Le 5% ou rien
Derrière ce décret se cache une exigence précise : le fameux 5% du PIB en dépenses militaires que Trump réclame aux alliés de l’OTAN. Un objectif irréaliste pour la plupart des pays. Un objectif qui n’a qu’un but : créer une hiérarchie entre les bons payeurs et les mauvais élèves.
23 pays sur 32 atteignent à peine le seuil de 2% — l’ancien objectif. Aucun pays de l’OTAN, même les États-Unis sous Biden, n’atteint les 5%. Et pourtant, c’est devenu le critère d’accès aux armes américaines.
L’ironie est cruelle : Trump exige de ses alliés un niveau de dépenses militaires que son propre pays ne respecte pas. Mais quand on tient le monopole des armes, on peut se permettre de dicter les règles sans les suivre.
Les premiers de la classe et les cancres
La Lituanie, moins de trois millions d’habitants, prévoit de dépenser entre 5 et 6% de son PIB dès 2026. Les Pays baltes, la Pologne, la Scandinavie promettent d’atteindre la cible d’ici 2029. Ces pays vivent avec la Russie sur leur frontière. Leur peur est leur motivation.
Et puis il y a les autres. L’Espagne de Pedro Sánchez a dit non. Plafond à 2,1% du PIB. Point final. Le Portugal a annoncé qu’il n’achèterait pas de F-35 américains et chercherait des alternatives européennes. La fracture est là, visible, béante.
L'Ukraine : le cobaye du nouveau système
De l’aide à la facture
Sous Biden, l’Ukraine a reçu près de 70 milliards de dollars d’aide militaire directe. Des HIMARS. Des Patriot. Des F-16. Des Abrams. Sous Trump, le nouveau budget prévoit 400 millions de dollars pour la Ukraine Security Assistance Initiative en 2026-2027.
70 milliards contre 400 millions. La différence n’est pas une nuance. C’est un abandon.
On ne coupe pas une aide de 99%. On envoie un message. Et le message est clair : l’Ukraine doit payer, ou ses alliés européens doivent payer pour elle. La solidarité a un prix, et ce prix vient d’exploser.
Du don au prêt, du prêt à la vente
Le changement de modèle est radical. L’équipement militaire américain passe d’instruments spéciaux d’assistance à des véhicules d’exportation standards. Concrètement : l’Ukraine ou ses alliés européens doivent désormais financer intégralement tout soutien militaire provenant des États-Unis.
L’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew Whitaker, a précisé que les États-Unis continueraient de vendre des armes aux alliés pour l’Ukraine jusqu’à ce qu’un accord de paix soit conclu. Notez le verbe : vendre. Plus donner. Vendre.
Le paradoxe du 5% : exiger l'impossible
Les chiffres qui tuent
Mettons les chiffres en perspective. 5% du PIB en dépenses militaires, ça représente quoi? Pour la France, avec un PIB de 2 800 milliards d’euros, ça signifierait un budget défense de 140 milliards. Le budget actuel est d’environ 50 milliards. Il faudrait presque tripler les dépenses.
Pour l’Allemagne, ce serait 200 milliards d’euros par an. Pour l’Italie, 100 milliards. Des sommes astronomiques qui signifieraient des coupes massives dans l’éducation, la santé, les retraites. Trump demande aux Européens de saborder leur modèle social pour acheter ses armes.
Et pourtant, l’objectif de 5% a été accepté par l’OTAN au sommet de 2025, avec une échéance à 2035. Les dirigeants européens ont signé leur propre condamnation, trop pressés de plaire au maître américain pour mesurer les conséquences.
Qui peut vraiment payer?
Les pays qui peuvent atteindre 5% sans s’effondrer sont ceux qui ont une économie robuste et une menace immédiate. La Pologne, peut-être. Les Pays baltes, par nécessité existentielle. Les pays du Golfe, grâce au pétrole.
Pour les autres — l’Europe du Sud, l’Europe de l’Ouest, les pays en développement — c’est un piège. Un piège qui les force à choisir entre leur sécurité et leur société. Entre les missiles et les hôpitaux.
Les vrais gagnants : le complexe militaro-industriel
771 milliards pour cinq entreprises
Entre 2020 et 2024, le Pentagone a distribué 771 milliards de dollars de contrats à seulement cinq entreprises. Lockheed Martin : 313 milliards. RTX (ex-Raytheon) : 145 milliards. General Dynamics : 116 milliards. Boeing : 115 milliards. Northrop Grumman : 81 milliards.
Ces chiffres sont obscènes. Ces sommes pourraient financer des systèmes de santé universels, des transitions écologiques, des éducations gratuites. Elles financent des missiles.
Le PDG de Lockheed Martin parle d’une demande sans précédent. Les actionnaires se frottent les mains. Les dividendes pleuvent. Pendant ce temps, des enfants ukrainiens dorment dans des bunkers et des villages gazaouis sont rayés de la carte. La guerre est bonne pour les affaires.
La demande sans précédent
Jim Taiclet, le PDG de Lockheed Martin, ne cache pas sa joie. Une demande sans précédent, dit-il. Une augmentation significative de la capacité de production. Le chiffre d’affaires prévu pour 2025 : entre 74,25 et 74,75 milliards de dollars. Le bénéfice par action : en hausse de 11%.
En août 2025, l’armée américaine a accordé à Lockheed Martin un contrat de 720 millions de dollars pour la production de missiles JAGM et Hellfire. Boeing a décroché plus de 7 milliards de contrats militaires, dont 2,7 milliards pour les intercepteurs Patriot PAC-3.
L'Europe piégée : le choix impossible
Dépendance mortelle
L’Europe est dépendante des ventes d’armes américaines. C’est un fait. Des décennies de sous-investissement dans l’industrie de défense européenne, des décennies de confiance aveugle dans le parapluie américain ont créé cette situation. Aujourd’hui, le parapluie a un prix. Et ce prix augmente.
Le fait que l’Europe ne puisse plus compter sur son plus grand exportateur d’armes la rend plus vulnérable face à une future agression russe. Et détériore des relations déjà tendues entre Washington et ses alliés européens.
L’Europe a cru que l’alliance atlantique était un mariage. C’était un contrat commercial. Et le fournisseur vient de modifier les termes unilatéralement. Acceptez ou partez — mais si vous partez, vous n’avez nulle part où aller.
Les alternatives européennes : trop peu, trop tard
Le Portugal cherche des alternatives européennes aux F-35. Une réaction saine. Mais les alternatives n’existent pas encore. Le SCAF franco-allemand est englué dans les disputes industrielles. Le Tempest britannique avance lentement. L’Eurodrone accumule les retards.
L’industrie de défense européenne est fragmentée, sous-financée, divisée entre intérêts nationaux. Construire une autonomie stratégique prendra des décennies. Des décennies que l’Europe n’a peut-être pas, avec la Russie aux portes et Trump qui coupe les ponts.
La bureaucratie comme arme : simplifier pour vendre plus
Accélérer les procédures
Le décret de Trump inclut des réformes bureaucratiques présentées comme des améliorations. Réduction des délais. Amélioration des procédures de surveillance d’utilisation finale. Simplification des transferts à des tiers. Plus de transparence.
En réalité, ces simplifications ont un objectif : vendre plus vite, vendre plus, vendre sans poser de questions gênantes. Moins de vérifications signifie moins de contrôle sur où finissent les armes. Et nous savons où finissent les armes américaines : parfois dans les mains de régimes autoritaires, parfois contre des populations civiles.
Et pourtant, cette simplification est présentée comme un progrès. Comme si vendre des missiles plus efficacement était une victoire. Pour qui? Certainement pas pour ceux qui les reçoivent sur la tête.
Le catalogue de vente
Dans les 120 jours suivant le décret, le Secrétaire à la Guerre — oui, Trump a ressuscité ce titre abandonné en 1947 — doit soumettre au président un catalogue de vente. Une liste de plateformes et systèmes prioritaires que les États-Unis encourageront leurs alliés à acquérir.
Un catalogue. Comme chez IKEA, mais pour les armes de guerre. Choisissez votre système de défense aérienne. Sélectionnez vos missiles. Ajoutez des drones. Passez à la caisse.
La Task Force : institutionnaliser le mercantilisme
Promoting American Military Sales
Le décret crée une Task Force au nom révélateur : Promoting American Military Sales Task Force. Promouvoir les ventes. Pas protéger les alliés. Pas maintenir la paix. Promouvoir les ventes.
Cette Task Force supervisera la mise en oeuvre de la stratégie et surveillera les progrès des ventes majeures. Elle rendra compte directement au président. La diplomatie américaine est désormais officiellement au service du commerce des armes.
La novlangue atteint ici son paroxysme. Une armée de fonctionnaires payés par le contribuable américain pour maximiser les profits de Lockheed Martin et Raytheon. Et tout ça au nom de la sécurité nationale.
L’arnaque de la réindustrialisation
Le décret promet que les ventes d’armes serviront à réindustrialiser l’Amérique. Les achats étrangers et le capital étranger financeront l’expansion des usines américaines, renforceront les chaînes d’approvisionnement, soutiendront l’innovation.
En clair : les Européens paieront pour que les usines américaines produisent plus d’armes que les Européens devront acheter. Un cercle vicieux parfait où le client finance sa propre dépendance.
Les absents du décret : droits humains et paix
Ce que le texte ne dit pas
Parcourez le décret. Cherchez les mots paix, désarmement, droits humains, démocratie. Ils n’y sont pas. Cherchez Yémen, Gaza, victimes civiles. Absents.
Le texte parle de production, de capacité industrielle, de chaînes d’approvisionnement, de pertinence opérationnelle. Le vocabulaire est celui d’un business plan, pas d’une politique étrangère. Parce que c’est exactement ce que c’est : un business plan.
Dans ce document qui façonnera les relations de défense américaines pour les années à venir, il n’y a pas un mot sur les vies humaines. Pas une ligne sur les conséquences de ces armes. Juste des dollars et des pourcentages.
L’Arabie Saoudite et le précédent yéménite
Rappelons-nous le Yémen. Rappelons-nous les bombes américaines larguées par des avions saoudiens sur des marchés, des hôpitaux, des bus scolaires. Rappelons-nous la famine orchestrée. L’Arabie Saoudite est un excellent client. Elle paie cash. Elle achète en volume.
Dans la logique du nouveau décret, l’Arabie Saoudite coche toutes les cases. Dépenses militaires massives. Position stratégique. Géographie clé. Le fait qu’elle utilise ces armes pour affamer des enfants est un détail non pertinent.
La fin de l'ordre d'après-guerre
De l’alliance au marché
Pendant 80 ans, les États-Unis ont prétendu être le garant d’un ordre international fondé sur des règles. Le protecteur du monde libre. Le défenseur de la démocratie. Cette prétention était déjà hypocrite — demandez au Chili de 1973, à l’Irak de 2003, au Vietnam.
Mais au moins, la prétention existait. Au moins, il y avait un vernis. Trump a arraché ce vernis. Il a dit la vérité : les États-Unis sont un marchand. Les alliés sont des clients. La sécurité est une marchandise.
Et pourtant, cette honnêteté brutale est peut-être un service rendu à l’humanité. Mieux vaut savoir qu’on traite avec un marchand que de croire aux contes de fées sur les valeurs partagées et les destins communs.
L’OTAN à la croisée des chemins
L’OTAN survivra-t-elle à cette transformation? L’article 5 — une attaque contre un est une attaque contre tous — signifie-t-il encore quelque chose quand la défense collective est conditionnée à des pourcentages de PIB?
La réponse est non. L’OTAN telle que nous la connaissions est morte. Ce qui reste est une structure de vente avec des obligations contractuelles. Un club de consommateurs d’armes américaines. Rien de plus.
Conclusion : Le prix de la vérité
Ce que nous savons maintenant
Donald Trump a fait ce que d’autres présidents n’osaient pas faire : dire la vérité. La politique étrangère américaine n’a jamais été guidée par des valeurs. Elle a toujours été guidée par des intérêts. Le complexe militaro-industriel qu’Eisenhower dénonçait en 1961 a gagné. Définitivement.
L’America First Arms Transfer Strategy n’est pas une aberration. C’est une révélation. La mise à nu d’un système qui existait depuis des décennies mais se cachait derrière des discours sur la liberté et la démocratie.
Le masque est tombé. Les alliés sont des clients. Les armes sont des produits. La sécurité est un marché. Et dans ce marché, seuls comptent ceux qui peuvent payer. Les autres — les pauvres, les vulnérables, les victimes — n’ont qu’à disparaître en silence.
La question qui reste
Que faire de cette vérité? L’Europe peut continuer à courber l’échine, à payer toujours plus, à accepter les conditions. Ou elle peut se réveiller. Construire sa propre défense. Refuser le chantage.
Le choix lui appartient. Mais le temps presse. Chaque jour qui passe renforce la dépendance. Chaque milliard versé aux géants américains de l’armement est un milliard qui ne finance pas l’autonomie européenne.
300 milliards de dollars de ventes d’armes par an. 43% du marché mondial. 771 milliards pour cinq entreprises en quatre ans. 5% du PIB exigé des alliés. 400 millions pour l’Ukraine contre 70 milliards sous Biden.
Les chiffres racontent l’histoire. Et l’histoire dit ceci : la guerre est un commerce. Et les États-Unis de Trump ne prétendent même plus le contraire.
Signé Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Positionnement editorial
Cette analyse adopte un positionnement critique envers la politique de ventes d’armes de l’administration Trump. L’auteur considère que la marchandisation de la sécurité collective représente une rupture dangereuse avec les principes d’alliance et de solidarité internationale. Cette position est assumée et transparente.
Methodologie et sources
Les informations présentées proviennent de sources officielles (Maison-Blanche, décrets exécutifs), de médias spécialisés (Breaking Defense, Foreign Policy), de think tanks (Quincy Institute, Atlantic Council) et de médias d’information générale (Reuters, PBS, Japan Times). Les chiffres cités sont issus de documents publics et de rapports d’analyse vérifiables.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique d’opinion qui combine analyse factuelle et commentaire éditorial. Les faits sont distingués des interprétations. Le ton engagé reflète la conviction de l’auteur que le journalisme neutre face aux enjeux de guerre et de paix est une forme de complicité.
Sources
Sources primaires
Establishing an America First Arms Transfer Strategy — The White House
Trump changes rules for US arms sales: countries with high defense spending to get priority — UNN
Defence expenditures and NATO’s 5% commitment — NATO
Sources secondaires
Profits of War: Top Beneficiaries of Pentagon Spending, 2020-2024 — Quincy Institute
NATO GDP Defense Spending Targets Undermine Military Effectiveness — Foreign Policy
Europe’s dependence on US foreign military sales and what to do about it — Bruegel
Why the Pentagon’s ‘pause’ on weapons to Ukraine backfired — Atlantic Council
Trump’s Five Percent Doctrine and NATO Defense Spending — Peterson Institute
NATO chief says alliance is ‘really close’ to accepting Trump’s 5% defense investment demand — PBS
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