Quand les precedents disparaissent
La diplomatie americaine traditionnelle separait les roles. Les diplomates negociaient. Les militaires executaient. Cette separation n’etait pas une coquetterie bureaucratique. Elle etait une garantie de credibilite. Quand un negociateur parle sans pistolet sur la table, ses promesses ont une autre valeur.
Trump a fait sauter cette ligne. Deliberement. Methodiquement. Le message envoye aux adversaires des Etats-Unis est sans ambiguite: nous sommes prets a frapper. Le message envoye aux allies est plus inquietant: nous sommes prets a tout negocier. Meme vous.
Et pourtant, cette approche n’est pas nouvelle chez Trump. C’est la meme logique transactionnelle qu’il applique depuis toujours. Tout est un deal. Tout a un prix. Le probleme, c’est que dans les affaires internationales, les choses qu’on brade sont parfois des vies humaines, des territoires, des principes. Des choses qui ne devraient pas avoir d’etiquette.
Le precedent nord-coreen
On a deja vu cette methode a l’oeuvre. Avec Kim Jong-un. Trump avait alors brandit la menace nucleaire sur Twitter, avant d’aller serrer la main du dictateur nord-coreen devant les cameras. Le resultat? Zero desarmement. Zero accord verifiable. Mais beaucoup de photos. Beaucoup de spectacle.
La Coree du Nord continue de developper son arsenal nucleaire. Les tests de missiles continuent. Mais Trump avait son moment de television. Il avait son deal apparent. La substance? Secondaire. L’image? Primordiale.
L'Iran: entre negociation et confrontation
Le programme nucleaire comme monnaie d’echange
Teheran joue un jeu dangereux depuis des decennies. L’enrichissement de l’uranium avance. Les inspecteurs de l’AIEA sont bloques. Le seuil nucleaire se rapproche. Et les Iraniens savent exactement ce qu’ils font: ils construisent un levier de negociation.
La presence du general Cooper a Oman change-t-elle quelque chose a cette equation? Les Gardiens de la Revolution tremblent-ils devant un uniforme americain? L’histoire recente suggere que non. L’Iran a survecu aux sanctions les plus dures. Aux menaces les plus directes. A l’assassinat cible de Qassem Soleimani.
Ce que Trump ne semble pas comprendre — ou refuse de comprendre — c’est que la menace permanente finit par s’user. Quand on brandit le baton tous les jours, il devient partie du decor. Les Iraniens ont appris a vivre avec la menace americaine. Ils l’ont integree dans leurs calculs. Un general de plus a la table ne change pas fondamentalement cette realite.
Les alles du Golfe observent
L’Arabie Saoudite observe. Les Emirats observent. Le Qatar observe. Tous ces regimes autoritaires du Golfe ont un interet commun: contenir l’Iran. Mais ils ont aussi une peur commune: etre entraines dans un conflit regional qu’ils ne controlent pas.
Abu Dhabi comme lieu de negociation n’est pas un hasard. Les Emirats se positionnent comme mediateurs. Comme facilitateurs. Comme puissance regionale incontournable. Mais derriere cette facade diplomatique, il y a des calculs tres froids. Des calculs ou l’Ukraine n’est qu’une variable d’ajustement.
L'Ukraine: le prix de la paix americaine
Deux ans de resistance pour quoi?
Depuis fevrier 2022, l’Ukraine se bat. Quatre ans de guerre maintenant. Des centaines de milliers de morts. Des villes rasees. Marioupol. Bakhmut. Kharkiv bombarde sans relache. Tout ca pour arriver a une table de negociation ou les Americains amenent leurs generaux pour faire pression. Mais sur qui?
La question qui hante Kiev est simple: cette pression militaire affichee vise-t-elle vraiment la Russie? Ou vise-t-elle aussi l’Ukraine elle-meme? Vise-t-elle a forcer Zelensky a accepter des compromis territoriaux qu’il a toujours refuses? A transformer une resistance heroique en capitulation negociee?
Et pourtant, l’Ukraine n’a pas le choix. Refuser de participer aux pourparlers americains reviendrait a perdre le soutien de Washington. Y participer revient a accepter les regles du jeu de Trump. C’est un piege. Un piege ou les victimes sont priees de sourire pendant qu’on decide de leur sort.
Le Memorandum de Budapest resurface
En 1994, l’Ukraine a renonce a son arsenal nucleaire. Le troisieme plus important au monde. En echange? Des garanties de securite. De la Russie. Des Etats-Unis. Du Royaume-Uni. Trente ans plus tard, ces garanties valent quoi exactement?
Poutine les a pietinees. Trump les ignore. Les Britanniques font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Le Memorandum de Budapest est devenu le symbole parfait de ce que valent les promesses occidentales face a la force brute. Pas grand-chose, apparemment.
Poutine: le spectateur calcule
Moscou observe et attend
Au Kremlin, cette nouvelle approche americaine est analysee avec attention. Poutine connait Trump. Il sait comment il fonctionne. Il sait que le president americain veut un deal. N’importe quel deal. Pourvu qu’il puisse le presenter comme une victoire.
Cette obsession du deal est une faiblesse exploitable. Si Trump veut absolument un accord sur l’Ukraine, Poutine peut faire monter les encheres. Demander plus. Conceder moins. Attendre que l’impatience americaine fasse le travail a sa place.
La presence de militaires americains aux negociations envoie un message ambigu a Moscou. D’un cote, ca suggere une volonte de durcir le ton. De l’autre, ca revele une impatience. Une envie d’accelerer. Et l’impatience, en negociation, est toujours une faiblesse.
La guerre d’usure continue
Sur le terrain, rien ne change. Les bombardements russes continuent. Les drones Shahed frappent l’infrastructure energetique ukrainienne. Les missiles de croisiere visent les villes. La strategie russe reste la meme: epuiser l’Ukraine. Epuiser ses allies. Attendre que la lassitude fasse son oeuvre.
Les pourparlers d’Abu Dhabi n’ont pas change cette realite. Les generaux americains en uniforme n’ont pas fait reculer un seul soldat russe. La ligne de front reste la meme. La souffrance ukrainienne aussi.
Steve Witkoff et Jared Kushner: les negociateurs de l'ombre
Le cercle prive de Trump
Steve Witkoff, l’envoye special. Jared Kushner, le gendre. Ce sont eux qui murmuraient a l’oreille de Trump pendant que les generaux posaient en uniforme. La vraie negociation — si elle existe — se fait dans les coulisses. Par des hommes qui n’ont aucune experience diplomatique traditionnelle. Mais qui ont la confiance totale du president.
Kushner a deja negocie au Moyen-Orient. Les Accords d’Abraham. Israel et les Emirats. Israel et Bahrein. Des accords qui normalisaient des relations entre pays qui n’etaient pas vraiment en guerre. Des accords qui ignoraient completement la question palestinienne. Des accords de facade.
Et pourtant, c’est ce modele que Trump veut reproduire partout. Des accords rapides. Des signatures. Des photos. Peu importe si les problemes de fond restent entiers. Peu importe si les victimes sont oubliees. L’important, c’est le spectacle.
La diplomatie comme business
Trump voit la geopolitique comme il voit l’immobilier. Tout est negociable. Tout a un prix. Les alliances? Des contrats qu’on peut renegocier. Les valeurs? Des arguments de vente. Les vies humaines? Des couts a optimiser.
Cette vision transactionnelle des relations internationales n’est pas seulement cynique. Elle est dangereuse. Parce qu’elle ignore ce qui ne peut pas etre quantifie. La dignite. La souverainete. Le droit des peuples a decider de leur propre destin.
Le double message aux allies
L’Europe sidere
Bruxelles regarde. Berlin regarde. Paris regarde. L’Europe decouvre — ou feint de decouvrir — que son allie americain joue un jeu personnel. Que les interets europeens ne sont pas necessairement pris en compte. Que la securite du continent est peut-etre negociable.
Les pays baltes sont les plus nerveux. Estonie. Lettonie. Lituanie. Ils savent ce que signifie vivre a cote de la Russie. Ils savent ce que Poutine ferait s’il pensait pouvoir s’en tirer. Et ils voient l’Amerique de Trump negocier avec le Kremlin sans vraiment les consulter.
La lecon pour l’Europe est amere mais necessaire: on ne peut plus compter sur les Etats-Unis comme avant. La garantie americaine — cette certitude que l’OTAN protegeait — est devenue conditionnelle. Soumise aux humeurs d’un president qui voit les alliances comme des fardeaux plutot que comme des atouts.
L’OTAN en question
L’Article 5 du Traite de l’Atlantique Nord stipule qu’une attaque contre un membre est une attaque contre tous. C’est la pierre angulaire de la securite europeenne depuis 1949. Mais que vaut cette garantie si le president americain la considere comme un detail negociable?
Trump a deja exprime ses doutes sur l’OTAN. Ses critiques sur le partage des couts. Son mepris pour les allies qui ne paient pas assez. L’envoie de generaux aux negociations n’est pas un signe de force. C’est un signe d’unilateralisme. Un message: l’Amerique decide seule.
Les lecons de l'histoire ignorees
Munich 1938
On evoque souvent Munich. Chamberlain revenant d’Allemagne avec son papier. « La paix pour notre temps. » La suite, on la connait. L’apaisement n’a pas empeche la guerre. Il l’a retardee en donnant a Hitler le temps de se renforcer.
L’analogie a ses limites. Poutine n’est pas Hitler. La Russie de 2026 n’est pas l’Allemagne de 1938. Mais le mecanisme est le meme. Quand on negocie sous la menace, quand on concede des territoires pour eviter un conflit, on envoie un message: l’agression paie.
La question n’est pas de savoir si Trump veut la paix. Tout le monde veut la paix. La question est de savoir quelle paix. Une paix qui recompense l’agresseur? Une paix qui abandonne les victimes? Une paix qui prepare la prochaine guerre?
Les guerres qui ne finissent pas
La Coree est en armistice depuis 1953. Soixante-treize ans. Pas de traite de paix. Les deux Corees sont toujours techniquement en guerre. Le conflit gele est devenu permanent.
C’est peut-etre le modele que Trump a en tete pour l’Ukraine. Un gel. Une ligne de demarcation. Des forces face a face. Pas de victoire. Pas de defaite. Juste une pause indefinie. Et l’Ukraine amputee de son territoire pour des generations.
Ce que l'uniforme cache
La faiblesse derriere la force
Envoyer des generaux aux negociations est cense projeter la puissance. Mais ca peut aussi reveler une incertitude. Une difficulte a obtenir des resultats par les moyens diplomatiques classiques. Une impatience qui pousse a escalader plutot qu’a persuader.
Les Iraniens ne sont pas naifs. Ils savent que l’Amerique ne veut pas d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Ils savent que les troupes americaines sont deja etirees. Ils savent que l’opinion publique americaine ne soutiendrait pas une intervention majeure. L’uniforme a la table ne change pas ces realites strategiques.
C’est le paradoxe de la menace permanente. Plus on la brandit, moins elle est credible. Si Trump etait vraiment pret a frapper l’Iran, pourquoi negocierait-il? Et s’il negocie, c’est bien qu’il prefere eviter la confrontation. Les Iraniens le savent.
Le spectacle pour audience domestique
Peut-etre que tout ce theatre n’est pas destine aux Iraniens ou aux Russes. Peut-etre que le public cible est americain. Les electeurs de Trump qui veulent voir leur president « dur ». « Fort ». « En controle ».
Les generaux en uniforme font de bonnes images. Ils projettent la puissance. Ils rassurent une base electorale qui croit que l’Amerrique doit « redevenir grande » en montrant ses muscles. Peu importe si ca fonctionne vraiment. L’apparence suffit.
L'avenir incertain
Scenarios possibles pour l’Iran
Trois chemins se dessinent. Le premier: un accord limite. L’Iran accepte de geler son programme nucleaire a un certain niveau. Les Etats-Unis allegent certaines sanctions. Tout le monde declare victoire. Rien n’est vraiment resolu.
Le deuxieme: l’impasse. Les negociations s’eternisent. L’Iran continue d’avancer. Les tensions montent. Un incident — un drone abattu, un navire saisi — fait deraper la situation.
Le troisieme: la confrontation. Trump decide que les negociations ont echoue. Que seule la force peut arreter l’Iran. Les frappes commencent. Le Moyen-Orient s’embrase.
Aucun de ces scenarios n’est satisfaisant. Mais c’est la realite des choix qui s’offrent. Des choix construits par des decennies de mauvaises decisions, de promesses brisees, d’occasions manquees. On ne sort pas facilement d’un tel enchevetrement.
Scenarios possibles pour l’Ukraine
Pour l’Ukraine, les options sont encore plus limitees. Zelensky peut resister aux pressions americaines et continuer a se battre. Mais pour combien de temps sans le soutien de Washington?
Il peut accepter un compromis territorial. Abandonner la Crimee. Peut-etre une partie du Donbass. Mais a quel prix politique? Quelle legitimite garderait-il face a un peuple qui s’est battu pour chaque metre carre de son territoire?
Il peut esperer que le temps joue en sa faveur. Que la Russie s’epuise. Que Poutine tombe. Que les circonstances changent. Mais l’espoir n’est pas une strategie.
Conclusion : Le monde selon Trump
Une vision transactionnelle
Ce que revelent ces negociations — a Oman comme a Abu Dhabi — c’est une vision du monde. La vision de Trump. Un monde ou tout s’achete et se vend. Ou les alliances sont des contrats temporaires. Ou la force prime sur le droit. Ou le spectacle remplace la substance.
Cette vision n’est pas nouvelle. Elle a des precedents historiques. Elle a parfois « fonctionne » — si on definit le succes par l’absence de guerre immediate plutot que par la construction d’un ordre stable.
Mais elle a un cout. Un cout paye par ceux qui sont negocies plutot que negociateurs. Par les Ukrainiens qui voient leur destin discute dans des capitales etrangeres. Par les peuples du Moyen-Orient qui vivent sous la menace permanente. Par tous ceux qui croyaient que l’Amerique representait quelque chose de plus que sa puissance brute.
La question qui reste
A la fin, une question demeure. Pas pour Trump. Pas pour Poutine. Pas pour les mollahs iraniens. Pour nous. Pour ceux qui observent.
Quand les generaux s’assoient a la table des negociations, quand la menace devient le langage de la diplomatie, quand les principes deviennent des variables d’ajustement: qu’est-ce qui reste de l’idee meme de l’ordre international?
Maintenant, vous savez. La question: qu’est-ce que vous allez en faire?
Signe Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Positionnement editorial
Cette chronique analyse la decision de l’administration Trump d’impliquer des commandants militaires dans les negociations diplomatiques sur l’Iran et l’Ukraine. L’auteur considere cette approche comme une rupture inquietante avec les normes diplomatiques traditionnelles et exprime des reserves sur la vision transactionnelle des relations internationales promue par l’administration actuelle.
Methodologie et sources
Cette analyse s’appuie sur les informations rapportees par Ukrinform concernant les pourparlers a Oman et Abu Dhabi. Elle integre le contexte historique des relations americano-iraniennes et la guerre russo-ukrainienne depuis 2022. Les interpretations et projections refletent l’opinion editoriale de l’auteur basee sur l’analyse des precedents de la politique etrangere trumpienne.
Nature de l’analyse
Ceci est une chronique d’opinion et non un reportage factuel. L’auteur prend position sur les enjeux decrits et assume une perspective critique de l’approche diplomatique analysee. Les lecteurs sont invites a consulter plusieurs sources pour former leur propre jugement sur ces questions complexes.
Sources
Sources primaires
- Ukrinform — « Trump involves military leaders in diplomatic efforts on Iran and Ukraine » — 8 fevrier 2026
- Departement d’Etat americain — Communications officielles sur les pourparlers
- Ministere ukrainien des Affaires etrangeres — Declarations de Rustem Umerov
Sources secondaires
- Council on Foreign Relations — Analyses sur la politique etrangere americaine
- International Crisis Group — Rapports sur les negociations Iran et Ukraine
- RAND Corporation — Etudes sur les approches diplomatiques non conventionnelles
- Foreign Policy — Couverture des pourparlers d’Abu Dhabi
- The Economist — Analyses geopolitiques regionales
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.