Ce que dit le texte
Le décret ordonne aux départements de la Défense, de l’État et du Commerce de réorienter les ventes d’armes selon quatre critères :
Premier critère : favoriser les systèmes d’armes les plus pertinents pour la stratégie de sécurité nationale. Traduction : vendre ce que l’armée américaine utilise elle-même.
Deuxième critère : soutenir la réindustrialisation domestique et renforcer la base industrielle de défense. Traduction : les ventes d’armes doivent enrichir les fabricants américains.
Troisième critère : renforcer les chaînes d’approvisionnement critiques. Traduction : ne pas dépendre de fournisseurs étrangers.
Quatrième critère : prioriser les partenaires qui ont investi dans leur propre défense. Traduction : ceux qui dépensent le plus passent devant.
Pas un mot sur les civils. Pas un mot sur les victimes. Pas un mot sur la responsabilité de celui qui fournit l’arme du crime. Le décret est un document commercial, pas un texte de politique étrangère. Il parle de production, de catalogues, de métriques trimestrielles. Jamais de vies humaines.
Le catalogue de la mort
Le décret ordonne la création d’un catalogue de plateformes et systèmes prioritaires. Les secrétaires concernés doivent identifier les opportunités de vente alignées avec les objectifs de la stratégie.
En clair : Washington va dresser une liste des armes à pousser sur le marché mondial. Comme un représentant commercial avec ses quotas à atteindre. Sauf que le produit, ici, c’est la capacité de tuer.
L'OTAN et le seuil des 5% : la nouvelle norme
Quand la défense devient une course aux armements
En 2025, les dirigeants de l’OTAN ont adopté un nouvel objectif : 5% du PIB consacré aux dépenses de défense. Cinq pour cent. Pour un pays comme la France, cela représenterait plus de 150 milliards d’euros annuels. Pour l’Allemagne, plus de 200 milliards.
Le décret Trump s’inscrit dans cette logique. Les pays qui atteignent ce seuil seront prioritaires pour acheter des armes américaines. Les autres attendront.
On nous vend cette course aux armements comme une nécessité de sécurité. Mais qui en profite vraiment? Les populations qui vivent sous la menace nucléaire? Ou les actionnaires de Lockheed Martin dont les revenus ont atteint 64,7 milliards de dollars en 2024?
La liste des bons clients
Le décret ne nomme pas explicitement les pays prioritaires. Mais la logique est transparente. Ceux qui dépensent massivement et occupent des régions stratégiquement importantes passeront devant.
Israël? 6,67 milliards de dollars de ventes approuvées en janvier 2026. Trente hélicoptères Apache. 3 250 véhicules tactiques légers. Des équipements pour les blindés Namer.
Arabie saoudite? 9 milliards de dollars. 730 missiles Patriot. L’équipement nécessaire pour continuer la guerre au Yémen qui a déjà tué des dizaines de milliers de civils.
Les vrais bénéficiaires : le complexe militaro-industriel
Record de profits, record de souffrance
Les chiffres sont vertigineux. En 2024, les 100 plus grands producteurs d’armes mondiaux ont engrangé 679 milliards de dollars de revenus. Une hausse de 5,9% en un an. Un record historique.
Lockheed Martin trône au sommet avec 64,7 milliards de dollars. Le programme F-35 génère à lui seul 20 milliards annuels. Boeing, malgré ses déboires dans l’aviation civile, maintient 33,8 milliards dans sa division militaire.
Et pourtant. Ces mêmes entreprises sont critiquées pour leurs retards de production et leurs dépassements de budget. Le sous-marin Columbia-class. Le missile Sentinel. Le F-35 lui-même, avec ses problèmes chroniques. Peu importe : les contrats continuent d’affluer.
Il y a une obscénité particulière à voir des entreprises battre des records de profits tout en échouant à livrer leurs produits dans les temps et les budgets. Dans n’importe quel autre secteur, on appellerait cela de l’incompétence. Dans l’industrie de l’armement, on appelle cela un modèle d’affaires.
Les pressions de Trump sur les fabricants
En janvier 2026, Trump a signé un autre décret ordonnant aux entreprises de défense de cesser de verser des dividendes et de racheter leurs actions tant qu’elles ne produiraient pas des armes de qualité supérieure, dans les temps et les budgets.
Il a publiquement critiqué Raytheon comme étant l’entreprise la moins réactive aux besoins du Pentagone. La menace a fonctionné : RTX (ex-Raytheon) a annoncé des accords pour augmenter la production de Tomahawks à plus de 1 000 unités par an, d’AMRAAM à 1 900, de Standard Missile-6 à plus de 500.
L’entreprise a également promis d’augmenter ses investissements dans ses usines de 2,6 à 3,1 milliards de dollars en 2026.
Voici donc le paradoxe de cette administration : Trump menace les fabricants d’armes pour qu’ils produisent plus vite, tout en leur garantissant un marché mondial sans entraves. C’est la version américaine du baton et de la carotte — sauf que la carotte, ici, c’est le droit de vendre des instruments de mort sans avoir à rendre de comptes.
L'Ukraine dans l'équation : un mécanisme pervers
La liste PURL : vendre aux alliés pour armer Kiev
Le décret mentionne un mécanisme particulier : la Prioritized Ukraine Requirements List (PURL). Le principe? Vendre des armes américaines aux pays de l’OTAN, qui les transfèrent ensuite à l’Ukraine par tranches de 500 millions de dollars.
L’ambassadeur américain à l’OTAN, Matthew Whitaker, a confirmé que les États-Unis continueraient à vendre des armes aux alliés de l’OTAN pour l’Ukraine jusqu’à ce qu’un accord de paix soit conclu.
Réfléchissons à ce que cela signifie. L’Ukraine se bat pour sa survie depuis 2022. Et la solution américaine, c’est de créer un intermédiaire commercial? De faire transiter les armes par l’OTAN pour que Washington puisse encaisser des ventes tout en prétendant ne pas armer directement Kiev? C’est de la géopolitique de comptable.
La bureaucratie comme obstacle — et comme excuse
Le décret vise à accélérer le processus de vente d’armes, longtemps critiqué comme lent et bureaucratique. Les agences fédérales doivent identifier des moyens de rationaliser les exigences de surveillance, les approbations de transfert vers des tiers et le processus de notification au Congrès.
En clair : moins de contrôles. Moins de vérifications. Plus de ventes, plus vite.
Ce qui a été aboli : les garde-fous des droits humains
Le NSM-20, victime silencieuse
En février 2025, le conseiller à la sécurité nationale Michael Waltz a officiellement abrogé le National Security Memorandum-20 (NSM-20). Ce texte de l’ère Biden imposait au gouvernement américain de rendre des comptes au Congrès sur la conduite des nations étrangères utilisant des armes américaines.
Le NSM-20 exigeait des garanties écrites que les armes américaines ne seraient pas utilisées pour violer le droit international ou entraver l’aide humanitaire.
Cette protection n’existe plus.
Pendant des années, ces garde-fous étaient déjà insuffisants. Les bombes américaines tombaient sur des hôpitaux au Yémen, sur des écoles à Gaza, sur des marchés en Syrie. Et Washington fermait les yeux. Mais au moins, le principe existait. Au moins, il y avait une base légale pour exiger des comptes. Aujourd’hui, même cette fiction a été abandonnée.
Les réactions — trop peu, trop tard
Le sénateur Chris Van Hollen a qualifié l’abrogation de honteuse, affirmant qu’elle sape la sécurité nationale américaine et les efforts mondiaux en matière de droits humains.
Le représentant Gregory W. Meeks a déclaré que l’administration démantèle les protections essentielles contre l’abus des équipements militaires américains.
Les organisations de contrôle des armements et de défense des droits humains dénoncent une administration si focalisée sur la vente qu’elle semble avoir négligé les considérations humanitaires et les préoccupations de non-prolifération.
Israël et l'Arabie saoudite : les clients modèles
15,7 milliards de dollars en un mois
En janvier 2026, la Maison-Blanche a approuvé des ventes d’armes totalisant 15,67 milliards de dollars à Israël et à l’Arabie saoudite. Deux alliés majeurs au Moyen-Orient. Deux régimes aux bilans catastrophiques en matière de droits humains.
Pour Israël : quatre lots distincts. 30 hélicoptères Apache équipés de lance-roquettes et de systèmes de ciblage avancés. 3 250 véhicules tactiques légers. Des équipements pour les blindés Namer d’une valeur de 740 millions de dollars.
Pour l’Arabie saoudite : 730 missiles Patriot et l’équipement associé.
Trente hélicoptères Apache. Pour un pays qui bombarde Gaza depuis plus de deux ans. 3 250 véhicules tactiques. Pour une armée qui opère dans des territoires occupés. Des missiles Patriot pour un royaume qui mène une guerre au Yémen ayant provoqué la pire crise humanitaire du monde. Et on appelle cela une politique de sécurité?
Le silence sur les victimes
Le décret présidentiel ne mentionne pas une seule fois le mot civil. Pas une fois le mot victime. Pas une fois les termes droit international ou proportionnalité.
Les hélicoptères Apache vendus à Israël serviront dans des opérations où des milliers de civils ont été tués. Les missiles Patriot vendus à Riyad protégeront un régime qui assassine des journalistes et bombarde des mariages.
Washington le sait. Washington s’en moque.
La course mondiale aux armements : un cercle vicieux
Quand la peur génère les profits
Le rapport SIPRI de 2024 est clair : les revenus des producteurs d’armes ont explosé grâce aux guerres en Ukraine et à Gaza, ainsi qu’à l’augmentation des dépenses militaires mondiales.
Les 40 entreprises américaines du Top 100 ont vu leurs revenus combinés croître de 3,8% pour atteindre 334 milliards de dollars.
Et pourtant. Ces mêmes entreprises affichent des retards généralisés et des dépassements de budget. Le programme Columbia-class. Le missile Sentinel. Le F-35 avec ses problèmes récurrents.
Voici le paradoxe de l’industrie de l’armement : plus il y a de guerres, plus les profits augmentent. Plus les profits augmentent, plus les entreprises ont intérêt à ce que les guerres continuent. Le décret Trump ne fait que codifier cette logique. Il transforme la politique étrangère américaine en politique commerciale. Et la paix devient mauvaise pour les affaires.
17 milliards déjà approuvés en 2026
Nous sommes en février 2026. L’administration Trump a déjà approuvé plus de 17 milliards de dollars de ventes d’armes majeures. À ce rythme, l’année pourrait battre tous les records.
Les critiques du contrôle des armements pointent une administration qui réduit ce qu’elle considère comme des formalités administratives, y compris peut-être la vérification des droits humains dans les ventes proposées.
La transparence comme écran de fumée
Des métriques trimestrielles, mais pas de responsabilité
Le décret ordonne la publication de métriques de performance trimestrielles sur l’exécution des ventes de défense. Transparence, nous dit-on.
Mais transparence sur quoi? Sur les délais de livraison. Sur les volumes de ventes. Sur l’efficacité commerciale.
Pas sur l’utilisation des armes. Pas sur les victimes civiles. Pas sur le respect du droit international humanitaire.
C’est de la transparence de vendeur, pas de gouvernement. Des chiffres de vente, pas de bilan humain. On saura combien de missiles ont été livrés dans les temps. On ne saura pas combien d’enfants ils ont tués.
Le Congrès contourné
Le décret demande explicitement de rationaliser le processus de notification au Congrès. En d’autres termes : réduire le temps pendant lequel les élus peuvent examiner et potentiellement bloquer des ventes d’armes problématiques.
C’est une concentration du pouvoir dans l’exécutif. Une réduction des contre-pouvoirs démocratiques. Au nom de l’efficacité commerciale.
Les voix qui s'élèvent — et celles qui se taisent
Human Rights Watch et les organisations de défense
Human Rights Watch a documenté les préoccupations croissantes concernant la direction de l’administration Trump sur les questions de droits humains internationaux.
L’organisation Responsible Statecraft a qualifié le décret de réduction des formalités administratives pour les ventes d’armes à l’étranger, soulignant les risques pour les populations civiles.
Et pourtant. Ces voix restent marginales. Les grands médias couvrent le décret comme une nouvelle économique, pas comme un scandale humanitaire.
Il y a quelque chose de profondément dérangeant dans le traitement médiatique de cette information. On parle de politique commerciale, de base industrielle, de relations avec les alliés. Rarement de ce que ces armes vont faire. Rarement des corps qu’elles vont déchirer. Le langage technique anesthésie la conscience. Et c’est précisément le but.
Le Middle East Institute : une voix discordante
Fait inhabituel, le Middle East Institute a publié une analyse suggérant que la politique de Trump sonne mal mais n’est pas si mauvaise dans la pratique.
L’argument? Les ventes d’armes américaines ont toujours été guidées par des intérêts stratégiques, pas par des considérations humanitaires. Trump ne fait que dire ouvertement ce que tous les présidents ont fait en coulisses.
C’est peut-être vrai. Mais cela ne rend pas la chose acceptable.
Conclusion : Le prix de l'indifférence et ce que cela révèle de l'Amérique
L’arsenal de la liberté — pour qui?
Le décret utilise l’expression Arsenal of Freedom — l’Arsenal de la Liberté. Les États-Unis se présentent comme le fournisseur de démocratie et de sécurité pour leurs alliés.
Mais la liberté de qui? Celle d’Israël de bombarder Gaza? Celle de l’Arabie saoudite de bombarder le Yémen? Celle des dictateurs qui achètent des armes américaines pour réprimer leur propre population?
L’Arsenal de la Liberté est en réalité l’Arsenal du Plus Offrant. Le décret s’inscrit dans la logique America First qui définit l’ère Trump. Les intérêts américains d’abord. Le reste du monde ensuite. Mais même pour les Américains, cette logique est perdante. Chaque arme vendue à un régime autoritaire peut un jour se retourner contre Washington. Chaque guerre alimentée par les armes américaines crée des réfugiés, de l’instabilité, du ressentiment. America First finit toujours par signifier America Alone.
Un commerce qui ne dit pas son nom
L’America First Arms Transfer Strategy n’est pas une stratégie. C’est un aveu. L’aveu que les États-Unis ont renoncé à toute prétention de leadership moral dans le monde.
C’est un catalogue commercial déguisé en document de politique étrangère. Une liste de courses pour les pays riches qui veulent s’armer, sans questions sur ce qu’ils feront de ces armes.
Et pendant ce temps, 679 milliards de dollars de revenus pour les fabricants d’armes. 17 milliards de ventes approuvées en six semaines. Des records. À quel moment avons-nous accepté que la capacité à tuer soit un produit commercial comme un autre? À quel moment avons-nous décidé que les vies civiles comptaient moins que les bilans trimestriels de Lockheed Martin?
Ce décret ne crée pas une nouvelle réalité. Il révèle celle qui existait déjà. Et cette révélation devrait nous hanter.
Il y a des jours où l’on voudrait croire que le monde peut changer. Que la logique de la guerre n’est pas inévitable. Que quelqu’un, quelque part, mettra fin à cette spirale où la mort génère des profits qui financent plus de mort. Ce décret nous rappelle que ce jour n’est pas arrivé. Que les marchands de mort ont toujours pignon sur rue. Et que nous, lecteurs, citoyens, humains, avons le choix : nous indigner ou nous résigner. Mais jamais oublier.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte une position critique envers le décret présidentiel américain et plus largement envers le commerce international des armes. L’auteur considère que la vente d’armes à des régimes ayant un bilan problématique en matière de droits humains constitue une forme de complicité dans les violations commises avec ces armes.
Méthodologie et sources
Cette analyse s’appuie sur le texte du décret présidentiel du 6 février 2026, les documents officiels de la Maison-Blanche, les rapports du SIPRI sur l’industrie mondiale de l’armement, les données sur les ventes d’armes approuvées, les réactions de membres du Congrès et les analyses d’organisations de défense des droits humains. Les chiffres cités proviennent de sources officielles ou de rapports d’instituts de recherche reconnus.
Nature de l’analyse
Cet article constitue une analyse éditoriale, non un reportage factuel neutre. Il inclut des jugements de valeur assumés sur les implications éthiques du commerce des armes et de la politique étrangère américaine. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour former sa propre opinion.
Sources
Sources primaires
Establishing an America First Arms Transfer Strategy – The White House
Trump changes rules for US arms sales: countries with high defense spending to get priority – UNN
Sources secondaires
U.S. approves almost $16 billion in arms sales to Israel, Saudi Arabia – The Washington Post
SIPRI Top 100 arms producers see combined revenues surge – SIPRI
New Trump order slashes red tape for foreign weapons deals – Responsible Statecraft
RTX to ramp up production of five weapons in new deal with Pentagon – Breaking Defense
Meeting Trump’s Challenge to Human Rights – Human Rights Watch
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