2018 — La rencontre qui a tout changé
Tout a commencé avec Kanye West. Octobre 2018. Le Bureau ovale. L’image est surréaliste: l’un des rappeurs les plus influents de sa génération, casquette MAGA vissée sur la tête, en plein monologue délirant devant un Trump visiblement amusé. Dix minutes de flux de conscience. « Cette casquette me fait me sentir comme Superman. »
Kanye parlait de « réforme de la justice pénale ». De « donner une chance aux Noirs ». Mais ce que l’Amérique a vu, c’était autre chose. Un homme brillant, brisé, utilisé. Un trophée pour la propagande MAGA. « Regardez, même les Noirs nous aiment. »
Les excuses de la « rupture avec le système »
West prétendait briser les codes. Refuser la « plantation mentale » du vote démocrate automatique. L’argument avait une certaine logique théorique: les Démocrates tiennent le vote noir pour acquis depuis des décennies. Ils promettent, ne livrent pas, reviennent quatre ans plus tard avec les mêmes promesses vides.
Mais rompre avec un système imparfait pour embrasser un système activement hostile? Trump a passé des années à pousser la théorie du « birther » contre Obama. À appeler à l’exécution des Central Park Five — cinq adolescents noirs innocentés par l’ADN. À refuser de louer ses appartements aux familles noires.
L'économie de la grâce présidentielle
Lil Wayne et le pardon qui change tout
Janvier 2021. Derniers jours de la présidence Trump. Une vague de pardons présidentiels déferle. Parmi les bénéficiaires: Lil Wayne, condamné pour possession illégale d’arme à feu. Kodak Black, en prison pour falsification de documents lors d’un achat d’armes.
Ces pardons n’étaient pas gratuits. Quelques semaines plus tôt, Lil Wayne avait publiquement soutenu le « Platinum Plan » de Trump. Photo tout sourire avec le président. Tweet d’appui. La transaction était claire: visibilité contre liberté. Influence contre grâce.
Le prix de la liberté
Kodak Black avait été encore plus explicite. Sur Twitter, il avait offert de donner un million de dollars à une œuvre caritative si Trump le graciait. L’offre était publique. Transactionnelle. Sans honte.
En février 2026, Kodak retourne à la Maison-Blanche pour une réception du Mois de l’histoire des Noirs. Il amène Boosie Badazz et Rod Wave. La boucle est bouclée. L’homme gracié par Trump revient célébrer l’histoire noire chez celui qui a passé sa vie à la piétiner.
Nicki Minaj : de la reine du rap à la groupie du MAGA
Le sommet des « Trump Accounts »
28 janvier 2026. Nicki Minaj apparaît aux côtés de Donald Trump et du Secrétaire au Trésor Scott Bessent. L’objet de la rencontre: promouvoir les « Trump Accounts », ces comptes d’épargne pour enfants rebaptisés du nom du président. L’initiative prévoit 1 000 dollars de dépôt initial du Trésor pour les enfants nés entre 2025 et 2028.
Nicki promet de verser entre 150 000 et 300 000 dollars pour financer les comptes de ses fans. Elle parle de maternité, d’amour pour ses « Barbz », de vouloir les voir « élever des enfants en bonne santé ». C’est presque touchant. Presque. Si on oublie qui se tient à côté d’elle.
« Je suis sa fan numéro un »
Les mots de Nicki ce jour-là sont sans ambiguïté: « Je suis probablement la fan numéro un du président. Et ça ne va pas changer. » Plus loin: « La haine — ou ce que les gens ont à dire — ça ne m’affecte pas du tout. En fait, ça me motive à le soutenir encore plus. »
Et pourtant. Nicki Minaj a bâti son empire sur l’empowerment des femmes. Sur la sexualité assumée. Sur le refus des conventions. Elle a été l’icône d’une génération de femmes noires et LGBTQ+. Et maintenant? Elle défend un homme qui a nommé des juges anti-avortement, qui a tenté d’interdire les personnes transgenres de l’armée, qui représente tout ce contre quoi elle semblait se battre.
Le Crypto Ball : quand l'argent parle plus fort que les principes
Une nuit de performances et de compromissions
Le 17 janvier 2025. Washington, D.C. L’Andrew W. Mellon Auditorium, à quelques rues de la Maison-Blanche, accueille le tout premier Crypto Ball. L’événement célèbre Trump comme le « premier président crypto d’Amérique ». Les milliardaires de la tech et de la finance décentralisée trinquent au champagne.
Et sur scène? Snoop Dogg. Rick Ross. Soulja Boy. Des artistes noirs qui ont grandi dans des quartiers où les opportunités économiques étaient systématiquement refusées. Maintenant, ils divertissent les mêmes élites qui perpétuent ce système. Pour un chèque.
La défense de Soulja Boy
Soulja Boy a tenté de se justifier sur Instagram Live. « Trump n’était même pas là. Ce n’était même pas un événement Trump. C’était le Crypto Ball pour la crypto. » Il a admis avoir été « somewhat misled » — un peu trompé — sur la nature politique de l’événement. Mais il a aussi reconnu la motivation financière: « Le président élu m’a généreusement payé pour mon temps. »
Au moins, c’est honnête. Brutal. Le rap, né dans la dénonciation de l’exploitation capitaliste, réduit à « on m’a bien payé ».
Snoop Dogg : le retournement de veste le plus spectaculaire
De l’assassinat symbolique à la prestation VIP
Mars 2017. Snoop Dogg sort le clip de « Lavender ». La vidéo montre un clown nommé « Ronald Klump » — à peine déguisé. À la fin, Snoop lui tire dessus avec un pistolet jouet qui fait « BANG ». Le Secret Service ouvre une enquête. Trump lui-même tweete sa colère.
Huit ans plus tard, le même homme DJ pour célébrer le retour au pouvoir de sa cible. Que s’est-il passé? L’argent. Toujours l’argent. Et peut-être quelque chose de plus insidieux: la normalisation. Quand tout le monde fait, ça devient acceptable. Quand les chèques sont assez gros, les principes deviennent négociables.
La réponse aux critiques
Snoop a perdu 85 317 abonnés Instagram en une seule journée après le Crypto Ball. Plus de 200 000 sur trois jours. Don Lemon, ancien présentateur de CNN, s’est demandé à voix haute si Snoop et les autres rappeurs noirs étaient des « sellouts » ou des « grifters qui ne se soucient que de l’argent ».
La réponse de Snoop: « Pour toute la haine, je vais répondre avec de l’amour. Vous ne pouvez pas haïr assez, j’aime trop. » Il a ajouté: « J’ai fait du DJ au Crypto Ball pendant quoi, trente minutes? » et a affirmé avoir créé des « relations pour aider les quartiers défavorisés ».
Le vote noir : la vraie cible derrière les rappeurs
Les chiffres qui expliquent tout
En 2024, Trump a obtenu 13% du vote noir — contre 8% en 2016. Une progression modeste en apparence. Mais chez les hommes noirs, le chiffre grimpe à 21%. Un homme noir sur cinq. Chez les jeunes hommes noirs, c’est encore plus.
Voilà pourquoi Trump courtise les rappeurs. Ce n’est pas de l’affection. C’est de la stratégie. Chaque Kodak Black à la Maison-Blanche, chaque Nicki Minaj aux côtés du Secrétaire au Trésor, envoie un message: « Les Noirs cool sont avec nous. » Les jeunes hommes noirs voient leurs idoles avec Trump. Et certains suivent.
Le précédent Ice Cube
En 2020, Ice Cube avait créé la stupeur en collaborant avec l’équipe Trump sur le « Platinum Plan ». L’homme de « AmeriKKKa’s Most Wanted » — un album qui dénonçait le racisme systémique américain avec une violence inouïe — travaillait maintenant avec ceux qu’il avait passé sa carrière à combattre.
Sa défense: « Je ne fais pas de politique. Les Démocrates m’ont dit qu’ils s’occuperaient de mon Contract with Black America après l’élection. Trump a fait des ajustements tout de suite. » Katrina Pierson, conseillère de Trump, l’a remercié publiquement. La communauté noire l’a crucifié.
Sexyy Red : le cas le plus cynique
Un yo-yo politique
Sexyy Red incarne le cynisme à l’état pur. En 2023, elle soutient Trump. En 2024, elle vote Kamala Harris. En 2026, elle se produit au mariage d’Alex Bruesewitz, conseiller de Trump, à Mar-a-Lago. 50 Cent et Nicki Minaj étaient également présents.
Sa justification initiale pour soutenir Trump? « Il a libéré des Noirs de prison. Il a donné des stimulus checks. » C’est tout. Deux actions. Dont une — les stimulus — votée par le Congrès, pas décidée par Trump seul. L’autre — les pardons — accordée à des rappeurs célèbres, pas aux milliers d’anonymes qui croupissent pour possession de marijuana.
« Ils le soutiennent dans le hood »
Sexyy Red a déclaré: « Ils le soutiennent dans le hood. » L’affirmation est invérifiable. Ce qui est vérifiable: Trump a systématiquement attaqué les droits civiques, nommé des juges hostiles aux minorités, encouragé des politiques de « law and order » qui ciblent disproportionnellement les communautés noires.
Et pourtant. Elle danse à Mar-a-Lago. Elle encaisse le chèque. Elle repart.
50 Cent : le pragmatique qui refuse de s'engager... presque
3 millions refusés, mais…
50 Cent a révélé avoir refusé une offre de 3 millions de dollars pour se produire à un rassemblement de Trump à New York. Sa raison: « J’ai peur de la politique. Quand on s’implique, il y a toujours quelqu’un qui n’est pas d’accord. »
Voilà un homme qui a survécu à neuf balles dans le corps. Qui a grandi dans les quartiers les plus dangereux du Queens. Qui a bâti un empire commercial. Et il a « peur » de la politique. Non. Il a peur de perdre de l’argent. De perdre des fans. La différence est cruciale.
Le double jeu permanent
Après la victoire de Trump en 2024, 50 Cent a posté des photos avec lui, le qualifiant de « winner ». Il a écrit « I’m leaving with the winner » — « je pars avec le gagnant ». Plus récemment, il a répondu à un post de Donald Trump Jr. par « Yes let’s make 2026 great ».
Refuser 3 millions, c’est facile quand on est déjà riche. Ça donne une couverture morale. « Je ne suis pas acheté. » Mais les photos avec Trump, les messages de soutien, la proximité affichée — c’est gratuit, ça. Ça ne coûte que l’intégrité.
Waka Flocka Flame et Lil Pump : les soldats de la première heure
« Trump est meilleur qu’Obama »
Waka Flocka Flame a été parmi les premiers rappeurs à soutenir ouvertement Trump. En 2020, il a suggéré que Trump était « un meilleur président que Barack Obama ». L’affirmation a provoqué une tempête sur les réseaux sociaux.
Obama — le premier président noir américain. L’homme qui a grandi sans père, qui a dû naviguer le racisme institutionnel pour atteindre le sommet. Et Waka le compare défavorablement à Trump — l’héritier milliardaire qui a commencé sa carrière en refusant de louer aux Noirs. La comparaison est obscène.
Lil Pump et le MAGA assumé
Lil Pump est allé encore plus loin. À l’Université du Mississippi, il a incité la foule à scander « We want Trump ». Il s’affiche régulièrement en casquette MAGA. Il ne prétend même pas avoir des raisons sophistiquées. C’est tribal, provocateur, performatif.
Au Legacy of Freedom Ball de la Black Conservative Federation pendant l’investiture de 2025, Waka Flocka et Fivio Foreign étaient invités d’honneur. Le hip-hop est officiellement devenu un outil de la machine MAGA.
Ce que le hip-hop a perdu
L’héritage de Public Enemy et N.W.A.
Chuck D appelait le hip-hop « the Black CNN » — un médium pour informer et politiser les Afro-Américains. Public Enemy voyait le rap comme un outil de lutte. Ils s’habillaient comme les Black Panthers. Ils samplaient Malcolm X. Ils dénonçaient le système carcéral, la brutalité policière, le racisme économique.
Aujourd’hui, leurs héritiers spirituels DJ à des galas de milliardaires trumpistes. La révolution a été privatisée. Le poing levé a été remplacé par la main tendue — pour encaisser.
La mort du rap politique?
Il serait faux de dire que le rap conscient a disparu. Kendrick Lamar existe. J. Cole existe. Killer Mike — malgré ses propres controverses — continue de parler de justice sociale. Mais la visibilité est du côté des rappeurs pro-Trump.
Quand Nicki Minaj fait la une pour son soutien à Trump, personne ne parle de l’artiste underground qui dénonce les conditions dans les prisons privées. L’algorithme récompense la controverse. Et rien n’est plus controversé qu’un rappeur noir en casquette MAGA.
Conclusion : La question qui reste
Trahison ou évolution?
Les défenseurs de ces rappeurs diront qu’ils « brisent les codes ». Qu’ils refusent d’être enfermés dans une « plantation mentale » démocrate. Que la liberté, c’est aussi pouvoir choisir son camp — même si ce camp vous méprise.
Mais la liberté de se vendre n’est pas de la liberté. C’est du commerce. Quand Nicki Minaj dit que la haine la « motive à soutenir Trump encore plus », elle ne parle pas de conviction. Elle parle de contrariété. De rébellion adolescente déguisée en position politique. La vraie rébellion, c’était Public Enemy. C’était N.W.A. C’était dire « non » au pouvoir. Pas lui lécher les bottes.
Ce que l’histoire retiendra
Dans vingt ans, quand les historiens regarderont cette période, ils verront des images. Snoop Dogg aux platines du Crypto Ball. Nicki Minaj à la Maison-Blanche. Kodak Black célébrant le Mois de l’histoire des Noirs avec l’homme qui voulait exécuter les Central Park Five.
Ils se demanderont: comment en est-on arrivés là? Comment le genre musical né de l’oppression est-il devenu l’outil de l’oppresseur?
La réponse est simple. Cruelle. Américaine.
L’argent.
Toujours l’argent.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte un regard critique sur le phénomène des rappeurs américains soutenant Donald Trump. Le ton indigné reflète une analyse qui considère ce soutien comme une rupture avec les valeurs historiques du hip-hop. D’autres perspectives existent — notamment celle qui voit ce soutien comme une libération de l’emprise démocrate sur le vote noir. Cette chronique ne prétend pas à la neutralité; elle assume une position éditoriale tout en s’appuyant sur des faits documentés.
Méthodologie et sources
Les informations présentées proviennent de sources journalistiques vérifiées: CNBC, ABC News, Billboard, Rolling Stone, The Hollywood Reporter, PBS, Newsweek, Complex, NBC News, CBS News. Les citations des artistes sont textuelles et sourçables. Les chiffres électoraux proviennent de sondages et analyses post-élection 2024 publiés par des médias reconnus.
Nature de l’analyse
Cette chronique mêle faits rapportés et analyse éditoriale. Les passages en italique représentent l’opinion et le commentaire du chroniqueur. Les passages en texte normal présentent les faits tels que rapportés par les sources citées. Le lecteur est invité à distinguer les deux et à former son propre jugement.
Sources
Sources primaires
CNBC — « Rap artist Nicki Minaj pledges support for Trump accounts » (28 janvier 2026)
ABC News — « Nicki Minaj helps Trump kick off Trump Accounts for children » (janvier 2026)
PBS — « Nicki Minaj says she’s Trump’s No. 1 fan, won’t let him be bullied » (janvier 2026)
The Hollywood Reporter — « Nicki Minaj Says Trump Criticism ‘Motivates Me to Support Him More’ » (février 2026)
Slate — « Nicki Minaj’s pro-Trump shift is shocking—and a long time coming » (février 2026)
Sources secondaires
Rolling Stone — « Trump Pardons Lil Wayne, Kodak Black in Last-Minute Spree » (janvier 2021)
Newsweek — « Soulja Boy Defends Trump Inauguration Party Performance » (janvier 2025)
The Hollywood Reporter — « Snoop Dogg Faces Criticism for Performing at Trump’s Crypto Ball » (janvier 2025)
Billboard — « Musicians Supporting Donald Trump in the 2024 Presidential Election »
Complex — « Hip-Hop Stars Backing Donald Trump: Kanye, Sexyy Red, Kodak Black, Amber Rose »
NBC News — « Trump courts rappers as surrogates for his campaign to win more voters of color »
The Root — « Hip-Hop Figures Who Have Recently Backed Donald Trump »
Le Temps — « Pourquoi Donald Trump a gagné des voix parmi les Afro-Américains »
Power 98 FM — « Kodak Black’s White House Visit: From Pardon to Political Ally with Trump » (février 2026)
Black Enterprise — « Sexyy Red Sells Out Again, Performs For Trump Adviser’s Wedding At Mar-a-Lago » (février 2026)
Fox News — « Ice Cube: ‘I’m not playing politics’ by working with Trump campaign » (2020)
Britannica — « Public Enemy | Members, Songs, & Facts »
Billboard — « 29 Black Music Milestones: Public Enemy, NWA Bring Social Consciousness to Rap »
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.