Les analystes militaires du monde entier n’en reviennent toujours pas. Comment une armée présentée pendant des décennies comme la deuxième plus puissante du monde a-t-elle pu subir de telles pertes ? La réponse est multiple, complexe, et dit beaucoup sur la nature même du régime qui l’a envoyée au combat.
Dès les premiers jours de l’invasion, les erreurs stratégiques se sont accumulées avec une régularité presque mathématique. La tentative de prise de Kyiv en trois jours s’est transformée en débâcle humiliante. Les colonnes de blindés de 60 kilomètres, ces serpents d’acier censés étrangler la capitale ukrainienne, sont devenues des cibles faciles pour les défenseurs armés de missiles Javelin et NLAW. Les hélicoptères d’assaut tombaient du ciel à Hostomel. Les parachutistes d’élite, ces fameux VDV tant vantés par la propagande kremlinoise, se faisaient décimer avant même de toucher le sol.
La corruption endémique de l’armée russe a joué un rôle déterminant dans ce désastre initial. Des généraux qui avaient détourné les budgets d’entretien des véhicules. Des pneumatiques de chars qui explosaient au premier kilomètre parce que jamais remplacés depuis des années. Des rations périmées depuis une décennie. Des gilets pare-balles remplis de carton au lieu de plaques balistiques. Chaque rouble volé par un officier corrompu s’est transformé en cercueil de zinc pour un jeune conscrit de Sibérie ou du Caucase.
Il y a quelque chose de profondément tragique dans cette arrogance militaire qui envoie des hommes mal équipés, mal informés, mal commandés, vers une mort certaine, tout cela parce qu’un autocrate refuse d’admettre qu’il s’est trompé.
Les chiffres quotidiens publiés par les forces ukrainiennes racontent une histoire de destruction industrielle. Certains jours, les pertes russes dépassent les 1500 soldats en 24 heures. Mille cinq cents familles qui ne reverront jamais leur proche. Mille cinq cents cercueils de zinc qui traverseront ou ne traverseront jamais la vaste Russie, car souvent ces corps restent là où ils sont tombés, abandonnés par leurs propres officiers dans la boue ukrainienne.
Ces pertes quotidiennes sont stupéfiantes par leur constance. Mois après mois, année après année, le compteur macabre ne cesse de s’incrémenter. On pourrait croire que de telles pertes forceraient n’importe quel commandement à reconsidérer sa stratégie. Mais le Kremlin semble considérer ses propres soldats comme une ressource renouvelable, une matière première à consommer sans état d’âme pour des gains territoriaux souvent mesurés en quelques centaines de mètres.
Les vagues humaines du XXIe siècle
On croyait cette tactique révolue, reléguée dans les manuels d’histoire militaire aux côtés des charges de cavalerie contre les mitrailleuses. Et pourtant. Les assauts de type « viande », comme les surnomment cyniquement les analystes, sont devenus la signature tactique de cette guerre. Des groupes de soldats, parfois à peine formés, envoyés vague après vague contre des positions ukrainiennes fortifiées, non pas pour les prendre, mais simplement pour localiser les positions de tir ennemies.
Ces hommes servent de chair à canon au sens le plus littéral du terme. Beaucoup sont des prisonniers recrutés par le groupe Wagner, à qui l’on a promis la liberté en échange de six mois de service. Six mois que la plupart ne verront jamais. D’autres sont des mobilisés des républiques séparatistes du Donbass, des hommes arrachés à leur quotidien et jetés au front avec un équipement datant de l’ère soviétique. D’autres encore sont des jeunes des régions les plus pauvres de Russie, des Bouriates, des Daghestanais, des gens pour qui l’armée représentait le seul espoir d’ascension sociale.
Les témoignages qui filtrent du front sont glaçants. Des soldats russes capturés racontent avoir reçu trois jours de formation avant d’être envoyés en première ligne. Certains n’avaient jamais tiré une balle avant d’affronter des positions ukrainiennes défendues par des vétérans aguerris. Les officiers qui refusent d’envoyer leurs hommes dans des assauts suicidaires sont remplacés, parfois exécutés pour « lâcheté face à l’ennemi ». La doctrine militaire russe semble n’avoir retenu qu’une leçon de la Seconde Guerre mondiale : on peut gagner en sacrifiant suffisamment de vies.
La géographie des morts russes dessine une carte de l’injustice sociale : ce sont les provinces les plus pauvres, les plus éloignées de Moscou, qui paient le plus lourd tribut à cette guerre d’un autre âge.
Le recrutement massif n’a jamais cessé depuis la mobilisation partielle de septembre 2022. Les contrats militaires proposent des sommes astronomiques par les standards russes – plusieurs millions de roubles – pour attirer des volontaires. Mais il faut remplacer les morts. Et les morts sont si nombreux que même ces sommes ne suffisent plus. Alors on puise dans les prisons, on recrute des étrangers, des Népalais, des Cubains, des Africains attirés par la promesse d’un passeport russe qu’ils ne vivront peut-être pas assez longtemps pour obtenir.
Les vidéos de recrutement circulant sur les réseaux sociaux russes ont quelque chose de surréaliste. On y voit des officiers vanter les mérites d’une « carrière militaire épanouissante », les primes généreuses, les avantages sociaux pour les familles. Pas un mot sur les chances réelles de survie. Pas un mot sur les conditions de combat. Pas un mot sur les camarades dont les corps pourrissent dans les champs de tournesols ukrainiens parce que personne ne vient les récupérer.
Le matériel détruit, miroir d'une armée en décomposition
Les pertes humaines ne racontent qu’une partie de l’histoire. Les pertes matérielles sont tout aussi sidérantes. Plus de 9000 chars détruits ou capturés selon les estimations les plus récentes. Neuf mille chars. Pour mettre ce chiffre en perspective, l’armée française entière possède environ 200 chars Leclerc. L’armée britannique, à peine plus. En quatre ans, l’Ukraine a détruit l’équivalent de 45 armées françaises en blindés lourds.
Les images satellites ne mentent pas. Les cimetières de chars s’étendent sur des kilomètres carrés. Les T-72, T-80, T-90, fleurons supposés de l’industrie militaire russe, jonchent les champs ukrainiens, leurs tourelles arrachées par les explosions caractéristiques des munitions stockées à l’intérieur. Ce phénomène, que les observateurs ont baptisé le « jack-in-the-box », révèle un défaut de conception fondamental que les ingénieurs russes n’ont jamais corrigé.
Le site Oryx, qui documente méticuleusement les pertes matérielles confirmées par des preuves visuelles, a depuis longtemps cessé de pouvoir suivre le rythme des destructions. Chaque jour apporte son lot de nouvelles images : chars calcinés, véhicules blindés éventrés, hélicoptères en flammes. Les analystes indépendants estiment que les chiffres réels dépassent largement les décomptes officiels, car de nombreuses destructions se produisent loin des caméras et des téléphones portables.
Chaque char détruit représente non seulement la mort probable de son équipage de trois hommes, mais aussi l’échec d’une doctrine militaire tout entière, construite sur le mythe de la puissance blindée soviétique.
Et il n’y a pas que les chars. Plus de 18 000 véhicules blindés de transport de troupes. Plus de 20 000 véhicules divers. Des centaines d’avions et d’hélicoptères. Des dizaines de navires, dont le croiseur Moskva, fierté de la flotte de la mer Noire, envoyé par le fond par deux missiles ukrainiens Neptune. La Russie perd en quelques années le fruit de décennies de production industrielle militaire.
Les systèmes d’artillerie, si cruciaux dans cette guerre de positions, sont également décimés. Les obusiers automoteurs, les lance-roquettes multiples, les systèmes de défense aérienne – tout ce qui constituait l’ossature de la puissance de feu russe est méthodiquement détruit par les frappes de précision ukrainiennes. Et contrairement aux hommes, ce matériel ne peut pas être remplacé par un simple décret de mobilisation.
La machine de propagande face au mur du réel
Comment la Russie gère-t-elle ce désastre auprès de sa propre population ? Par le mensonge systématique, bien sûr. Les chiffres officiels russes des pertes sont ridiculeusement bas, parfois dix ou vingt fois inférieurs aux estimations occidentales et ukrainiennes. Les familles qui osent parler sont harcelées, menacées, parfois emprisonnées. Les réseaux sociaux sont surveillés. Les mères et épouses qui cherchent des informations sur leurs proches disparus découvrent un mur de silence administratif.
Pourtant, la vérité filtre. Elle filtre à travers les villages où plus un homme valide ne reste. Elle filtre à travers les cimetières qui s’agrandissent mystérieusement. Elle filtre à travers les chaînes Telegram où des blogueurs militaires russes, nationalistes et va-t-en-guerre, critiquent ouvertement le commandement et ses mensonges. Elle filtre à travers les mères qui n’ont plus rien à perdre et qui parlent aux rares médias indépendants encore accessibles.
Le paradoxe de la propagande russe est qu’elle doit simultanément nier l’ampleur des pertes et glorifier le sacrifice des soldats tombés au combat. Comment célébrer des héros dont on refuse d’admettre l’existence ? Comment verser des pensions aux veuves de morts officiellement vivants ? Cette dissonance cognitive traverse toute la société russe, créant un malaise sourd que même la censure la plus stricte ne parvient pas à étouffer complètement.
Le mensonge d’État a ses limites : on peut falsifier les statistiques, censurer les médias, emprisonner les dissidents, mais on ne peut pas faire revenir les morts, ni faire taire indéfiniment ceux qui les pleurent.
Les mouvements de mères de soldats commencent à s’organiser, malgré la répression. Ils rappellent les Mères de la Place de Mai en Argentine, ces femmes qui, sous la dictature, marchaient en silence pour réclamer la vérité sur leurs enfants disparus. L’histoire montre que ces mouvements, une fois lancés, sont difficiles à arrêter. Ils incarnent une douleur trop profonde pour être contenue par la peur.
Certaines de ces mères ont reçu la visite des services de sécurité après avoir posé des questions trop insistantes. D’autres ont été convoquées pour des « entretiens » qui ressemblaient fort à des intimidations. Mais la douleur d’une mère qui a perdu son fils est plus forte que n’importe quelle menace. Et ces femmes, une à une, ville après ville, village après village, tissent un réseau de résistance silencieuse que le Kremlin observe avec une inquiétude croissante.
L'économie de guerre et ses contradictions mortelles
La Russie s’est transformée en économie de guerre totale. Une part croissante du PIB est consacrée à la production militaire. Les usines tournent à plein régime, jour et nuit, pour produire les obus, les missiles, les véhicules que le front dévore avec une appétit insatiable. Mais cette frénésie productiviste se heurte à des obstacles insurmontables.
Les sanctions occidentales, bien qu’imparfaites et contournées, ont des effets réels. Les composants électroniques de pointe manquent. Les roulements à billes de précision, les semi-conducteurs, les optiques avancées – tout ce qui fait la différence entre un équipement moderne et une ferraille roulante – devient de plus en plus difficile à obtenir. La Russie cannibalise ses propres stocks, démonte des appareils civils pour récupérer des pièces, fait appel à des réseaux de contrebande complexes qui ralentissent et renchérissent la production.
Les économistes indépendants qui parviennent encore à analyser la situation russe tirent la sonnette d’alarme. Cette économie de guerre n’est pas soutenable à long terme. Elle crée des distorsions massives : pénuries de main-d’oeuvre dans les secteurs civils, inflation galopante des prix de l’immobilier dans les régions épargnées par la conscription, fuite des cerveaux vers l’étranger. La Russie consomme aujourd’hui son avenir pour financer une guerre qui ne peut pas être gagnée.
L’ironie suprême de cette guerre est que la Russie, en voulant reconstituer un empire, est en train de s’appauvrir et de se dépeupler à un rythme qui hypothèque son propre avenir en tant que puissance.
Les stocks soviétiques, ces réserves massives de matériel hérité de la Guerre froide, s’épuisent. Les images satellites des dépôts de chars montrent des rangées de plus en plus clairsemées. Les T-62, ces dinosaures des années 1960, sont sortis des réserves et envoyés au combat, où ils se font détruire par des armes antichars conçues cinquante ans plus tard. Bientôt, il n’y aura plus rien à sortir des hangars poussiéreux.
La production de nouveaux équipements ne compense pas les pertes. Les usines russes peuvent fabriquer quelques centaines de chars par an ; elles en perdent plusieurs milliers. Les avions de combat modernes, comme le Su-57, existent en quantités si limitées qu’ils sont rarement engagés au combat, de peur d’en perdre. La Russie, malgré son immense territoire et ses ressources naturelles, se retrouve confrontée à une équation mathématique implacable : elle consomme plus qu’elle ne peut produire.
L'aide occidentale, entre espoir et frustration
Face à cette machine de guerre, l’Ukraine tient. Elle tient grâce au courage extraordinaire de ses soldats et de sa population. Elle tient grâce à une aide occidentale massive mais toujours insuffisante, toujours en retard, toujours assortie de conditions et de limitations qui exaspèrent Kyiv.
Les systèmes HIMARS ont changé la donne sur le champ de bataille, permettant des frappes de précision sur les dépôts de munitions et les centres de commandement russes. Les chars Leopard 2 et Abrams ont apporté une puissance de feu nouvelle. Les F-16, tant attendus, commencent enfin à patrouiller le ciel ukrainien. Les systèmes de défense aérienne Patriot et IRIS-T protègent les villes des barrages de missiles.
Pourtant, chaque livraison d’armes a été précédée de mois de débats, de controverses, de craintes exprimées par certains pays occidentaux. Les chars ? « Trop escalatoire », disaient certains en 2023. Les missiles à longue portée ? « Risque de provoquer une réponse nucléaire russe ». Les avions de combat ? « L’Ukraine n’a pas les capacités de les utiliser ». À chaque fois, ces arguments se sont révélés sans fondement. À chaque fois, l’Ukraine a démontré qu’elle pouvait absorber et utiliser efficacement les équipements fournis.
Mais chaque système livré arrive après des mois de débats, de tergiversations, de craintes occidentales d’une « escalade » que Moscou brandit comme un épouvantail à chaque demande ukrainienne.
Cette aide, aussi précieuse soit-elle, illustre les contradictions de l’Occident face à cette guerre. On veut que l’Ukraine gagne, mais pas trop vite. On veut affaiblir la Russie, mais pas trop. On veut éviter une défaite ukrainienne, mais on craint aussi les conséquences d’une victoire totale. Cette ambivalence coûte des vies. Chaque mois de guerre supplémentaire, c’est des milliers de morts des deux côtés, des villes détruites, des vies brisées.
Les responsables ukrainiens ne cachent plus leur frustration. Ils rappellent inlassablement que chaque retard dans les livraisons d’armes se traduit par des pertes humaines évitables. Que les restrictions sur l’utilisation des missiles à longue portée permettent à la Russie de bombarder les villes ukrainiennes depuis des bases situées en territoire russe, en toute impunité. Que la victoire ukrainienne est possible, à condition que l’Occident trouve le courage de ses convictions.
Les crimes de guerre, cette plaie béante
Les pertes russes ne peuvent être évoquées sans parler des crimes de guerre commis par les forces d’invasion. Boutcha, Irpin, Izioum – ces noms sont entrés dans l’histoire aux côtés de Srebrenica et de Katyn. Les fosses communes découvertes après la libération de ces villes ont révélé l’étendue de l’horreur : exécutions sommaires, tortures, viols systématiques utilisés comme arme de guerre.
Des dizaines de milliers de civils ukrainiens ont péri depuis le début de l’invasion. Beaucoup sous les bombardements aveugles qui frappent immeubles d’habitation, hôpitaux, écoles, théâtres où s’abritaient des enfants – comme à Marioupol, où le mot « ENFANTS » était pourtant écrit en lettres géantes visibles du ciel. D’autres ont été délibérément assassinés, les mains liées dans le dos, une balle dans la nuque.
Les enquêteurs internationaux qui documentent ces crimes travaillent contre la montre. Chaque témoignage recueilli, chaque fosse commune exhumée, chaque corps identifié constitue une pièce du puzzle qui permettra un jour de traduire les responsables en justice. La tâche est immense. Les preuves s’accumulent dans des bases de données qui comptent déjà des centaines de milliers d’entrées. L’ampleur de la cruauté systémique dépasse l’entendement.
Ces crimes ne resteront pas impunis, car la mémoire collective refuse d’oublier, et la justice internationale, si lente soit-elle, finit toujours par rattraper les bourreaux.
La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour la déportation d’enfants ukrainiens. Des milliers d’enfants arrachés à leurs familles, transportés en Russie, placés dans des familles d’accueil russes, leurs identités effacées. C’est un crime de génocide selon la Convention de 1948. C’est aussi un aveu : une armée qui vole les enfants de l’ennemi est une armée qui sait qu’elle ne peut pas gagner autrement.
Ces enfants volés sont peut-être les victimes les plus tragiques de cette guerre. Privés de leurs parents, de leur langue, de leur culture, de leur identité même, ils grandissent dans un pays qui a détruit leurs familles. Certains sont trop jeunes pour se souvenir de leur vie d’avant. D’autres grandissent avec le trauma d’avoir été arrachés aux bras de leurs mères hurlantes. Cette blessure-là ne guérira jamais complètement.
La société russe face à ses démons
Que pense le peuple russe de cette guerre ? La question est complexe, et les réponses simplistes doivent être évitées. Oui, les sondages officiels montrent un soutien majoritaire à l’opération spéciale. Mais que valent des sondages dans un pays où critiquer la guerre peut vous envoyer en prison pour quinze ans ? Où les derniers médias indépendants ont été fermés ou contraints à l’exil ? Où le mot « guerre » lui-même est interdit ?
Pourtant, des signes de lassitude apparaissent. Les files d’attente aux frontières lors de la mobilisation de septembre 2022 en témoignaient : des centaines de milliers de Russes ont fui leur pays plutôt que de risquer d’être envoyés au front. La Géorgie, le Kazakhstan, la Mongolie, la Finlande ont vu affluer ces réfugiés d’un genre nouveau – des hommes en âge de combattre qui ne voulaient pas mourir pour Donetsk.
Ces exilés constituent une communauté diverse et divisée. Il y a ceux qui ont fui uniquement par peur de la conscription, sans nécessairement s’opposer à la guerre. Il y a ceux qui sont devenus des opposants actifs depuis l’étranger, écrivant, militant, dénonçant. Il y a ceux qui vivent dans un purgatoire moral, rongés par la culpabilité d’avoir abandonné leurs proches restés au pays. Cette diaspora russe de guerre écrit en ce moment même un chapitre complexe de l’histoire de son pays.
L’exil massif des jeunes Russes éduqués représente une saignée démographique et intellectuelle dont la Russie mettra des décennies à se remettre, si jamais elle s’en remet.
Ceux qui restent se divisent. Il y a les nationalistes extrêmes qui trouvent que la guerre n’est pas menée assez durement, qui réclament une mobilisation générale et des frappes nucléaires. Il y a la majorité silencieuse qui baisse la tête et essaie de survivre, espérant que tout cela finira bientôt. Il y a les opposants courageux qui manifestent malgré les arrestations, qui écrivent « Non à la guerre » sur des pancartes ou simplement sur la neige, avant d’être emmenés par la police.
Le régime surveille, réprime, emprisonne. Les lois liberticides se multiplient. Critiquer l’armée est un crime. Diffuser des « fausses informations » – c’est-à-dire toute information non conforme à la version officielle – est un crime. Montrer son opposition, même silencieusement, est devenu un acte de courage qui peut vous coûter votre liberté, votre travail, votre famille.
Le coût humain invisible : les blessés et les traumatisés
Pour chaque soldat tué, plusieurs autres sont blessés. Les estimations parlent de 400 000 à 500 000 blessés russes depuis le début de la guerre. Parmi eux, des dizaines de milliers d’amputés, de grands brûlés, de traumatisés crâniens, d’aveugles. Ces hommes, s’ils survivent, porteront les stigmates de cette guerre pour le restant de leurs jours.
Le système de santé russe, déjà défaillant, est incapable de prendre en charge correctement cette vague de blessés. Les prothèses manquent. Les centres de rééducation sont débordés. Le suivi psychologique est quasi inexistant dans un pays où la santé mentale reste un tabou. Beaucoup de ces hommes finiront dans la rue, alcooliques, drogués, incapables de se réinsérer dans une société qui préfère détourner le regard.
Les témoignages des blessés qui parviennent à parler sont déchirants. Des jeunes hommes de vingt ans qui ont perdu leurs deux jambes. Des pères de famille défigurés par les éclats d’obus. Des adolescents mobilisés illégalement qui passeront le reste de leur vie dans un fauteuil roulant. Derrière chaque statistique se cache un être humain dont l’existence a été irrémédiablement brisée par les ambitions d’un autocrate.
Les guerres ne se terminent pas quand les armes se taisent : elles continuent dans les cauchemars des survivants, dans les membres fantômes des amputés, dans les regards vides de ceux qui ont vu l’indicible.
Le syndrome de stress post-traumatique touchera une génération entière de soldats russes. Les études sur les vétérans d’Afghanistan et de Tchétchénie montrent des taux de suicide, de violence domestique, d’addiction qui dépassent largement la moyenne nationale. Cette guerre, par son ampleur et sa brutalité, produira une cohorte de traumatisés sans précédent dans l’histoire russe moderne.
Et que dire des familles ? Des épouses qui accueillent des hommes transformés, méconnaissables, violents ? Des enfants qui grandissent avec des pères absents ou brisés ? Des communautés entières marquées par le deuil et le trauma ? Le coût social de cette guerre se mesurera en décennies de souffrance, bien après que le dernier coup de feu aura été tiré.
L'Ukraine, debout dans les ruines
Face à cette avalanche de destruction, comment l’Ukraine tient-elle ? Par un mélange de courage, de désespoir et de détermination qui force l’admiration. Les pertes ukrainiennes sont également lourdes – le président Zelensky a récemment admis plusieurs dizaines de milliers de morts côté ukrainien, un chiffre probablement sous-estimé mais infiniment plus crédible que les absurdités publiées par Moscou.
Mais l’Ukraine défend sa terre, ses villes, ses familles. Chaque soldat ukrainien sait pourquoi il se bat. Cette clarté morale, cette certitude d’être du bon côté de l’histoire, constitue un avantage psychologique décisif. Les soldats russes, eux, peinent souvent à expliquer ce qu’ils font là, à des milliers de kilomètres de chez eux, dans un pays qui ne les a jamais menacés.
La résilience du peuple ukrainien dépasse l’entendement. Des villes bombardées quotidiennement où la vie continue malgré tout. Des entrepreneurs qui reconstruisent leurs entreprises détruites. Des enseignants qui donnent cours dans des abris anti-bombes. Des artistes qui créent dans les décombres. Cette capacité à maintenir une vie normale dans des circonstances anormales est peut-être la plus grande victoire ukrainienne de cette guerre.
L’Ukraine incarne aujourd’hui quelque chose qui dépasse ses frontières : le refus de la servitude, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la résistance face à la brutalité impériale.
Les volontaires internationaux qui affluent vers l’Ukraine comprennent cette dimension universelle du conflit. Des combattants de dizaines de pays, des vétérans de conflits passés, des idéalistes sans expérience militaire – tous ont ressenti l’appel de ce combat. Certains y ont laissé la vie. Leur sacrifice témoigne d’une solidarité internationale que les cyniques croyaient morte.
La société civile ukrainienne s’est également mobilisée de manière extraordinaire. Des réseaux de volontaires qui acheminent de l’aide humanitaire jusqu’aux villages de première ligne. Des informaticiens qui développent des applications pour alerter la population des raids aériens. Des médecins qui opèrent dans des conditions impossibles. Cette guerre a révélé le meilleur de l’humanité ukrainienne, face au pire de l’agression russe.
Vers quelle fin, et à quel prix ?
Comment cette guerre finira-t-elle ? Nul ne le sait. Les scénarios vont de la victoire ukrainienne totale – récupération de tous les territoires occupés, y compris la Crimée – à un conflit gelé de type coréen, en passant par un effondrement interne du régime russe. Chaque scénario a ses partisans et ses détracteurs, ses probabilités et ses conséquences.
Ce qui est certain, c’est que le prix payé est déjà astronomique. Des centaines de milliers de morts des deux côtés. Des millions de réfugiés. Des villes réduites en poussière. Une économie ukrainienne dévastée qui aura besoin de centaines de milliards de dollars pour se reconstruire. Une économie russe qui s’enfonce dans l’autarcie et le déclin. Une architecture de sécurité européenne en morceaux.
Les négociations de paix semblent impossibles tant que Poutine reste au pouvoir. Comment négocier avec quelqu’un qui nie l’existence même de la nation ukrainienne ? Comment trouver un compromis avec un régime qui considère toute concession comme un signe de faiblesse ? La seule « paix » acceptable pour le Kremlin serait la capitulation totale de l’Ukraine – ce qu’aucun Ukrainien n’acceptera jamais.
Cette guerre nous rappelle une vérité que nous avions oubliée dans notre confort occidental : la paix n’est jamais acquise, et la liberté a un prix que certains peuples continuent de payer de leur sang.
Les 1443 jours de cette guerre ont redessiné la carte géopolitique du monde. L’OTAN s’est élargie à la Finlande et à la Suède. L’Europe a découvert sa dépendance énergétique et commence, trop lentement, à s’en défaire. Les démocraties ont compris que les autocraties ne respectent que la force. La Chine observe, calcule, tire ses conclusions pour Taiwan.
Le monde d’après cette guerre ne ressemblera pas à celui d’avant. Les certitudes rassurantes de l’après-Guerre froide – la fin de l’histoire, le triomphe inéluctable de la démocratie libérale, l’obsolescence de la guerre conventionnelle – se sont fracassées sur les barricades de Kyiv et les tranchées du Donbass. Nous vivons une époque de rupture, dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences.
Notre responsabilité de témoins et d'acteurs
Que faire, nous qui observons ce drame depuis nos écrans ? D’abord, ne pas détourner le regard. La lassitude informationnelle est compréhensible – quatre ans de guerre, c’est long, et d’autres crises réclament notre attention. Mais cette lassitude fait le jeu de l’agresseur. Chaque fois que nous cessons de nous indigner, nous normalisons l’inacceptable.
Ensuite, soutenir l’Ukraine par tous les moyens disponibles. Dons aux organisations humanitaires. Pression sur nos gouvernements pour qu’ils maintiennent et augmentent leur aide. Accueil des réfugiés. Boycott des entreprises qui continuent à faire affaire avec le régime russe. Chaque geste compte, même s’il semble dérisoire face à l’ampleur du désastre.
Nous avons aussi le devoir de nous informer correctement, de distinguer la propagande de l’information, de comprendre les enjeux au-delà des titres sensationnalistes. Cette guerre est complexe, ses origines sont multiples, ses conséquences sont mondiales. Réduire le conflit à des slogans simplistes ne rend service à personne – ni aux Ukrainiens qui se battent, ni aux Russes qui souffrent sous leur propre régime.
L’histoire nous jugera sur ce que nous aurons fait pendant que l’Ukraine brûlait – et « nous n’avons rien fait » n’est pas une réponse acceptable.
Enfin, préserver la mémoire. Ces 900 000 victimes russes, ces dizaines de milliers de victimes ukrainiennes, ces millions de vies brisées ne doivent pas sombrer dans l’oubli. Chaque témoignage recueilli, chaque crime documenté, chaque histoire personnelle préservée contribue à construire le récit de cette guerre pour les générations futures. Car c’est dans la mémoire que se construit la justice, et c’est par la justice que se construit la paix.
La guerre continue. Demain, le compteur des pertes russes continuera sa macabre progression. D’autres villages ukrainiens seront bombardés. D’autres familles, des deux côtés, pleureront leurs morts. Mais au-delà du bruit et de la fureur, quelque chose de fondamental se joue : la capacité des peuples libres à résister à la tyrannie. Et cette bataille-là, malgré tout, l’Ukraine est en train de la gagner.
Car au fond, cette guerre n’est pas seulement celle de l’Ukraine contre la Russie. C’est la guerre de ceux qui croient en la liberté contre ceux qui veulent l’écraser. C’est la guerre du droit international contre la loi du plus fort. C’est la guerre de l’avenir contre le passé. Et dans cette guerre-là, nous sommes tous concernés. Nous sommes tous, qu’on le veuille ou non, des combattants.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Cet article est une chronique d’opinion rédigée sur la base des informations disponibles concernant les pertes russes dans la guerre en Ukraine, telles que rapportées par l’État-major ukrainien et analysées par des sources indépendantes. Les chiffres mentionnés proviennent des communications officielles ukrainiennes et peuvent différer des estimations d’autres sources. L’auteur ne prétend pas avoir accès à des informations classifiées et reconnaît que les données en temps de guerre sont toujours sujettes à incertitude. Cette chronique reflète l’analyse personnelle du rédacteur et ne représente pas nécessairement la position éditoriale de la publication. Le chroniqueur n’a aucun lien financier ou personnel avec les parties au conflit. Les opinions exprimées visent à susciter la réflexion du lecteur sur les implications humaines et géopolitiques de ce conflit.
Sources
Sources primaires
Defence-UA – 1443 Days of Russia-Ukraine War – Russian Casualties in Ukraine
MinusRus – Russian Military Losses Tracker
Ministère de la Défense de l’Ukraine – Communications officielles
Sources secondaires
BBC News – Coverage of Russia-Ukraine War
International Institute for Strategic Studies – Analyses militaires
Institute for the Study of War – Évaluations des pertes
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