Sloviansk, la forteresse qui ne doit pas tomber
Sloviansk. Le nom résonne dans l’histoire militaire ukrainienne comme celui d’une citadelle. C’est ici, en 2014, que la guerre du Donbas a véritablement commencé. C’est ici que les séparatistes prorusses, dirigés par Igor Guirkine, avaient pris le contrôle de la ville avant d’en être chassés par l’armée ukrainienne. Sloviansk est un symbole. Elle est aussi un verrou stratégique, un point d’ancrage fortifié dans la ceinture défensive orientale de l’Ukraine. Sa chute ouvrirait la route vers le cœur du Donetsk. Et les Russes le savent.
Les derniers jours de janvier et les premières semaines de février 2026 ont vu une intensification alarmante des opérations russes dans ce secteur. Le lieutenant-colonel Dmytro Zaporojets, porte-parole du 11e Corps d’armée ukrainien, a rapporté que les forces russes avaient augmenté l’intensité de leurs frappes d’artillerie, de drones et d’aviation tactique dans les directions de Sloviansk et Kramatorsk, probablement en préparation d’assauts blindés à venir. L’avancée du Groupe de forces « Sud » russe le long de l’autoroute E40 menace directement la route entre Sloviansk et Kramatorsk. Si cette route est coupée, les deux villes seront isolées l’une de l’autre. Et l’isolement, dans cette guerre, est le premier pas vers la chute.
Sloviansk n’est pas qu’une ville. C’est un serment. Celui de ne pas reculer au-delà du supportable. Celui de ne pas laisser l’histoire se répéter. En 2014, l’Ukraine l’a reprise. En 2026, elle la défend. La question est de savoir combien de temps encore elle pourra le faire sans que le monde détourne complètement le regard.
Les deux directions de l’avancée russe
Les 8 et 9 février, les forces russes ont progressé vers Sloviansk depuis deux axes distincts. À l’est, dans la direction de Siversk, le Groupe « Sud » a étendu son contrôle au sud de Zakitne, sécurisant une zone de 4,4 kilomètres carrés. Puis les troupes ont avancé vers l’ouest, atteignant les abords de Kryva Louka, un village situé à moins de 20 kilomètres de Sloviansk, sur les rives du Siverski Donets. Au sud-est, les Russes ont étendu leur contrôle au nord de Pryvillia, sur l’autoroute, et vers l’est jusqu’à Nykyforivka, dégageant plus de 2,4 kilomètres de terrain près des deux localités.
Ces avancées, mesurées en kilomètres et en kilomètres carrés, semblent modestes sur une carte. Elles ne le sont pas. Chaque mètre carré conquis par la Russie dans ce secteur rapproche ses forces du corridor vital entre Sloviansk et Kramatorsk. Chaque hauteur perdue expose les défenses ukrainiennes à des tirs directs et indirects. Les analystes estiment que la bataille de Sloviansk proprement dite ne commencera probablement pas avant l’été. Mais la préparation a déjà commencé. Et l’Ukraine ne peut pas se permettre de perdre du terrain maintenant, même si le monde entier lui demande de penser aux urnes plutôt qu’aux tranchées.
Les gardiens de Nykyforivka ne parlent pas aux caméras
Portrait d’un front qu’on ne voit jamais
Le communiqué du Groupe « Est » mentionne une coordination efficace entre les opérateurs de drones de reconnaissance et de combat. Derrière cette phrase technique se cachent des hommes et des femmes qui passent leurs journées dans des abris souterrains, les yeux rivés sur des écrans, guidant de minuscules engins volants au-dessus d’un paysage qui ressemble à la surface de la lune. Ils ne portent pas de casque devant les caméras. Ils ne donnent pas d’interviews. Ils ne connaîtront probablement jamais la célébrité des généraux qui commentent la guerre depuis des studios de télévision. Mais ce sont eux qui tiennent la ligne.
La guerre des drones a transformé le conflit ukrainien en un laboratoire militaire à ciel ouvert. Les FPV, ces petits drones kamikazes guidés en vision à la première personne, sont devenus l’arme la plus redoutable et la plus redoutée du champ de bataille. Un opérateur ukrainien, assis dans une cave à plusieurs kilomètres du front, peut détruire un véhicule blindé russe avec un engin qui coûte quelques centaines de dollars. Cette asymétrie technologique est la raison pour laquelle l’Ukraine tient encore à Nykyforivka et à Bondarne. Sans elle, ces villages seraient tombés depuis longtemps.
Les héros de cette guerre ne ressemblent pas à ceux des films. Ils n’ont pas de médailles qui brillent sous les projecteurs. Ils ont les yeux rouges d’avoir fixé un écran pendant douze heures, les doigts engourdis sur une manette, et la satisfaction silencieuse d’avoir empêché un char russe d’avancer de cinquante mètres. Cinquante mètres. C’est tout. C’est immense.
Le silence des villages évacués
Nykyforivka et Bondarne ne sont plus des villages au sens où on l’entend habituellement. Ce sont des coordonnées sur un champ de bataille. Les civils ont fui depuis longtemps. Les maisons sont des ruines ou des positions défensives. Les jardins sont minés. Les routes sont des pièges. La Rada a d’ailleurs adopté une loi permettant l’évacuation forcée des enfants des zones de première ligne sans consentement parental, signe que la proximité du front avec les populations civiles reste un danger permanent.
Il y avait une école à Bondarne. Il y avait une église. Il y avait des potagers où les babouchkas cultivaient des tomates et des concombres pendant l’été. Il y avait des enfants qui jouaient dans la rue après l’école. Tout cela n’existe plus. Ce qui existe, c’est une zone grise entre deux armées, un no man’s land où la seule forme de vie qui se déplace est métallique et vole à basse altitude. Et pourtant, les soldats ukrainiens défendent cet endroit comme s’il était encore le village qu’il a été. Parce que pour eux, il l’est encore. Parce que reculer ici, c’est reculer partout.
Pendant ce temps, à Bogodukhiv, le silence
La nuit où trois étoiles se sont éteintes
À 300 kilomètres au nord-ouest de Nykyforivka, dans la nuit du 10 au 11 février, une tout autre bataille a eu lieu. Celle-là n’a duré que quelques secondes. Le temps qu’un drone russe trouve sa cible. Une maison. Une famille. Un père de 34 ans. Trois enfants de moins de deux ans. Tous tués. La mère, 35 ans, enceinte de huit mois, a survécu. Le mot survécu est peut-être le plus cruel de la langue française quand on l’applique à une femme qui a perdu son mari et ses trois bébés en une fraction de seconde.
Le chef de l’administration militaire régionale de Kharkiv, Oleg Synegubov, a confirmé les faits avec la précision administrative que la guerre impose. Cinq autres personnes blessées. Bogodukhiv, près de la frontière russe. Zones résidentielles visées. Deux jours plus tôt, dans la même ville, une femme et un enfant de 10 ans. Un bâtiment d’habitation complètement détruit. Les mots se répètent d’un communiqué à l’autre. Les noms des villes changent. Les âges des victimes changent. Mais la phrase reste la même : « Les Russes ont frappé des zones résidentielles. » Encore. Toujours. Chaque nuit.
On finit par s’habituer aux chiffres. On ne devrait pas. Trois enfants de moins de deux ans. Ils ne savaient pas encore marcher correctement. Ils ne connaissaient pas le mot « guerre ». Ils ne comprenaient pas pourquoi le ciel faisait du bruit la nuit. Maintenant, ils ne comprendront plus jamais rien. Et nous, nous passons à l’article suivant.
L’inventaire des nuits ordinaires
La même nuit, à Sloviansk, dans le Donetsk, six bombes planantes larguées par l’aviation russe ont blessé seize personnes. Une femme et sa fille de 11 ans y ont été tuées. À Odessa, un homme de 35 ans a péri sous des drones Shahed iraniens. Vingt-et-un appartements endommagés dans des immeubles résidentiels. À Novgorod-Siversky, un homme de 71 ans est mort dans son lit. Tué par un drone pendant qu’il dormait. Il faut s’arrêter sur ce détail. Un homme de 71 ans. Dans son lit. La nuit. Le drone l’a trouvé à travers le toit. Il n’a probablement rien entendu. Probablement rien senti. La mort est venue du ciel, silencieuse et précise, guidée par quelqu’un qui ne le connaissait pas.
Près de 15 000 civils ukrainiens tués depuis le 24 février 2022. Plus de 40 600 blessés. L’année 2025, la plus meurtrière après 2022, avec plus de 2 500 civils tués. Et 2026 commence sur le même rythme macabre. Chaque nuit est une loterie pour les millions d’Ukrainiens qui vivent à portée des drones et des missiles russes. Ils se couchent en se demandant s’ils se réveilleront. Certains, comme l’homme de Novgorod-Siversky, ne se réveillent pas. Et le lendemain, le monde continue de tourner comme si cette nuit n’avait jamais existé.
Les femmes qui portent cette guerre sur leurs épaules
La mère de Bogodukhiv et toutes les autres
Il y a une femme de 35 ans dans un hôpital de la région de Kharkiv. Elle est enceinte de huit mois. Son mari est mort. Ses trois bébés sont morts. Dans quelques semaines, elle donnera naissance à un enfant qui sera tout ce qui lui reste de sa famille. Cet enfant grandira dans un pays en guerre, sans père, sans frères ni sœurs, avec une mère qui porte en elle une douleur que les mots ne peuvent pas contenir. Et cette mère devra peut-être, dans trois mois, aller voter dans un référendum sur un accord de paix qu’elle n’a pas demandé.
Les femmes ukrainiennes portent cette guerre d’une manière que les communiqués militaires ne décrivent jamais. Elles sont les mères qui évacuent seules avec leurs enfants. Les épouses qui attendent des nouvelles du front en vérifiant Telegram toutes les cinq minutes. Les grand-mères qui refusent de quitter leur maison même quand les bombes tombent dans la rue d’à côté. Les infirmières qui recousent les blessés dans des hôpitaux sans électricité. Les enseignantes qui font cours dans des caves. La Rada a voté une loi permettant l’évacuation forcée des enfants sans consentement parental dans les zones de première ligne. Derrière cette loi, il y a des mères qui doivent choisir entre garder leur enfant près d’elles et le savoir en sécurité loin.
On parle de cette guerre en termes de territoires, de négociations, de garanties de sécurité. On oublie qu’elle se vit d’abord dans les cuisines, dans les chambres d’enfants vides, dans les berceaux qu’on ne remplit plus. Cette guerre a un visage. Il est souvent celui d’une femme qui refuse de pleurer devant ses enfants pour ne pas leur faire peur.
Le prix de la résistance et le coût de l'abandon
Ce que signifie tenir quand le monde lâche
L’aide militaire alliée a atteint son plus bas niveau depuis le début de l’invasion. Les stocks de munitions s’amenuisent. Les systèmes de défense antiaérienne ne suffisent plus à couvrir l’ensemble du territoire. Et pourtant, les soldats de Nykyforivka tiennent. Les opérateurs de drones de Bondarne continuent de guider leurs engins avec une précision chirurgicale. Le Groupe « Est » repousse les assauts un par un, jour après jour, nuit après nuit. Cette résistance n’est pas un miracle. C’est un choix. Le choix de ne pas abandonner ce qui est juste parce que c’est devenu difficile.
Le coût de l’abandon est rarement évoqué dans les discussions sur la paix. Que se passe-t-il quand un pays cède un territoire sous la pression ? Les habitants qui restent tombent sous une occupation dont les conditions sont connues : répressions, disparitions forcées, russification obligatoire, déportation d’enfants. Les rapports sur les territoires occupés documentent des violations systématiques des droits humains. Voter pour un accord de paix qui cède ces territoires, c’est voter pour abandonner des concitoyens à ce sort. Les électeurs ukrainiens le savent. Et c’est pourquoi la question du référendum n’est pas seulement logistique. Elle est morale.
Tenir coûte cher. Abandonner coûte plus cher encore. Les soldats de Nykyforivka le comprennent dans leur chair. Les diplomates d’Abu Dhabi le comprennent dans leurs tableaux Excel. La différence entre ces deux compréhensions est la différence entre savoir et ressentir. Et dans cette guerre, c’est ceux qui ressentent qui paient le prix.
La guerre invisible des infrastructures détruites
L’hiver le plus froid, les maisons les plus froides
La Russie ne se contente pas de tuer des civils. Elle tue aussi leur chaleur. La stratégie de destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes a atteint un niveau sans précédent cet hiver. L’opérateur énergétique privé DTEK a qualifié les frappes récentes de « l’attaque la plus puissante contre le secteur énergétique depuis le début de l’année ». Le ministre ukrainien de l’Énergie, Denys Chmygal, a dénoncé le fait que des centaines de milliers de familles, y compris des enfants, avaient été délibérément privées de chauffage. À Kyiv, 1 100 bâtiments se sont retrouvés sans chauffage après une série de frappes.
L’hiver ukrainien est brutal. Les températures descendent régulièrement en dessous de -15°C. Sans électricité, pas de chauffage. Sans chauffage, les canalisations gèlent. Quand les canalisations gèlent, il n’y a plus d’eau. La cascade de conséquences est d’une logique terrifiante. Une seule frappe sur une sous-station électrique peut plonger des dizaines de milliers de personnes dans le froid, l’obscurité et la soif. C’est une arme qui ne fait pas de bruit, qui ne laisse pas de cratère, mais qui tue lentement, par l’épuisement, par la maladie, par le désespoir.
Il y a une cruauté particulière à priver des gens de chauffage en plein hiver. Ce n’est pas un acte de guerre au sens classique. C’est un acte de torture collective. Une punition infligée à des millions de personnes pour le crime d’exister du mauvais côté d’une frontière que quelqu’un, quelque part, a décidé de redessiner.
Quand les centrales deviennent des cibles
Le 9 février, des ouvriers déblayaient les débris d’une centrale électrique récemment bombardée. La photo, prise par l’AFP, montre des hommes en casque au milieu d’un chaos de métal tordu et de béton éclaté. Ils travaillent dans le froid, sous la menace d’une nouvelle frappe, pour rétablir un courant électrique qui sera peut-être à nouveau coupé la nuit suivante. C’est le mythe de Sisyphe version XXIe siècle, ukrainienne et glaciale. Reconstruire ce qui sera détruit. Réparer ce qui sera brisé. Encore. Toujours. Sans fin.
L’aide militaire alliée a atteint son plus bas niveau depuis 2022. 36 milliards d’euros en 2025, contre 41,1 milliards en 2024. L’aide américaine, qui représentait environ la moitié du total, s’est arrêtée avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Les Européens ont augmenté leur effort de 67 %, mais cela ne suffit pas. Les systèmes de défense antiaérienne manquent. Les pièces de rechange manquent. Les munitions manquent. Et pendant que les stocks s’amenuisent, les drones russes continuent de traverser le ciel ukrainien chaque nuit, à la recherche de la prochaine centrale, du prochain transformateur, de la prochaine famille endormie.
Les voix qu'on n'entend pas dans les négociations
Le soldat de Bondarne et le diplomate d’Abu Dhabi
Il y a un soldat quelque part dans les ruines de Bondarne. Il a peut-être 25 ans. Il a peut-être une famille dans l’ouest de l’Ukraine, une femme qui attend ses messages sur Telegram, un enfant qui ne le reconnaîtra peut-être plus quand il reviendra. Ce soldat ne sait probablement pas que le Financial Times rapporte que les États-Unis veulent que l’Ukraine organise des élections et un référendum d’ici le 15 mai. Il ne sait probablement pas que ce référendum pourrait lui demander de voter pour céder le terrain sur lequel il se bat. Il sait seulement que ce matin, il doit guider un drone au-dessus de la position russe à 400 mètres de lui. Et que s’il rate sa cible, quelqu’un mourra.
À Abu Dhabi, dans un hôtel dont la climatisation fonctionne parfaitement, des diplomates discutent de zones démilitarisées et de concessions territoriales. La Russie exige la cession intégrale de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. Les États-Unis poussent pour un accord rapide. L’Ukraine négocie sa propre survie. Et le soldat de Bondarne n’est pas invité à la table. Sa voix n’est pas dans la pièce. Son avis ne figure dans aucun document. Et pourtant, c’est son corps qui fait rempart entre les exigences russes et la réalité du terrain.
La distance entre un soldat dans une tranchée gelée du Donetsk et un diplomate dans un salon climatisé d’Abu Dhabi n’est pas géographique. Elle est existentielle. L’un risque sa vie pour défendre chaque mètre. L’autre négocie des centaines de kilomètres carrés avec un stylo. Et ni l’un ni l’autre ne comprend vraiment le monde de l’autre.
Les Kényans dans les tranchées russes
La guerre ne dévore pas que des Ukrainiens et des Russes. Elle aspire des vies depuis les coins les plus inattendus de la planète. Des centaines de Kényans, attirés par des promesses d’emplois bien rémunérés, se sont retrouvés enrôlés de force dans l’armée russe et envoyés sur le front ukrainien. Bibiana Wangari, dans le village de Nyeri, au nord de Nairobi, pleure son fils Charles, tué quelque part dans les plaines gelées du Donbas. Son corps n’a jamais été retrouvé. La famille a organisé des funérailles sans cercueil.
Le ministre kényan des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, a dénoncé un programme intentionnel visant à recruter des personnes d’ascendance africaine pour en faire des combattants dans une guerre qui n’est pas la leur. Des hommes sans formation militaire, sans équipement adapté, envoyés comme premiers vagues d’assaut dans des secteurs où les taux de pertes sont les plus élevés. Chair à canon importée d’un continent que la Russie prétend défendre contre le néocolonialisme occidental. L’ironie serait presque comique si elle ne sentait pas le sang.
La guerre de l'information ne connaît pas de trêve
Quand les mensonges tuent autant que les bombes
Le 3 janvier 2026, le ministère russe de la Défense a annoncé la capture de Bondarne. Le communiqué était formel, les chiffres impressionnants : plus de 1 085 soldats ukrainiens éliminés en 24 heures. Les agences de presse internationales ont relayé l’information avec la prudence d’usage. Mais le mal était fait. Dans l’écosystème médiatique, un mensonge officiel voyage plus vite qu’un démenti. Un mois plus tard, le Groupe « Est » doit encore démentir. Bondarne est ukrainien. Nykyforivka est ukrainien. Mais combien de lecteurs dans le monde croient encore le contraire ?
La désinformation russe est une arme de guerre à part entière. Elle vise à démoraliser les défenseurs, à saper la confiance du public ukrainien dans ses forces armées, et à créer l’impression d’une avancée inexorable qui rend toute résistance futile. C’est pourquoi le communiqué du 11 février se termine par un appel aux citoyens : faites confiance aux sources officielles. Cet appel, dans un contexte de guerre informationnelle permanente, n’est pas anodin. C’est un rappel que la vérité, elle aussi, est une ligne de front. Et qu’elle a besoin de défenseurs.
Le mensonge russe sur la prise de Bondarne a fait le tour du monde. Le démenti ukrainien, lui, est resté confiné aux médias spécialisés. Dans cette asymétrie se joue une bataille aussi décisive que celle des tranchées. Car un peuple qui ne croit plus en sa propre résistance a déjà commencé à perdre.
Le quatrième anniversaire de ce qui ne devait pas durer
24 février 2022, 24 février 2026
Dans treize jours, l’Ukraine commémorera le quatrième anniversaire de l’invasion russe à grande échelle. Quatre ans. Ce qui devait être une opération spéciale de trois jours selon les plans russes est devenu la plus longue guerre conventionnelle en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Quatre ans de bombardements. Quatre ans de déplacements. Quatre ans de deuil. Et selon le Financial Times, c’est peut-être ce jour-là, le 24 février, que Zelensky annoncera les élections et le référendum. Comme si l’anniversaire de la plus grande tragédie de l’Ukraine moderne devait aussi être le jour où on lui demande de s’y résigner.
Le bureau du président a démenti les informations du Financial Times sur une annonce imminente. Mais le démenti est prudent, mesuré. Il ne ferme aucune porte. Il rappelle que personne n’est contre les élections, mais que la sécurité doit être garantie. Cette position est à la fois inattaquable et insuffisante. Elle est inattaquable parce que personne ne peut raisonnablement demander à des citoyens de voter sous les bombes. Elle est insuffisante parce qu’elle ne répond pas à la question centrale : que se passe-t-il si Washington retire ses garanties de sécurité ?
Quatre ans. Le temps d’une présidence américaine. Le temps de voir naître et grandir un enfant qui ne connaîtra que la guerre. Le temps de perdre 15 000 civils, de blesser 40 600 autres, de déplacer des millions de personnes. Et au bout de ces quatre ans, on demande aux survivants de voter pour décider s’ils acceptent de perdre ce pour quoi les autres sont morts.
Ce que les cartes ne montrent pas
Les cartes de situation que publient les analystes militaires montrent des zones bleues et des zones rouges, des flèches d’attaque et des lignes de front. Elles ne montrent pas les jouets abandonnés dans les maisons évacuées de Nykyforivka. Elles ne montrent pas le lit vide de l’homme de 71 ans de Novgorod-Siversky. Elles ne montrent pas les trois berceaux de Bogodukhiv qui ne seront plus jamais utilisés. Elles ne montrent pas la mère enceinte qui se réveille dans un hôpital en cherchant ses enfants du regard. Les cartes sont des abstractions. La guerre est une accumulation de détails concrets qui brisent le cœur.
À Nykyforivka, les soldats ukrainiens tiennent la ligne. À Bogodukhiv, les équipes de secours déblaient les décombres. À Kyiv, les techniciens réparent les centrales. À Abu Dhabi, les diplomates négocient. À Washington, les conseillers comptent les jours jusqu’au 15 mai. Et quelque part entre tous ces endroits, entre toutes ces réalités parallèles, il y a l’Ukraine. Un pays qui existe dans toutes ces dimensions en même temps. Qui se bat, qui enterre, qui répare, qui négocie, et qu’on somme de voter. Tout cela à la fois. Tout cela maintenant.
Conclusion : La ligne qu'on tient et celle qu'on nous demande de franchir
Le dernier mot appartient à ceux qui restent
Il est minuit quelque part dans le Donetsk. Un opérateur de drone ukrainien surveille son écran. La lueur verdâtre de la vision nocturne éclaire son visage. Dehors, le froid est mordant. Dans le secteur de Kramatorsk, les forces russes préparent probablement leur prochain assaut. Nykyforivka tient. Bondarne tient. La ligne tient. Pas parce que les conditions sont favorables. Pas parce que l’aide est suffisante. Pas parce que le monde regarde. Mais parce que des êtres humains ont décidé qu’ils ne reculeraient pas. Que ce village, cette route, cette colline, ce mètre carré de terre gelée valait leur vie.
Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, d’autres êtres humains décident que ces mêmes mètres carrés peuvent être négociés, échangés, cédés dans le cadre d’un accord qui portera un joli nom et sera signé dans un joli palais. Le fossé entre ces deux réalités est l’histoire de notre époque. Celle d’un monde qui a oublié que derrière chaque frontière qu’on déplace sur une carte, il y a des gens qui refusent de bouger. Des soldats qui tiennent. Des familles qui s’accrochent. Des enfants qui ne sont plus là pour voir la suite.
La ligne de front ne passe pas seulement entre deux armées. Elle passe entre ceux qui vivent la guerre et ceux qui la commentent. Entre ceux qui meurent pour un village dont personne ne connaît le nom et ceux qui décident de son sort depuis un continent où les bombes ne tombent pas. Cette ligne-là, personne ne la tient. Et c’est peut-être la plus dangereuse de toutes.
Ce qui reste quand on ferme les yeux
Fermez les yeux. Pensez à Nykyforivka. Un village que vous ne trouverez pas sur Google Maps sans effort. Un endroit où des soldats se battent en ce moment même pour défendre ce qui ressemble à un champ de ruines. Pensez à Bogodukhiv. À cette mère qui porte en elle un enfant qui naîtra dans un monde où ses frères et sœurs n’existent plus. Pensez au soldat, au drone, au froid, à l’écran, au silence qui suit l’explosion. Gardez ces images. Elles sont la vérité de cette guerre. Pas les communiqués diplomatiques. Pas les ultimatums. Pas les dates limites. Les visages. Les absences. Le froid.
La guerre finira. Un jour. Mais ceux qui l’ont vécue ne finiront jamais de la porter. Et la moindre des choses que nous puissions faire, nous qui la regardons de loin, c’est de ne pas oublier leurs noms avant même qu’ils aient eu le temps de nous les dire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte un regard immersif et empathique sur la réalité du front ukrainien et le coût humain de la guerre, en contraste délibéré avec le traitement purement géopolitique et diplomatique du conflit. L’auteur assume une proximité émotionnelle avec les victimes civiles et les combattants ukrainiens, tout en maintenant une rigueur factuelle dans la présentation des données militaires et des pertes humaines.
Ce texte ne prétend pas à la neutralité. Il prétend à l’honnêteté. L’honnêteté de dire que certaines situations ne méritent pas un traitement équidistant, et que la mort d’enfants sous les bombes appelle autre chose qu’un communiqué technique.
Méthodologie et sources
Les informations militaires proviennent des communiqués officiels du Groupe opérationnel « Est » des Forces armées ukrainiennes, relayés par Ukrinform, ainsi que des analyses géolocalisées de Critical Threats (Institute for the Study of War). Les données sur les victimes civiles proviennent de la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU en Ukraine, de France 24, de Franceinfo, du Blick et de CNEWS. Les informations sur les négociations et les pressions américaines sont tirées du Financial Times et de RBC-Ukraine.
Nature de l’analyse
Il s’agit d’une chronique journalistique qui mêle narration immersive, faits vérifiés et commentaire éditorial. Les scènes décrites sont reconstituées à partir de sources officielles et de reportages de terrain. Aucun témoignage n’est inventé. Les émotions attribuées aux personnes mentionnées sont des inférences raisonnables basées sur le contexte, non des citations directes.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — Nykyforivka and Bondarne in Donetsk region are controlled by Defense Forces — 11 février 2026
Ukrinform — Office of President responds to FT report on US demand to hold elections by May 15 — 11 février 2026
Ukrinform — War update: 126 combat clashes on front line over past day — 11 février 2026
Critical Threats — Russian Offensive Campaign Assessment, February 2, 2026 — 2 février 2026
Critical Threats — Russian Offensive Campaign Assessment, February 1, 2026 — 1er février 2026
Sources secondaires
Franceinfo — Un père et ses trois jeunes enfants tués par une frappe russe — 11 février 2026
CNEWS — Guerre en Ukraine : trois enfants en bas âge tués dans une frappe russe — 11 février 2026
France 24 — Ukraine en direct : Macron veut une reprise de dialogue avec Poutine — 11 février 2026
Blick — Ukraine : 4 morts dont trois jeunes enfants dans une frappe russe — 11 février 2026
Financial Times — Ukraine begins planning elections and referendum under US pressure — 11 février 2026
RBC-Ukraine — Zelenskyy plans presidential election and peace referendum on same day — 11 février 2026
Online.ua — Defense forces control Bondarne and Nikiforivka in Donetsk region — 11 février 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.