La chronologie du programme ERAM défie toutes les conventions établies dans le secteur de la défense. En août 2024, l’armée de l’air américaine a lancé un appel d’offres pour développer une munition de croisière abordable et rapidement productible. Seize mois plus tard seulement, deux prototypes fonctionnels étaient prêts pour des essais en conditions réelles. Cette célérité remarquable contraste fortement avec les cycles de développement traditionnels qui s’étirent généralement sur une décennie, voire davantage.
Le secret de cette réussite réside dans un choix stratégique audacieux : confier le développement non pas aux géants traditionnels de l’industrie de défense comme Lockheed Martin ou Raytheon, mais à deux entreprises de taille modeste — Zone 5 Technologies, basée en Californie, et CoAspire, implantée en Virginie. Ces sociétés, libérées des lourdeurs bureaucratiques caractéristiques des grands groupes, ont pu innover avec une agilité que les mastodontes du secteur ne peuvent égaler.
Cette approche s’inscrit dans une philosophie plus large, articulée par les responsables militaires américains, visant à « rebâtir notre armée en responsabilisant nos équipes et partenaires industriels pour surmonter la bureaucratie ». Le programme ERAM illustre parfaitement cette volonté de réinventer les processus d’acquisition pour répondre aux urgences du terrain. Les prototypes ont été produits en seulement quatorze mois depuis la publication de la sollicitation en août 2024, et testés sur un Douglas A-4 ainsi que sur un chasseur ukrainien MiG-29.
Le général de brigade Mark Massaro, commandant de la 96e escadre d’essais, a résumé cette philosophie en termes clairs : « Le combat futur exige que nous créions un avantage asymétrique en développant des systèmes rentables et attritables comme l’ERAM qui donnent aux commandants la capacité de générer de la masse. » Cette notion de systèmes « attritables » — suffisamment peu coûteux pour que leur perte soit acceptable — marque une rupture fondamentale avec la doctrine des décennies précédentes.
En confiant ce projet à des entreprises innovantes plutôt qu’aux dinosaures de l’industrie de défense, Washington a fait un pari risqué mais gagnant qui pourrait inspirer d’autres programmes.
3. Deux variantes pour une même mission : Rusty Dagger et RAACM
Le programme ERAM se distingue par une stratégie inhabituelle : le développement parallèle de deux systèmes distincts par deux fabricants concurrents. Cette approche, qui peut sembler redondante à première vue, offre en réalité une flexibilité opérationnelle considérable et réduit les risques liés à la dépendance envers un fournisseur unique. Les deux munitions répondent aux exigences fondamentales du programme tout en présentant des caractéristiques spécifiques qui les rendent complémentaires.
La première variante, baptisée « Rusty Dagger » (poignard rouillé), est développée par Zone 5 Technologies. Ce missile présente des caractéristiques particulièrement impressionnantes, avec une portée annoncée pouvant atteindre 900 kilomètres — soit plus du double des spécifications minimales requises. Le Rusty Dagger utilise non seulement la navigation par satellite GPS, mais également des systèmes de navigation par corrélation de terrain comme le TERCOM ou le DSMAC, ainsi que la navigation visuelle. Ces technologies multiples lui confèrent une robustesse accrue face aux tentatives de brouillage électronique russes, un facteur crucial sur le théâtre ukrainien où la guerre électronique atteint des niveaux d’intensité sans précédent.
La seconde variante, le RAACM (Rapidly Adaptable Affordable Cruise Missile), est l’œuvre de CoAspire, entreprise basée en Virginie. Ce missile pèse environ 250 kilogrammes et embarque une ogive combinée, associant capacité de pénétration et effet de fragmentation explosive. Équipé d’une fusée multimode, il offre une grande flexibilité d’emploi contre une variété de cibles, des bunkers renforcés aux dépôts de munitions en surface.
Les deux systèmes répondent aux exigences fondamentales du programme : une portée d’environ 400 kilomètres, une vitesse minimale de Mach 0,6, une précision de plus ou moins dix mètres (erreur circulaire probable), et la capacité d’opérer dans des environnements de guerre électronique dégradés. Cette double source d’approvisionnement garantit également la continuité de la production en cas de problème chez l’un des fabricants.
Cette stratégie de développement dual témoigne d’une maturité tactique : ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier technologique, surtout en temps de guerre.
4. Les spécifications techniques : un équilibre entre performance et coût
Les caractéristiques techniques du missile ERAM révèlent un compromis soigneusement calculé entre efficacité opérationnelle et contraintes budgétaires. Avec une masse de 227 kilogrammes (500 livres), l’ERAM appartient à la catégorie des missiles de croisière légers, ce qui facilite son intégration sur diverses plateformes aériennes et permet d’emporter plusieurs munitions lors d’une même mission. Un chasseur F-16 pourrait ainsi embarquer jusqu’à quatre ERAM, démultipliant l’effet de chaque sortie aérienne.
La portée opérationnelle, comprise entre 400 et 463 kilomètres selon les variantes, place l’ERAM dans une catégorie intermédiaire supérieure aux bombes guidées traditionnelles mais inférieure aux missiles de croisière stratégiques comme le Tomahawk. Cette distance permet aux pilotes ukrainiens d’engager des cibles de haute valeur — centres de commandement, dépôts de munitions, bases aériennes, carrefours logistiques — tout en restant à distance respectable des systèmes de défense antiaérienne russes les plus avancés comme le S-400.
La vitesse subsonique de Mach 0,6 (environ 470 à 485 miles par heure, soit 750 à 780 kilomètres par heure) peut sembler modeste comparée aux missiles hypersoniques modernes dont la Russie vante les performances. Cependant, cette vélocité, combinée à un profil de vol rasant et à des capacités de manœuvre, rend le missile difficile à intercepter par les systèmes de défense aérienne. Le vol à basse altitude permet d’exploiter le relief du terrain pour échapper aux radars, une technique éprouvée depuis des décennies.
La précision annoncée de dix mètres d’erreur circulaire probable (CEP) garantit une efficacité létale même contre des cibles ponctuelles et durcies. L’ogive, combinant effets de pénétration et de fragmentation, lui permet d’engager aussi bien des structures renforcées que des cibles plus vulnérables. Le coût unitaire estimé à 246 200 dollars représente une fraction du prix des missiles de croisière conventionnels comme le Storm Shadow (environ un million de dollars) ou le JASSM-ER (1,2 à 1,5 million de dollars), ouvrant la possibilité d’un emploi massif que les contraintes budgétaires interdisaient jusqu’alors.
À ce prix-là, l’Ukraine pourrait se permettre d’employer les ERAM avec une générosité que les Storm Shadow à un million de dollars pièce n’autorisaient pas — et c’est là tout l’intérêt stratégique de ce programme.
5. Un contrat colossal : 825 millions de dollars pour une puissance de feu sans précédent
En août 2025, le Département d’État américain a approuvé la vente à l’Ukraine de jusqu’à 3 350 missiles ERAM, accompagnés de systèmes GPS embarqués et d’équipements connexes, pour un montant total d’environ 825 millions de dollars. Cette transaction, parmi les plus importantes en matière de munitions de précision destinées à Kiev depuis le début du conflit, témoigne de l’engagement renouvelé de Washington envers la défense ukrainienne.
Le financement de cet achat massif repose sur une coalition internationale exemplaire. Le Danemark, les Pays-Bas et la Norvège — trois pays particulièrement engagés dans le soutien à l’Ukraine depuis le début du conflit — contribuent au programme Jump Start qui finance l’acquisition. Ces nations scandinaves et néerlandaises ont compris que leur propre sécurité est intimement liée au sort de l’Ukraine : si Moscou devait l’emporter, le prochain front pourrait bien se rapprocher dangereusement de leurs frontières. Les États-Unis complètent ce financement par le biais de leur programme de financement militaire étranger (Foreign Military Financing).
L’Agence de coopération de défense et de sécurité (DSCA) a confirmé au Congrès américain que ces missiles pourront être déployés aussi bien sur les chasseurs F-16 de fabrication américaine que sur les vénérables MiG-29 d’origine soviétique encore en service dans l’aviation ukrainienne. Cette polyvalence constitue un atout majeur, permettant à Kiev d’exploiter l’ensemble de sa flotte aérienne pour des missions de frappe en profondeur sans attendre la livraison et la mise en service complète des F-16 occidentaux.
La compatibilité avec les MiG-29 mérite d’être soulignée. Ces appareils, hérités de l’ère soviétique, ont été adaptés pour accueillir des armements occidentaux — un exploit d’ingénierie qui témoigne de l’adaptabilité de l’industrie de défense ukrainienne et du soutien technique apporté par les alliés. Les prototypes ERAM ont d’ailleurs été testés directement sur un MiG-29 ukrainien, garantissant une intégration opérationnelle sans surprise.
Que trois nations européennes s’associent pour financer ces armes démontre une solidarité occidentale que beaucoup croyaient érodée après quatre années de conflit.
6. Le calendrier de livraison : entre urgence opérationnelle et réalités industrielles
La production des missiles ERAM pour l’Ukraine a débuté au printemps 2025, dans les installations des deux fabricants sélectionnés. Le calendrier prévisionnel de livraison reflète les tensions inévitables entre l’urgence opérationnelle ressentie sur le terrain ukrainien et les contraintes inhérentes à tout processus de production industrielle, même accéléré par rapport aux standards habituels du secteur de la défense.
Les premières livraisons, prévues pour octobre 2026, comprendront seulement dix missiles. Ce lot initial ne constitue pas tant un renfort militaire significatif qu’une phase d’évaluation opérationnelle en conditions de combat réelles. Ces premiers exemplaires permettront de collecter des données précieuses sur la performance du système dans l’environnement spécifique du théâtre ukrainien, face aux contre-mesures électroniques russes et dans les conditions météorologiques particulières de la région. Cette approche prudente, consistant à valider le système en situation réelle avant de procéder à des livraisons massives, témoigne d’un certain réalisme.
La première livraison substantielle, prévue également pour 2026, comprendra 840 missiles répartis sur une période de dix mois. Cette cadence de production, avoisinant les 84 unités mensuelles, illustre les capacités industrielles mobilisées pour ce programme. L’objectif à terme est d’atteindre une capacité de production annuelle d’environ 1 000 unités, permettant de reconstituer les stocks au fur et à mesure de leur consommation opérationnelle et d’adapter le rythme des livraisons à l’évolution de la situation sur le terrain.
Ce calendrier, bien que contraint par les réalités industrielles, demeure remarquablement rapide pour un système d’armes de cette complexité. Il témoigne de la priorité accordée à ce programme par l’administration américaine et ses partenaires européens, ainsi que de la capacité des entreprises sélectionnées à monter en puissance rapidement.
Dix missiles pour commencer : c’est symbolique, certes, mais chaque symbole compte dans une guerre où le moral pèse autant que les munitions.
7. La flotte de F-16 ukrainienne : un vecteur en pleine expansion
Pour comprendre l’impact potentiel des missiles ERAM, il convient d’examiner l’évolution de la flotte aérienne ukrainienne, et notamment la montée en puissance de ses capacités en F-16 Fighting Falcon. Ces chasseurs polyvalents, conçus initialement pour assurer la supériorité aérienne, se sont révélés d’excellentes plateformes pour les missions de frappe en profondeur grâce à leur capacité d’emport et leur avionique moderne.
Les Pays-Bas ont achevé le transfert de leurs 24 F-16 à l’Ukraine en mai 2025, les derniers appareils ayant quitté la base de Volkel le 26 mai. Les premiers F-16 néerlandais étaient arrivés en octobre 2024, suivis de livraisons supplémentaires en février et avril 2025. Le Danemark a engagé 19 chasseurs du même type, tandis que la Norvège prévoit de livrer 12 appareils d’ici la fin 2025 — Oslo a annoncé qu’il achèverait ses livraisons dans les délais prévus.
La Belgique, entrée plus tardivement dans la coalition aérienne, s’est engagée à fournir jusqu’à 30 F-16 d’ici 2028, avec une accélération du calendrier annoncée en mai 2025 par le ministre de la Défense Theo Francken lors d’une réunion du Conseil de défense de l’Union européenne à Bruxelles : « Nous essaierons de transférer ces chasseurs encore plus tôt que prévu. » Deux appareils destinés aux pièces de rechange devaient être livrés en 2025, suivis de deux jets opérationnels en 2026.
Au total, l’Ukraine devrait disposer de 85 à 95 F-16 à terme, une flotte conséquente qui transformera significativement les capacités de l’aviation ukrainienne. Ces appareils ont déjà démontré leur valeur : en décembre 2024, un F-16 ukrainien a abattu six missiles de croisière russes lors d’une seule mission — une première dans l’histoire du Fighting Falcon. Certes, l’Ukraine a perdu au moins deux F-16, l’un en août 2024, probablement en raison d’une erreur de pilotage, l’autre en avril 2025, illustrant les défis liés à l’opération d’une nouvelle plateforme en conditions de combat. Mais le Centre européen de formation F-16 en Roumanie, soutenu par les Pays-Bas, forme continuellement pilotes et équipes de maintenance.
Ces F-16 ne sont pas seulement des avions : ce sont les messagers d’une solidarité occidentale matérialisée en acier et en kérosène, prêts à porter les ERAM au cœur du dispositif russe.
8. Une complémentarité stratégique avec l'arsenal existant
L’arrivée des missiles ERAM s’inscrit dans un contexte où l’Ukraine dispose déjà de plusieurs systèmes de frappe en profondeur, chacun présentant ses avantages et ses limitations spécifiques. Cette diversification de l’arsenal permet d’optimiser l’emploi des ressources en fonction des caractéristiques de chaque cible et de la situation tactique du moment.
Les missiles Storm Shadow britanniques et SCALP-EG français, quasi identiques, constituent jusqu’à présent la principale capacité de frappe de croisière ukrainienne. D’un poids d’environ 1 300 kilogrammes et d’une portée de 250 kilomètres, ces missiles au coût unitaire d’environ un million de dollars ont été employés avec une efficacité remarquable, notamment contre les infrastructures navales russes en Crimée. Les frappes de septembre 2023 ont détruit les capacités de cale sèche de Sébastopol et endommagé le sous-marin Rostov-on-Don ainsi que le navire de débarquement Minsk. Leur conception furtive leur permet de pénétrer les défenses aériennes avancées comme le S-300.
Toutefois, les stocks de Storm Shadow et de SCALP-EG s’épuisent inexorablement, et leur production avait été interrompue pendant quinze ans avant la reprise annoncée par la France en juillet 2025. En novembre 2025, le Royaume-Uni a livré un nouveau lot de Storm Shadow à l’Ukraine pour soutenir les frappes à longue portée durant la campagne hivernale, mais les quantités restent limitées. Les missiles américains JASSM et JASSM-ER, avec leurs portées respectives de 370 et 900 kilomètres et leur furtivité supérieure, représentent une option idéale mais restent réservés à l’usage américain pour le moment.
L’ERAM vient combler un créneau spécifique : celui d’une munition de croisière abordable, permettant un emploi massif contre des cibles importantes mais pas nécessairement stratégiques au sens le plus étroit du terme. Cette complémentarité libère les Storm Shadow pour les missions les plus critiques — quartiers généraux ennemis, installations navales majeures, centres de commandement — tout en maintenant une pression constante sur l’ensemble du dispositif logistique russe.
L’art de la guerre moderne, c’est aussi l’art de la gestion des stocks : l’ERAM permet enfin de frapper sans compter, là où chaque Storm Shadow devait être réservé à une cible de haute valeur.
9. Les capacités ukrainiennes de frappe en profondeur : un arsenal en pleine diversification
Parallèlement à l’acquisition de systèmes occidentaux, l’Ukraine a considérablement développé ses propres capacités de frappe à longue portée. En 2025, les drones ukrainiens ont frappé 719 cibles sur le territoire russe, causant des pertes économiques directes estimées à 15 milliards de dollars, auxquelles s’ajoutent des pertes indirectes incalculables liées à la réduction des exportations pétrolières et à la désorganisation de l’économie de guerre russe.
Le missile de croisière Flamingo FP-5, développé et produit entièrement en Ukraine, incarne cette montée en puissance nationale. Ce missile de six tonnes, propulsé par turboréacteur et lancé depuis le sol, peut transporter une ogive de 1,15 tonne jusqu’à une portée annoncée de 3 000 kilomètres — une capacité comparable au Tomahawk américain, selon les analystes. Le président Zelensky a annoncé le début de la production en série en août 2025, et le système a été utilisé pour la première fois en combat le 30 août contre un poste du FSB (Service fédéral de sécurité russe) en Crimée occupée.
Le drone lourd kamikaze FP-2, dont l’existence n’a été officiellement reconnue que récemment, offre une capacité complémentaire avec une ogive de plus de 100 kilogrammes et un comportement en vol s’apparentant davantage à celui d’un missile de croisière qu’à celui d’un drone conventionnel. La portée des drones d’attaque ukrainiens a doublé au cours de l’année écoulée, permettant désormais de frapper régulièrement des cibles dans un rayon de 1 000 kilomètres autour des frontières. Le coût de ces drones a également chuté, certains modèles longue portée étant désormais produits pour seulement 55 000 dollars.
L’unité Alpha du Service de sécurité ukrainien (SBU) a rapporté avoir détruit à elle seule pour 4 milliards de dollars de systèmes de défense antiaérienne russes en 2025 — un chiffre extraordinaire témoignant de l’efficacité des frappes en profondeur contre l’infrastructure défensive ennemie. Le général Syrskyi a noté que « ces derniers mois, l’utilisation quotidienne d’obus d’artillerie par l’armée russe a été réduite », conséquence directe des frappes contre les dépôts de munitions.
L’Ukraine ne se contente plus d’attendre les armes occidentales : elle forge désormais ses propres épées, avec une ingéniosité que ses adversaires n’avaient pas anticipée.
10. La réaction russe : entre menaces d'escalade et démonstrations de force
L’accroissement des capacités de frappe ukrainiennes et le soutien occidental continu ont suscité des réactions véhémentes de la part de Moscou. Le président Vladimir Poutine a averti que la fourniture de missiles de croisière à longue portée à l’Ukraine « nuirait gravement aux relations entre Moscou et Washington », tout en affirmant paradoxalement que ces armes « ne changeront pas la situation sur le champ de bataille » car les défenses aériennes russes « s’adapteront rapidement à cette nouvelle menace ». Il a ajouté que la fourniture potentielle de missiles Tomahawk signalerait « une nouvelle étape qualitative d’escalade, y compris dans les relations entre la Russie et les États-Unis ».
Cette rhétorique s’est accompagnée d’actions concrètes visant à impressionner l’Occident. En janvier 2026, la Russie a utilisé son missile hypersonique Oreshnik lors d’une attaque massive contre l’Ukraine, officiellement en représailles à une prétendue attaque contre l’une des résidences de Poutine — une accusation démentie tant par Kiev que par Washington, le président Trump déclarant : « Je ne crois pas que cette frappe ait eu lieu. » L’attaque combinait 242 drones, 13 missiles balistiques, un Oreshnik et 22 missiles de croisière, illustrant la capacité russe à mener des frappes massives et complexes.
Poutine a déclaré que l’Oreshnik atteint sa cible à Mach 10, « comme une météorite », et qu’il serait immunisé contre tout système de défense antimissile existant. Il a averti que plusieurs de ces missiles utilisés dans une frappe conventionnelle pourraient être aussi dévastateurs qu’une attaque nucléaire. Cette rhétorique, oscillant constamment entre menace nucléaire et démonstration de force conventionnelle, vise à dissuader l’Occident de renforcer davantage l’Ukraine.
Les dirigeants britannique, français et allemand ont qualifié cette attaque d’« escalade inacceptable », tandis que la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a déclaré que « Poutine ne veut pas la paix » et que « la réponse de la Russie à la diplomatie, ce sont davantage de missiles et de destructions ». L’administration Trump a dénoncé l’utilisation du missile Oreshnik lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies.
Les menaces nucléaires russes sont devenues si routinières qu’elles risquent paradoxalement de perdre leur effet dissuasif — le garçon qui criait au loup, version atomique.
11. L'initiative Replicator : un changement de paradigme dans l'acquisition de défense
Le programme ERAM s’inscrit dans une transformation plus large de la politique d’acquisition de défense américaine, incarnée par l’initiative Replicator. Lancée en août 2023 par le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, cette initiative vise à déployer des milliers de systèmes autonomes et « attritables » — suffisamment peu coûteux pour que leur perte soit acceptable — afin de créer un avantage asymétrique face à des adversaires potentiels comme la Chine ou la Russie.
La première phase de Replicator (Replicator 1) se concentre sur les systèmes autonomes tous domaines (ADA2 — All-Domain Attritable Autonomous), tandis que la seconde phase (Replicator 2), annoncée en septembre 2024, cible la lutte contre les petits drones (C-sUAS — Counter-small Unmanned Aerial Systems). En août 2025, le nouveau secrétaire à la Défense Pete Hegseth a consolidé les ressources de Replicator 2 au sein de la Force opérationnelle interagences conjointe 401 (JIATF 401), et en janvier 2026, le Département de la Défense a annoncé sa première acquisition dans ce cadre : deux systèmes DroneHunter F700.
Cette philosophie marque une rupture avec les décennies précédentes, dominées par des programmes coûteux visant l’excellence technologique absolue. Le chasseur F-35, merveille technologique mais gouffre financier dépassant les 400 milliards de dollars de coût total du programme, symbolise cette approche désormais remise en question. L’initiative Replicator adopte la logique inverse : produire en masse des systèmes « suffisamment bons » pour submerger les défenses adverses.
Le programme Project Artemis, mené par la Defense Innovation Unit en partenariat avec le Bureau du sous-secrétaire à la Défense pour l’acquisition et le maintien en condition, illustre également cette approche avec le développement de drones d’attaque à longue portée. Quatre entreprises ont été sélectionnées, dont deux en partenariat avec des entreprises ukrainiennes, démontrant l’intégration croissante de l’industrie de défense ukrainienne dans l’écosystème occidental.
Washington a finalement compris ce que l’Ukraine démontre chaque jour sur le champ de bataille : parfois, la quantité est une qualité en soi, et la masse peut triompher de la sophistication.
12. Les implications stratégiques pour le conflit ukrainien
L’arrivée des missiles ERAM pourrait transformer significativement la dynamique du conflit ukrainien, bien au-delà de leur impact tactique immédiat. Avec une portée de 400 kilomètres et un coût unitaire d’environ 246 000 dollars, ces munitions permettront à l’Ukraine de maintenir une pression constante sur l’ensemble du dispositif logistique russe à une profondeur jusqu’alors difficile à atteindre de manière soutenue avec les moyens disponibles.
Les dépôts de munitions, qui ont déjà fait l’objet de frappes ukrainiennes dévastatrices, deviendront des cibles encore plus vulnérables. Les installations de Khanskaya (où 400 drones Shahed ont été détruits), de Bryansk, d’Ienakiieve, du terrain d’entraînement de Kadamovsky, d’Engels-2 et de nombreuses autres ont démontré l’impact que de telles frappes peuvent avoir sur le tempo opérationnel russe. En mars 2025, l’attaque contre la base aérienne d’Engels a détruit 96 missiles de croisière aéroportés, privant la Russie de capacités de frappe significatives. L’usine d’armement Sverdlov dans la région de Nijni Novgorod, qui fournit les forces russes en munitions d’aviation et d’artillerie, a également été touchée.
Les bases aériennes russes, d’où partent les bombardiers lançant des missiles de croisière contre les villes ukrainiennes, constituent une autre catégorie de cibles prioritaires. Avec les ERAM, l’Ukraine disposera des moyens de mener ce type d’opérations de manière plus régulière, forçant la Russie à disperser ses moyens aériens et à renforcer la défense de ses arrières au détriment du front.
« Ce que nous voyons, c’est que l’Ukraine devient de plus en plus efficace pour porter la guerre à l’intérieur de la Russie », observe Adriano Bosoni, directeur d’analyse chez RANE. « Pendant la majeure partie de la guerre, la Russie a opéré en supposant que son propre territoire était sûr. Ce n’est plus le cas. » La logique stratégique est celle de l’attrition logistique : en forçant la Russie à réacheminer ses approvisionnements et à engager ses défenses aériennes sur une zone toujours plus vaste, l’Ukraine érode progressivement les capacités offensives de son adversaire.
Chaque dépôt de munitions détruit représente des obus qui n’exploseront jamais sur les positions ukrainiennes — une équation simple mais aux implications profondes pour l’issue du conflit.
13. Perspectives d'avenir : vers une nouvelle ère de la guerre de précision
Le programme ERAM préfigure l’évolution future des conflits armés, caractérisée par la prolifération de munitions de précision à bas coût accessibles à un nombre croissant d’acteurs. L’époque où seules les grandes puissances pouvaient s’offrir des capacités de frappe de précision à longue portée touche à sa fin. La démocratisation de ces technologies, illustrée par la capacité ukrainienne à produire des drones d’attaque à longue portée pour seulement 55 000 dollars pièce, redéfinit l’équation stratégique mondiale.
Pour l’Ukraine, les livraisons d’ERAM, combinées à l’expansion de sa flotte de F-16 et au développement de ses propres systèmes comme le Flamingo et le FP-2, créeront une capacité de frappe en profondeur sans précédent dans l’histoire du pays. Cette accumulation de moyens permettra de maintenir une pression constante sur l’infrastructure militaire et logistique russe, compliquant significativement la poursuite de l’effort de guerre de Moscou tout en offrant à Kiev de nouvelles options stratégiques.
À plus long terme, le succès du programme ERAM pourrait encourager d’autres nations à adopter des approches similaires, privilégiant la quantité et le rapport coût-efficacité sur l’excellence technologique pure. Les petites et moyennes puissances, incapables de rivaliser avec les budgets de défense des États-Unis ou de la Chine, pourraient trouver dans ces systèmes abordables un moyen de se doter de capacités de dissuasion crédibles. Cette évolution aura des implications profondes pour l’équilibre des forces mondial.
Le conflit ukrainien, souvent décrit comme un laboratoire de la guerre moderne où sont testées tactiques, technologies et doctrines qui façonneront les conflits de demain, aura ainsi contribué à accélérer une révolution dans les affaires militaires dont les conséquences se feront sentir bien au-delà des frontières de l’Europe orientale. L’ERAM n’est pas simplement un missile : c’est le symbole d’une transformation profonde de la nature même de la guerre au XXIe siècle, où l’agilité industrielle compte autant que la puissance de feu brute.
L’Ukraine est devenue malgré elle le banc d’essai d’une révolution militaire dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences — et dont les leçons seront étudiées dans les académies militaires pour des décennies à venir.
Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cette analyse s’appuie sur des sources ouvertes provenant de médias spécialisés dans la défense (Defense News, DefenseScoop, Jane’s, The War Zone), de communiqués officiels du Département de la Défense américain et d’agences de presse internationales. L’auteur n’a aucun lien financier ou professionnel avec les entreprises mentionnées (Zone 5 Technologies, CoAspire, Lockheed Martin, MBDA) ni avec les gouvernements concernés (États-Unis, Ukraine, Danemark, Pays-Bas, Norvège). Les estimations de coûts et les spécifications techniques sont celles rapportées par les sources citées et peuvent être sujettes à révision à mesure que de nouvelles informations deviennent disponibles. Les opinions exprimées dans les passages éditoriaux (en italique) n’engagent que l’auteur et ne représentent pas nécessairement la position de la rédaction. L’objectif de cette chronique est d’informer le lecteur sur les enjeux stratégiques du développement de nouveaux systèmes d’armement et leurs implications pour le conflit en cours, dans un esprit d’analyse équilibrée et documentée.
Sources
Dan Tri – Mỹ thần tốc phát triển tên lửa hành trình mới, Ukraine được lợi gì? (5 février 2026)
DefenseScoop – Air Force conducts live test of low-cost cruise missile developed for Ukraine (2 février 2026)
Defense News – US Air Force tests new, rapidly developed cruise missile (4 février 2026)
Kyiv Post – US Successfully Tests Ukraine-Bound ERAM Missile as Deliveries Near
Militarnyi – ERAM Missile for Ukraine Tested with Live Warhead
Defense Express – Ukraine to Receive Ten ERAMs by October: New Missiles For MiG-29 and F-16
The Aviationist – Netherlands Completes Delivery of 24 F-16s to Ukraine
Atlantic Council – Ukraine is expanding its long-range arsenal for deep strikes inside Russia
Defense Innovation Unit – The Replicator Initiative
NBC News – Putin warns supplies of U.S. long-range missiles to Ukraine will badly hurt ties
PBS News – Russia uses its new hypersonic missile in major attack on Ukraine
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