Pour apprehender pleinement les enjeux cristallises autour de cette conversation telephonique entre les deux hommes les plus puissants de la planete, il convient de remonter le fil d’une histoire tourmentee qui debute en 1949, annee charniere ou le destin de la Chine s’est fracture en deux trajectoires irreconciliables. Lorsque les forces communistes de Mao Zedong triomphent definitivement sur le continent chinois apres des annees d’une guerre civile impitoyable qui a fait des millions de morts, le gouvernement nationaliste du Kuomintang, dirige par Tchang Kai-chek, se replie sur l’ile de Formose, emportant avec lui les tresors inestimables du Musee national, les reserves d’or de la Banque centrale, et surtout la pretention a incarner la Chine legitime face aux usurpateurs communistes.
Depuis lors, deux Chines coexistent dans une relation de miroir deforme, chacune niant la legitimite de l’autre tout en maintenant pendant des decennies la fiction d’une reunification future inevitable. D’un cote, la Republique populaire de Chine sur le continent, avec aujourd’hui son milliard et demi d’habitants, son economie devenue la deuxieme du monde et talonnant l’Amerique, sa puissance militaire en expansion constante qui inquiete tous ses voisins. De l’autre, la Republique de Chine a Taiwan, avec ses 24 millions d’ames, son economie high-tech florissante dominee par les semi-conducteurs, sa democratie vibrante conquise de haute lutte dans les annees 1990 apres des decennies de dictature martiale.
Sept decennies de separation, et pourtant Taiwan est toujours la : debout, democratique, prospere, resiliente. Cette permanence constitue en elle-meme une forme de resistance passive a l’inevitabilite historique proclamee par Pekin.
Pekin n’a jamais accepte cette division qu’elle considere comme une anomalie historique temporaire, une blessure nationale beante qui ne cicatrisera qu’avec la reunification de ce qu’elle appelle sa province rebelle. Xi Jinping a fait de cette reunification l’un des piliers de son reve chinois de renaissance nationale, la presentant comme une mission sacree dont l’accomplissement legitimera definitivement le Parti communiste aux yeux de l’histoire. Cette obsession reunificatrice ne releve pas seulement de la rhetorique nationaliste : elle structure profondement la politique etrangere chinoise, ses investissements militaires massifs, sa diplomatie coercitive a l’egard des rares nations maintenant encore des relations officielles avec Taipei.
Pendant des decennies, les Etats-Unis ont maintenu envers Taiwan une position d’ambiguite strategique qui relevait du grand art diplomatique. Reconnaitre officiellement la Chine populaire en 1979, rompre les relations diplomatiques formelles avec Taipei, tout en maintenant des relations officieuses mais substantielles avec l’ile par le biais du Taiwan Relations Act et de l’American Institute in Taiwan qui fait office d’ambassade sans en porter le nom. Cette politique americaine de la seule Chine, subtilement distincte de celle revendiquee par Pekin, a permis de preserver un statu quo precaire mais fonctionnel pendant pres d’un demi-siecle, evitant tant la guerre que l’abandon de Taiwan.
L'appel Trump-Xi, un exercice diplomatique charge de non-dits
Lorsque Donald Trump et Xi Jinping se sont parle au telephone dans ce contexte historique lourd de tensions accumulees et de contentieux non resolus, le monde entier a scrute les moindres indices filtrant de cet echange au sommet. Ces deux hommes, si differents dans leur style personnel mais si semblables dans leur volonte de puissance affirmee et leur conception largement transactionnelle des relations internationales, tiennent entre leurs mains des leviers capables de precipiter le monde dans un conflit majeur ou de maintenir une paix fragile mais reelle. Leur conversation ne constituait donc pas un simple echange de courtoisies protocolaires entre dirigeants soucieux de maintenir les apparences.
L’appel portait officiellement sur une multitude de sujets qui empoisonnent la relation sino-americaine depuis des annees : les differends commerciaux persistants entre les deux economies geantes qui s’affrontent pour la suprematie mondiale, les tarifs douaniers que Trump affectionne comme outil de pression et de negociation, la crise devastatrice du fentanyl qui ravage les communautes americaines avec des precurseurs chimiques souvent fabriques en Chine, les perspectives de cooperation sur divers dossiers regionaux ou les interets des deux puissances convergent occasionnellement malgre leur rivalite structurelle.
Entre Trump et Xi, deux conceptions du monde s’affrontent avec une intensite croissante. Taiwan se trouve precisement a l’intersection de ces deux visions antagonistes, transformee en test de leurs volontes respectives.
Mais l’elephant dans la piece, ou plutot le dragon pour filer la metaphore asiatique, demeurait bien evidemment Taiwan. Comment aurait-il pu en etre autrement quand cette question constitue le point de friction le plus sensible et le plus dangereux de la relation sino-americaine ? Xi Jinping, fidele a lui-meme et aux positions immuables de Pekin, a certainement reitere avec la fermete granitique qui caracterise le discours officiel chinois sur ce sujet que Taiwan fait partie integrante de la Chine, que la reunification demeure un objectif national sacre, que toute ingerence etrangere dans ce dossier serait absolument inacceptable et entrainerait des consequences incalculables.
De son cote, Trump, fidele a son style imprevisible qui deroute autant ses adversaires que ses allies, n’a probablement pas clarifie sa position avec la nettete que Taipei aurait souhaitee. Cette incertitude trumpienne, qui peut sembler destabilisante pour les partenaires traditionnels des Etats-Unis habitues a une certaine previsibilite de la politique etrangere americaine, constitue en realite un outil diplomatique a double tranchant. Elle maintient Pekin dans une expectative permanente quant aux reactions americaines potentielles, ce qui peut avoir un effet dissuasif. Mais elle inquiete egalement Taipei, qui ne sait jamais vraiment sur quel pied danser avec cette administration ou tout semble negociable et ou les alliances traditionnelles sont regulierement remises en question.
Lai Ching-te, un president forge par les circonstances exceptionnelles
Face a cette situation d’une complexite geopolitique redoutable, ou chaque declaration peut etre interpretee de mille facons differentes par des audiences aux interets divergents, ou chaque geste diplomatique peut declencher des reactions en chaine imprevisibles, le president taiwanais Lai Ching-te fait preuve d’un sang-froid remarquable que ses adversaires eux-memes lui reconnaissent. Elu en janvier 2024 dans un contexte de tensions exacerbees avec Pekin qui avait multiplie les manoeuvres d’intimidation pendant la campagne electorale, ce pneumologue devenu homme politique par conviction profonde porte sur ses epaules le poids d’une responsabilite historique que peu de dirigeants au monde peuvent pleinement apprehender ou meme imaginer.
Issu du Parti democrate progressiste, formation politique traditionnellement favorable a l’affirmation d’une identite taiwanaise distincte de la Chine continentale et refusant toute subordination a Pekin, Lai Ching-te incarne aux yeux du regime chinois la menace separatiste par excellence, l’ennemi a abattre, l’obstacle a eliminer sur le chemin de la reunification. Avant meme son election, les medias officiels chinois l’avaient qualifie de fauteur de troubles dangereux, de provocateur de l’independance, d’agent au service des interets americains contre la nation chinoise. Son accession au pouvoir a ete accueillie par des exercices militaires chinois d’une ampleur inedite autour de l’ile, rappel brutal et spectaculaire que Pekin ne plaisante absolument pas avec ce qu’il percoit comme des velleites independantistes.
Diriger un pays que votre voisin de 1,4 milliard d’habitants considere officiellement comme une province rebelle exige un courage d’une nature particuliere. Lai Ching-te possede ce courage et doit le demontrer quotidiennement face aux pressions incessantes.
Sa declaration sur les relations solides comme le roc avec les Etats-Unis n’est donc absolument pas anodine et repond a des objectifs diplomatiques et politiques multiples soigneusement calibres. D’abord, rassurer une population taiwanaise legitimement inquiete face aux demonstrations de force chinoises qui se multiplient autour de l’ile avec une frequence et une intensite croissantes. Ensuite, envoyer un signal de fermete a Pekin, signifiant que Taiwan ne se laissera pas intimider par les menaces et les manoeuvres d’intimidation, et compte sur le soutien indefectible de son allie americain. Enfin, rappeler a Washington que son partenaire insulaire compte sur lui et attend de lui une constance dans l’engagement, au-dela des alternances politiques et des styles presidentiels qui peuvent varier considerablement d’une administration a l’autre.
C’est un exercice d’equilibriste diplomatique permanent que Lai Ching-te doit pratiquer avec une vigilance de chaque instant. Chaque mot prononce publiquement peut etre percu comme une provocation inacceptable par Pekin, susceptible de justifier une escalade militaire, ou comme un signal de faiblesse par les faucons de Washington, qui pourraient alors douter de la determination taiwanaise a se defendre. Naviguer entre ces recifs oppose exige une maitrise parfaite des codes de la communication internationale et une capacite a anticiper les reactions de multiples audiences simultanees aux sensibilites tres differentes.
Le bouclier de silicium, cette protection paradoxale de Taiwan
Si Taiwan occupe une place aussi centrale dans la geopolitique mondiale contemporaine, ce n’est pas uniquement pour des raisons ideologiques liees a la confrontation entre democratie et autoritarisme, aussi importantes soient-elles dans la rhetorique officielle. Ce n’est pas non plus seulement pour des considerations strategiques purement militaires concernant le controle de la premiere chaine d’iles du Pacifique occidental, qui constitue une barriere naturelle aux ambitions navales chinoises. C’est aussi, et peut-etre surtout dans les calculs pragmatiques des decideurs, pour des raisons economiques qui touchent au fonctionnement meme de l’economie mondiale du XXIe siecle et dont la perturbation affecterait chaque habitant de la planete.
L’ile abrite en effet TSMC, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, le plus grand fabricant de semi-conducteurs au monde et de loin le plus avance technologiquement dans la conception et la production de ces composants essentiels. Ces minuscules puces electroniques, veritables merveilles de l’ingenierie moderne gravees a des echelles nanometriques qui defient l’imagination, constituent le sang invisible qui irrigue l’ensemble de l’economie mondiale contemporaine. Smartphones omnipresents, ordinateurs de bureau et portables, vehicules automobiles de plus en plus connectes et bientot autonomes, equipements medicaux sophistiques qui sauvent des vies, systemes d’armement de derniere generation, intelligence artificielle en plein essor revolutionnaire… Absolument rien de ce qui definit la modernite technologique ne peut fonctionner sans ces puces microscopiques.
Dans un monde ou les puces electroniques valent plus que l’or et conditionnent le fonctionnement de toute l’economie moderne, Taiwan detient le coffre-fort planetaire. Cette realite technologique transforme completement l’equation geopolitique traditionnelle.
TSMC produit plus de 90% des puces les plus avancees de la planete, celles gravees en 5 nanometres ou moins qui equipent les derniers iPhone, les serveurs d’intelligence artificielle de pointe, les superordinateurs militaires les plus puissants. Cette position de quasi-monopole technologique confere a Taiwan un levier strategique considerable que certains analystes ont surnomme le bouclier de silicium. L’argument sous-jacent est d’une logique implacable : ni la Chine, ni les Etats-Unis, ni aucune autre puissance mondiale ne peut se permettre de voir la production de TSMC interrompue par un conflit militaire, tant les consequences economiques seraient catastrophiques pour tous.
Une invasion de Taiwan, meme reussie militairement dans un scenario optimiste pour Pekin, provoquerait une crise economique mondiale sans precedent dans l’histoire moderne, bien pire que la crise financiere de 2008 ou meme la pandemie de Covid-19. Les chaines d’approvisionnement mondiales s’effondreraient instantanement. L’industrie automobile serait paralysee pendant des annees. La production de smartphones cesserait quasi completement. Les projets d’intelligence artificielle seraient geles faute de puces. Les systemes de defense des armees occidentales seraient gravement compromis. Cette realite economique constitue peut-etre paradoxalement la meilleure assurance-vie de Taiwan face aux ambitions de Pekin, une protection plus efficace que n’importe quel traite d’alliance militaire.
Cependant, ce bouclier de silicium n’est pas invincible et pourrait s’eroder progressivement avec le temps. Les Etats-Unis et l’Europe investissent massivement, a coups de dizaines de milliards de dollars et d’euros, pour developper leurs propres capacites de production de semi-conducteurs avances sur leur sol, reduisant ainsi leur dependance a Taiwan. TSMC elle-meme construit des usines en Arizona et au Japon sous la pression des gouvernements concernes. La Chine, malgre les sanctions americaines qui visent precisement a freiner son developpement technologique, poursuit ses efforts titanesques pour atteindre l’autonomie dans ce domaine crucial. A long terme, le bouclier de silicium pourrait donc perdre de son efficacite protectrice, rendant Taiwan plus vulnerable aux pressions militaires de Pekin.
Pekin deploie une strategie multidimensionnelle d'usure patiente
La Chine joue une partie d’echecs complexe qui se deploie sur plusieurs decennies, voire sur le temps long de l’histoire chinoise millenaire ou les horizons temporels sont radicalement differents de ceux des democraties occidentales soumises aux cycles electoraux courts. La strategie de Xi Jinping envers Taiwan combine avec une habilete redoutable patience strategique et pression constante, alternant moments de tension extreme qui captent l’attention mondiale et periodes de relative accalmie qui endorment la vigilance, sans jamais perdre de vue l’objectif final de la reunification. Cette approche multidimensionnelle utilise simultanement tous les leviers de puissance disponibles dans l’arsenal d’un Etat moderne : militaires, economiques, diplomatiques, informationnels, psychologiques.
Sur le plan militaire, les incursions de l’Armee populaire de liberation dans l’espace aerien et maritime taiwanais sont devenues quasi quotidiennes, constituant une nouvelle normalite inquietante. Des dizaines d’avions de combat chinois franchissent regulierement la ligne mediane du detroit de Taiwan, cette frontiere informelle respectee pendant des decennies comme une convention tacite mais desormais systematiquement violee pour demontrer le mepris de Pekin envers ce qu’elle considere comme une demarcation illegitime. Des navires de guerre patrouillent autour de l’ile avec une frequence croissante. Des missiles balistiques sont testes dans les eaux environnantes. Ces demonstrations de force visent plusieurs objectifs complementaires : epuiser les defenses taiwanaises qui doivent constamment reagir a grands frais, tester les reactions internationales pour identifier les lignes rouges reelles, normaliser une presence militaire chinoise accrue dans la region, et maintenir une pression psychologique permanente sur la population de l’ile.
La Chine n’a peut-etre pas besoin de conquerir Taiwan par une invasion militaire spectaculaire si elle peut la soumettre par l’epuisement progressif. Cette strategie de la grenouille dans l’eau chauffee lentement est peut-etre plus dangereuse qu’un assaut frontal car elle ne declenche pas de reaction internationale decisive.
Parallelement a cette pression militaire visible, Pekin utilise des leviers economiques considerables pour isoler Taiwan sur la scene internationale et restreindre son espace diplomatique. La Chine fait pression sur les entreprises multinationales pour qu’elles cessent de reconnaitre Taiwan comme un pays distinct sur leurs sites internet, dans leurs applications, dans leurs communications officielles, sous peine de perdre l’acces au marche chinois de 1,4 milliard de consommateurs. Les compagnies aeriennes doivent designer Taiwan comme une province chinoise dans leurs systemes de reservation. Les rares nations qui maintiennent encore des relations diplomatiques officielles avec Taipei, moins d’une quinzaine desormais contre plus d’une soixantaine il y a quelques decennies, sont systematiquement ciblees par des offres economiques alleechantes ou des menaces de represailles de la part de Pekin, avec souvent succes.
La guerre de l’information constitue un autre front crucial de cette offensive multiforme qui ne dit pas son nom. Les reseaux sociaux taiwanais sont inondes de desinformation pro-Pekin, de fausses nouvelles destinees a saper la confiance de la population dans les institutions democratiques de l’ile et a promouvoir l’idee d’une reunification inevitable et finalement benefique pour tous. Des fermes a trolls chinoises amplifient systematiquement les divisions internes de la societe taiwanaise, exploitant les lignes de fracture politiques, generationnelles, economiques. Cette guerre hybride permanente, menee sans relache mais en dessous du seuil d’un conflit ouvert qui justifierait une reaction internationale, use lentement mais surement la resilience taiwanaise et la cohesion nationale.
Washington navigue entre engagement et ambiguite calculee
La position americaine envers Taiwan a toujours constitue, depuis la normalisation des relations avec Pekin en 1979, un chef-d’oeuvre d’ambiguite calculee qui releve autant de l’art diplomatique le plus subtil que de l’equilibrisme politique le plus perilleux. Les Etats-Unis reconnaissent la politique d’une seule Chine mais n’acceptent pas explicitement la souverainete de Pekin sur Taiwan, une distinction semantique qui exaspere les dirigeants chinois. Ils vendent des armes a Taipei, des milliards de dollars de materiel militaire sophistique qui renforce les capacites defensives de l’ile, mais n’ont pas d’alliance formelle de defense avec elle et ne garantissent pas explicitement une intervention militaire en cas d’invasion. Ils maintiennent des relations officieuses mais substantielles par le biais de l’American Institute in Taiwan, structure qui fait office d’ambassade sans en porter officiellement le nom pour menager les susceptibilites de Pekin.
Cette ambiguite strategique, longtemps consideree comme une force de la politique americaine en Asie-Pacifique car elle maintenait toutes les options ouvertes, commence aujourd’hui a montrer ses limites dans un contexte de rivalite sino-americaine exacerbee ou les deux puissances s’affrontent sur tous les fronts. D’un cote, cette politique permet d’eviter de provoquer inutilement Pekin avec des declarations trop explicites de soutien a l’independance formelle de Taiwan. De l’autre, elle laisse Taiwan dans une incertitude chronique et angoissante quant a la reaction americaine reelle en cas d’invasion chinoise. Le Taiwan Relations Act de 1979 engage certes les Etats-Unis a fournir a Taiwan les moyens de sa defense, mais ne garantit nullement une intervention militaire directe si l’ile etait effectivement attaquee, laissant cette decision cruciale a l’appreciation du president en exercice au moment des faits.
L’ambiguite strategique americaine a servi la preservation de la paix pendant des decennies en maintenant l’incertitude chez toutes les parties. Mais dans un monde ou les lignes de confrontation se durcissent, cette meme ambiguite risque paradoxalement de faciliter des calculs errones qui pourraient mener a la guerre.
L’administration Trump, avec son style imprevisible qui deroute systematiquement observateurs comme partenaires et qui eleve l’incertitude au rang de doctrine diplomatique, a ajoute une couche supplementaire d’indetermination a cette situation deja complexe. Les declarations contradictoires du president americain sur Taiwan, parfois semblant promettre un soutien inconditionnel et automatique a l’ile, parfois laissant entendre que tout est negociable dans le cadre d’un accord commercial plus vaste avec Pekin, contribuent a creer un environnement strategique ou Taipei ne peut jamais etre totalement certain de la solidite du parapluie securitaire americain. C’est precisement dans ce contexte d’incertitude accrue que la declaration de Lai Ching-te sur les relations solides comme le roc prend tout son sens : elle exprime autant un souhait ardent qu’une realite etablie, autant une incantation conjuratoire qu’un constat factuel.
Le quotidien des Taiwanais sous l'ombre permanente du geant
Au-dela des grandes considerations geopolitiques qui passionnent les analystes des think tanks et les experts des chancelleries, au-dela des graphiques de puissance militaire comparee et des projections economiques qui remplissent les rapports strategiques, il existe une realite humaine trop souvent oubliee ou negligee dans les analyses savantes : 24 millions d’etres humains vivent au quotidien avec la menace plus ou moins diffuse mais toujours presente d’une invasion militaire. Comment vit-on normalement lorsque votre voisin de 1,4 milliard d’habitants considere votre existence politique meme comme illegitime et destinee a disparaitre ? Comment construit-on un avenir serein, fonde-t-on une famille, batit-on une carriere, planifie-t-on sa retraite, lorsque ce meme voisin refuse officiellement de renoncer a l’usage de la force pour vous absorber contre votre volonte ?
La societe taiwanaise a developpe au fil des decennies une forme de resilience remarquable face a cette situation existentielle unique au monde, une capacite a vivre normalement dans l’anormal qui force l’admiration. Les sondages d’opinion montrent que l’identite taiwanaise, distincte de l’identite chinoise continentale et fierement revendiquee comme telle, n’a jamais ete aussi forte qu’aujourd’hui, particulierement parmi les jeunes generations nees et elevees en democratie qui n’ont jamais connu d’autre systeme politique. La democratie elle-meme, conquise de haute lutte apres des decennies de regime autoritaire martial, est cherie comme un tresor precieux, une conquete a defendre coute que coute contre toute tentative de regression. L’exemple de Hong Kong, ou les libertes promises lors de la retrocession de 1997 ont ete systematiquement erodees puis brutalement abolies par Pekin, a renforce chez les Taiwanais la determination farouche a resister a toute absorption par le continent.
Imaginez-vous reveiller chaque matin sans savoir avec certitude si ce jour sera celui ou votre monde basculera dans le chaos de la guerre. C’est le quotidien de 24 millions de Taiwanais, et pourtant ils continuent a vivre, a creer, a aimer, a esperer.
Mais cette resilience collective remarquable a un cout humain et psychologique considerable que les statistiques peinent a mesurer. Le stress permanent, meme lorsqu’il devient si familier qu’on ne le remarque plus consciemment, l’incertitude chronique quant a l’avenir individuel et collectif, les preparatifs de defense civile qui se multiplient dans les ecoles et les entreprises, les exercices d’evacuation qui ponctuent desormais regulierement la vie quotidienne, les debats intenses sur l’allongement de la duree du service militaire obligatoire… Tout cela pese sur le moral collectif de maniere diffuse mais reelle, affectant les decisions de vie des individus et des familles. Les jeunes Taiwanais doivent integrer dans leur horizon mental la possibilite tres concrete qu’ils auront peut-etre un jour a defendre leur ile les armes a la main. Les entreprises doivent elaborer des plans de continuite operationnelle en cas de conflit. Les familles doivent parfois envisager en prive des scenarios d’evacuation, decider qui partirait ou et quand si le pire devait se produire.
L'Europe tiraillee entre ses interets materiels et ses valeurs proclamees
Dans ce grand jeu sino-americain qui se joue dans le detroit de Taiwan et dont les repercussions se font sentir bien au-dela de l’Asie orientale, l’Europe semble trop souvent releguee au rang de spectatrice impuissante et passive, observant de loin un affrontement entre geants qui ne la concernerait qu’indirectement et marginalement. Cette perception repandue est profondement erronee et dangeureusement aveugle aux realites. Les enjeux taiwanais concernent directement et substantiellement les Europeens, tant sur le plan economique le plus concret que sur celui des valeurs fondamentales que le Vieux Continent pretend incarner et promouvoir sur la scene mondiale depuis des decennies.
La dependance europeenne aux semi-conducteurs taiwanais constitue une realite tangible et quotidienne pour l’ensemble du tissu industriel du continent, meme si cette dependance reste largement meconnue du grand public et insuffisamment prise en compte par les decideurs politiques. L’automobile allemande, fleuron de l’industrie europeenne et pilier de l’economie de la premiere puissance du continent, depend crucialement des puces taiwanaises pour ses vehicules de plus en plus connectes et electroniquement sophistiques. L’aeronautique francaise, autre secteur strategique majeur, ne peut fonctionner sans ces composants essentiels. L’electronique neerlandaise, les telecommunications scandinaves, les equipements medicaux italiens… Tous ces secteurs vitaux dependent de puces fabriquees a Taiwan. Une perturbation significative de l’approvisionnement, que ce soit par un conflit militaire ouvert ou par un simple blocus naval qui interromprait les exportations, aurait des consequences economiques catastrophiques pour les economies europeennes, avec des millions d’emplois menaces et des chaines de production entieres paralysees pendant des annees.
L’Europe ne peut decemment pas se contenter de beaux discours sur la democratie et les droits humains fondamentaux tout en detournant pudiquement le regard lorsqu’une democratie asiatique est menacee d’extinction par un regime autoritaire. Taiwan constitue un test grandeur nature de notre sincerite morale collective.
Au-dela des considerations economiques et materielles, aussi importantes soient-elles, la question de Taiwan pose un defi existentiel aux valeurs que l’Europe pretend defendre et incarner depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si une democratie prospere de 24 millions d’habitants peut etre absorbee de force par un regime autoritaire sans que le monde libre reagisse autrement que par des protestations verbales indignees mais sans consequence, quel message devastateur cela envoie-t-il au reste de la planete ? Quelle credibilite conserve le discours europeen sur les droits de l’homme et la souverainete des peuples si ces principes sacro-saints ne sont pas defendus concretement quand ils sont veritablement menaces, simplement parce que l’adversaire est economiquement puissant et commercialement indispensable ?
Certains pays europeens commencent timidement a prendre position plus clairement sur la question taiwanaise. Des delegations parlementaires visitent Taipei malgre les protestations virulentes et les menaces de Pekin. Des declarations officielles de soutien a la stabilite du detroit sont emises, certes toujours avec une prudence excessive. Des discussions serieuses sur la diversification des chaines d’approvisionnement en semi-conducteurs sont engagees a Bruxelles et dans les capitales nationales. Mais l’Europe reste profondement divisee entre ses interets economiques massifs en Chine, ou les entreprises europeennes ont investi des centaines de milliards d’euros, et ses principes democratiques affiches avec tant d’emphase dans les discours officiels. Cette schizophrenie strategique, cette incapacite a aligner les paroles et les actes, l’empeche pour l’instant de jouer un role veritablement significatif et constructif dans la gestion de la crise taiwanaise.
Les scenarios catastrophiques que personne ne veut envisager
Les analystes militaires et les experts en geopolitique, dans les think tanks de Washington comme de Pekin, dans les etats-majors comme dans les universites, se livrent regulierement a l’exercice perilleux mais absolument necessaire d’imaginer les scenarios d’un conflit ouvert autour de Taiwan. Ces projections, bien que speculatives par nature et soumises a d’innombrables variables imprevisibles qui pourraient bouleverser tous les calculs, sont essentielles pour comprendre les enjeux reels qui se jouent et preparer des reponses appropriees a differentes eventualites. Penser l’impensable constitue une obligation pour ceux qui ont la responsabilite de prevenir les catastrophes.
Le scenario d’une invasion amphibie massive, celui qui hante legitimement les nuits des strateges taiwanais et nourrit les cauchemars des planificateurs occidentaux, est aussi le plus spectaculaire a imaginer mais probablement le plus difficile a realiser operationnellement pour l’Armee populaire de liberation, malgre sa superiorite numerique ecrasante. Le detroit de Taiwan, large de 180 kilometres d’eaux souvent tumultueuses et imprevisibles, constitue un obstacle naturel redoutable pour toute operation amphibie d’envergure, comme l’histoire militaire l’a demontre a maintes reprises. Les conditions meteorologiques ne permettent qu’une fenetre de quelques mois par an, au printemps et a l’automne, pour une telle operation massive necessitant le transport de centaines de milliers de soldats et d’immenses quantites de materiel. Les defenses taiwanaises, bien que numeriquement surpassees de maniere ecrasante, sont specifiquement concues depuis des decennies pour repousser precisement ce type d’assaut amphibie, avec des missiles anti-navires, des champs de mines marines, des fortifications cotieres renforcees, une doctrine de defense asymetrique. Et l’intervention americaine, meme si elle n’est pas juridiquement garantie par un traite formel, reste une possibilite que les planificateurs chinois doivent imperativement integrer dans leurs calculs de risque.
Personne de sense ne souhaite penser serieusement a la guerre et a ses horreurs. Mais refuser obstinement d’y penser ne la rend malheureusement pas moins possible. Taiwan doit se preparer au pire tout en travaillant sans relache pour preserver la paix.
D’autres scenarios sont peut-etre plus probables a court terme et en tout cas plus faciles a mettre en oeuvre pour Pekin sans declencher necessairement une reaction militaire internationale massive : un blocus naval et aerien progressif pour etrangler economiquement Taiwan et forcer sa capitulation sans les pertes humaines et les destructions d’une invasion, des frappes de missiles ciblees pour detruire les infrastructures critiques de l’ile sans engagement au sol, une campagne de cyberattaques massives pour paralyser les systemes informatiques gouvernementaux et bancaires, une combinaison sophistiquee de toutes ces approches en dessous du seuil d’une guerre totale declaree. Ces options dites grises poseraient des dilemmes extremement complexes a la communaute internationale : a partir de quel niveau d’agression precis declencher une riposte militaire ? Comment definir clairement le casus belli dans un monde de guerre hybride ou les frontieres entre paix et conflit sont deliberement brouillees ?
Un avenir incertain pour une ile qui refuse de capituler
Que reserve l’avenir a Taiwan ? Cette question lancinante et angoissante hante les esprits de tous ceux qui s’interessent a cette region du monde ou se joue peut-etre l’equilibre geopolitique du XXIe siecle et la nature meme de l’ordre international des decennies a venir. Les reponses proposees varient considerablement selon les analystes, les ecoles de pensee, les sensibilites politiques et les interets strategiques des uns et des autres. Les optimistes soulignent avec raison que le statu quo, aussi tendu et insatisfaisant soit-il pour toutes les parties, perdure neanmoins depuis plus de soixante-quinze ans sans conflit majeur, et qu’aucune des parties n’a veritablement interet objectif a le rompre par la force compte tenu des couts astronomiques d’une guerre. Les pessimistes repondent que Xi Jinping a fait publiquement de la reunification une priorite nationale explicitement liee a son propre heritage historique personnel, et que la fenetre d’opportunite pour une action militaire chinoise pourrait se reduire dangereusement a mesure que Taiwan renforce ses defenses avec l’aide americaine et que les Etats-Unis consolident leurs alliances indo-pacifiques.
Le president Lai Ching-te, en affirmant avec force et conviction que les relations avec les Etats-Unis demeurent solides comme le roc, fait un pari calcule sur l’avenir de son pays et de son peuple. Il mise resolument sur la continuite de l’engagement americain au-dela des alternances politiques et des styles presidentiels variables, sur la solidarite internationale des democraties face aux regimes autoritaires agressifs, sur la resilience inebranlable de son propre peuple forge par des decennies de vie sous la menace. C’est un pari risque dans un monde de plus en plus incertain ou les anciennes certitudes s’effondrent les unes apres les autres, car aucun de ces elements sur lesquels il fonde son espoir n’est totalement garanti. Mais c’est peut-etre le seul pari possible pour une ile qui refuse categoriquement de renoncer a la liberte cherement acquise et a la democratie vibrante qu’elle a conquises au fil des decennies contre vents et marees.
L’avenir n’est jamais ecrit d’avance dans le marbre de la necessite historique. Il depend des choix courageux que feront les dirigeants, certes, mais aussi et surtout de la mobilisation resolue des peuples libres a travers le monde. Taiwan tient son destin entre ses mains, pour peu que le monde democratique accepte veritablement de l’aider.
Pour le reste du monde, et singulierement pour les democraties occidentales qui se targuent de defendre les valeurs universelles, Taiwan pose une question fondamentale qui depasse largement les enjeux regionaux specifiques du Pacifique occidental : sommes-nous collectivement prets a defendre concretement nos valeurs proclamees quand elles sont veritablement menacees par un adversaire puissant ? Ou bien nos discours eloquents sur la democratie, les droits humains, le droit sacre des peuples a disposer d’eux-memes ne sont-ils finalement que des slogans creux, vides de substance reelle quand les interets economiques massifs et la peur legitime d’un conflit majeur sont en jeu ? La reponse que la communaute internationale donnera a ces questions, dans les faits et pas seulement dans les declarations solennelles, determinera non seulement le sort de 24 millions de Taiwanais courageux qui ne demandent qu’a vivre libres, mais aussi la nature meme du monde dans lequel nous vivrons tous au XXIe siecle et le type d’ordre international que nous leguerons aux generations futures.
Le devoir de memoire et de vigilance face aux dangers presents
Au terme de cette analyse approfondie des enjeux qui se cristallisent autour de Taiwan et de la declaration du president Lai Ching-te sur la solidite des relations avec les Etats-Unis, une reflexion finale s’impose a tout observateur honnete et lucide de la situation internationale contemporaine. Nous vivons une epoque de bascule historique, un de ces moments ou les equilibres etablis pendant des decennies sont remis en question, ou les certitudes d’hier deviennent les illusions d’aujourd’hui, ou le monde de demain se dessine dans les decisions prises maintenant. Taiwan se trouve au coeur de cette transformation mondiale, a la fois temoin et acteur, victime potentielle et symbole de resistance, enjeu strategique et test moral pour l’ensemble des democraties.
L’histoire nous enseigne que les grandes catastrophes ne surviennent pas toujours dans les fracas de l’evidence. Elles se preparent souvent dans l’indifference des peuples, dans la lachete des dirigeants, dans l’aveuglement volontaire de ceux qui preferent ne pas voir pour ne pas avoir a agir. Les annees 1930 ont demontre tragiquement comment une politique d’apaisement face a un regime totalitaire expansionniste pouvait mener au plus grand conflit de l’histoire humaine. Les paralleles avec la situation actuelle ne sont certes pas parfaits, mais ils sont suffisamment troublants pour meriter une reflexion serieuse et une vigilance accrue de la part de tous les citoyens epris de liberte et de justice internationale.
L’histoire ne se repete jamais exactement, mais elle rime souvent avec une precision troublante. Ceux qui oublient les lecons du passe se condamnent a les revivre sous une forme nouvelle mais tout aussi douloureuse.
La declaration de Lai Ching-te affirmant que les relations entre Taiwan et les Etats-Unis sont solides comme le roc constitue bien plus qu’une simple formule diplomatique de circonstance. Elle represente un appel a la responsabilite collective, une invitation a prendre au serieux les menaces qui pesent sur une democratie qui ne demande qu’a vivre en paix mais refuse de se soumettre a la tyrannie. Elle nous rappelle que la liberte n’est jamais acquise definitivement, qu’elle doit etre defendue et reconquise a chaque generation, et que le prix de la passivite face a l’agression est toujours plus eleve que le cout de la resistance.
Chaque jour de paix supplementaire pour Taiwan est une victoire qu’il faut celebrer et proteger. Chaque annee qui passe sans invasion est une preuve que la resistance est possible, que l’espoir est permis, que l’avenir reste ouvert.
Signe Maxime Marquette
Sources
Cet editorial s’appuie sur les informations publiees par The Hindu concernant les declarations du president taiwanais Lai Ching-te suite a l’appel telephonique entre Donald Trump et Xi Jinping. Les analyses et opinions exprimees dans ce texte engagent uniquement la responsabilite de l’auteur et ne pretendent pas a l’exhaustivite sur un sujet aussi complexe, evolutif et charge de passions que la question taiwanaise.
Taiwan-U.S. ties are ‘rock solid,’ the island’s president says after Trump-Xi call
Les lecteurs sont vivement encourages a consulter diverses sources d’information complementaires pour se forger leur propre opinion eclairee sur cette question geopolitique majeure qui engage profondement l’avenir de l’ordre international. Les tensions dans le detroit de Taiwan constituent l’un des points de friction les plus dangereux de notre epoque troublee, une poudriere ou une etincelle pourrait declencher une conflagration mondiale. Leur evolution merite une attention soutenue et informee de la part de tous les citoyens concernes par la preservation de la paix mondiale et la defense des valeurs democratiques.
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