et américains.
L’ordre international de demain sera façonné par ceux qui participent à sa négociation. L’Europe, si elle veut peser sur son propre destin, doit impérativement s’inviter aux conversations qui détermineront les règles du jeu mondial.
Les perspectives d'avenir : scénarios possibles
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés concernant l’évolution du rôle médiateur chinois dans le conflit ukrainien. Le premier, optimiste, verrait la Chine s’impliquer progressivement dans les négociations d’Abou Dhabi, apportant sa capacité d’influence sur Moscou pour faciliter des compromis acceptables par toutes les parties. Ce scénario supposerait une évolution de la position russe, une acceptation ukrainienne du médiateur chinois, et une coordination américano-chinoise sur les objectifs de paix.
Le deuxième scénario, plus réaliste, verrait la Chine maintenir sa posture actuelle d’équidistance, soutenant verbalement les efforts de paix sans s’impliquer directement dans les négociations. Dans ce cas, le rôle chinois resterait celui d’un facilitateur en coulisses, utilisant ses canaux privilégiés avec Moscou pour transmettre des messages et tester des compromis potentiels, sans jamais apparaître officiellement comme médiateur.
Le troisième scénario, pessimiste, verrait les négociations d’Abou Dhabi échouer, le conflit se prolonger, et la Chine être accusée par les Occidentaux de n’avoir pas utilisé son influence pour pousser la Russie vers la paix. Ce scénario renforcerait la perception de complicité sino-russe et réduirait les perspectives d’une médiation chinoise future.
Les conditions du succès
Pour que le scénario optimiste se réalise, plusieurs conditions devraient être remplies. Xi Jinping devrait décider que les bénéfices d’une médiation réussie surpassent les risques d’un échec ou d’une détérioration des relations avec Moscou. Les États-Unis devraient accepter de partager le crédit d’un éventuel succès diplomatique avec la Chine. L’Ukraine devrait assouplir ses positions maximales, acceptant peut-être un compromis territorial douloureux en échange de garanties de sécurité crédibles.
Aucune de ces conditions n’est actuellement remplie, ce qui rend le scénario optimiste improbable à court terme. Néanmoins, les dynamiques internationales évoluent rapidement, et des développements imprévus, militaires, économiques ou politiques, pourraient modifier les calculs de toutes les parties. La diplomatie est l’art du possible, et les possibilités de demain ne sont pas nécessairement celles d’aujourd’hui.
Prédire l’avenir en relations internationales est un exercice périlleux. Les scénarios présentés ici ne sont pas des prophéties mais des outils d’analyse, destinés à éclairer les enjeux plutôt qu’à préjuger des résultats.
Conclusion : l'espoir fragile d'une paix négociée
Les appels consécutifs de Xi Jinping à Vladimir Poutine et Donald Trump ouvrent une fenêtre d’opportunité, certes étroite, pour une implication chinoise constructive dans la résolution du conflit ukrainien. La Chine possède des atouts uniques pour jouer ce rôle : des relations privilégiées avec Moscou, des canaux de communication fonctionnels avec Washington, et une position suffisamment ambiguë pour être potentiellement acceptable par toutes les parties.
Les obstacles demeurent considérables : méfiance ukrainienne et occidentale, divergences d’intérêts fondamentales, complexité des enjeux négociés. Néanmoins, l’alternative, une prolongation indéfinie du conflit avec son cortège de destructions et de souffrances, devrait inciter tous les acteurs à explorer sérieusement les possibilités de médiation, y compris celles offertes par Pékin.
La Chine, pour sa part, aurait tout à gagner d’un succès diplomatique qui consacrerait son statut de puissance mondiale responsable, capable non seulement de rivaliser économiquement avec les États-Unis mais aussi de contribuer positivement à la résolution des crises internationales. Xi Jinping, à travers ces appels, a signalé sa disponibilité. Il appartient désormais aux autres acteurs de répondre à cette ouverture.
L’histoire jugera si cette semaine de février 2026 aura marqué un tournant vers la paix ou simplement un épisode supplémentaire dans une compétition géopolitique sans fin. Les appels de Xi Jinping, quelles que soient leurs motivations profondes, ont au moins le mérite de rappeler que la diplomatie reste possible, même dans les situations les plus bloquées. Cette possibilité, aussi fragile soit-elle, mérite d’être préservée et cultivée.
La Chine comme médiateur potentiel n’est plus une hypothèse théorique mais une option concrète, discutée dans les chancelleries du monde entier. Pékin possède les moyens de cette ambition ; reste à savoir si la volonté politique suivra. Les mois à venir apporteront des réponses, pour le meilleur ou pour le pire, à cette question cruciale pour l’avenir de l’Ukraine, de l’Europe et de l’ordre international.
L’espoir n’est pas une stratégie, mais sans espoir aucune stratégie n’est possible. La perspective d’une médiation chinoise réussie, aussi incertaine soit-elle, offre une lueur dans l’obscurité d’un conflit qui a déjà trop duré. Cette lueur mérite d’être entretenue.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette analyse engage la responsabilité de son auteur, Maxime Marquette. Elle adopte délibérément une perspective favorable à l’examen du potentiel médiateur chinois, non par sympathie idéologique envers Pékin, mais par souci d’explorer une option diplomatique souvent négligée dans les commentaires occidentaux. Le ton analytique vise à éclairer les enjeux plutôt qu’à prescrire des politiques. Les faits rapportés proviennent de sources publiques internationales ; leur interprétation relève de la seule responsabilité de l’auteur. Les lecteurs sont invités à confronter cette analyse à d’autres perspectives et à former leur propre jugement sur le rôle que la Chine pourrait ou devrait jouer dans la résolution du conflit ukrainien. L’auteur ne détient aucun intérêt financier lié aux sujets abordés et n’a reçu aucune rémunération d’entités chinoises, russes ou ukrainiennes.
Sources
Euronews – China’s Xi Jinping holds video call with Russia’s Vladimir Putin
Ukrainska Pravda – Ukraine war discussed as Xi Jinping speaks with Trump after call with Putin
TASS – Xi Jinping invites Putin to make official visit to China in first half of 2026
Dhaka Tribune – Why did Xi hold back-to-back calls with Putin, Trump?
NPR/KPCW – With the U.S. as mediator, Ukraine and Russia begin peace talks in Abu Dhabi
Stimson Center – The War in Ukraine: China as the Mediator?
East Asia Forum – China’s ambiguous mediation role in Ukraine
German Marshall Fund – Engaging Beijing for Peace: Strategies for Ukraine
China Government – Xi leads China’s diplomacy to usher in new chapter in turbulent world
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