La conversation vidéo avec Vladimir Poutine débuta dans la matinée, heure de Pékin, et dura près d’une heure et demie selon le conseiller du Kremlin Youri Ouchakov. Les deux hommes se connaissaient depuis plus de deux décennies, s’étant rencontrés plus de quarante fois entre 2013 et 2025, forgeant une relation personnelle qui transcendait les simples intérêts d’État. Mais cette fois, l’échange revêtait une importance toute particulière dans le contexte des négociations d’Abou Dabi.
Xi Jinping écouta attentivement les doléances de son homologue russe. La situation sur le front ukrainien restait complexe, malgré des gains territoriaux russes obtenus au prix de pertes humaines considérables. L’économie russe, sous le coup de sanctions occidentales massives et de restrictions financières sans précédent, ne survivait que grâce aux échanges croissants avec la Chine. Le rouble avait perdu une grande partie de sa valeur internationale, et seul le yuan offrait une alternative crédible au dollar pour les transactions commerciales de Moscou.
Le président chinois adopta un ton résolument rassurant mais ferme. La Chine continuerait à soutenir la Russie économiquement, mais Pékin ne souhaitait pas voir le conflit ukrainien s’éterniser indéfiniment. Les achats de pétrole et de gaz russes seraient maintenus, voire augmentés selon les besoins énergétiques chinois, mais Xi Jinping insista sur la nécessité impérieuse d’une solution diplomatique négociée. Il exprima son « fort soutien » aux pourparlers de paix russo-ukrainiens qui se déroulaient simultanément à Abou Dabi.
Poutine, homme d’une autre époque mais fin tacticien politique, comprit parfaitement le message implicite de son interlocuteur. La Chine ne le soutiendrait pas indéfiniment dans une guerre d’usure coûteuse et impopulaire. Le Kremlin devait sérieusement envisager des compromis acceptables, même si ceux-ci devaient être présentés domestiquement comme des victoires stratégiques. Xi Jinping proposa une approche progressive et réaliste : un cessez-le-feu vérifiable sur le terrain, suivi de négociations substantielles sur le statut des territoires contestés.
Selon le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, Moscou avait été informé à l’avance de la conversation ultérieure entre Xi et Trump, démontrant le niveau de confiance et de transparence entre les deux capitales. Cette coordination préalable témoignait de la maturité de la relation sino-russe, même si celle-ci comportait des asymétries de plus en plus prononcées.
L’amitié sino-russe, aussi solide soit-elle en apparence, reste soumise aux impératifs impitoyables de la realpolitik. Pékin ne sacrifiera jamais ses intérêts stratégiques fondamentaux sur l’autel de la loyauté déclarée.
Les enjeux économiques au coeur des discussions sino-russes
Au-delà des questions militaires et géostratégiques, l’appel entre Xi et Poutine aborda longuement les dimensions économiques de leur partenariat « sans limites » proclamé en février 2022. Les échanges commerciaux bilatéraux avaient atteint des records historiques, dépassant les 244 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 66 pour cent par rapport à 2021. La Chine était devenue de très loin le premier partenaire commercial de la Russie, représentant 30 pour cent de ses exportations et la moitié de ses importations.
Mais cette interdépendance croissante créait également des tensions latentes. Les entreprises chinoises, craignant légitimement les sanctions secondaires américaines qui pourraient menacer leurs activités internationales, hésitaient parfois à s’engager pleinement sur le marché russe. Les banques de Pékin, échaudées par les menaces répétées de Washington, limitaient leurs transactions avec les entités russes sous sanctions. Poutine exprima sa frustration face à ces restrictions auto-imposées par les partenaires chinois.
Xi Jinping promit d’étudier des mécanismes alternatifs pour faciliter les échanges bilatéraux. Le système de paiement interbancaire chinois, le CIPS, pourrait être étendu pour inclure davantage d’institutions financières russes. Des arrangements de compensation bilatérale en devises locales, évitant complètement le dollar américain, seraient sérieusement explorés. La Chine était prête à assumer un rôle accru dans la dé-dollarisation progressive de l’économie mondiale, mais à son propre rythme souverain et selon ses propres conditions stratégiques.
Les deux dirigeants évoquèrent également les grands projets d’infrastructure reliant leurs deux immenses pays. Le gazoduc Power of Siberia, achevé fin 2024, avait permis d’augmenter significativement les livraisons de gaz russe vers la Chine. Le projet Power of Siberia 2, longtemps en discussion et négociation, pourrait enfin voir le jour si les conditions économiques et politiques étaient réunies. De nouvelles liaisons ferroviaires à travers la Mongolie faciliteraient le transport de marchandises entre les deux économies.
Xi Jinping invita officiellement Poutine à visiter la Chine au premier semestre 2026, une invitation immédiatement acceptée par le président russe. Poutine participerait également au sommet de l’APEC que la Chine accueillera à Shenzhen en novembre 2026, consolidant ainsi la visibilité de la relation sino-russe sur la scène internationale multilatérale.
L’économie est le nerf de la guerre, mais aussi celui de la paix durable. La Chine utilise ses leviers commerciaux et financiers avec une habileté consommée pour modeler subtilement le comportement de ses partenaires stratégiques.
Taïwan : la ligne rouge absolue et non négociable de Pékin
Avant de conclure l’appel avec Poutine, Xi Jinping aborda un sujet qui lui tenait particulièrement à coeur : Taïwan. La Russie, dans ses déclarations officielles, avait toujours soutenu la position chinoise sur l’île, la considérant comme une province relevant de la souveraineté exclusive de Pékin. Mais Xi Jinping voulait bien plus qu’un simple soutien verbal de circonstance. Il demanda à Poutine de condamner explicitement les ventes d’armes américaines à Taipei et les visites de responsables occidentaux sur l’île.
Le président russe s’exécuta sans difficulté apparente. La Russie n’avait aucune relation diplomatique avec Taïwan et ne risquait absolument rien à critiquer l’ingérence américaine dans ce que Pékin considérait comme ses affaires intérieures exclusives. En retour, Xi Jinping réaffirma le soutien de la Chine à l’intégrité territoriale de la Russie, une formulation diplomatique suffisamment ambiguë qui pouvait s’interpréter de différentes manières concernant les territoires ukrainiens annexés.
Cette séquence illustrait parfaitement la nature profondément transactionnelle de la relation sino-russe contemporaine. Chaque partie apportait quelque chose de valeur à l’autre, dans un équilibre sans cesse renégocié selon les circonstances. La Chine offrait une profondeur stratégique économique et financière indispensable ; la Russie, un soutien diplomatique précieux sur les dossiers sensibles pour Pékin. Mais au-delà des intérêts mutuels affichés, une réalité structurelle demeurait incontestable : la Chine était clairement devenue le partenaire senior dominant de cette alliance de facto.
L’analyste Dylan Loh de l’Université technologique Nanyang de Singapour observa justement que cette séquence diplomatique « démontre que Xi peut tenir audience et facilement décrocher le téléphone pour parler aux deux dirigeants « forts » du monde », soulignant ainsi le statut central acquis par le président chinois dans l’architecture des relations internationales contemporaines.
Taïwan reste la blessure ouverte de la conscience nationale chinoise, le traumatisme historique non résolu. Aucun dirigeant de Pékin ne peut se permettre de paraître faible sur cette question existentielle, quelles que soient les circonstances internationales du moment.
L'appel à Trump : un exercice de haute voltige diplomatique
Quelques heures après avoir raccroché avec Moscou, Xi Jinping se préparait à une conversation d’une toute autre nature et tonalité. Donald Trump, revenu à la Maison Blanche après une absence de quatre années, représentait simultanément une opportunité prometteuse et un défi considérable pour la diplomatie chinoise. L’homme était notoirement imprévisible, capable de retournements spectaculaires et de déclarations contradictoires, mais également susceptible de conclure des accords substantiels quand ses intérêts personnels et politiques étaient en jeu.
Les relations sino-américaines avaient connu des hauts et des bas tumultueux sous la première présidence Trump entre 2017 et 2021. La guerre commerciale lancée en 2018 avait secoué les deux économies mondiales, avant qu’un accord de « phase 1 » ne vienne calmer temporairement les tensions en janvier 2020. Mais les différends fondamentaux n’avaient jamais été véritablement résolus. La compétition technologique s’était même considérablement intensifiée depuis, avec des restrictions américaines sur les semi-conducteurs qui avaient durement frappé l’industrie chinoise des hautes technologies.
Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Trump avait imposé une série de droits de douane sur les importations chinoises. En février 2025, une première salve de 10 pour cent avait été justifiée par la crise du fentanyl. En mars, une nouvelle augmentation de 10 pour cent avait porté le taux cumulé à 20 pour cent. La spirale tarifaire s’était emballée au printemps, atteignant des sommets vertigineux de 145 pour cent côté américain et 125 pour cent côté chinois, avant qu’un accord de réduction temporaire ne soit conclu en mai 2025, ramenant les droits réciproques à 10 pour cent pour une période de 90 jours.
Xi Jinping savait parfaitement que Trump cherchait des victoires rapides et médiatiquement visibles. Le président américain avait impérativement besoin de montrer à ses électeurs qu’il pouvait obtenir des concessions significatives de la Chine, tout en préservant les intérêts économiques américains fondamentaux. La clé de la négociation résidait dans la présentation habile des résultats : offrir à Trump quelque chose qu’il pourrait brandir comme un triomphe personnel, sans pour autant céder sur l’essentiel stratégique.
Négocier avec Trump requiert une compréhension fine de sa psychologie particulière et de ses motivations profondes. Le président américain veut gagner, ou du moins paraître gagnant aux yeux de son électorat. La Chine a appris à jouer ce jeu avec une subtilité remarquable.
Le soja et l'énergie comme monnaies d'échange diplomatique
Xi Jinping avait soigneusement anticipé les demandes américaines. Il proposa une augmentation significative des achats de soja américain, annonçant un engagement d’achat de 20 millions de tonnes pour la saison en cours. Cette mesure satisferait les agriculteurs du Midwest américain, base électorale cruciale pour Trump, sans remettre en cause les priorités stratégiques chinoises fondamentales. La Chine, premier importateur mondial de soja pour nourrir son immense cheptel porcin, avait diversifié ses sources d’approvisionnement après la guerre commerciale de 2018, se tournant notamment vers le Brésil. Un retour partiel vers les fournisseurs américains était économiquement viable et politiquement opportun.
Trump se montra visiblement intéressé mais voulait obtenir davantage de concessions. Il évoqua les achats de gaz naturel liquéfié américain, un secteur où les États-Unis étaient devenus un exportateur majeur ces dernières années. Il mentionna également les achats de pétrole et les livraisons de moteurs d’avion comme sujets de discussion commerciale. Xi Jinping navigua habilement entre ces demandes, conscient que tout engagement énergétique trop significatif envers Washington pourrait être perçu négativement par Moscou, dont les hydrocarbures représentaient une source d’approvisionnement stratégique alternative.
Trump qualifia l’échange d’« excellent », de « long », d’« approfondi » et de « très positif ». Il déclara que les tensions entre les deux parties se stabilisaient, notant que « la relation avec la Chine, et ma relation personnelle avec le président Xi, est extrêmement bonne ». Cette rhétorique positive contrastait avec les menaces tarifaires des mois précédents, illustrant la nature cyclique et imprévisible des relations sino-américaines sous l’ère Trump.
Un point d’accord substantiel émergea sur la nécessité de restaurer des canaux de communication réguliers et fiables entre les deux gouvernements. Depuis plusieurs années, les relations s’étaient détériorées au point que même les contacts diplomatiques de routine étaient devenus problématiques et chargés de tensions. Trump confirma sa visite prévue en Chine pour avril 2026, une invitation que Xi lui avait adressée en novembre 2025. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent avait même prédit jusqu’à quatre rencontres bilatérales entre les deux présidents au cours de l’année 2026.
Le commerce international est souvent présenté comme un jeu à somme nulle, où le gain de l’un serait nécessairement la perte de l’autre. Mais la réalité économique est bien plus nuancée et complexe. Les deux économies sont si étroitement imbriquées qu’un conflit ouvert et prolongé nuirait considérablement à toutes les parties prenantes.
L'Ukraine : le dossier empoisonné des relations sino-américaines
Inévitablement, la conversation téléphonique bifurqua vers la question ukrainienne. Trump avait promis de manière retentissante de mettre fin au conflit « en 24 heures » lors de sa campagne électorale, une affirmation manifestement irréaliste qui n’avait trompé personne mais qui révélait son désir ardent de se poser en artisan providentiel de la paix mondiale. Il demanda à Xi Jinping d’user de son influence considérable sur Poutine pour faciliter une résolution rapide du conflit.
Le président chinois répondit avec une prudence diplomatique caractéristique. La Chine, rappela-t-il fermement, n’était pas partie au conflit ukrainien et ne souhaitait aucunement être instrumentalisée par l’une ou l’autre des parties belligérantes. Néanmoins, Pékin était disposé à jouer un rôle constructif de facilitation si les conditions appropriées étaient réunies. Xi Jinping réitéra son soutien aux pourparlers de paix qui se déroulaient simultanément à Abou Dabi entre négociateurs russes, ukrainiens et américains.
Les négociations d’Abou Dabi, qualifiées de « productives » et « substantielles » par le négociateur ukrainien Roustem Oumierov et par des officiels américains, représentaient le deuxième round de pourparlers de paix parrainés par l’administration Trump. Les photographies officielles montraient les trois délégations assises autour d’une table en forme de U, avec les officiels américains au centre, incluant l’envoyé spécial Steve Witkoff et le gendre du président, Jared Kushner. La Chine observait ces développements avec une attention soutenue, prête à intervenir si son implication était sollicitée.
L’analyste Reva Goujon du groupe Rhodium nota pertinemment que « le large éventail de sujets abordés lors de l’appel témoigne de l’approche de Trump, mêlant carotte et bâton avec la Chine », alors que le président américain cherchait à la fois à cibler les exportations pétrolières russes et à obtenir la coopération de Pékin pour amener Poutine à la table des négociations en vue d’un accord de paix en Ukraine.
La guerre en Ukraine a profondément redessiné les lignes de fracture mondiales et accéléré la recomposition géopolitique. La Chine navigue avec une habileté remarquable entre les camps opposés, tirant méthodiquement profit d’une situation qu’elle n’a pas créée mais qu’elle sait parfaitement exploiter à son avantage.
L'Iran : un terrain de coopération potentielle inattendu
Un sujet émergea de manière relativement surprenante comme un possible terrain d’entente sino-américain : la question iranienne. Les deux présidents partageaient, pour des raisons fondamentalement différentes, un intérêt commun à stabiliser la situation explosive au Moyen-Orient. Trump voulait éviter une escalade régionale qui perturberait les marchés pétroliers mondiaux et compromettrait ses projets économiques domestiques. Xi Jinping craignait légitimement que les tensions régionales ne perturbent les approvisionnements énergétiques chinois, dont une part significative transitait par le détroit d’Ormuz stratégiquement vulnérable.
La Chine avait maintenu des relations commerciales étroites avec l’Iran malgré les sanctions américaines draconiennes. Pékin était devenu le principal acheteur du pétrole iranien, utilisant des mécanismes de paiement sophistiqués et des intermédiaires pour contourner les restrictions financières internationales. Cette relation, source permanente de friction avec Washington, pouvait néanmoins offrir un levier diplomatique pour influencer le comportement de Téhéran dans un sens favorable à la stabilité régionale.
Trump mentionna explicitement l’Iran parmi les sujets clés de leur conversation, aux côtés de l’Ukraine, des achats énergétiques chinois et de sa visite prévue en Chine. Cette inclusion témoignait de l’importance que l’administration américaine accordait à la coopération chinoise sur ce dossier épineux du programme nucléaire iranien et de l’influence régionale de Téhéran.
Les deux dirigeants semblaient reconnaître implicitement que leurs intérêts convergeaient sur la nécessité d’éviter une confrontation militaire majeure au Moyen-Orient qui déstabiliserait les marchés énergétiques mondiaux. Une résolution négociée de la question iranienne serait bénéfique pour toutes les parties : elle stabiliserait les marchés énergétiques volatils, réduirait les risques d’un conflit régional dévastateur et démontrerait que les grandes puissances pouvaient encore coopérer efficacement sur des enjeux globaux malgré leurs rivalités systémiques.
L’Iran représente paradoxalement un dossier où les intérêts chinois et américains peuvent converger substantiellement, malgré les divergences apparentes et la rhétorique hostile. La diplomatie intelligente, quand elle est bien conduite, sait identifier et exploiter ces zones de convergence potentielle.
Les ventes d'armes à Taïwan : la mise en garde solennelle de Xi
La conversation ne pouvait éviter le sujet le plus explosif pour Pékin : Taïwan. Xi Jinping avait stratégiquement attendu le moment propice pour aborder cette question centrale, laissant d’abord Trump exposer ses demandes commerciales avant de présenter les siennes avec force. Le président chinois déploya alors une rhétorique soigneusement calibrée, mêlant rappels historiques, principes juridiques et avertissements à peine voilés.
Taïwan, affirma Xi Jinping avec une conviction manifeste, constituait « la question la plus importante » dans les relations sino-américaines. L’île était un territoire chinois inaliénable que « Pékin ne permettrait jamais qu’il soit séparé » de la mère patrie. Xi exhorta Washington à « traiter la question des ventes d’armes à Taïwan avec une extrême prudence », une formulation diplomatique qui dissimulait mal l’irritation profonde de Pékin face aux livraisons militaires américaines récentes.
En décembre 2025, l’administration Trump avait approuvé un package d’armes record de 11,15 milliards de dollars pour Taïwan, l’un des plus importants de l’histoire des relations américano-taïwanaises. Ce package comprenait 82 systèmes de lance-roquettes multiples HIMARS, 420 missiles tactiques ATACMS d’une valeur de plus de 4 milliards de dollars, 60 systèmes d’artillerie automoteurs et des drones pour plus d’un milliard de dollars. En représailles, Pékin avait imposé des sanctions contre 20 entreprises de défense américaines et 10 dirigeants, incluant Northrop Grumman, L3Harris Maritime Services, Boeing à Saint-Louis, et le fondateur d’Anduril Industries, Palmer Luckey.
Trump, fidèle à sa nature profondément transactionnelle, ne rejeta pas complètement les doléances chinoises exprimées avec véhémence. Il déclara qu’il « valorisait les préoccupations de la Chine concernant Taïwan » et s’engagea à maintenir la communication bilatérale pour préserver la stabilité des relations. Une certaine ambiguïté calculée fut maintenue par les deux parties, chacune interprétant les propos de l’autre comme un signe d’ouverture potentielle à de futures négociations.
L’ambassadeur chinois aux États-Unis, Xie Feng, avait préalablement souligné que Taïwan représentait « la première ligne rouge » dans les relations sino-américaines, une ligne qu’il ne fallait en aucun cas franchir sous peine de conséquences graves et durables pour l’ensemble de la relation bilatérale.
Taïwan demeure le fil ténu sur lequel repose l’ensemble de l’architecture sécuritaire en Asie-Pacifique et potentiellement la paix mondiale. Toute modification substantielle de l’équilibre actuel aurait des répercussions incalculables, possiblement catastrophiques, pour la stabilité régionale et internationale.
La Chine comme puissance stabilisatrice : une nouvelle narrative stratégique
À travers ces deux appels consécutifs soigneusement orchestrés, Xi Jinping cherchait manifestement à établir un récit particulier sur la scène internationale : celui d’une Chine responsable, modérée, soucieuse de la stabilité mondiale et capable de dialoguer constructivement avec toutes les parties. Face à une Russie embourbée dans un conflit sanglant et coûteux et des États-Unis perçus comme imprévisibles et erratiques, Pékin se positionnait délibérément comme un ancrage de rationalité et de prévisibilité dans un monde chaotique.
Cette narrative soigneusement construite servait simultanément plusieurs objectifs stratégiques complémentaires. Sur le plan domestique, elle renforçait considérablement la légitimité du Parti communiste en présentant la Chine comme une puissance respectée et écoutée sur la scène internationale, capable de parler d’égal à égal avec les superpuissances traditionnelles. Vis-à-vis des pays en développement du Sud global, elle contrastait favorablement avec l’interventionnisme occidental historique et offrait un modèle alternatif séduisant de relations internationales basées sur le respect mutuel et la non-ingérence dans les affaires intérieures.
La Chine avait multiplié les initiatives diplomatiques ces derniers mois, recevant des dirigeants occidentaux, y compris des alliés américains inquiets des menaces de Trump de s’emparer du Groenland et de ses menaces tarifaires répétées. Pékin se présentait comme une alternative stable à un Washington imprévisible, un partenaire fiable dans un monde de plus en plus incertain et fragmenté.
Sous la direction de Xi Jinping, la Chine avait proposé quatre initiatives majeures structurant sa vision des relations internationales : l’Initiative de développement mondial, l’Initiative de sécurité mondiale, l’Initiative de civilisation mondiale et l’Initiative de gouvernance mondiale, appelant collectivement à un monde multipolaire égalitaire et ordonné et à une mondialisation économique universellement bénéfique et inclusive. La construction d’une « communauté de destin partagé pour l’humanité » constituait le principe directeur fondamental de la pensée diplomatique de Xi Jinping.
La Chine joue délibérément un jeu à très long terme, où l’image et la perception comptent autant que la réalité matérielle des rapports de force. La perception de stabilité peut effectivement devenir une prophétie auto-réalisatrice si elle est suffisamment répandue et intériorisée par les acteurs internationaux.
Les réactions internationales : entre espoir mesuré et méfiance persistante
Les capitales du monde entier analysèrent avec une attention soutenue les comptes rendus officiels et les fuites concernant ces conversations historiques. À Bruxelles, les responsables européens accueillirent avec un mélange caractéristique d’espoir prudent et de méfiance résiduelle les signes d’un possible rapprochement sino-américain. L’Europe, souvent reléguée au second plan dans ce triangle de puissances majeures, craignait légitimement d’être marginalisée dans les grandes négociations géopolitiques à venir.
À Tokyo et à Séoul, les alliés asiatiques traditionnels des États-Unis scrutèrent chaque mot rapporté par les médias internationaux avec une anxiété palpable. Toute évolution significative des relations sino-américaines avait des implications directes et immédiates pour leur propre sécurité nationale. La perspective d’un « grand bargain » entre Washington et Pékin, où Taïwan serait potentiellement utilisée comme monnaie d’échange, soulevait des inquiétudes existentielles sur la fiabilité des garanties de sécurité américaines dans la région.
À Kiev, le gouvernement ukrainien observa avec une anxiété compréhensible la possibilité d’une médiation chinoise accrue dans le conflit. Jusqu’à présent, Pékin avait obstinément refusé de qualifier l’invasion russe d’agression, une position que les Ukrainiens interprétaient comme un soutien tacite à Moscou malgré les dénégations officielles chinoises. Toute implication chinoise substantielle dans les négociations de paix soulèverait inévitablement des questions légitimes sur l’impartialité réelle du médiateur.
À Téhéran, les dirigeants iraniens évaluèrent avec préoccupation les implications potentielles d’une coopération sino-américaine renforcée sur leur dossier nucléaire. La Chine avait été un allié commercial précieux pour contourner les sanctions économiques américaines paralysantes, mais Pékin pourrait-il sacrifier cette relation mutuellement bénéfique pour un accord plus large et plus stratégique avec Washington ? L’incertitude prévalait dans les cercles du pouvoir iranien.
À New Delhi, le gouvernement indien du Premier ministre Modi observait avec une attention particulière et une certaine inquiétude l’évolution de la relation sino-russe. L’Inde, membre fondateur des BRICS mais aussi participant actif au Quad (le dialogue stratégique quadrilatéral avec les États-Unis, le Japon et l’Australie), naviguait avec une prudence calculée entre les blocs en formation. Le renforcement apparent de l’axe Pékin-Moscou inquiétait les stratèges indiens, qui voyaient leurs deux voisins les plus puissants et potentiellement menaçants consolider leur entente stratégique.
Dans les capitales africaines et latino-américaines, l’initiative diplomatique de Xi Jinping suscitait un intérêt d’une nature différente. Ces pays, historiquement marginalisés dans les grandes décisions mondiales, voyaient dans l’émergence d’un ordre authentiquement multipolaire une opportunité bienvenue de diversifier leurs partenariats et de renforcer leur autonomie stratégique. La Chine, avec ses investissements massifs dans les infrastructures et sa politique revendiquée de non-ingérence dans les affaires intérieures, offrait une alternative séduisante à la conditionnalité occidentale traditionnelle. Xi Jinping avait d’ailleurs annoncé que la Chine accorderait un traitement tarifaire nul à 100 pour cent des lignes tarifaires pour 53 pays africains avec lesquels elle entretenait des relations diplomatiques.
Dans un monde véritablement multipolaire en gestation, chaque mouvement significatif des grandes puissances provoque des ondes de choc qui se propagent inexorablement jusqu’aux confins les plus reculés du système international. Nul acteur, grand ou petit, ne peut rester indifférent à ces reconfigurations majeures.
Vers un nouvel équilibre mondial ? Perspectives et incertitudes
Ces appels consécutifs méticuleusement orchestrés de Xi Jinping marquaient-ils véritablement le début d’une nouvelle ère dans les relations internationales contemporaines ? Il serait manifestement prématuré et imprudent de tirer des conclusions définitives. La diplomatie internationale est faite de gestes symboliques soigneusement calibrés et d’avancées incrémentales patientes, rarement de ruptures spectaculaires et irréversibles. Les structures profondes des rivalités séculaires entre grandes puissances ne se modifient pas fondamentalement en quelques coups de téléphone, aussi importants soient-ils.
Néanmoins, quelque chose avait indéniablement changé dans la configuration géopolitique mondiale. La Chine affirmait avec une assurance nouvelle et décomplexée sa volonté de jouer un rôle véritablement central dans la résolution des crises mondiales majeures. Cette ambition, longtemps contenue par une tradition confucéenne de discrétion diplomatique héritée de Deng Xiaoping, s’exprimait désormais ouvertement et sans complexe. Xi Jinping ne se contentait plus de réagir passivement aux initiatives des autres puissances ; il cherchait activement à façonner l’agenda international selon les priorités chinoises.
Les mois à venir détermineront si ces conversations téléphoniques déboucheront sur des avancées diplomatiques concrètes et mesurables. Le sommet sino-américain prévu en avril 2026 à Pékin constituera un premier test majeur des intentions affichées. D’autres rencontres bilatérales sont anticipées tout au long de l’année, culminant potentiellement avec la participation de Xi au sommet du G20 que les États-Unis accueilleront en décembre. Parallèlement, la Chine organisera le sommet de l’APEC à Shenzhen en novembre, offrant une plateforme supplémentaire pour la diplomatie de haut niveau.
Une chose demeurait absolument certaine : le monde observait la Chine avec une attention renouvelée et une conscience aiguë de son poids croissant. Pour le meilleur ou pour le pire, le XXIe siècle serait indubitablement marqué par l’ascension de cette puissance millénaire revenue au premier plan de l’histoire mondiale après deux siècles d’éclipse relative. Xi Jinping, en orchestrant magistralement ces appels avec Poutine et Trump, avait rappelé à tous les observateurs que plus rien de véritablement significatif ne pouvait désormais se décider sans la participation active de Pékin.
Les semaines et les mois suivants révéleront si cette semaine de février 2026 marquera effectivement un tournant historique ou restera simplement un épisode parmi d’autres dans le long fleuve tumultueux des relations internationales. Mais une réalité semblait désormais acquise et irréversible : Xi Jinping avait magistralement démontré sa maîtrise du jeu diplomatique multilatéral, positionnant la Chine comme l’acteur absolument incontournable de toute négociation majeure à l’échelle planétaire. Qu’il s’agisse de l’Ukraine ensanglantée, de l’Iran nucléaire, du commerce mondial ou de Taïwan contestée, aucune solution durable et viable ne pourrait émerger sans l’assentiment actif de Pékin. Cette réalité géopolitique nouvelle, que certains refusaient encore obstinément d’admettre, constituait le nouveau fait accompli des relations internationales du XXIe siècle.
L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais elle rime parfois de manière troublante. La montée en puissance spectaculaire de la Chine évoque d’autres transitions hégémoniques passées, avec leurs promesses exaltantes et leurs périls redoutables. Le défi majeur de notre époque consiste précisément à gérer cette transition historique sans conflit majeur entre puissances établies et puissances émergentes.
Signé : Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette chronique est rédigée par Maxime Marquette, observateur spécialisé des relations internationales et de la géopolitique asiatique. L’auteur s’efforce de présenter une analyse équilibrée des enjeux géopolitiques contemporains, tout en assumant pleinement une perspective personnelle inhérente au genre de la chronique d’opinion.
Les opinions exprimées dans les passages en italique (commentaires éditoriaux) représentent le point de vue personnel de l’auteur et n’engagent que lui. Ces commentaires visent à enrichir la réflexion du lecteur en proposant une interprétation des événements, sans prétendre à l’objectivité absolue.
Point de vue adopté : Cette chronique analyse la stratégie diplomatique chinoise et ses implications pour l’ordre mondial contemporain. L’auteur examine les motivations de Pékin, les rapports de force en jeu et les conséquences potentielles des initiatives de Xi Jinping pour la stabilité internationale.
Les informations factuelles présentées sont tirées de sources publiques citées en fin d’article, incluant des agences de presse internationales, des médias reconnus et des centres de recherche spécialisés. Le lecteur est cordialement invité à consulter ces sources primaires pour former son propre jugement éclairé sur ces questions complexes d’actualité internationale.
Genre : CHRONIQUE
Sources
Hong Kong Free Press – Why did Xi hold back-to-back calls with Putin and Trump?
CNBC – China’s Xi reasserts Taiwan stance in call with Trump, while U.S. president pushes trade
Al Jazeera – Russia-Ukraine war: Second round of peace talks begin in Abu Dhabi
The Washington Post – Trump touts ‘very positive’ call with Chinese leader Xi
Council on Foreign Relations – No Limits? The China-Russia Relationship and U.S. Foreign Policy
Tax Foundation – Trump Tariffs: The Economic Impact of the Trump Trade War
PBS News – What’s in the U.S. weapons package for Taiwan and why China is angry
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